CHAPITRE Vin
lies dernières années tîe ïi» Tonr.
c Je sortais du salon, dit Diderot , j'étais fatigué, je suis entré chez de La Tour , cet homme si singulier qui apprend le latin à cinquante-cinq ans et qui a abandonné l'art dans tequel il excelle pour s'enfoncer dans les profondeurs de la métaphysique qui achèvera de lui déranger la tête- » Diderot prédisait vrai ; la tête du peintre se dérangea tout-à-faildans les dernières années de sa vie.
La Tour voulait être trop savant pour un artiste.
Le peintre dans l'échelle des arts tient le milieu entre l'écrivain et le comédien. Si le comédien se perd à vouloir acquérir les connaissances du peintre , le peintre use ses genoux inutilement à monter aux hauteurs escarpées où se tiennent la science , la poésie , l'histoire. Chaque art a son intelligence particulière dont il n'est pas permis de sortir. Et il est possible d'affirmer qu'un comédien est tou-
jours un mauvais poëte dramatique, de môme qu'un peintre est un détestable écrivain. Si de glorieuses exceptions ont montré Molière comédien, il n'est pas tout-à-fait démontré qu'il fut un illustre comédien. L'Italie a beaucoup produit de grands génies multiples chez les peintres sans qu'il soit besoin de les nommer; on en voit qui sont sculpteurs, architectes, peintres et poêles; mais à part Michel-Ange qui est une exception au milieu de ces exceptions , je ne sais pas un peintre italien qui ait laissé une Divine comédie ni même un Roland furieux,
La Tour obéissait à la mode de son temps ; le chevalier d'Estrées a dit qu'il a était bon mathématicien et bon géomètre. » J'ai averti déjà de prendre garde à une amitié qui voyait tout en beau . a II avait, dit-il , un penchant à la critique , mais jamais les traits qu'il lançait ne blessaient ; le fond de son caractère était la bonté même. » Wattelet, dans son Dictionnaire des Arts , dit que l'esprit de La Tour s'égara dans sa vieillesse; cependant au milieu de sa folie, a il ne formait que de grandes idées et son imagination désordonnée était occupée tout entière d'une cosmogonie bizarre mais sublime. »
II est permis de supposer par cette lettre que La Tour était quelquefois maladif et qu'il s'était créé une hygiène particulière :
« Mon cher Monsieur , » Je suis fort sensible à l'honneur de votre souvenir et de
» la charmante galanterie que vous me voulez faire de votre » nouvelle édition de Londres. J'ay offert à Mons. votre cou- » sin, de luy fournir ce que vous souhaitterez de chocolat ; il » me fait grand plaisir d'apprendre qu'il vous fait du bien ; » je voudrois qu'il vous fît appeler à présent la jeune mine, • quoiqu'on soit jeune tant qu'on se porte bien ; je crois » que l'eau est un grand préservatif contre les maladies ; » elle nétoye l'estomac , lave les reins et prépare une bonne » digestion. En s'y accoutumant peu à peu, on peut parvenir > à deux pintes par jour; ceux qui suivent mon régime » m'appellent leur sauveur. L'intérêt que je prens à votre » santé me fait jouer icy le rôle de médecin d'eau douce; on » n'est jamais aussi sûr des autres remèdes que de celuy-là ; » c'étoit l'axiome de M. Cochi de Florence.
* J'ay l'honneur d'être, mon cher Monsieur, avec lafran- » chise et la cordialité d'un Picard,
» Votre très-humble » et très-obéissant serviteur, > DE LA TOUR (1).
» Aux galeries du Louvre, le 24 avril 1774. »
(4) Cette lettre est extraite des Archives de l'art français, recueil de documents inédits relatifs à l'histoire des arts en France , publié sous la direction de Pli. de Chennevières. Paris. Dumoulin, 1853. Les documents positifs que publie cette Revue , les annotations savantes de MM. de Montaiglon , Dussieux , Paul Mantz , etc. , font de cette excellente publication un trésor de renseignements pour les biographes futurs des peintres français.
La Tour vivait alors assez retiré dans sa maison de campagne d'Auleuil , ayant une assez grande fortune pour satisfaire ses manies scientifiques. Il avait quatre-vingt-deux ans ; il résolut d'aller finir ses jours à Saint-Quentin , sa ville natale qu'il n'avait jamais oubliée. En i782, il avait fondé une école gratuite de dessin pour laquelle il dépensa près de cinquante mille francs ; il avait donné trente mille francs aux hôpitaux de la ville. A Amiens, il fonda un prix annuel de cinq cents francs pour la plus belle action ou la meilleure découverte dans les arts , faite en Picardie. Aussi son nom était-il devenu plus populaire à Saint-Quentin par ses dons que par ses œuvres. Le bruit se répandit par la ville que La Tour arriverait le 21 juin 1784. Le chevalier Bucelly d'Estrées a bien peint l'enthousiasme des habitants :
« La population quitte ses travaux, tout prend un air de fête ; le canon citoyen tonne, le carillon delà cité fait retentir les airs de ses sons joyeux , la rue qui se nommait alors de la Vignette est encombrée, c'est à qui le verra le premier. Le corps municipal avec le mayeur, véritable élu du peuple, se rend dans la modeste demeure d'un simple citoyen, pour lui porter le tribut de la reconnaissance publique, et l'homme qui refusa un ordre royal est fier du don d'une couronne de chêne. Je l'ai vue cette joie publique, je me la rappelle. C'était là de fenthousiasme ! c'était là du patriotisme ! Le magistrat illumine l'hôlel-de-ville , les élèves la façade de l'école et tous les citoyens suivent spontanément. »
îl vécut encore deux ans avec son frère le militaire auquel
il avait assuré une existence douce et tranquille. Sou ami d'Estrées nous a laisse quelques lignes iniéressanles sur son séjour à Sainl-Quenlio :
« Dans les deux dernières années de sa vie ses facultés Intellecluelles seniblèrenî disparaître: cependant de ce Oanibeau prêt à s'éteindre jaillis.^ aient encore des lueurs inlerniiltenies qui indiquaient que l'âme de feu ei le cœur bienfaisant étaient encore là» Un verre de vin généreux ranimaitil le feu de la vie, c'était à sa divinité qu'il buvait, et sa divinité était la belle W^^" Fay, dont nous possédons un portrait peint par lui. Nous l'avons vu dans ses promenades , quand un rayon de solei! si vivifiant pour les jeunes plantes, les enfants et les vieillards, redonnîiil de l'activité à son sang , s'adresser aux arbres , les mesurer de ses bras , leur disant : « Bientôt tu seras bon à chauffer les pauvres. »
La Tour mourut à Saint-Quentin le 17 février 1788. Dans l'église de Saint-Quentin on trouve en son honneur une épilaphe par le chanoine Duplaquet « mort, dit un biographe Saint Queniinois, avec la réputation du premier homme de lettres du pays. » La voici dans toute son exactitude ;
A la gloire de Dieu
et
à la mémoire de Maurice-Quentin de La Tour, né à Saint-Quentin , le 5 septembre 1704 ; Peintre du îloi ,
Conseiller de l'Académie royale de Peinture et de Sculpture de Paris et Honoraire
de l'Académie des Sciences et Belles-Lettres d'Amiens Bienfaiteur de ces deux Académies.
Emule de la nature dans ses portraits ;
Père des Arts , dans l'établissement de l'Ecole royale gratuite de Dessin de cette ville ; Père des Pauvres dans ses fondations pour les pauvres femmes en couches et
pour les pauvres vieux artisans.
Bon Parent, Bon Ami, Bon Citoyen , Esprit juste et orné, Cœur droit et généreux, Ornement et soutien de l'humanité , Mort le 17 février 1788, Dans la 84« année de son âge.