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CHAPITRE XI

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A proprement parler, il n'y a pas de Musée à Saint- Quentin ; on a réuni les pastels de La Tour et les quelques tableaux de ses amis qu'il a laissés dans les bâtiments de l'école de dessin. Je fus singulièrement étonné de voir une douzaine de petits garçons accoudés devant les fameux pastels, qui s'escrimaient à rendre au crayon noir les charmes des œuvres de La Tour. Un professeur assis sur une estrade, présidait à cette singulière méthode d'enseignement. Faire copier des pastels à de jeunes enfants dans une ville industrielle! Des fabriques de batiste, de linon, de gaze, de châles, de dentelles et tissus de colon, font la richesse du pays, et on enseigne la jeunesse h copier des pastels ! Il

n'y en a pas assez à Paris, de ces malheureux, la honte de

l 'art , qui corrompent le goût du public par le faux , le maniéré , le joli ; il est bon d'y pousser encore des enfants qui pourraienî trouver dans leur province des travaux lucratifs et utiles en cherchant de nouveaux dessins pour l'industrie !

Un des vices du pastel lient à ce qu'il est d'une grande facilité superficielle. Le portrait colorié a totijours eu un tel charme pour les bourgeois, les succès de La Tour avaient été si grands, qu'il s'était établi une foule innombrable de peintres en pastels et que, sur la fin du dS* siècle, les provinciaux ne manquaient pas de rapporter leur portrait de Paris, tout encadré, ^onv vingt-quatre livres.

Quand La Tour obtint du Roi l'autorisalion de fonder une école de dessin gratuite à Saint-Quentin, son principal but fut le développement à donner au dessin industriel; comme tout grand artiste, comme tout homme intelligent, et dans cette occasion ses rapports avec les Encyclopédistes lui furent utiles , La Tour entrevoyait le grand mouvement industriel que la Révolution allait développer.

La Tour avait recueilli dans sa longue existence de peintre tous les honneurs qu'il pouvait attendre de ses crayons; enfant pauvre, parti de la paroisse Saint- Jacques de Saint-Quentin, son premier succès avait été une vue perspective de la ville au crayon qu'il avait présentée en rhétorique à Nicolas Déjardin , principal du collège ; lié avec les grands de la terre et, ce qui vaut mieux, avec les grands par l'inielligence, cité pour son esprit entre Greuze et

Chardin, les plus spirituels peintres de son temps (1), riche, flatté par la critique, menant une vie d'études et de jouissances, La Tour à la fm de sa vie, trouvait au fond de la coupe un idéal inassouvi, un talent éteint par les ans, des cosmogonies bizarres qui se choquaient enlr'elles dans un cerveau peu fait pour les comprendre.

La Tour fut-il heureux ? Je ne le crois pas. La coupe d-amertume est plus amère à Tartiste qu'à l'ouvrier, qu'au bourgeois, qu'au grand seigneur. L'art rend l'homme sensitif; il a plus d'aspirations, mais il a plus de souffrances. L'art est toujours suivi du Doute qui fait qu'à l'heure dernière, l'homme se demande : N'aurais-je pas mieux fait de vivre tranquillement d'une vie obscure d modeste? A quoi bon ces rechei'ches au pays du Beau , ces études, ces insomnies, ce grand combat de la vie, si mon œuvre ne doit pas rester ?

En lisant la brochure qui relate les lettres-patentes du Roi pour la fondation de l'école graluiie de dessin deSaiut-

(î) « Chardin et Greuze^ parlent fort bien de leur talent» , dit Diderot ; « Chardin avec jugement et sang-froid ; Greuze avec chaleur et enthousiasme. La Tour, en petit comité^ est aussi fort bon à entendre. » Marmontel, dans ses Mémoires pour servir à Vinslruclion de ses enfanlSy est très dur pour La Tour, dont il fait une espèce de radoteur. « La Tour avait de l'enthousiasme, et il l'employa à peindre la philosophie de ce temp%là. Mais le cerveau déjà brouillé de polilique et de morale dont il croyait raisonner savamment, il se trouvait humilié lorsqu'on lui parlait de peinture. Vous avez de lui, mes enfants, une esquisse de mon portrait : ce fut le prix de la complaisance avec laquelle Je l'écoutais, réglant les destins de TEurope. »

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Quentin, et en voyant la mention particulière faite à l'enseignement de l'art industriel, il est permis de dire que La Tour n'avait nulle envie d'ouvrir la carrière de la peinture aux enfants de ses compatriotes. Si par hasard un enfant de génie se sent pris du démon de l'art, rien ne l'arrêtera et, il importe de le dire , les encouragements le serviront moins que les obstacles (i).

La ville de Saint-Quentin n'a pas compris la pensée de La Tour. En supposant que des élèves se destinent à la peinture , l'art veut être sondé à son début par des études plus âpres et plus sévères. Il y a au Musée de Saint-Quentin un grand nombre d'études au pastel plus ou moins achevées qui représentent les beautés du vivant de La Tour. Les Beautés du 48^ siècle étaient obtenues par mille coquetteries d'ajustements , de poses, de regards, qui ne pourront jamais sortir du domaine du Joli, malgré toute la vérité que La Tour apporta à les rendre. Chaque époque a son expression particulière, ses airs de tête, ses coups-d'œil ; la volonté change les traits aussi bien que les modes, tout y encourage. Il n'y avait pas un détail sous Louis XV qui ne portai au joli : l'ameublement, le costume, l'architecture, la litléra-

(t) Je n'ai pas grande foi dans les arli tes encouragés par les conseils-généraux ou les villes. En général ces jeunes gens sont pleins de dispositions et de facilité; les forts en thème de la peinture, de rarcliiteclure et delà musique, suivent docilement les iraditioîis académiques. Ils vont à l'école des Beaux-Arts et ne sont point incapables d'obtenir le prix de Rome. Ensuite ?

lure. Sous de pareilles influences, le moral s'affaiblit , et transfigure le physique ; aussi La Tour n'eut-il à peindre que de séduisantes poupées; le mot semblera peut-être dur, mais que ces poupées étaient charmantes, spirituelles, diseuses de jolis riens ! La Tour a rendu avec un esprit infini ces héroïnes du Grelot ^ du Sopha et des Bijoux indiscrets. Si le pastel n'avait pas été créé un siècle avant , en Allemagne, par Alexandre Thiele , il eût fallu l'inventer pour ces séduisantes créatures. L'homme joue un bien faible rôle en regard de ces beautés ; cependant il est bon de noter quelques pastels importants.

Manelli, le bouffon de l'Opéra-Comique , a les cheveux poudrés , un ruban rose au cou , un habit bleu-clair galonné d'or. « Dépouillez Manelli de son costume théâtral , dit le chanoine Duplaquel, simplifiez cet habillement bizarre, abaissez cette frisure ridiculement enflée, ce rire immodéré qui grimace sur sa figure, il ne vous en représentera pas moins la gaîté comique, avec l'excès et les charges qui accompagnent l'action italienne. Vous direz , voilà un bouffon uitramontain. » Je ne suis pas de l'avis du chanoine Duplaquet. Manelli est un de ces comiques prétentieux, tels que nous en voyons tous les jours , et certainement ce pastel est un des moins intéressants de La Tour.

Un religieux avait été le confesseur de La Tour dans sa jeunesse ; longtemps après, le peintre rencontre à Paris le Père Emmanuel. Heureux de le retrouver, il fait son

portrait qu'il expose au Salon , et ce portrait curieux d'un capucin est revenu à Saint-Quentin.

Ce personnage habillé d'un habit de velours rouge , tout chamarré de broderies et de dorures, la tête insolemment rejetée en arrière , la main ornée des plus fines dentelles, qui s'enfonce dans les broderies d'or de la veste, c'est un fermier-général , c'est M. de La Reynière. Ses joues sont gonflées comme celles d*un singe qui casse des noix. Il me semble qu'il a des sacs d^écus dans les joues, M. de La Reynière, c'est son portrait qui le dit, montre un traitant nul d'esprit, mais sans méchanceté (1).

Le portrait que La Tour avait fait d'après Jean-Jacqaes, est revenu je ne sais comment entre les mains du peintre ; mais on ne reconnaîtrait guère l'auteur des Confessions^ si le nom n'était écrit sur le cadre. Diderot l'a démontré en quelques lignes :

« M. de La Tour si vrai , si sublime d'ailleurs, n'a fait du portrait de M. Rousseau , qu'une belle chose , au lieu d'un chef d'œuvre qu'il en pouvait faire. J'y cherche le censeur des Lettres, le Caton et le Brulus de noire âge; je m'attendais à

(1) D'après le testament du frère de La Tour, il est bien constaté que ce portrait est celui du fermier-général de La Reynière. L'anecdote que j'ai citée page 22, devient à peu près nulle. Il est fort présumable que La Tour eut quelques démêlés avec le fermier-général, lorsqu'il s'agit de faire son portrait ; cependant il le fit. C'est M. Bucelly d'Estrées, l'ami du peintre, qui doit porter la peine de ces enjolivements biographiques, ainsi que de son imparfaite orthographe, car il écrit M. de la Reignier, au lieu de La Reynière.

voir Epictète en habit négligé, en perruque ébouriffée^ effrayant par son air les littérateurs, les grands et les gens du monde ; et je n'y vois que l'auteur du Devin de village bien habillé, bien peigné, bien poudré et ridiculement mis sur une chaise de paille ; et il faut convenir que le vers de M. Marmontel dit très-bien ce qu'est M. Rousseau, et ce qu'on devrait trouver, et ce qu'on, cherche en vain dans le tableau de M. de La Tour. »

En effet le Jean-Jacques du Musée de Saint-Quentin est un homme de trente-cinq ans, en habit perle, qui représente le passage du philosophe entre la vie déjeune homme et la vie littéraire. Le sourire de la jeunesse y est encore , quoique voi'é par les premiers nuages de ces inquiétudes maladives qui poussèrent le philosophe au suicide. C'est un portrait de transition (1).

Trois peintres peuvent marcher sur la môme ligne : Le Parrocel, Du Pouche, le maître de dessin de La Tour (suivant le catalogue de son frère), et Sylvestre, le maître de dessin des enfants de France. Le Parrocel est un bonhomme en habit simple , sans distinction dans la figure ; Du Pouche est représenté accoudé sur une chaise près de sa toile commencée , habillé en costume d'atelier, le menton bleuâtre ainsi que la lèvre supérieure , avec l'air d'un homme qui ne s'esl pas fait la barbe de trois jours; Sylvestre est enveloppé

(1) La notice manuscrite sur le cadre porte : « Portrait de J.-J. Rousseau, il n'existe que deux originaux ; celui donné par de La Tour au duc de Luxembourg et celui-ci que l'auteur avait gardé pour lui. »

dans une robe de chambre et coiffé d'un foulard sur la tête ; il lient une palette ; son chevalet est à côlé de lui.

Ces trois hommes gras, déjà sur le retour, montrent le peintre qui ne pense pas, qui n'a jamais souffert et qui n'a jamais douté. Ils se servent du pinceau comme les autres d'un rabot; ils travaillent à la journée, n'ont pas d'insomnies et meurent viayx , sans que leur esprit soit troublé. Ils représentent les satisfaits dans l'art et mènent une vie tranquille. Ce sont des ouvriers et rien de plus.

Combien fut différente la vie de La Tour tel qu'on le comprend, même en voyant son portrait peint par Péronneau. Ici La Tour a été représenté en costume de cour, habit de velours noir, gilet rouge à galons d'or, jabot, cheveux poudrés et cravate blanche. Il a sa main dans le gilet, suivant la mode des grands seigneurs ; son air est quelque peu dédaigneux et sensuel ; il porte la têie en arrière ; les yeux sont fatigués et légèrement rougis à l'extrémité des paupières. Regardez le pastel du Louvre qui représente le peintre Boucher et vous trouverez de grandes analogies avec le portrait de La Tour, peint par Péronneau. Sans doute, Boucher est plus allangui par la sensualité; les femmes ont encore augmenté sa fadeur naturelle et distinguée tout à la fois ; mais La Tour a de grands points de ressemblance avec le peintre de l'Opéra, non-seulement dans le costume, mais encore dans la physionomie.

Grélry dit quelque part dans ses Essais sur la musique , que La Tour ne faisait un portrait qu'après avoir fréquenté

son modèle : cela est confirmé par l'œuvre entière du pasteiiisie qui se plui à peindre les grasids hommes de son temps qu'il connaissait parlicnlièrenient. S'il peignit quelquefais des grands seigneurs, c'ei^t qu'il lallail vivre avant loul; mais il se plaisait à reproduire les traits de ceux qu'il aimait. Aiesi , il a laissé deux excellents portraits de son ami Luc Dache^y, de Saint-Quentin, une tête singulière et tourmentée , avec des yeux hagards et réfléchis qui s'interi"ogeni au-iiedans.

On a encore conservé une esquisse considérable, Mai ie- Anne-Christine de Bavière , femme du grand Dauphin , tenant par la main le duc de Bourgogne. Les figures sont d'un liirs de nature. Christine de Bavière, habillée d'une étoffe de velours rose avec des ornements de pluche noire, drapée dans un grand manteau bleu doublé d'hermine, semble présenter au spectateur le petit duc habillé de bîeucieî des pieds à la tète , avec broderie en argent. La chambre donne sur un jardin et laisse voir au loin des dames de la cour. Sur une comole est un buste de Louis XV ; et on voit au premier plan un chat grimpé sur un tabouret de velours qui fait le gros dos et ci ache au nez d'un petit chien cherchant à prendre d'assaut le meuble.

Malheureusement ce pastel n'a pu être terminé; c'est une

préparation, un dessous, les réveillons y manquent. Mais le

chef-d'œuvre de La Tour est un portrait qui est devenu un

véritable tableau, c'* st le portrait de l'abbé Hubert. Quand

on a vu ce tableau, on ne l'oublie plus de la vie. Chaî\iin

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