‹ De la TourChapitre 17 sur 18 · CHAPITRE XIY · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIY

llocsimeaits nouveaux.

La Notice qu'on vient d'e lire était écrite en iSM : il en parut des fragments dans le Journal de V Aisne en 1852, et dans VAthenœwn en d853; des travaux d'un ordre tout différent en avaient retardé la publication ; mais pendant un intervalle de quatre ans, de nouveaux faits sont venus s'ajouter aux précédents. Une biographie n'est jamais complète, c'est ce qui fait le désespoir de tout biographe. On croit avoir tout dit, on n'a rien dit; cependant le sommeil de ma brochure pendant quatre ans dans une imprimerie de province m'a permis d'ajouter quelques faits importants. Il ne m'est plus permis de les classer à cette heure : aussi les adjoindrai-je ici en forme de notes pour servir aux travaux des biographes futurs.

Le cabinet des estampes possède sept grands volumes

în-foîio de Mariette sur les peintres et les graveurs; les renseignements touchent plutôt lesgraveursquelespeintres, car Mariette avait dit à peu près tout ce qu'il savait sur la peinture dans les notes marginales manuscrites de VAbecedario piUorico d'Orîandi, qui se trouve également au cabinet des estampes; cependant quelques peintres se trouvent bien mêlés aux graveurs dans les sept volumes in-folio ; La Tour en est une preuve.

Mariette lui a consacré un certain nombre de feuillets très-importants en ce sens qu'ils éclaircissent les débuts d'artiste du pastelliste. Jusqu'ici on ne pouvait guère puiser de détails que dans une brochure aussi médioci^e que rare du chanoine Dupiaquet sur son illustre compatriote, et dans un article de M. Bucelly d'Estrées, publié dans un volume de la Société académique de Saint-Quentin. Je mets de côté les travaux des compilateurs et des teneurs de ciseaux qui écrivent pour les Biographies universelles , contemporaines, etc.; la plupart du temps, ces articles sont écrits et pensés comme ils ont été payés : très-mal. L'erreur et l'ignorance sont les cariatides de ces monuments de plâtre ; au-dedans la légèreté y donne la main à l'anecdote puérile ; le visiteur consciencieux doit se trouver heureux s'il y trouve une date exacte de mort et de naissance.

Mariette fut le contemporain de La Tour; je le laisse parler et j'essaierai de lui répondre quand il aura fini :

« Maurice-Quentin DE LA TOUR est né à Saint-Quentin , ville de Picardie, le 5 septembre i70i. Dès sa plus tendre

enfance, il montra du gont et de ramour pour le dessin. Son père s'était mis en tête d'en faire un ingénieur ; mais on lui fit sentir que son fils ayant la vue très-courte , il lui serait impossible d'entrer dans cette carrière , et il abandonna ce projet. Ce qui l'y avait fait penser était l'ardeur avec laquelle il voyait son fils se porter à dessiner. Il copiait à la plume toutes les estampes qui lui tombaient sous la main. Un élève du peintre Yernansal apporta à Saint- Quentin des académies que ce maître avait dessinées. Il les dévorait des yeux et brûlait du désir d'en faire autant. Ce n'était pas là, cependant, l'intention de son père ; il avait une trop mauvaise opinion de la peinture et n'aurait jamais voulu consentir que son fils en eût fait sa profession. Il le lui fit sentir de façon que , voulant se soustraire à cette espèce de tyrannie , le fils qui alors comptait à peine quinze ans , prit la résolution de quitter la maison paternelle et alla se réfugier à Paris qu'il regardait avec raison comme le véritable centre des beaux arts. Il avait lu sur des estampes le nom de Tardieu , le graveur. Il lui écrit , lui demande aide et conseil , et Tardieu lui répond qu'il peut se mettre en route et le venir trouver. Il imaginait que l'intention de La Tour était de devenir un graveur. Celui-ci lui déclare à son arrivée qu'il veut être peintre. Où le placer? Tardieu jeta les yeux sur Delaunay , qui tenait boutique de tableaux sur le quai de Gesvres. Il est refusé. Vernansal , chez qui on le conduit, ne lui fait pas un meilleur accueil. Enfin, il trouve entrée chez Spoëde^

peintre tout-à-fait médiocre, mais galant homme, et pendant tout le temps qu'il demeure avec lui , il travaille avec l'ardeur de quelqu'un qui a l'ambition de se distinguer et de percer. Le voilà bientôt en état de reconnaître la faiblesse du talent de son maître. Il le quitte et passe à Londres , résolu de voir ensuite la Hollande , si son compagnon de voyage ne fût pas mort au bout de quelques mois d'absence. Il revient à Paris , il s'annonce comme peintre de portraits; il les faisait au pastel , y mettait peu de temps, ne fatiguait point les modèles : on les trouvait ressemblants , il n'était pas cher. La presse était grande , il devint le peintre banal (1).

» Quelques portraits qu'il fit pour des personnes de la famille du sieur de Boullongne furent vus par Louis de Boullongne, premier peintre du roi, qui, à travers ses défauts , sut y lire ce qu'il y avait de bon , c'est-à-dire ce tact sûr , ce don de la nature qui saisit du premier coup les traits d'un visage et s'assure de la ressemblance. Il demanda à voir l'artiste , il l'encouragea : « Vous ne savez » ni peindre, ni dessiner, lui dit-il; mais vous possédez un s talent qui peut vous mener loin , venez me voir. »> La mort de celui qui lui parlait avec tant de franchise et de bonté , arrivée en 1733 , le priva du secours qu'il devait s'en promettre. Il ne ( hercha plus de ressources que dans lui-

(1 j Tout rarlicle de Mariette est écrit sans alinéas. Je me suis permis d'en jeter quelques-uns pour éclaîrcir la notice, (G— y )

même , et redoublant d'efforts , il arriva bientôt au point de perfection qu'il se proposait depuis longtemps. Ses succès , car il jouissait alors de toute sa réputation , l'engagèrent à se présenter à l'Académie royale de peinture ; il y fut admis en 1744 avec distinction, et peu d'années après, en 1751 , il monta au rang de Conseiller, qui est le grade le plus honorable auquel puisse prétendre un peintre de portraits.

* Depuis cette époque , il ne s'est pas fait d'exposition au Salon du Louvre qu'il n'ait fait voir de nouveaux chefsd'œuvre de sa façon. Un des premiers qu'il y ait mis sous les yeux du public , en 1745, fut le portrait de M. Duval d'Epinoy , secrétaire du roi , qui vivait alors avec lui sur le pied d'ami , et c'est ce qui l'engagea à faire graver sur la bordure de son tableau ces deux vers :

« La peinture autrefois naquit du tendre amour, » Aujourd'hui l'amitié la met dans tout sou jour! •

sentiments fort nobles , mais que Tamour du gain démentit bientôt ; car lorsqu'il fut question du paiement , il fallut batailler et se quitter mécontents l'un de l'autre. Le portrait fut trouvé excellent; il était plus grand que ne le sont ordinairement les portraits au pastel ; la figure se présentait jusqu'aux genoux , mais ce fut La Tour qui l'avait voulu ainsi. Etait-il juste de payer si chèrement ses caprices?

» On le verra bientôt jouer des scènes encore plus singulières; mais si cette conduite a fait trop souvent tort à son cœur, la perfection de ses tableaux ne lui en a pas

moins fait une réputation durable et méritée. Il n'y a jamais mis cette fraîcheur et cette facilité de touche avec lesquelles la Rosalba , en suivant la même carrière , s'est rendue si recommandable ; mais il est plus précis qu'elle , il dessine mieux , et ce que l'Italienne n'a jamais fait , il n'a presque jamais manqué une ressemblance ; ses pastels ont toujours fait l'honneur des expositions. On y a vu avec admiration les portraits des peintres Dumont et Reslout , qu'il a faits pour ses morceaux de réception à l'Académie ; ceux du président Bernard de Rieux et de la marquise de Pompadour, figures entières, et d'une grandeur où l'on ne croirait pas que le pastel pût atteindre ; ceux du Roi , de la Reine et de toute la famille royale ; et pour le dire en un mot , les portraits de tout ce qu'on connaît de plus distingué par leur naissance et par leurs talents.

» Il avait entrepris le mien, et je crois qu'il lui aurait fait honneur. Il me fit souffrir ; car il y employa un si grand nombre de séances, que je n'ose le dire. Le malheur a voulu qu'il en ait fait choix pour essayer s'il pouvait parvenir à fixer le pastel à l'imitation de Loriot , qui prétendait en avoir trouvé le secret et qui refusait de le lui communiquer. On m'a assuré que le tableau en avait tellement souffert, que de dépit il l'avait jeté au feu. Je ne sais si l'on m'a dit vrai, mais il est certain qu'il n'en a plus été question entre nous , et de là je juge qu'on m'a dit vrai.

» Ce n'est pas la seule fois qu'il en a agi ainsi avec ses propres ouvrages. 11 serait à souhaiter qu'il se fût défait

de cette mauvaise prévention qui lui a fait croire que l'expérience lui a fait acquérir des connaissances qui lui manquaient dans le temps de sa plus grande vigueur, et qui lui fait regarder de mauvais œil des ouvrages oii les plus difficiles ne trouvent qu'à louer. Il est juste qu'un peintre soit son critique, et il ne l'est même jamais assez : la paresse , l'amour-propre fournissent trop fréquemment des excuses sur des défauts qu'on reconnaît et qu'on veut oublier. Mais il est tout aussi pernicieux de se dégoûter mal à propos de ce qui est sorti de ses mains, quand on le pousse à un certain degré d'excellence; car, comme il n'est pas donné à l'homme d'atteindre à une entière perfection , il ne faut pas croire que quelque ouvrage que ce soit puisse être exempt de défauts. Le meilleur est celui qui en a le moins , et presque toujours , quand on ne sait pas se retenir , on détériore une première production au lieu de l'améliorer. Le plus sûr est d'aller en avant ; et supposé que l'on ait aperçu quelques parties faibles dans un ouvrage sur lequel on s'est épuisé , de s'en corriger dans celui qui vient ensuite ; ce serait sans doute la conduite qu'aurait dû suivre notre peintre. îl en a pris une autre plus courte , mais qu'on ne lui peut pas pardonner; il a détruit par humeur d'excellents morceaux, uniquement parce qu'ils lui déplaisaient , et il est arrivé , ce que j'ai déjà remarqué , que ce qu'il a jugé à propos de substituer à ce qu'il effaçait , lui était très-inférieur. Qu'il dise tout ce qu'il voudra , il ne persuadera jamais , ni à moi ni à

aucun de ceux qui eu ont été témoins, que le portrait de Dumont, qui est dans les salles de l'Académie , vaille, tout excellent qu'il est, celui qu'il avait fait précédemment, sans en avoir pu donner des raisons plausibles à ceux qui l'interrogèrent là-dessus et qui lui en témoignèrent leurs regrets.

» Il avait peint, à peu près dans le même temps, le portrait de M. Bernard de Kieux ; c'était un ouvrage de la plus longue haleine et tel qu'on n'en avait point encore vu au pastel dépareille taille; il quitte l'appartement dans lequel il l'avait peint, vient en habiter un autre ; les jours ne sont plus les mêmes , et le tableau ne lui paraît pas produire l'effet qu'il s'en était promis. Le voici qu'il l'efface et qu'il en recommence un nouveau. Est-ce donc là une raison pour faire soupirer quelqu'un après un portrait dont il est bien aise de jouir et qu'il sera , outre cela , obligé de payer double. Cela a effrayé bien des gens, et certainement de La Tour aurait eu beaucoup plus de portraits encore s'il eût été plus traitable.

» L'on sait ce qui s'est passé entre lui et M. et M'"^ de La Reynière; leurs portraits lui restèrent, parce qu'en ayant mesuré le prix sur les richesses de ceux qui s'étaient fait peindre , il eut le front d'en vouloir exiger cinq mille francs de chacun , et M. de La Reynière prit le parti de les lui laisser ; plusieurs années s'écoulèrent après lesquelles , se lassant de voir ces deux portraits dans son atelier , il demanda qu'on les retirât et à en être payé. Il eut l'impru-

dence d'appuyer sa demande d'un exploit. De véritables amis consultés lui auraient fait apercevoir le risque qu'il courait en menant une pareille conduite. Il pouvait être traduit vis-à-vis d'arbitres qui, jugeant du prix de ses tableaux sur celui qu'ils mettaient aux leurs, auraient peut-être réduit à deux ou trois cents écus ce qu'il estimait dix mille francs , et les juges ne pouvant prononcer autrement , il ne lui serait resté de ses prétentions que la honte de les avoir soutenues. Mais comme les procès ont leurs désagréments, quelque bons qu'ils soient, M. de La Ueynière a envisagé son repos ; il a été entretenu dans cette disposition par M. de Malesherbes , son gendre.

» On a prié M. Silvestre , alors directeur de l'Académie de peinture, homme prudent et sage, de donner sa décision. M. de La Reynière a ouvert sa bourse et lui a permis d'y puiser tout ce qu'il jugerait à propos, et ce n'est pas sans peine que cet arbitre judicieux a déterminé M. de La Tour , je ne dis pas de s'en rapporter à son jugement seul, car il a eu la malhonnêteté de lui témoigner de la défiance en lui donnant pour adjoint M. Reslout , mais à accepter les 4,800 francs à quoi tous deux réunis ont estimé le prix des deux tableaux. S'il continue sur ce pied, il sera assez riche pour se faire peindre par lui. Moi-même, à quoi me serais-je exposé , s'il m'avait fallu fixer un prix au portrait qu'il avait voulu faire de moi et presque malgré moi ! Car il commence à ne plus connaître d'amis lorsqu'il est question de ses portraits.

M. de Mondonville , célèbre musicien , est un de ceux chez qui il va îe plus familièrement. îl a fait son portrait. ]\îme (Je Mondonville, qui joint au goût de la musique celui de la peinture dans laquelle elle s'est quelquefois exercée, désire avoir pareillement le sien. Mais avant que de rien entamer, elle lui fait l'aveu qu'elle n'a que vingt-cinq louis à dépenser. La-dessus , M. de La Tour la fait asseoir et fait son portrait qui a plu à tout le monde. Il a enchanté M™« de Mondonville qui , sans perdre un moment , tire son argent de sa cassette et, îe mettant dans une boîte sous des dragées , l'envoie à son peintre. M. de La Tour garde les dragées, renvoie l'argent. M'"^ de Mondonville imagine dans ce jeu une galanterie , et que ne s'étant pas autrement expliqué lors de la première proposition, M. de La Tour veut lui faire présent du portrait; et comme elle ne veut pas lui céder en générosité , elle lui fait remettre un plat d'argent qu'elle s'est aperçue manquer dans son buffet et qu'elle a payé trente louis. Le nouveau présent éprouve îe sort du premier. 11 est renvoyé , et M"^° de Mondonville apprend que M. de La Tour a mis à son portrait sa taxe ordinaire de douze cents livres , et qu'il ajoute à cela qu'il ne doit avoir aucuns égards pour des gens qui ne pensent pas comme lui sur le compte des Bouffons , dont la musique et les représentations comiques divisaient dans ce moment tous ceux qui , dans Paris , se piquaient de se connaître en musique ; et M. de La Tour avait îe faible de vouloir s'en mêler, et ne s'apercevait pas qu'il donnait au public une

scène encore plus comique. A l'entendre , il est dégoûté de faire des portraits. Ils loi ont cependant procuré une assez honnête fortune. Ceux de la famille royale qu'il a peints ont été bien reçus et payés largement; il a obtenu un logement aux galeries du Louvre , une pension de mille livres. Que lui faut-il de plus? Pourquoi donc montrer tant d'éloignemeot pour les ouvrages qui lui sont demandés par la cour? Serait-ce pour faire naître de plus grands désirs, et ne craint-il pas le contraire?

» La conduite qu'il a tenue avec Madame la Daupliine , qui souhaitait avoir son portrait de sa main, est trop singulière pour que je ne la rapporte pas , sans y rien changer dans les termes que s'en est expliqué avec moi M. Silvestre, chargé de ta négociation. Il avait reçu une lettre de madame Silvestre , attachée à M"»" la Dauphine , par laquelle elle demandait à son père de faire ressouvenir M. de La Tour de l'engagement qu'il avait pris avec la princesse ; mais qu'elle désirait qu'au lieu de Fontainebleau dont on était convenu, le portrait se fît à Versailles. Elle marquait que sa maîtresse avait d'autant plus lieu de le désirer que son embonpoint était revenu et que peut-être n'aurait-elle pas un aussi bon visage à lui offrir si elle redevenait enceinte. Elle faisait assurer le peintre qu'elle se revêtirait ce jour-là de toute sa bonne humeur , et qu'elle l'invitait à en faire autant de sa part. Qui ne croirait qu'à la lecture de cette lettre si honnête et si obligeante , M. de La Tour ne montrerait un désir égal à sa reconnaissance? Point ^u. tout :

il répond froidement qu'il ne peut se rendre à l'invitation^ qu'il n'est point fait pour ce pays-là, et cent autres choses qui allaient à le perdre si elles avaient été redites. Heureusement il les disait à M. Silvestre qui , fort éloigné de lui nuire , n'en était que plus embarrassé sur ce qu'il devait répondre à la lettre qui finissait par témoigner une sorte d'impatience de la part de madame la Dauphine. Il tâche de remettre son homme et de lui faire prendre un meilleur parti. Il le tourne par tous les bouts. Il le voit enfin s'éclipser et, dans un moment qu'il n'en attend plus rien , il reparaît avec une lettre où , tant bien que mal , il s'excuse sur des occupations indispensables , sur les jours trop courts et trop sombres , et prie de remettre la partie au printemps , sûr apparemment de ce qui devait arriver, car madame la Dauphine devint grosse, et il ne fut plus question de portrait.

» Ce n'est pas le seul mauvais personnage qu'il ait joué à la Cour. Il a quelquefois des libertés qu'à peine se serait-il permises avec ses égaux. Une fois qu'il y peignait le portrait de madame la marquise de Pompadour, le Roi présent. Sa Majesté fit tomber la conversation sur ses bâtiments , sur ceux qu'il devait faire construire alors et en parlant avec une sorte de complaisance. Tout-à-coup, La Tour prend la parole, et feignant de se l'adresser à lui-même : s Cela est beau, dit-il, mais des vaisseaux vaudraient mieux. » Il disait cela au moment où les Anglais venaient de détruire notre marine. Le Roi en rougit et se tut , tandis;

que le peintre s'applaudissait en secret d'avoir dit une vérité dans un pays qui ne la connaît pas. Il ne sentit pas qu'il avait commis une imprudence qui ne vaut que du mépris.

» Je ne sais si je me trompe , mais je crains que ce ne soit quelque pareille indiscrétion qui l'ait éloigné de chez M'"« Geoîfrin , où je l'ai vu durant quelques années assister au dîner du lundi avec assez d'assiduité. Peut-être crut-il qu'il y avait pour lui plus d'avantages de se trouver dans d'autres sociétés qui lui laissaient une entière liberté de parler avec hardiesse sur des matières fort au-dessus do sa portée , et de débiter des traits d'érudition dont il ne manquait jamais de faire provision dans le dictionnaire de Bayle, son livre favori , avant que de sortir de chez lui.

» Un particulier qu'il ne connaissait pas et qu'il n'a plus revu , vint lui demander son portrait , et La Tour s'y étant prêté de bonne grâce , cet homme , qui avait affecté de venir toujours seul et qui paraissait jaloux de garder VincognitOy le portrait fini, demande à La Tour de le couvrir d'une glace et de le mettre dans une bordure étroite semblable à celles dont on a assez l'usage d'entourer les miroirs de toilette. Au jour donné , il vient un matin , encore seul, prendre le portrait, l'enveloppe lui-même d'un linge, le prend sous son bras , le place dans son fiacre , le tout en présence de La Tour , dans le plus grand silence , et sans lui dire un mot de paiement. Celui-ci lui voyait faire ces. opérations et n'osait parler dans l'attente que l'argent allait

paraître. Intérieurement il se disait : emporterait-il le tableau sans le payer? Et quand il fut parti : il l'emporte , dit-il d'un ton tranquille. La singularité de l'aventure lui ferme la bouche , il est resté là.

» Notre homme arrive cependant chez lui ; son premier soin est de s'informer si sa femme n'est pas encore levée. Elle ne l'était pas , et c'est tout ce qu'il souhaitait. Il entre dans sa chambre , ôte le miroir de dessus la toilette , y substitue son portrait et va se mettre en embuscade dans un cabinet voisin. Son épouse éveillée sort du lit et tout de suite va se mettre à sa toilette. Le mari profite de ce mouvement , il quitte son poste et va se placer précisément derrière le fauteuil de sa femme qui , levant le dessus de la toilette , voit son mari vis-à-vis d'elle et s'imagine que c'est lui qui se mirait dans sa glace. Elle se retourne, le trouve en eiîet derrière elle et se confirme dans son opinion. Jamais portrait ne produisit peut-être d'illusion semblable à celle-ci. Elle ne cessa que lorsque le mari déplacé fit apercevoir son épouse de sa méprise , et content d'une scène si bien jouée et si agréable pour lui , il retourne le lendemain chez M. de La Tour lui faire ses excuses de l'avoir mis en inquiétude , avoue le tout , lui raconte ce qui s'est passé depuis leur dernière entrevue , ce qui ne pouvait manquer de flatter son amour-propre , jette une bourse sur la table : Il y a dedans cent louis d'or, dit-il ; prenez ce que vous voudrez, tout si vous le jugez à propos, encore n'en serait-ce pas assez pour vous témoigner ma

reconnaissance et égaler le plaisir que vous m'avez fait goûter.

» M. de La Tour ne conserva que ce qu'il crut devoir lui appartenir légitimement, remit le reste de l'argent à son homme qui disparut et qui ne s'est plus montré depuis. J'imagine que c'était quelque Anglais ; car où trouver un Français qui en eût agi de la sorte? »

Avant de connaître ce manuscrit intéressant, dont la publication est due à M. G. Duplessis (du cabinet des Estampes), j'avais flairé une sorte d'animosité entre Mariette et La Tour. Le peintre a eu deux biographes heureusement , l'un trop aimable , l'autre trop hostile. C'est pour ces raisons que je suis tout-à-fait en désaccord avec M. Duplessis , quand il dit : « A quel critique de nos jours » serait-il donné d'écrire aussi bien que Mariette l'histoire t d'une vie qu'il connaissait mieux que personne ? Il assis- II tait personnellement tous les jours à l'exécution de ces »» chefs-d'œuvre qu'il était très-capable d'estimer et qu'il » savait admirer en vrai connaisseur. »

Les biographes contemporains desgrands artistes rendent à l'histoire de l'art des services incontestables ; mais il est bon de veiller à leurs jugements et de procéder à î'écheniliage de leurs documents.

Personne , après avoir lu cette biographie de La Tour , ne niera que les faits rapportés tiennent plus de l'acte d'accusation que de l'éloge. Dès le début, La Tour se querelle avec un M. Du val d'Epinoy pour le paiement d'un

portrait ; et c'est le peintre qui a tort, suivant Mariette.

La Tour recommence un portrait :

« Est-ce donc là une raison pour faire soupirer quelqu'un f après un portrait dont il est bien aise de jouir et qu'il » sera, outre cela, obligé de payer double, » écrit Mariette dans son style de collectionneur qui passe son temps à reconnaître les divers états des gravures et qui ne tient guères à pâlir sur la grammaire de Port-Royal.

La Tour a une discussion avec M. La Reynière, à propos d'un portrait important qu'il vient de livrer et dont on lui offre un prix qu'il trouve médiocre : c'est encore le peintre qui a tort et le fermier-général raison.

d De La Tour a montré de la malhonnêteté en n'acceptant » pas M. Silvestre comme seul arbitre et en lui adjoignant » M. Restout. » Est-ce que dans toute contestation (et celles à propos de portraits sont très-délicates) , on ne voit pas perpétuellement deux arbitres? Avec le musicien Mondonville , La Tour a tort de nouveau. Le peintre avait sucé un peu de lait philosophique aux mamelles des encyclopédistes ; il traite un peu sans façon les gens de Cour ; Mariette s'indigne. La vie du pastelliste est cependant remplie de traits de générosité : ses legs seuls à la ville de Saint-Quentin montrent un homme bienfaisant , s'intéressant aux jeunes artistes et aux pauvres.

Cela ne démontre-t-il pas qu'un critique moderne , avec le désir d'étudier une figure , la patience , le travail , peut arriver certainement à donner la véritable physionomie

d'un artiste mieux que ses contemporains ne l'ont fait. Les petites passions disparaissent; quoiqu'on ait beaucoup vanté Mariette , il me paraît rancuneux, et, sans le savoir, La Tour l'avait blessé.

Le peintre avait presque terminé le portrait de l'annotateur qu'il étudia longuement. « Il me fit souffrir » , dit Mariette , par ses longueurs. Le bruit se répand dans les ateliers qu'un marchand a inventé un vernis nouveau pour fixer les pastels. La Tour, jaloux de la durée de son œuvre, essaie le vernis sur le portrait 'commencé. L'opération ne réussit pas , voilà M. Mariette gâté ; le peintre jette le portrait au feu.

Mariette n'eut jamais son portrait. Ses acrimonies sontelles assez suffisamment expliquées par ce fait? M. Mariette aura perdu son temps inutilement. M. Mariette aura posé ennuyeusement pour rien. M. Mariette aura souffert dans l'atelier, le corps immobile , l'œil fixe. M. Mariette n'aura pas son portrait dessiné par un homme célèbre. M. Mariette ne sera pas exposé dans les galeries du Louvre, et chacun ne s'écriera pas à l'ouverture du salon : Voilà M. Mariette. Et bien d'autres raisons enfantées par l'amour-propre blessé qui ont rendu le catalogueur injuste vis-à-vis de son ancien ami. De dépit, il en revient encore aux questions d'argent :

« Moi-même, à quoi me serais-je exposé, s'écrie Mariette, y s'il m'avait fallu fixer un prix au portrait qu'il avait voulu 1» faire de moi et presque malgré moi ? )>

Cependant, il trouve un assez joli mot pour rendre ce prétendu aruour de l'argent de La Tour : « S'il continue » sur ce pied, il sera assez riche pour se faire peindre » par lui. »

M. Georges Duplessis pense « qu'on ne doit ajouter aucun * détail ni aucune observation à la notice de Mariette , ce » serait la gâter en quelque sorte en lui ôtant son cachet » d'originalité et en affaiblir le mérite. » Je suis certain que M. Duplessis est tout-à-fait de mon avis, mais qu'il n'a pas voulu entrer dans la discussion , plus heureux de la découverte du manuscrit qu'il avait faite que des justes réflexions qu'il aurait trouvées aussi facilement que moi.

En ne prêtant pas grande attention à quelques critiques . un peu bourgeoises de Mariette , telles que « // ne faut pas > croire que quelque ouvrage que ce soit puisse être exempt de » défauts ; » ou la suivante : « Le meilleur est celui qui en a » le moins » ; en rejetant dans le panier aux vieux anas l'anecdote finale de ce mari qui surprend sa femme en remplaçant une glace par le portrait au pastel que La Tour vient de terminer, il ne reste pas moins dans le manuscrit de Mariette des faits nouveaux qui éclairent l'arrivée du jeune peintre à Paris. C'était ce qui manquait jusqu'ici.

M. Charles Desmazes, procureur impérial à Laon, a public en 1853 une brochure intitulée : De La Tour, peintre du roi Louis XV. Saint'Quentin, Doloy. Les seuls ronseignements

nouveaux se rapportent seulement aux fondations de bienfaisance laissées par le peintre : le biographe a relevé aux registres de l'état civil de Saint-Quentin l'acte de naissance suivant :

« Paroisse Saint-Jacques {année 1704).

1 Le cinquième de septembre est né et a été baptisé par > le soussigné, prêtre-curé, Maurice-Quentin, fils légitime » de W François de La Tour, chantre , et de Reine Zanar, * sa femme. Le parrain , W Maurice Mégniol ; la marraine , » demoiselle Marie Méniolle , épouse de noble homme » M« Jean Boutillier , l'aîné, ancien mayeur de cette ville, » lesquels ont signé.

» Signé Maurice Méniolle , Marie Méniolle , de La Tour » et Maillet j curé. »

Tels sont , avec l'acte de décès du pastelliste , les faits bons à recueillir dans la notice.

Ainsi que M. Bucelly d'Estrées, ainsi que M. Arsène Houssaye (voir Philosophes et Comédiennes), M. Charles Desmazes a jugé à propos de reprendre l'histoire du panier. J'ai dit à la page 7 de la notice sur La Tour , que je croyais cette aventure galante imaginée par des biographes. En effet , j'avais la tête pleine d'une histoire d'homme s'introduisant chez sa belle dans un panier; en effet, cette aventure date de loin , puisqu'aujourd'hui je la retrouve à peu près semblable dans une publication de M. Francisque Michel, Le Chevalier à la corbeille , qui se trouve à la suite de son Gauthier d'Aupais , d'après un manuscrit du musée britan-

nique. Un chevalier aime une grande dame surveillée par une vieille duègne à la dévotion du mari. L'amant s'introduit chez sa belle dans une corbeille que ses gens font monter à l'aide de cordes jusqu'à la fenêtre de la dame. Comment se fait-il que la duègne tombe dans le panier qui revient aux mains des domestiques et que ceux-ci prennent la vieille pour une sorcière? C'est ce qu'il faut lire dans le fabliau ; mais toujours est-il que de l'aventure on a tiré diverses versions , et que celle qui a paru la plus naturelle a dû être mise sur le compte du peintre par un de ces biographes qui aiment à remplir la vie de leur héros d'aventures singulières.

Les élèves de La Tour furent Liotard et Ducreux.

M. Arsène Houssaye a crayonné , dans ses études sur le dix-huitième siècle , un profd de La Tour. Il n'y faut pas chercher une biographie po iitive; l'auteur a voulu rivaliser avec le peintre. C'est un pastel galant d'après un pastel.

M'"^ Lebrun , dans ses Mémoires, rappprte qu'elle connut La Tour aux dîners de Le Moine, où se trouvaient Le Ivpin, l'avocat Gerbier , Grétry.

M. Paul Mantz a bien voulu corriger quelques fautes de la présente Notice, Je citerai ses observations consciencieuses

qui montrent un ami de la vérité et un sectateur de la biographie positive :

(t Page 24 (en note). — La brochure intitulée : De VEx- » position et du Jury , est de F. Boissard , Clément de Ris » et Villot. Jeanron n'y est pour rien.

» Page 25. — L'histoire du portrait de Restout gâté par » La Tour, est racontée un peu partout. Je la retrouve dans « une brochure sur le salon de 1773 , intitulée : Dialogues » sur la peinture. (A Paris, chez Tartouillîs, aux dépens » de l'Académie , etc. , in-8°. ) C'est une conversation mé- » diocrement spirituelle entre un amateur anglais, un » prêtre italien et M. Rémy, marchand de tableaux. J'en » tire le passage suivant (p. 53 ) :

» MiLORD. — Ils avoient autrefois un petit Lat. qui avoit » beaucoup de ça (des qualités du portraitiste). C'étoit un t des plus studieux copistes de la nature , un de ses plus » fins observateurs.

» M. RÉMY. — Nous l'avons bien encore.

» MiLORD. — Tous ne sont pas des Sophocles pour faire > des chefs-d'œuvre à cent ans. J'ai mes raisons pour en * parler comme d'un défunt; il vient d'estropier un de ses » plus beaux morceaux , le portrait de fieu M. Res. , en » voulant le repeindre

» M. RÉMY. — C'est dommage , car c'était de son temps » un des meilleurs de ce genre. »

» Cette citation est curieuse. Elle donne la date de la » mutilation du portrait de Restout , et surtout elle montra

» La Tour contesté et presque enterré dès 1773, quinze » ans avant sa mort.

» Page 34. — L'abbé Leblanc , dites-vous , répondait à » M. de Sepmonville. Non ; dans le passage que vous citez,

> l'ennuyeux abbé répond à l'auteur des Réflexions sur » quelques causes de Vélat présent de la peinture en France , » c'est-à-dire à Lafont de Saint-Yenne, qui s'était permis » de critiquer la touche de La Tour.

» Page 60. — Schmidt, graveur anglais Impossible !

» Schmidt est né à Berlin. La Tour a fait d'après lui un » portrait superbe , très-vivant , qui est à Paris , je ne me » rappelle plus chez qui.

» Page 84. — Vous donnez 1782 comme la date de la » fondation de l'école de dessin de Saint-Quentin. Le j> Mercure indique qu'elle a été fondée dès 1778 , en même • temps que l'hôpital des femmes en couches , etc.

» Page 95. — Le livret de 1739, que vous citez et que » je n'ai point vu, ne mentionne que les portraits de M. Du » Pouch et du frère Fiacre. La même année , La Tour ex- » posa le portrait de M. de Fontpertuis ; c'est le Mercure

> qui me le dit.

» Page 95. — • Le Mercure indique aussi qu'en 1741 , » il exposa non seulement les portraits du président de » Rieux et d'un nègre, mais encore celui de W^^ Salé.

» Page 105. — Il est très-vrai que La Tour a peint deux » portraits de Jean-Jacques. Vous en retrouvez un au musée » de Saint-Quentin. Qu'est devenu l'autre? J'ai de grandes

» raisons de supposer que c'est celui que possède aujour- D d'hui M. Coindet, de Genève. Je n'ai pas vu ce portrait, » mais des amis très-compétents me le donnent comme un » incontestable original. Armand Leleux en a fait une copie » à l'huile. Je crois me rappeler qu'on en trouve à Versailles i une autre reproduction. C'est Rousseau, jeune, spirituel, » charmant.

» Vous avez, dites-vous, en portefeuille ^ une multitude » d'extraits de critiques du temps. Je pourrais moi-même , » si je cherchais bien, vous en indiquer un bon nombre. • Mais vraiment tout cela est trop misérable pour vous. » L'échantillon que vous en avez donné suffît amplement. » J'ose à peine vous dire que j'ai aussi de Laffîchard , du » chevalier de Saint-Jory , etc. , des vers à dormir debout. » Je suis honteux de vous en parler.

» Que pensez-vous d'une sorte de catalogue de l'œuvre » de La Tour? Ce n'est pas assez d'avoir cité les portraits » au salon : il en a fait beaucoup d'autres qui n'ont jamais » figuré au Louvre. »

Malgré l'utilité du conseil de M. Paul Mantz , il m'est impossible d'essayer un catalogue des pastels de La Tour.

L'œuvre gravée est déjà très-difficile à établir. La collection du cabinet des Estampes est loin d'être complète. Il est présumable pourtant que M. Edouard Fleury en donnera plus tard un catalogue satisfaisant dans l'Iconographie qu'il prépare sur le déparlement de l'Aisne ; j'ai cru bon cependant, dès aujourd'hui, d'essayer un com-

mencement de catalogue d'après l'œuvre gravée , qui contient quelques noms de portraits non signalés dans les envois de La Tour aux salons. Pour n'en citer qu'un exemple, Voltaire f dont je donne onze gravures, n'était pas mentionné aux expositions de peinture.

Quant aux pastels , il y en a partout, dans les musées de province, de l'étranger, chez les particuliers. J'en ai vu chez M. Walferdin , ex-constituant, chez le docteur Véron, chez M. Laperlier ; M. Arthur Dinaux annonce , dans les Archives du nord de la France, que le musée de Valenciennes possède deux beaux portraits de La Tour, homme et femme; le professeur Gaullieur, de Lausanne, héritier des papiers posthumes de M™« de Charrière, montre dans sa bibliothèque un paste^l de La Tour, « qui témoigne de l'étincelanle beauté » de l'auteur de Caliste.

Avec le désir que j'ai de rendre cette Notice complète , il m'est impossible d'essayer le catalogue le plus incomplet.

Je laisse de côté une grande quantité de notes tirées de Revues et de Gazettes du temps, pour ne citer que quelques lignes de Diderot et de l'abbé Desfontaines :

« Les pastels de M. de La Tour sont toujours comme il » les sait faire. Parmi ceux qu'il a exposés celte année , le » portrait du vieux Crébillon à la romaine , la tête nue , et » celui de M. Laideguive, notaire, ajouteront beaucoup à » sa réputation. » (Diderot. Salon de 1761.)

« Le prodigieux La Tour est toujours le roi du pastels » Quelle expression ! Quelle nature ! Qu'il a bien rendu » M. le procureur général et M. Duval ! Dans ces tableaux, » le peintre s'est élevé au-dessus de lui-même. C'est La » Tour vaincu par La Tour. » (Abbé Desfontaines, 1745. Jugement sur quelques ouvrages nouveaux.)

Cependant , il est bon d'extraire encore quelques notes des Lettres sur la peinture à M. R. D. R. 1747 (par La Fon de Saint- Yenne). Elles pourront servir à retrouver le portrait de Mondonville , qui est décrit assez exactement , c(»ntre l'habitude des critiques du dix-huitième siècle :

» La plupart de ceux qui font des portraits ne connaissent » que deux tons pour la chair , l'un pour les personnes » brunes, l'autre pour les blondes. M. de La Tour, qui » observe mieux la nature ou qui sait mieux la rendre , » varie comme elle et donne à chacun la véritable nuance » qui lui est particulière. Il n'y a personne qui n'ait fait » cette réflexion en voyant les différents portraits qui sont s ici exposés.

» Le public a trouvé celui de M. l'abbé Le Blanc un des » plus forts qui aient jamais été faits dans aucun genre, et » celui de M. Mondonville un des plus piquants. Celui-ci » est un chef-d'œuvre dont il serait difficile de donner » l'idée à ceux qui ne l'ont pas vu. Ce célèbre musicien » est représenté dans l'attitude la plus pittoresque et qui » cependant lui est naturelle , il paraît écouter si son violon s est d'accord. Ses yeux sont pleins de feu. On y voit l'im-

» putience d'exécuter ce que son génie lui inspire. Quand » on le considère attentivement, on croit presque l'en* » tendre. »

On trouve dans les Sentiments sur quelques ouvrages de peinture , sculpture et gravures , écrits à un particulier en province. 1754. (Sans nom d'auteur), un passage qui pourra servir aux collectionneurs de gravures :

Œ Je dois encore une louange au sieur de La Tour qu'il » aura la bonté de souffrir : c'est son amour et son zèle » pour l'honneur de la nation , qui lui fait ajouter à l'im- » mortalité des écrits de nos auteurs illustres , celle de » leurs portraits , qui transmettront à la postérité l'esprit » de leurs physionomies et la vie de leurs traits gravés » d'après lui à la tête de leurs ouvrages. Tels sont ceux de » La Condamine , les Bouguer , les d'Alembert y les de La » Chaussée, les Duclos , les Montalembert,\es 3îondonviUe , î> les Nolet, les Le Moine, les Sylvestre et une infinité » d'autres. »

L'anonyme auteur de cette brochure parle encore d'un certain portrait de femme laide (fait assez rare dans l'œuvre de La Tour), qui prouverait que ce portrait a été gravé. Jusqu'ici je n'ai pu le découvrir, d'autres seront sans doute plus heureux :

«Vous savez, mon cher M..., combien il entre de » caprice et de bizarrerie dans les jugements des ressem- » blances ! et c'est un des plus grands supplices pour les » peintres en ce genre , surtout de la part des dames , si

— in —

» rarement satisfaites d'elles dans leurs portraits. Il eu » est cependant qui méritent des exceptions, et parmi «plusieurs, j'en connais une*** (dans la marge est le » nom, mais il est rogné en partie; on ne voit plus que

» M'"^ li), dont le portrait exposé au salon est un des

t plus beaux pastels de M. de La Tour. Comme elle a «beaucoup d'esprit et de justesse dans le raisonnement, » elle a senti combien l'expression du vrai dans les traits, î) quels qu'ils soient,, quand ils peignent un beau caractère, » est préférable à tous ces agréments faux et empruntés » qui n'enibellissent jamais. Aussi l'ingénieux La Tour j) l'a-t-il portrait en peintre plus estimateur de l'expression » de l'âme et des agréments de l'esprit que de ceux de la s figure. »

M. Gault de Saint-Germain {les trois siècles de la peinture en France. 1808 , , a relevé quelques noms de per-

sonnages peints par La Tour :

« Ce peintre eut un talent unique dans le portrait. îi » n'embellissait rien : simple et vrai dans l'imitation des » formes et du coloris , ses tableaux sont un miroir très- » pur de la ressemblance et de la vérité , une physionomie s exacte des inclinations et des habitudes de ses modèles : » tout y fait illusion, jusqu'aux mains , dessinées avec un B grand goût et savamment étudiées.

» Sa manière de peindre était le crayon de pastel, espèce s de peinture trop fragile pour un talent si rare et si utile.

» Ses principaux portraits sont Louis XV, les premiers

y princes du sang ; Duclos , de La Chaussée, de La Conda- » mine, d'Alembert, le Dauphin, le prince Edouard, le j> maréchal de Belle-Isle , de Lowendal , le comte de s Sassenage , de Moncrif, Dumont-le-Romain, de La » Reynière , fermier-général ; M'"^ de La Reynière ; d'Isle , » contrôleur des bâtiments; Roittiers, graveur; W^^ Sylvia, » actrice de la Comédie italienne , le prince Clément de » Saxe , la princesse Christine de Saxe , le duc de Berry , » le comte de Provence , la Dauphine , Voltaire , etc.

» Caractère distinctif» — Pastel; ressemblance rigou^ % reuse ; attitude simple, naturelle, expression de la vie 1 exécution savante, coloris vrai. »

Page 1