PUISSANCE TOXIQUE DES ALCOOLS DANS L INTOXICATION CHRONIQUE
Nous ne reviendrons pas ici sur la technique expérimentale qui devra être usitée en pareil cas ; ainsi que nous le disions à la fin du chapitre précédent, la méthode intra-veineuse cesse d'être ici la méthode de choix, et l'on devra recourir aux indications .fournies jpax llingesiion stomacale ou par les. injections sous-cutanées et intra-musculaires, quotidiemiement répétées pondant de longs mois.
MM. JofTroy et Serveaux, ont commencé, depuis plus d'un an, des expériences ainsi conduites, pour étudier le
pouvoir toxique des alcools éthylique et méthylique et du furfurol chez les animaux (chiens). Leurs recherches à ce sujet sont actuellement encore loin d'être terminées et ne sauraient l'être du reste que dans un avenir éloigné. Néanmoins les notions qui en ressortent déjà, dès aujourd'hui, sont intéressantes à connaître, car il en résulte cette notion très importante, bien mise en évidence par M. Jdflroy, à savoir : qu'il ne suffit pas de connaître la toxicité d'une substance dans l'intoxication aiguë pour en déduire sûrement sa toxicité dans l'intoxication chronique. Récemment, (Leçon clinique encore inédite du 17 mars 1896), notre Maître, développant la même idée, a fait remarquer qu'il pourrait se faire cependant qu'il y ait une corrélation entre l'intoxication aiguë et l'intoxication chronique, lorsqu'il s'agit de composés appartenant à une même série chimique^ ayant une origine analogue, des réactions semblables, un même mode de destruction dans l'organisme et les mêmes moyens, la même rapidité d'élimination.
Mais entre deux corps de constitution différente, comme l'alcool méthylique, ;par exemple, qui etA un alcool de la série grasse, et le furfurol, qui est uu aldéhyde à noyau cycîique, on ne peut établir de comparaison, et la connaissance du rapport de leur toxicité aiguë riautorise pa^ à prévoir quel sera le rapport de leur puissance toxique dans C intoxication chronique, 1-es expériences relatives. à l'intoxication chronique ^produite par ces deux substances, expériences que nous rapportons plus loin sont confirmalives de cette manière de voir.
En mars 1896, MM. Joffroy et Serveaux ont commencé
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à intoxiquer journellement des chiens avec de l'alcool éthylique, de l'alcool méthylique, de l'alcool amylique et du furfurol.
Les expériences faites pour établir Tintoxication chronique présentent, dans les conditions où se trouvent ces expérimentateurs, de grandes difficultés. Ils ne peuvent, en effet, expérimenter que sur des chiens, et il n'est pas facile de faire prendre à ces animaux d*une façon régulière et surtout pendant longtemps, les alcools rectifiés ou non, ou les différentes impuretés de l'alcool.
Pour l'alcool éthylique, en particulier, les chiens semblent au début se prêter facilement à l'expérience, mais au bout d'un mois ou de six semaines, il est très fréquent de leur voir refuser, d'une manière absolue, la nourriture à laquelle on a mélangé l'alcool éthylique, et de la sorte, Pexpérience se trouve interrompue, soit pour quelque temps, quelquefois pour toujours.
Quatre chiens ont été soumis par M. Joffroy à l'ingestion quotidienne de l'alcool éthylique.
Le premier de ces animaux ayant refusé de prendre le toxique au bout d'un laps de temps assez court, l'expérience doit être par suite considérée comme nulle.
Le second animal est une chienne, qui succomba au bout de 46 jours à une attaque d'épilepsie (survenue pendant que la chienne était en chaleur) bien que depuis 8 jours elle eût refusé de prendre aucune quantité d'alcool ; il n'y avait pas de lésions cérébrales apparentes, mais le tube digestif et les reins étaient lésés.
Le troisième chien a manifesté, à plusieurs reprises, le même dégoût, mais, après un certain temps de repos, il
reprenait des doses variables d'alcool ; et il est mort au bout de 8 mois et demi, présentant également des lésions viscérales, principalement du tube digestif et des reins.
Le quatrième, jeune chien très vigoureux, actuellement en expérience, semble devoir tolérer des quantités plus considérables et devoir survivre plus longtemps.
Mais dès aujourd'hui et sans vouloir préciser davantage, nous pouvons dire que l'alcool éthylique, même aussi bien rectifié qu'on peut le rencontrer dans le commerce, produit rapidement et à doses relativement peu élevées, des lésions viscérales graves et bientôt capables d'entraîner la mort.
L'alcool méthylique a fait de la part de MM, Joffroy et Serveaux l'objet d^expériences intéressantes, dont la relation est en partie consignée dans le mémoire qu'ils ont consacré à l'étude de la puissance toxique de cette substance.
« Nous avons, disent ces auteurs, donné cet alcool à un « chien vigoureux, assez intelligent, soumis et excellent « chien de garde. Dans les premiers mois, il a été très « excité, hargneux, se battant à chaque instant, et ilaurait « été jusqu'à étrangler les autres chiens, si on ne l'en « avait empêché d'ailleurs à grand'peine. En même temps, « il avait une excitation génésique très marquée. Actuel- « lement, cette phase d'excitation extrême est terminée et « il est au contraire dans une dépression énorme. Il a « l'air triste, morne, répond à peine à l'appel de sonnom, « semble presque indifférent à ce qui se passe autour de « lui, et ne se dérange même pas quand on lui offre de « la viande ou des os. Il ne s'inquiète guère de la garde « et sa vigilance a complètement disparu, ou s'il aboie, il
« le fait aussi bien lorsque les perBonnes auxquelles ilest <( habitué surviennent que si ce sont des étrangers qui « arrivent. L'œil a perdu sa vivacité, et il a déjà des trouve bles de la marche assez accusés, les membres posté- « rieurs sont raides et leurs mouvements sont maladroits^ <( les membres antérieurs paraisseot affaiblis.
« Une chienne de chasse extrêmement joueuse et très « douce a pris aussi de l'alcool méthylique. Chez elle, on « n'a pas remarqué de phase d'excitation, mais nous som* « mes arrivés aussi vite que chez le chien précédent à la « phase de dépression, et les troubles de la marche quoi- « que moins accentués sont déjà appréciables ».
Chez ce dernier animal, l'expérience n'a pu être continuée, la chienne ayant refusé de prendre l'alcool méthylique. Mais le premier de ces animaux est mort au bout d'un an très exactement, succombant à une attaque d'urémie (1) après avoir absorbé au total une dose d'alcool méthylique égale à 7 litres 500 à 100" en 365 jours. Dans les derniers mois ce chien qui pesait 15 kilogrammes environ, prenait 30 centimètres cubes d'alcool méthylique à lOOo, dilué en proportions convenables.
Que conclure de ces résultats sinon que l'alcool méthylique, relativement peu toxique dans l'intoxication aiguë, est infiniment plus nocif dans l'intoxication chronique.
Mais quelle est la raison de ce phénomène? M. Joffroy a pu la déterminer, et l'expérimentation lui a montré qu'i*^ fallait incriminer, en pareil cas, la difficulté de l'élimination
(1) Joffroy. Leçon clinique inédite, 17 mars 1897.
de l'alcool méthylique, difficulté que favorise encore l'intoxication longtemps prolongée. M. Joffroy s'exprimait du reste ainsi, à ce propos, dans sa communication sur l'aL cool méthylique dû mois de juillet 1896, (in Archives de médecine expérimentale) : « (L ^élimination par Turine, <ft dans les études sur là toxicité aiguë ou chronique, a « une grande importance ; dans le cas particulier de « l'alcool méthylique, cette importance est bien mise en « évidence par ce fait qu'on peut prévoir quel sera le « résultat d'une expérience, guérison ou mort selon que « l'animal a plus ou moins perdu de son poids le lende- « main de l'injection. S'il a perdu beaucoup, on peut avec « quelque chance de succès prédire qu'il guérira ; si, au « contraire, il n'a pas éliminé tout ou du moins la plus « grande partie de la quantité injectée, il y a de grandes « probabilités pour qu'il y ait une terminaison fatale ».
L'importance dévolue à l'élimination ressort très nettement encore de l'intoxication chronique des animaux par le furfurol. Cet aldéhyde, dont la nocivité est, nous l'avons vu, considérable pour le chien et le lapin à l'état aigu, (équivalent toxique : lapins 0.14, chiens 0.20) est loin d'être aussi dangereux dans l'intoxication chronique.
Dans une de ses dernières leçons M. Joffroy (1) a mon tré un chien soumis à l'intoxication par le furfurol depuis le mois de mars 1896. Cet animal présente actuellement encore un état de santé satisfaisant, qui ne laisse pas que de surprendre. Les quantités de furfurol qu'il a progressivement absorbées depuis plus d'un an sont cependant con*
(1) Joffroy. Leçon clinique inédite du 17 mars 1897.
sidérables, et à l'heure actuelle, il est arrivé à prendre chaque jour, par la voie stomacale, une dose defurfurol repré" sentant plus de la moitié de la dose nécessaire pour le tuer par injection intra-veineuse ou intra-musculaire.
Il faut, avec M. Joffroy, voir dans la facilité relative avec laquelle se détruit et s'élimine le furfurol, la raison de sa faible puissance nocive dans l'intoxication chronique.