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CHAPITRE IV

Sommaire : Les alcools de consommation envisagés au point de vue quantitatif et qualitatif. — Importance de la quantité et de la toxicité de l'alcool ; importance moindre de ses impuretés (furfurol, aldéhydes, éthers, alcools supérieurs). — Toxicité des eaux-de-vie, rhum, kirsh, etc.. alcools d'industrie. — Données fournies par Tintoxication chronique expérimentale. — Etude statistique et graphique montrant l'augmentation progressive de la consommation, 'le la production et de la circulation des alcools. — Augmentation parallèle de Talcoolisme et de ses conséquences, (folie alcoolique méfaits de l'alcoolisme, etc . ). . . '

La mesure exacte de la toxicité des alcools, impuretés, etc., complétée par les données de l'analyse chimique, permet de connaître la toxicité comparée des principales boissons alcooliques de consommation courante et de juger par conséquent des causes réelles de l'alcoolisme.

Est-il besoin de rappeler que lorsqu'il s'agit d'une intoxication on doit considérer dans le poison deux choses : la quantité et la qualité?

Or l'alcool que Ton consomme varie dans sa composition, suivant son origine, suivant les procédés de distillation, ou encore suivant le moment de la distillation où il est recueilli; et le taux plus ou moins grand d'impuretés qu'ils renferment perm:t de distinguer les alcools bon goût Antheaume 7

et les alcools mauvais goût. « On a incriminé les alcools « mauvais goût et on leur a attribué une toxicité consi- « dérable ; on a voulu faire aussi, à ce point de vue, une « distinction entre les alcools naturels et les alcools indus- « iriels :on a voulu voir des alcools moins toxiques dans « ceux qui provenaient de la distillation des vins, des « fruits, des cid#es, des marcs, et au contraire des alcools « pl^is toxiques dans ceux qui provenAient des beUeraves, « des topinambours, des pommes de terre, des grains et «des mélasses (1) »•

Dès lors se posait la qu-estioii de savoir si ce ne sont pas les impuretés de l'alcool qui sont la cause principale de l'alcoolisme.

Un très grand nombre de médecins et de physiologistes ont cru devoir répondre à cette question d'une manière très affirmative, et l'on peut dire que dans les discussions qui ont eu lieu récemment encore à l'Académie de médecine, à la Chambre et au Sénat, on a toujours eu la plus grande tendance à incrimioer par det^as tout la grande puissance de toxicité des impuretés de l'alcool. Malheureusement pour les partisans de cette manière de voir, ralcooli&me, comme nous l'avons vu, ne date pas d^hier et, fait important, il a progressé immuable dans ses manifestations toxiques, bien avant que Ton ne fasse usage des alcools d'industrie ; il s'est développé au fur et à mesure qu'on coasammait davoMage d'alcool^ ce qui amène naturellement à voir dans la quantité du poison consommé bien plus que dans

( 1 ) Jofffoy. Les bouilleurs de crû et V alcoolisme. Gazette des hôpitaux, n^ 140, 5 décembre 1893.

isa qualité, le facteur principal du fléau social actueU Cette thèse si simple est celle qui a été soutenue à plu- «ieurs reprises par M. Joflroy dans son enseignement ; •c'est la thèse soutenue par M. Riche devant l'Académie de médecine ; c'est également celle que M. Cornil a soutenue devant le • Sénat.

En résumé deux opinions sont en présence pour expliquer l'extension considérable de l'alcoolisme : l'une incrimine avant toute la qualité du produit consommé, l'autre incrimine surtout la quantité d'alcool consommé et considère comme bien moins importante la toxicité qui résulte <les impuretés de l'alcool.

Nous essaierons au cours de ce chapitre, en nous appuyant surtout sur les données antérieurement exposéeSy de prendre parti dans la question, en examinant successivement le rôle respectif dévolu à la qualité et à la quantité du poison dans la genèse de l'alcoolisme.

Il est certain qu'un alcool pur est moins toxique qu'un alcool qui renferme des impuretés, mais dans les alcools livrés à la consommation, la différence n'est pas aussi grande qu'on le croit, et cela pour deux motifs: c'est que d'une part les impuretés sont toujours en petites propor-iions et que d'autre part l'alcool éthylique qui représente la plus grande partie de r eau-de-vie, est lui-même très toxique.

Il est acquis, par exemple, que le furfurol a un pouvoir

toxique considérable, puisqu'il suffit de Ogr. 14 pour tuer 1 kilogramme de lapin et de gr. 20 pour tuer 1 kilogramme de chien,, de sorte qu'en admettant que l'homme soit aussi sensible au furfurol que le lapin, il faudrait environ 10 grammes de furfurol présent dans le torrent circulatoire pour tuer un homme de 70 kilogrammes. Mais le rôle nuisible du furfurol se trouve réduit à bien peu de chose dans les eaux-de-vie de table, à cause des proportions minimes dans lesquelles on l'y rencontre.

En effet X. Rocques, dans son Anali/se des alcools et eaux-^de-vie publiée dans VEnci/clopédie Léauté, donne des chiffres qui peuvent se résumer approximativement comme il suit: dans un litre de rhum à 55% il y aurait de gr. 015 à gr. 040 de furfurol environ ; dans un litre de cognac ou d'armagnac à 55% il y aurait de gr. 005 à gr. 015 de furfurol environ; dans un litre de kirsch, seulement gr. 005, moins encore dans le 3/6 de Montpellier, et seulement des traces dans les eaux-de-vie de cidre, de poiré et la plupart des eaux-de-vie de marc. Or, quelque élevé que soit le pouvoir toxique du furfurol, si réellement le furfurol n'est pas plus abondant dans les eaux-de-vie de table, il faut avouer qu'il n'en augmente que de bien peu la toxicité.

Ce qui est vrai du furfurol est vrai aussi des autres substances toxiques, qui donnent si souvent aux eaux-devie, rhum, etc., leur parfum ei leur bouquet. Prises isolément, elles sont très toxiques ; mais leur toxicité est singulièrement diminuée à cause de leur minime proportion par litre d'alcool.

Cela ressort, avec évidence, des analyses chimiques de

boissons spiritueuses pratiquées par MM. Riche, Cuniasse Rocques, Héret, etc.. Aiasi que nous l'avons déjà dit les eaux-de-vie, rhum, kirsch ne renferment généralement pas plus de 2 grammes d'impuretés par litre. M. Depaire sur 304, échantillons de genièvre commun, n'en a rencontré que 12 où ce chiffre fut atteint.

Ces constatations positives et irréfutables justifient amplement ces paroles reniarquables de M. Depaire, auxquelles nous nous associons sans réserve :

« On semble oublier depuis quelque temps que l'alcool « éthylique pur est toxique. Qu'il le soit à un moindre « degré, que les alcools amylique, butylique..., cela n'est « plus contestable depuis les expériences comparatives « qui ont été faites en administrant des doses détermine nées et progressives de ces alcools convenablement « isolés, à des animaux jusqu'à ce que la mort s'en « suive. »

« L'expérience a montré que le genièvre de qualité « inférieure ne renferme que 1 à 2 milièmes de pro- « duits mauvais goût, c'est-à-dire que le consommateur « qui ingère quotidiennement la dose considérable d'un « litre de genièvre, boit 380 centimètres cubes d'alcool « éthylique et 1 à 2 centimètres cubes d'alcool amylique « et de produits étrangers. »

Cette manière de voir est également celle de M. Duclaux. ^

On jugera mieux encore de la toxicité respective de l'alcool et des impuretés en étudiant les tableaux ci-dessous, établis en suivant le procédé de calcul employé

poiîr constituer le premier d'entre eux ; la conclusîoar s'împDse nette et précise :

l"" Si nous prenons un ]itre d'alcool élhjlique cfainôqnement pur, autrement dit d*al€ooI de cœur, tel qu'on peut l'obtenir avec les appareils à colonnes les plus perfection*nés, Qous trouvons d'après M. Joffroj, que la toxicité de cet alcool éthyKque est de 7, 80, ce qui reot dire que* pour tuer un animal d'un certain nombre de kilogrammes,. il faut qu'il pénètre dans son sang, presque simultanément autant de fois 7,80 que l'animal pèse de kilogrammes.

11 nous est facile de calculer le nombre de kilogrammes

d'animal que pourrait tuer un litre d'eau-de-vie à 50 de«-

grés fabriqué exclusiTcment avec cet alcool éthylique. Ce

litre d'eau-de^rie représente 500 centimètres cubes d'al-

cool éthylique lesquels tueraient ftn~^^ ^^ ^S^- l^^-

2** Si maintenant, au lieu de prendre un litre d'eau-devie ne renfermant que de l'alcool éthylique pur* nous prenons un litre de cognac ou de rhum de la Martinique à 50 degrés, nous allons voir que la présence des éthers^ des aldéhydes, des alcools supérieurs et du furfurcJ^ qui est particulièrement abondant dans ces espèces d'eaujE-de« vie, n'augmente pas sensiblement le pouToir toxique de ces liqueurs, parce qu'en réalité ces impur eêés ne comp* tent là que pour un chiflFre très faible»

En admettant que la toxicité d'une liqueur alcoolique est égale à la somme des toxicités des différents produits qu'elle contient, on peut aisément calculer le nombre de kilogrammes d^animal que tuerait un litre de rhum délai Martinique.

L'analyse ckinii(|ii]er a dénontré qu'vn ILire de rlmin de kl Maortmique à 50 degrés est adiifi* composé :

500 c3 alcool! ètàylicrcie..

0J63 éth«rs.

0453 aldéhydes.

0,034 fupfurol.

0,387 alcools supérieurs.

Admettons, comme écptiTalents toxiqves de ees dilKrent9 prodaîts, les chiffres suivants :

Akoolétbyltque.. .... 7,80 (Jolfrogr>,

Ëther. . . » K (DujaiFdm-BieaumeU).

Aldéhyde 1, (Joffroy).

Purfurol 0,14 (Joffroy).

Alcools supérieurs. . . 1,50 (Dujardin-Beaumetz).

En tenant compte de la toxicité différente de chacun de ces produits, on trouve pour le litre de rhum de la Martinique à 50 degrés que :

500 c3 d'alcool éthylique tueraient. . 64 kgr. 102

0,763 éthers tueraient k. 191

0^,153 aldéhyde tueraient k. 153"

0,0^ fur£urol tueraient k. ^43

0,387 alcools supérieurs tueraient. k. 258 Toial 64 k. 947

On arrÎTe ainsi à trouver que ce litre de rbom, malgré la présence des étkexs^ des. aldéJiydesy dv fnrferol, des alcools supérieurs^ n'est capabk de tuer qve 64 k. 947,

chiffre à peine plus élevé que celui qui représente le nombre de kilogrammes que peut tuer un litre d'eau-devie faite avec de Talcool éthylique pur (64 k. 102).

D'après ces calculs, l'équivalent toxique du rhum serait fixé à 7 k. 798, fait dont l'exactitude a été vérifiée expérimentalement du reste sur le chien et le lapin par M. Joffroy.

Si nous prenons maintenant d'autres boissons alcooliques : cognac, armagnac, marc de Bourgogne, kirsch, eau-de-vie de cidre, nous pouvons pour chacune d'elles faire un calcul semblable.

Ainsi par exemple, pour un litre de cognac 1893, analysé par X. Rocques, nous obtenons les résultats suivants :

Alcool éthylique. . . 500c3 qui tueraient 64 k. 102

Ethers 0,635 » k. 159

Aldéhydes 0.039 » k. 039

Furfurol 0,006 » k. 043

Alcools supérieurs . 0.994 » k. 662

Un litre de cognac tuerait donc 65 k. 006

Si nous prenons de l'eau-de-vie de Montpellier dite 3/6 et que nous fassions le même travail nous obtenons :

Alcool éthylique 500c3 qui tueraient 64 k. 102

Ethers 0.356 k. 089

Adhéhydes 0.055 k. 055

Furfurol traces »

Alcools supérieurs 0.391 k. 260

Un litre d'eau-de-vie de Montpellier tuerait donc 64 k. 506

Pour TArmagnac de moins d'un an nous trouvons

Alcool éthylique 530c3 qui tueraient 6i k. 102

Ethers 0.368 ........ k. 092

Aldéhydes 0.H5 k. 115

Furfurol. 0.0145 . . k. 103

Alcools supérieurs 1.076 . . . • k. 717

Un litre cC Armagnac tuerait donc. ... 65 k. 129

Pour le marc de Bourgogne (Beaune, 1893) nous trouvons :

Alcool éthylique SOOc^ qui tueraient. 64 k. 102

Ethers 2.186 . k. 546

Aldéhydes 2.594 . 2 k. 594

Furfurol traces ...... — »

Alcools supérieurs 1.252 k. 837

Un litre de marc de Bourgogne tuerait

donc 68 k. 079

Pour le kirsch (sans tenir compte de l'acide cyanhydrique) nous trouvons :

Alcool éthylique 500 c^ qui tueraient 64 k. 102

Ethers 0.369 k. 092

Aldéhydes 0.06 k. 060

Furfurol 0.005 ........ k. 035

Alcools supérieurs 0.472 k. 314

Un litre de kirsch tuerait donc 64 k. 603

Pour reau-de^vie de cridre de Caen mms Iroovofi» :

Aleool éthyUque 500 c^ qui tueraietnl 64 k. 102

Elhers. 1.23 . k. 3(>7

AMébydes 0.138 0» k. 438

FUrforia 0.005 k. 035

Aleôols supérieurs 0J802 k. 5^

Un lUv^ cCeau-^e-vie de cidre de Caen

tuerait donc 65 k. 115

Pour Fean-de-yie de cidre d« G&Btnmj (1885) nous, trouvons :

Alcool éthyliqiue 500 c? cpiî tueraient 64 k. lœ

mhers 1.22» k. 30f7

Aldéhydes 0.085 0» k. 096

Furfurol . 0.010 k, 071

Alcools supérieura . 0.228 k. i5^3

Un litre (Tefau-^e-mede Gournay^ tueront

donc 64 k. 717

Pour Teau-de-vie de prunes (Lorraine) nous trouvons :

Alcool éthylique 500 cm» qui tueraient. 64 k. 102

EChers 16^.498 . 2 k. ^8

Aldéhyde». 1 1 k.

Ptirftrrol 0.010 k. 0^1

Alcools supérieurs. 0.606 fc. 483

Un litre d'eau-de-vie de prunes tuerait

donc • . . 68 k^ 199

En résumé roîci ce que nous ayons :

Vn litre d*atcool èthyliqoe pur supposé à 50° lue 64 k. iOS Ua lilre derhoai de la llartmîqvie. « . . à 50^ tue C>4 k. 9i7

Un litre de eogaac (ia93> à SO» tue 65 k. 006

Un» Uàre d'eau-de-vie de Montpellier. • . à50» tue 64 k. 506 Un litre d'Arœagnac (moivs d*uQ an). .à50<' tue 65 k. 129 Un litre de marc de Bourgogne (Beaune

1893) • à 50O tue 68 k. 079

Un litre de kirsch à 50° tue 64 k. 603

Un litre d'eau-de-vie de cidre (Caen) . . à50« tue 65 k. 115 Un litre d'eau-de-vie de cidre (Gournay). à 50° tue 64 k. 717 Un litre d'eau-de-vie de prunes à50« tue 68 k. 199

ËDire le cbifire minimum de 64 k. 102 et le chif&e maximum de 68 k. 199, il n'y a qu'une dififérence bien faible ; il est d&ac légitime de dire qu'en somme ce qui donne au produit la plus grande partie^ ou pour mieux dire la presque totalité de &a toxicité^ c'est f alcool éthyliquey qui est ssans contredit le moins toxique de tous ces pro^ duits {ainsi qu'il résulte de la comparaison des différents équivalents toxiques) mais qui est tellement plus abor^ dant que c'est lui qui joue le râle principal comme poi-^ son.

Ce qui vient d'être dit s'applique aux produits de bonne qualité^ aux alcools boa goût.

Or chacun sait qu'ils ne sont pas les seuls à être livrés à la consommation, et que des industriels peu scrupuleuxr n'hésitent pas à mettre en rente des alcools de mauvais g&Ai et même des phlegmes de distillateurs sous forme de

liqueurs afin de masquer par une substance aromatique le mauvais goût du produit alcoolique.

Eh bien, quel est le rôle dévolu à ces alcools mauvais goût dans la production de Talcoolisme? Les conclusions, que nous avons formulées relativement aux rapports des toxicités de Talcool éthylique et des impuretés dans les eaux-de-vîe, leur sont-elles applicables? Seràit-il vrai que faisant exception à ce que nous avons démontré, les mauvais alcools d'industrie soient le facteur principal de l'alcoolisme, comme le veulent nombre d'auteurs qui attachent à l'impureté de l'alcool mauvais goût une importance exagérée ? Autant de questions résolues, en 1res grande partie du moins, par les travaux de MM. Joffroy et Serveaux.

Ces auteurs ont en effet déterminé expérimentalement, ainsi que nous l'avons vu, quelle était la toxicité des alcools mauvais goût provenant d'une distillation de topinambour (alcool d'industrie).

Après avoir trouvé un degré toxique presque identique aux alcools mauvais goût de tête et de queue, ils ont démontré que ces alcools d'industrie avaient à peu près le même coefficient de toxicité que l'alcool éthylique (7,70) puisque leur équivalent toxique est supérieur ou au moins égal à 7, les chiens auxquels on a injecté dans les veines ou dans les muscles 7 c3 de cet alcool mauvais goût ayant tous survécu. Ce qui peut s'exprimer dans le taj^leau suivant :

Equivalent toxique.

Alcool d'industrie. \ Alcool mauvais goût de tête =. . 7

(topinambour) j Alcvol mauvais goûL de queue = . . . 7

Alcool naturel. Alcool éthylique pur 7 80

L'alcool bon goût de topinambour, ce qu'on appelle Talcoolde cœur, a le môme coefficient de toxicité que l'alcool éthyliquepur, (le plus pur qu'on trouve dans le commerce), so;t 7,80 (1).

Que conclure de tout cela, sinon comme nous l'avons dit :

1° Que l'idée que l'on se faisait jusqu'à ce jour de la toxicité beaucoup plus considérable des alcools mauvais goût (alcools d'industrie), comparativement à l'alcool rectifié, est une idée très exagérée.

2° Que les chiffres trouvés pour ces alcools mauvais goût de topinambour se rapprochent beaucoup des chiffres trouvés expérimentalement pour le cognac et le rhum ; ce qui montre le mal fondé de l'assertion que les alcools d'industrie sont plus toxiques que les alcools dits naturels, et que c'est à leur mauvaise qualité qu'il faut attribuer en grande partie le développement de l'alcoolisme (2).

Ce que nous arons dit des alcools bon goût, au sujet de leur rôle dans la production de l'alcoolisme, s'applique donc aux alcools d'industrie et aux alcools mauvais goût.

Voici encore une autre preuve, qui montre combien faible est la différence de toxicité des alcocjs dits naturels et des alcools dits artificiels ou d'industrie.

(1) M. Joffroy a remarqué cependant que si les aniniaux avaient supporta à peu près les mêmes doses d'alcool mauvais goût (de topinambour) que d'alcool de cœur, les accidents avaient cependant été beaucoup plus prolongés avec les alcools de queue.

(2) Depuis cette époque, M. Joffroy a fait la même vérification pour les alcools de betterave.

Molfaer a étudié la composition chimique d'un alcool mauvais goût de tète, obtenu par la distillation d'un phiegme de mélasse.

Il est arrivé au résultat suivant :

Alcool éthylique à 100 degrés 1000 c»

Ethers 2 gr. 675

Aldéhydes 4 gr. 632

Alcools supérieurs

Furfurol

plus des quantités très minimes, soit d'acides, soit de produits azotés, qui contribuent également un peu pour leur part à augmenter la toxicité du produit.

En faisant pour ce litre d'alcool mauvais goût de tête, ramené à 50 degrés, un calcul semblable à celui que nous avons fait pour le litre de rhum, nous trouvons qu'il contient :

500 03 d'alcool éthylique capables de tuer 64 k. 102

1 gr. 338 d'éthers capables de tuer k. 335

2 gr. 31C d'aldéhydes capables de tuer 2 k. 316

Total 60^ 753

Un litre de cet alcool dé tête à 50 degrés serait donc capable de tuer 66,753 d'animal, autrement dit il aurait pour équivalent toxique 7,49.

II est évident, que ce degré de toxicité est inexact puisque nous n'avons pas tenu compte de la petite quantité d'acides et de produits azotés contenus dans ce litre d'alcool, mais il ne peut s'agir, dans l'espèce, que d'une différence très minime, et qui est incapable de modifier

BOtre coDcIasîoiL, à avoir : que la puîssance toxique de

cet alcool mauvatfi ^oâC de tète n'est que de irien peu supérieure à icelle de l'alcool étliylique pur, puisqu'on peut dire en chiffres ronds, qu'un litre d'alcool mauvais qoût de tête provenant de la distîttatioii de la mélasse ne Uicrait que 67 ou 68 kilogrammes ; la différence est presque îofiiqiiiîfiante.

Les calculs que nous avons faits et les déductions qui euout résulté s'appliquent à l'intoxication aiguë; mais sommes-nous en droit d'émettre les mêmes conclusions pour rintoxicatioii chronique par les différentes variétés d'alcools ? Question litigieuse, à laquelle nous croyons cependant pouvoir dés maintenant répondre dans une certaine mesui*e par l'affirmative, et cela pour les raisons suivantes.

Nous avons vu précédemment qu'il ne suffit pas de connaître la toxicité d'un alcool ou d'une impureté dans l'intoxication aiguë pour savoir ce que sera la toxicité de ces mêmes produits dans Tintoxication chronique ; nous rappelons que, pour M. Joffroy, c'est à l'élimination que revient la responsabilité presque totale de cette différence d'action. Or les résultats obtenus à ce point de vue par MM. Joffi'oy et Serveaux peuvent se résumer ainsi en ce qui ccMîcerne les alcools éthyliques, méthyliques et le furfuroL

1" Les alcools éthyliques et méthyliques relativement peu toxiques dans l'intoxication aiguë amènent rapidement des troubles graves dans l'intoxication chronique à la dose par exemple de 2 à 3 oentimèti'es cubes par kilc-

gramme d'animal, (c'est-à-dire au tiers environ de la dose qui amènerait la mort par injection intra-veineuse) ; la mort des animaux en expérience survient dans un délai relativement court, en quelques mois,

2° Le furfurol administré à des doses équivalentes par rapport à son degré de toxicité, soit par exemple Occ. 07 par kilogramme d'animal, (c'est-à-dire au tiers environ de la dose qui amènerait la mort par injection intra-veineuse), ne détermine que des accidents peu graves, et les animaux sont encore vivants et bien portants, plusieurs mois après la mort de ceux qui ont été intoxiqués en même temps par les alcools éthylique et méthylique (1).

Que conclure de ces faits, vis-à-vis de la qenèse de l'alcoolisme, si ce n'est que dans l'intoxication chronique, à l'alcool est encore dévolu le rôle principal de nocivité, à l'impureté (furfurol) revient le rôle secondaire, sans compter, et on ne saurait trop le répéter, que la quantité d'alcool éthylique consommé dans une liqueur donnée sera toujours très considérable par rapport à la minime proportion de furfurol que présentera le cas échéant cette liqueur.

Par conséquent, qu'il s'agisse de l'intoxication aiguë ou chronique par les alcools naturels ou par les alcools d'industrie, nous sommes en droit d'affirmer que ce qui cause l'alcoolisme, ce n'est pas tant la mauvaise qualité de l'alcool et la présence d'impuretés diverses dans le liquide ingéré que la consommation même d'une grande quantité de cet alcool.

(1) Communication orale de M. Joffroy.

Noos le répétons a desttin^ ii faut ^^ pénétrer de cett€ notion : que sî falco&t réputé le pias pur est fondamen^ talem^nt un pois^n^ il forme à lui seul la très majeure partie des substances nocives que renferment les liquides qui créent le plus souvent F alcoolisme.

Il rCest pas douteux que les impuretés {furfurol^ aldé^ hydcy éthery alcools supérieurs) n^aug^mentent dans une certaine mesure la toxicité de ces bj^euvages alcooliques^ mais quelle que soit t élévation de leur pouvoir toxique, ces impuretés s'y trouvent en quantité si faible et leur toxicité dans t intoxication chronique est parfois si atténuée (furfuroi) qu'on ne saurait vraiment leur imputer qu'un rôle secondaire dans la production de Falcoo-lisme.

Enfin, il est un autre point de vue exposé par M. Joffroy, dont Timportance est assez grande, c'est qu'à quantité égale, Falcool à un degré élevé a un pouvoir toxique plus grand que Falcoola un degré faible. Cette notion est aussi bien démontrée par l'observation clinique que par rexpérimentaticMi.

Puisque les dîfféreats modes de préparation de l'alcool «e font varier que dans<ies limites assez restreintes le coefficient de toxicité, et puisque la mauvaise qualité des eaux-de-vie n'a joué qu'un rôle secondaire dans le développement de l'alcoolisme, il faut nécessairement admettre que le facteur de beaucoup le plus important, nous pou- Antheaume 8

vons dire le facteur le seul important de Falcoolisme, c'est bien l'augmentation de la consommation.

Cette assertion est pleinement justifiée par le dépouillement des statistiques remarquables publiées sur la question par MM. Claude (des Vosges), Rochard, Lagneau, Legraiu, Guillemet, Brunon, etc.. Il suffit d'en consulter quelques-unes pour être convaincu du rôle capital dévolu à la quantité d'alcool consommé dans la genèse de l'alcoolisme.

Depuis 1830, jusqu'à l'époque actuelle, la consommation de l'alcool a suivi une marche progressive, parallèlement au développement de l'alcoolisme :

En 1830, on consomme en France,

En 1839 — —

En 1850 — —

En 1853 — —

En 1855 — —

En 1856 — —

En 1857 — —

En 1860 — —

En 1862 — —

En 1869 - —

En 1871 — —

En 1875 — —

En 1880 — —

Kn 1885 — —

En 1890 — —

En 1892 — —

En 1895 — —

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