‹ De la tyrannieChapitre 2 sur 79 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Ce que c'est qu'un tyran.

You]oir définir les choses par les noms serait croire ou prétendre quelles sont aussi inaltérables ou aussi durables que les noms eux-mêmes, ce qui éviiemment na jamais existé. Celui donc qui aime la vérité, doit, avant toutes choses, définir les noms par les choses qu'ils représentent; et ces choses variant dans tous les temps et, dans tous les pays, aucune définition ne peut rester plus stable qu'elles; mais une définition sera juste toutes les fois qu'elle représentera la chose telle qu'elle était sous VI nom, dans Uls temps et dans tels lieux. En admettant ce petit préam-

bule, j'avais conçu une déflifit'/on sufflsamment exacte et précise du t/ran, que j'avais placée au commencement de ce chapitre ; mais dans un autre livre écrit après, et imprimé avant celui-ci, ayant eu besoin de définir le prince, il m'est arrivé, sans m'en apercevoir, de me servir de la définition du tyran ; ainsi, pour ne point me répéter, je la passerai sous silence en partie, et je n'y ajouterai que les particularités absolument nécessaires au sujet que je traite maintenant, et qui est tout à fait différent de celui du prince et des lettres, quoique également dirigé au but très utile de chercher la vérité et de l'écrire.

Les Grecs (ces hommes véritablement hommes) donnaient le nom de tyrans à ceux que nous appelons rois, et les anciens flétrissaient indistinctement du nom de rois ou de tyrans, tous ceux qui obtenaient, sans réserve, les rênes du gouvernement, par la force ou par la ruse, par la volonté même du peuple ou des puissants, et qui se croyaient et étaient en effet au-dessus des lois.

Un tel nom avec le temps devint exécrable ; il devait l'être par sa nature ; et de là nous voyons aujourd'hui que les princes qui exercent la tyrannie s'offensent hautement d'être appelés tyrans. Une telle confusion de noms et d'idées a mis entre nous et les anciens une telle différence d'opinion, qu'à leurs yeux im Titus, un Trajan, ou queiqu'autre prince, encore plus rare par sa bonté, aurait pu'être traité par eux de tyran , tandis que parmi nous un Néron, un Tibère, un Philippe II, un Henri YIII, ou tout autre monstre moderne,

capable d'égaler les anciens, pourrait être appelé prince légitime ou roi : tel est l'aveuglement du vulgaire ignorant, porté dans ce siècle à un tel degré, qu'il se laisse facilement tromper par de simples noms ; que sous un autre titre, il met son bonheur à avoir des tyrans, tandis qu'il déplore le malheur des anciens peuples qui les souffraient.

Chez les nations modernes on ne donne donc le nom de tyran (et encore tout bas et en tremblant) qu'à ces princes seulement qui, sans aucune formalité, ravissent à leurs suiets, la vie, les biens et Vhonneur.

On appelle, au contraire, rois et princes, ceux qui pouvant disposer de toutes les choses à leur fantaisie, les laissent néanmoins à leurs sujets, ou ne les ravissent que sous un voile apparent de justice : on les décore même alors du titre de cléments et de justes, parce que, pouvant avec impunité se rendre maîtres de toutes choses, il semble que l'on reçoive d'eux comme un don tout ce qu'ils ne veulent pas nous ravir.

Mais la nature même des choses offre à celui qui médite, une distinction plus exacte et plus précise. Puisque le nom de tyran est le plus odieux de tous les noms, on ne doit ]e donner qu'à ceux des princes ou des simples citoj'ens qui ont acquis, n'importb comment, la faculté illimitée de nuire ; et quand même ils n*en n'abuseraient pas, le fardeau qu'ils se sont imposé est tellement absurde et contraire à la nature, qu'on ne saurait en inspirer trop d'horreur, en leur donnant un nom si odieux et si infâme.

Le nom de roi, au contraire, étant de quelques degrés moins exécrable que celui de tyran, devrait être donné à celui qui, soumis lui-même aux lois, et beaucoup moins puissant qu'elles, R'est dans une société que le premier, le légitime et le seul exécuteur impartial des lois établies.

Si cette distinction simple et nécessaire était universellement reconnue en Europe, elle y ferait luire la première aurore de la liberté, prête à éclairer le monde.

Il est reconnu qu'aucune institution humaine n'étant permanente ni stable, il arrive (comme le dirent tant de sages), que la liberté prenant le caractère de la licence, à la fin elle dég-énére en esclavage ; aiixsi le gouvernement d'un seul marchant toujours vers la tyrannie, il devrait à son tour se régénérer en liberté.

Maintenant, si je jette mes regards sur toute l'Europe, je n'aperçois, dans presque toutes ses contrées que des figures d'esclaves ; et si, comme il est prouvé que l'oppression générale ne peut plus s'accroître, quoique la roue toujours mobile des choses humaines paraisse s'arrêter en faveur des tyrans, les hommes sages doivent croire et espérer que l'événement mévitable qui doit substituer à la servitude universelle une liberté presque universelle n'est pas désormais fort éloigné.

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