‹ De la tyrannieChapitre 35 sur 79 · XI · texte numérisé non relu

XI

But des châtiments.

Des vérités exposées jusqu'ici il suitévidemment que le but des peines n'est, ni de tourmenter ou d'affliger un être sensible, ni d'empêcher qu'un crime déjà commis ne le soit effectivement. Cette inutile cruauté, funeste instrument de la fureur et du fanatisme ou de la faiblesse des tyrans, pourrait-elle être adoptée par un corps politique, qui, loin d'agir par passion, n'a pour objets que de réprimer celles des hommes? Croirait-on que les cris d'un malheureux rappellent du passé qui ne revient plus, une action déjà commise? Non, le but des châtiments n'est autre que d'empêcher le coupable de nuire encore à la société et de détourner ses concitoyens de tenter des crimes semblables. Parmi les peines et la manière de les infliger, il faut donc choisir celle qui, proportion gardée, doit faire l'impression la plus efficace et la plus durable sur l'esprit des hommes et I3 moins cruelle sur le criminel.

§xin

Des témoins.

C'est un point essentiel, dans toute bonne égislation, que de déterminer exactement es degrés de crédibilité qu'on doit accorder LUX témoins et les preuves nécessaires pour constater le délit. Tout homme raisonnable, '.'est-à-dire tout homme qui aura une ceraine connexion dans ses idées, et dont les ensations seront conformes à celles des .utres, peut être reçu comme témoin. La Taie mesure de la croyance qu'on lui doit l'est que l'intérêt qu'il a de dire ou non la rérité, ce qui me fait regarder comme frivole a raison qu'on donne pour ne point admettre es femmes en témoignage, eu égard à leur àiblesse; comme puérile, l'application des iffets de la mort réelle à la mort civile les personnes condamnées, et comme inîohérente la note d'infamie dans ceux qui m sont souillés lorsqu'ils n'ont aucun intérêt i mentir. ]La crédibilité du témoin diminue lonc en proportion de sa haine ou de son ami- ;ié pour le coupable et de ses relations avec ui. Un seul témoin ne suffit pas, parce que 'accusé niant ce que l'accusateur affirme, il l'y a rien de certain, et la supposition dô

58 TRAITÉ ^Êt

l'innocence prévaut. Plus un crime est atroce ou dénué de vraisemblance, comme la magie ou les actions gratuitement cruelles, moins on doit de croyance au témoin (1). Il est en effet plus probable que plusieurs hommes exercent une calomnie par ignarance ou par haine, qu'il ne l'est qu'un homme ait joui d'un pouvoir que Dieu n'a point confié ou qu'il ne confie plus aux êtres créés;

(i) Chez les criminalistes, la crédibilité d'un témoin augmente à proportion de l'atrocité du crime. Voici cet axiome de fer qu'a dicté la plus cruelle imbécillité : In atrocissimis leviores conjecturœ suffiniunt, et licet judici jura trctnsgredi. Traduisons cette a.Treuse maxime, et cjue, parmi lô grand nombre de principes déraisonnables auxquels l'Europe s'est soumise sans le savoir, elle en connaisse au moins un : Dans les délits les plus atroces, c'est-à-dire moins probables, les plus légères conjectures suffisent, et il est permis au juge d'outre-passer les lois. Les pratiques abstirdes de la législation sont souvent l'effet de la crainte,, cette source la plus féconde des erreurs humaines. Les législateurs (ou plutôt les jurisconsultes, dont on a fait des oracles depuis leur mort, et qui, d'écrivains vendus à l'intérêt, sont devenus les arbitres de la fortune des hommes), ces législateurs, dis-je, effrayés d'avoir vu condamner quelque innocent, ont surchargé la jurisprudence de formalités et d'exceptions inutiles, dont l'exacte observation ferait «tôseoir l'anarchie et l'impunité sur le trône delà Justice. D'autres fois, épouvantés par la difficulté de convaincre un coupable de quelque crime affreux, ils se sont crus obligés de négliger les formalités qu'ils avaient eux-mêmes établies. C'est ainsi que, tantôt par une impatience despotique, et tantôt par une timidité digne du sexe faible, ils ont fait des jugements les plus graves une sorte de jeu où le hasard et les détours dominent également.

ae même ne doit-on admettre que sur des preuves évidentes l'accusation d'une cruauté purement gratuite, parce que l'homme n'est cruel que par intérêt, par haine ou par crainte. Il n'existe dans le cœur humain aucun sentiment superflu. Ils résultent tous des impressions faites sur les sens, et y sont proportionnés. Le degré de confiance que mérite un témoin diminue aussi lorsque ce témoin est membre d'une société privée dont les coutumes et les maximes sont peu connues ou diffèrent des usages publics. Un tel homme n'a pas seulement ses passions, mais celles des autres.

Lorsqu'il s'agit enfin de discours qu'on veut faire regarder comme un crime, les témoignages deviennent presque de nulle valeur. En effet, le ton, le geste et tout ce qui précède ou suit les différentes idées qu'on attache à ses paroles, altèrent et modifient tellement les discours d'un homme, qu'il est presque impossible de les répéter avec exactitude. De plus, les actions violentes et extraordinaires, tels que sont les vrais délits, laissent des traces d'elles-mêmes dans la multitude des circonstances qui les accompagnent ou des effets qui en dérivent. Mais les paroles ne restent point, si ce n'est dans la mémoire, presque toujours infidèle et souvent séduite, de ceux qui les ont entendues. Il est donc bien plus facile de fonder

une calomnie sur des paroles que sur des ac« tiens, puisque le nombre des circonstances qu'on allègue pour prouver les actions, fournit à l'accusé d'autant plus de moyens de m justifier.

Page 1