‹ De la tyrannieChapitre 65 sur 79 · LETTRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

LETTRE SEPTIÈME

iquième entrelien. — Eclaircissements snr l'entreiei\ précédent. —Moyens poar affermir la liberté, - )e la puissance législative, — Du partage de la puisance exécutrice en différentes branches.

La conversation dont je finis hier , monur, de vous rendre compte, produisit un ef- , singulier sur moi. Je ne voyais alors qu'à )itié, et pour ainsi dire à travers un brouil- 'd, les objets que milord m'avait présentés, range pouvoir de l'habitude et de nos prêtés! Notre raison, pour goûter la vérité, a soin de se familiariser avec elle. Tantôt je utais de ce qui m'avait paru le plus évident ns notre dernier entretien-, j'accusais mi- 'd de m'avoir fait illusion par son éloquence, bondance de ses idées et la rapidité avec

laquelle il me les avait pre'sentées ; je n'oçposais aucune difficulté, aucune réponse précise à ses raisonnements, mais il semblait en présenter mille. Tantôt impatient de ne plus voir que les lois au-dessus de moi , mon imagina* tien voulait deviner ce que milord devait m'apprendre. Toutes les difficultés disparaissaient, tout s'apl an issait , tout devenait aisé ; j e me créais conseillerau parlement ; je montais sur les fleurs de lys, je parlais de l'amour de la liberté sur le ton de Déinosthène : ces beaux moments ne duraient pas ; las de haranguer une auguste assemblée de sourds , je descendais tout honteux de mon ti-ibunal ; mais je ne me défaisais pas aussi facilement des idées de réforme qui m'occupaient, que de ma magistrature.

Entraîné et combattu à la fois par l'espérance et par la crainte, à peine avais-je imaginé quelque établissement favorable à la liberté et au {)Ouvoir que je voulais donner à nos états généraux, que je me trouvais assiégé par une foule innombrable d'obstacles et de difficultés. Je ne savais comment faire face aux préjugés et aux passions de la noblesse, du clergé et du peuple ; il m'était impossible de soutenir l'efîort de tant d'ennemis qui déconcertaient mon patriotisme et ma politique. Je m'avouais vaincu, et pour consoler mon amour-propre dans ma défaite, je me rappelais ce que tant de politiques ont dit, que la liberté est perdue sans retour, quand, en la perdant, un peuple a en même temps perdu ses mœurs.

Il n'est pas possible, me disais-je, que milord ne se trompe ; il ne nous connaît pas bien; voyez comme il est prévenu en faveur de nos gens de lois : il nous fait trop d'honneur- Quand les parlements réunis pourraient se résoudre à demander les états généraux; quand ees états se^'^^'^nt assemblés, quel en

gérait le fruit? La montagne en travail eiifaii« terait une souris. Ce doux nom de liberté n'a jamais chatouillé agréablement notre oreille„ Comment parvenir à faire connaître le prix de la liberté à des grands qui se sont prostitués et qui se vendent tous les jours à la laveur? Ils se sont fait des besoins de mille misères dont ils devraient rougir, et dont leur âme dégradée se glorifie. Les vices qui sembleraient ne devoir être que le partage de nos valets, ont infecté la cour. Jetez les yeux sur le clergé ; jugez, et espérez si vous l'osez ! Quelques-uns de nos magistrats sont encore dignes d*étre les organes des lois ; mais à quoi vous servent les Gâtons dans la lie de Romulus ? Ils sont entourés d'hommes ou corrompus, ou timides, ignorants, jansénistes, molinistes, fanatiques, quelquefois irréligieux et indiflérents sur le bien public. Vo^ez Paris. Le bourgeois, lassé de son oisiveté et occupé de ses seuls plaisirs , y copie ridiculement les vices des courtisans. Ce torrent a déjà inondé et dévasté nos provinces.

« Milord, lui dis-je en commençant notre promenade, vous m'avez fait passer la plus mauvaise nuit du monde : j'ai voulu arranger nos états; je me suis tracassé pour affermir notre prétendue liberté, qui vraisemblablement ne sera jamais établie, et je n*ai point dormi. Mais je m'en venge, et je me suis levé en ne croyant pas un mot de tout ce que vous me dîtes hier. Voici mes raisons. Il faut avoir de bonnes mœurs pour recouvrer la liberté, puisqu'on ne peut même sans leur secours la conserver; les nôtres sont mauvaises et très mauvaises: ainsi cette liberté dont vous m'avez flatté, n'est et ne peut être qu'une belle chimère pour nous. Qu'avez-vous donc à me réponidre? — Que j'ai déjà répondu à cette difficulté, me dit-il en riant; et c'est parce que je sais

très bien que vous ne valez pas grand'chose, que je vous ai tant répété que vos états, en essayant de vous rendre libres , ne sauraient d'abord se conduire avec trop de circonspection et de ménagement. Vraiment, ajoutat-il, si vous étiez de ces braves g-ens sans luxe, sans avarice, sans mollesse, que le mot de pouvoir arbitraire fait frémir, je vous parlerais un tout autre langage. Je n'ignore pas que l'amour de l'argent est l'âme de toutes vos pensées, et que vous recherchez les honneurs en vous couvrant d'ignominie; aussi proportionné -je mes remèdes à votre tempérament. C'est parce que toute idée d'égalité vous choque, que vous êtes accoutumés avec les abus du despotisme jus-''. qu'à trouver les lettres de cachet une assez ' bonne institution , que tous les ordres de l'Etat sont divisés par des rivalités ridicules et se méprisent mutuellement, que vos hommes formés par des femmes galantes ne sont en vérité que des femmelettes : c'est, en un mot, parce que vous n'êtes pas dignes d'être libres, que je veux que vous le deveniez peu à peu, et que vous n'aspiriez pas d'abord a un gouvernement trop parlait. Quand un roi, poursuivit milord, n'abusera pas scandaleusement de son pouvoir, que ses maîtresses ne seront qu'impertinentes, que ses ministres, ni trop sots ni trop méchants, laisseront aller les choses leur train ordinaire ; je conviens que vous n'avez pas assez de vertus pour désirer quelque chose de mieux. Un homme sage vous présenterait alors sans succès le danger d'une situation précaire où rien n'est fixe. On vous inviterait en vain à donner un appui solide aux lois ; que servirait de vous entretenir de ces devoirs du citoyen dont nous avons tant parlé? Vous en ririez ; je crois. Dieu me le pardonne^ que si on vous offrait

^ors la liberté, tous la refuseriez : mais s'il arrivait un règne où tout allât de travers, où eliacun tremblât pour sa fortune domestique, où la nation fût plus malheureuse au dedans gu'à son ordinaire, et déshonorée au dehors : je vous demande si vos âmes sont tellement abruties et dépravées, que vous fussiez insensibles à cette situation. Si cela est, vous avez raison ; vous ressemblez à ces Romains à qui Marc-Auréle tentait inutilement de rendre quelque goût pour la liberté ; et je me tais. Mais ne vous livrez pas à l'humem* : voyez vos concitoyens tels qu'ils sont, et convenez que depuis quelques années vous êtes indiarnés contre le despotisme, qu« vous désirez â'en voir finir les abus, et que dans la fermentation où sont les esprits, vous tenez aujourd'hui, et assez publiquement, des discours bien plus hardis que ne l'étaient, il y a douze ans, vos pens^'es les plus secrètes. Vous avez BU des magistrats très courageux , et le public, qui autrefois les aurait crus imprudents, [es a trouvés sages. J'admire les progrès de votre nation ; et peut-être en seriez-vous étonné 3omme moi, si vous n'aimiez pas déjà assez la liberté pour désirer qu'on y marchât à plus grands pas. Il suffit d'être las de sa situation pour en désirer une autre; mais ce désir doit être sans force, tant qu'il n'est accompagné d'aucune espérance, et le cœur ne s'ouvre pas aisément ï cette espérance sous un gouvernement despotique, où le citoyen, n'osant se confier^àson concitoyen, compare sa faiblesse ou plutôt son aéant au pouvoir sans bornes du maître qui le gouverne. N'exigeons pas des miracles de tous les hommes. Il faut que les plaintes circulent sourdement dans tous les ordres d*une Dation ; il faut que les passions, tour-à-tour aigries et calm^'ps. pré))arpnt pondant longtemps une révolution, pour qu'il arrive enfla

un moment propre à l'exécuter. Remarquez, je vous prie, me dit milord, que la seule proposition que terait le parlement de convoquer les états généraux, augmenterait nécessairement votre courage, vos lumières, et votre amour pour l'ordre et le bien ; parce que vous auriez alors un objet fixe, et que vous pourriez espérer d'y atteindre. Si vos états, en se conduisant de la manière que je vous disais hier, ménageaient les préjugés publics et les intérêts des particuliers, et donnaient aux lois l'autorité qu'ils ôteraient au prince, vous avouerez que le goût encore incertain de votre nation pour la liberté se changerait en une passion très active. Ne comprenez-vous pas que vos mœurs commenceraient à se corriger malgré vous, dés que vous sentiriez la nécessité d'une réforme? Il n'y a pas jusqu'à cet engouement auquel vous êtes si sujets, et qui vous a lait faire tant de sottises, qui ne vous fut alors avantageux. Chacun voudrait im'ter alors le premier honnête homme qui ferait, par vanité, une action louable ; l'émulation qui vous rend aujourd'hui si flatteurs, vous rendrait alors vertueux; Tinconstance de votre caractère vous servirait elle-même à vous corriger, et vous perdriez votre légèreté. Je gage que quelqu'un de vos millionnaires serait honteux de sa fortune, et que quelque grand seigneur donnerait un exemple de générosité A peine auriez-vous rompu les liens de l'habitude et secoué votre paresse, qu'un premier pas vers le bien vous mettrait en état d'en faire un second, et puis un troisième, et même un quatrième. Vous ne verriez plus les objets comme vous les voyez aujourd'hui; vos affections changeraient, et votre courage et vos ressources se multiplieraient à mesure que le succès étendrait vos lumières et vos espérances. Les mœui-s des Romains, du

fcemps de César et de Pompée, étaient bieii létestables; mais ce n'est pas parce qu'ils avaient nos vices, qu'il leur était impossible àe recouvrer leur liberté; c'est que les bons citoyens, me dit milord en plaisantant, étaient moins prudents que moi. En proposant de ré tablir l'ancien gouvernement de la république^ Caton voulait faire franchir aux Romains un trop grand intervalle ; il fallait se contenter dt? quelque chose de moms parfait et de plus pro« portionné à la corruption des esprits. Comme 3n ne déchoit du comble de la vertu dans l'abime du vice que par degrés, la nature ne permet d'y remonter que pas à pas, et on ne viole jamais impunément ses lois. Observez avec soin qu'il était impossible de rendre à la république son ancienne autorité, depuis que les proconsuls qui n'ôtaient plus sous sa main 3t dont la maffiytrature avait été imprudemment prolono-ée, s'en étaient emparés. N'étant plus forcés d'obéir aux décrets du sénat et du peuple, parce qu'ils avaient à leur disposition les armées avec lesquelles ils pouvaient venir fondre sur Rome et l'asservir; c'était allumer la ^uerrecivile et hâter l'établissement de la tyran- Qie, que de les irriter et les traiter en sujets. 11 est vrai que l'énorme cupidité des Romains, leur luxe, leur mollesse, leur mépris pour toutes les vertus, furent autant d'obstacles insurmontables au retour de laliberté ; mais ne vous flattez pas d'être aussi méchants qu'eux : il faut ivoir été capable des vertus les plus sublimes, pour être corrompu comme le furent les Romains. D'ailleurs, tous ces Romams désiraient la ruine entière des lois, les uns pour être des tyrans et jouir de la fortune du monde entier, les autres pour vendre à ces tyrans une liberté dont ils étaient las. Que pouvait-on alors espérer pour le bien public? Mais cette situation n'a rien de pareil à la vôtre, puisque dans

la refonte du gouvernement aont il s'a^t parmi vous, nous supposons, au contraire, que c'est la crainte de la tyrannie et l'amour de l'ordre, qui demandent et obtiennent la tenue des états g-énéraux. C'est l'anarchie qui donnait de mauvaises mœurs aux Romains; c'est le despotisme qui vous a donné les vôtres. Si ce despotisme a été aussi excessif dans son genre, que l'anarchie de Rome l'a été dans le sien, c'en est fait, renoncez pour tou^'ours à toute iûée de liberté; vous n'êtes que des esclaves qui ne rompront jamais leur cha ne. *

Il n'est donc pas démontré, monsieur, que notre liberté soit perdue sans retour. J'aurais voulu beaucoup de détails sur les premières opérations de nos états, et milord ne veut m'en donner aucun; j'entre dans ses raisons. Ce serait raisonner en l'air que de prescrire des règles particulières de conduite à ces assemblées, sans savoir quel événement les fera convoquer, et quelle sera dans ce moment la disposition des esprits. Ce qui serait bon dans une circonstance, deviendrait mauvais dans l'autre. Comment deviner tout ce que peuvent produire de bizarre les préjugés et les passions de tous les ordres de la nation ? Comment prévoir mille accidents particuliers qui peuvent hâter ou retarder le succès d'une pareille entreprise? Dans le cours des grande» affaires, il arrive toujours des mouvements inattendus ; il y a des moments de chaleur et de vertige dont les personnes éclairées ne sont Jamais dupes; et les bons patriotes doivent alors tâcher de calmer les esprits : il y a des instants de découragement et de lassitude où les chefs doivent paraître téméraires pour faire renaître une confiance raisonnable : dans Tune et dans l'autre circonstance, il faut connaître le cœur humain et la nation qui agit.

Tout ce qu'en gros on peut prescrire de nlus

eage à nos états à venir, c'est de se propose? un objet fixe et déterminé, et de ne le jamais t)erdre de vue. Cet objet doit être d'assurer leur existence ; tout doit être sacrifié à cette an. Tout ordre de l'Etat fera une faute énorme s'il ne fait pas céder son intérêt particulier à cet intérêt général. Si la nation ne réussit pas £ s'assembler périodiçiuement , après avoir forcé le gouvernement à lui accorder des états, soyons sûrs qu'elle est perdue ; car on travaillera avec d'autant plus d'adresse à la ruiner, qu'elle se sera fait craindre. Que nos neveux ne soient donc plus les dupes des soupçons, des haines et des jalousies que les mini'stres sèmeront entre les différents ordres, pour les diviser et les faire échouer dans leur entreprise. Qu'on souffre un mal présent, dans l'espérance d'un grand bien : dans un Etat libre, tous les corps prennent insensiblement leur niveau.

Avec la méthode de se proposer un objet fixe, on ne s'égare jamais, ou, si on s'égare, on revient sur ses pas, et on rentre sans peine dans la route qu'on avait abandonnée. Tant qu'on a les yeux arrêtés sur le point essentiel de son entreprise, on néglige sans danger les petites difficultés auxquelles il serait quelquefois dangereux de trop faire attention; on peut faire quelques fautes impunément ; si on perd aujourd'hui du terrain, on le regagnera demain. Tant qu'on n'a au contraire que des projets vagues^ et qu'on confond dans les affaires l'accessoire et le prmciçal, on dépend trop des événements, on néglige les choses décisives ; et après deux ou trois méprises de cette nature, on ne sait ni où l'on va, ni où l'on est, ni ce qu'on veut, ni même ce qu'on doit vouloir.

• "\'os états, me dit milord, se trouverontils dans des circonstances assez heureuses

Dour se saisir de toute la puissance législative? Dans ce cas, il n'est question que de prendre des mesures assez sag-es, pour que le prince et les autres magistrats qui seront chargés de la puissance exécutrice, ne puissent dérober une seconde fois à la nation le droit qu'elle aura recouvré. Mais comme il est plus vraisemblable que vos états généraux, malgré leurs bonnes intentions, n'auront pas un avantage complet; et que ne prenant qu'ime partie de la puissance législative, ils ressembleront à notre parlement d'Angleterre, qui ne fait des lois qu'avec le concours du roi, il faudrait d'abord vous préserver de croire que votre gouvernement fût parfait, et qu'il ne vous reste plus rien à faire avec l'esprit de philosophie dont nous nous piquons, et dont on nous loue trop libéralement, continua milord, il n'est pas bien extraordinaire que nous ne sentions pas que ce partage du pouvoir législatif, qui nous laisse en effet libres, parce que le roi ne peut faire aucune loi sans le parlement , nous empêche cependant de jouir des principaux avantages de la liberté. Ce partage donne à la cour des intérêts opposés à ceux du public ; la difficulté de les concilier fait que nous manquons de plusieuralois nécessaires, et de la vient cçtte police défectueuse qu'on nous reproche. C'est un principe incontestable, que les magistrats chargés de la puissance exécutrice ne doivent avoir aucune part à la puissance législative : en effet, qui ne voit pas que le droit qu'ont les rois d'Angleterre de contribuer à la législation, les met à leur aise pour frauder la loi, et augmenter indirectement la part qu'ils ont à la puissance législative? De là nos craintes continuelles, que l'équilibre que nous avons établi entre la nation et le prince ne vienne à se rompre. De là mille injustices sourdes et

cachées qui font mille malheureux, et cette obscurité funeste que les jurisconsultes répandent sur les lois, dans la vue d'en rendre Tesprit équivoque et l'empire incertain. De là est né, dans le conseil du roi, cet art dangereux de nous corrompre, et avec lequel on mine insensiblement les fondements de notre liberté. De là la nécessité où nous sommes d'avoir des partis qui, en veillant continuellement à la sûreté publique, ne laissent pas quelquefois d*être injustes et pernicieux. Jugez donc quelle serait la faute de vos états, me dit milord en me serrant la main, si, parvenant dès leur naissance à partager l'auto lùté législative avec le roi, ils se contentaient de ce partage t Soyez plus sages que nous; qu'un faux amour de la patrie, c[ui nous fait voir avec complaisance nos detauts, ne soit pas un obstacle à vos progrés. »

Miloid m'a fait remarquer^ monsieur, qu*il n'est pas difficile à une republique qui est, Dour amsi dire, toute renfermée dans les murs û'une ville, de conserver au corps du peuple îa puissance législative, et de forcer les magistrats à n'être que les ministres des lois. Il est en effet aisé d'y convoquer souvent tous les chefs de famille ; et leur assemblée, en quelque sorte toujours présente, y prévient toute usurpation ou l'arrête dans sa naissance ; mais si ces assemblées fréquentes, et la sorte d'inquiétude qu'elles inspirent, assurent au peuple le droit de fiiire des lois, elles détruisent ordinairement la puissance exécutrice. Il est presque impossible que des citoyens trop souvent réunis dans la place publique laissent au magistrat l'autorité qui lui est nécessaire, pour faire observer les lois au dedans, et traiter avec les étrangers. Rappelez-vous, monsieur, quelle était la licence de la multitude dans Athènes, et dans toutes les autres repu-»

bliques de la Grèce, à l'exception de Lacédémone. Le peuple n'était point exposé au malheur d'obéir à des lois qu'il n'aurait pas faites; mais en évitant Charybde il tombait en Scylla ; il obéissait à tous les caprices et aux passions des intrigants qui avaient l'art de gagner sa confiance. Les magistrats toujours Humiliés par la nation, n'avaient qu'un vain nom et une autorité douteuse. Ils n'osaient défendre les lois qu'en tremblant, et la république ne subsistait et ne se soutenait que par des révolutions. Dans des Etats tels que ceux de l'Europe, et qui ne forment qu'un corps de plusieurs grandes provinces , mille obstacles empêchent qu'on n'assemble tous les ciTo^ens, et même qu'on n'en convoque trop souvent les représentants. De là il résulte un inconvénient contraire à celui que je viens de remarquer dans les petites républiques; c'est-à-dire que la puissance exécutrice qui n'est pas continuellement examinée et censurée, est à portée de faire des progrés insensibles, d'abuser des lois à son avantage, et de ruiner enfin la puissance législative.

Pour procurer à une nation nombreuse une sécurité parfaite à l'égard de ses magistrats, milord veut , monsieur, que les assemblées générales soient assez fréquentes pour que les abus n'aient jamais le temps de s'accréditer I)ar rhabitude, et de prendre des forces. Si les états généraux d'une grande nation étaient convoqués tous les ans, il serait à craindre que les frais de voyages et du séjour des députés dans la capitale ne fussent à charge aux provinces, qui regardant enfin l'assemblée des états comme une corvée fatigante et dispendieuse, ne demanderaient qu'à s'en débarrasser. Leurs députés se hâteraient de terminer les affaires sans se donner le temps de les

examiner; et laissant à la prudence équivoque et suspecte des magistrats un pouvoir trop arbitraire et trop étendu, on obéirait à la forme prescrite par la loi, mais on en violerait l'esprit. Que ces assemblées générales se tiennent au plus tard tous les trois ans; mais que chaque province ait des états particuliers qui ioient annuels, et qui se tiennent, s'il se peut, lans des temps différents, afin que la puissance executive soit sans cesse soumise à l'examen d'un corps puissant et prêt à répandre l'alarme.

Les états j^rovinciaux nommeront eux-mêmes leurs députés aux états généraux. Que de biens naîtront de là! Les élections seront plus libres et les choix de la nation plus sages. Le nombre des députés ne doit être ni assez grand ni assez petit pour dégénérer en cohue ou en oligarclde. Voulez-voas affermir solidement l'autorité des assemblées générales, d'où dépend votre liberté? Rendez-les dignes de l'estime, de la confiance et du respect de la nation en les mettant dans l'heureuse nécessité de ne pouvoir presque faire de faute. Que ce que vous appelez représentation, et qui est presque aujourd'hui toute la science et le talent des gf-ns en place, soit sévèrement défendu à vos députés; qu'ils ne puissent, sous aucun prétexte, se dispenser de leurs ionctions; que leur charge soit honorable, mais pesante. Fixez par des lois simples et claires la forme et la police de vos états généraux; ne négligez pas d'entrer dans les ^lus petits détails, ou vous vous exposerez à n'avoir bientôt aucune exactitude dans les ig-randes choses. Surtout que ces grandes assemblées ne puissent porter de nouvelles lois que sur la demande ou réquisition de quelqu'un des états provinciaux ou des magistrats chai'gds de la puissance exécutrice. Afin que

ces lois ne soient jamais l'ouvrage de l'incon» sidération ou de l'eiig-ouement, il sera réglé que les bills proposés seront d'abord remis à un comité de législation chargé d'en faire l'examen et le rapport. Les états délibéreront ensuite trois fois' sur ces lois, en laissant dix jours d'intervalle entre chaque délibération. Je passe avec milord à des objets, je ne dis pas plus importants, mais mouis connus : il s'agit de résoudre le problème de poUtique le plus difficile.

« La société, me dit milord, a différents besoins ; il faut juger les querelles et les procès des citoyens, et veiller aux mœurs et à la sûreté pubhque. Un Etat doit avoir des fonds destinés pour les besoins publics, et c'est sur les biens des particuliers que doivent se lever les impôts nécessaires pour former ces ton is. Enfin, on a des voisins avec qui on est lié par différentes relations : il importe d'attacher les uns à ses intérêts en cultivant leur amitié, et il faut repousser les autres par la force, s'ils sont incommodes, injustes et ravisseurs ; il est donc nécessaire d'entretenir des négociations et d'avoir des armées. Si on ne veut pas former un corps monstrueux, une espèce d'avorton politique, il est évident qu'on ne peut se dispenser d'établir des magisti-ats ou des ministres de la nation relativement à tous ces différents besoins ; et c'est dans la distribution de ce pouvoir exécutif que consiste la plus grande habileté de la politique. Que je réunisse, me dit milord, dans un même magistrat toutes ces différentes branches d'administration ( et il est de la dernière évidence que je fais une sottise énorme, car il est de la dernière évidence qu'un homme et même un ange ne peut remplir un emploi si étendu): il succombera sous le poids du fardeau ; tout ira mai, rien ne sera administré. Mais je sup-

pose que nous ayons trouvé un prodige d'activité, de conception et de travail , qu'en arrivera-t-il ? Cet homme miraculeux deviendra un despote des qu'il sera magistrat universel. Vous aui*ez beau lui crier qu'il est de son devoir d'obéir aux lois ; s'il sent qu'il n'est gêné par l'attention inquiète et jalouse d'aucun collègue, ou qu'il n'a besoin du concours d'aucun magistrat pour agir, l'étendue de son autorité lui tournera infailliblement la tête. Mille sousministres qu'il prendra conome ses aides, pour augmenter le nombre de ses créatures, ne songeront qu'à lui plaire; et,^ tandis qu'il se familiarisera avec l'oisiveté et les plaisirs, ses commis, assurés de sa protection, se serviront de son nom pour tyranniser le peuple, qui ser,a enfin assez sot pour croire qu'un si grand seigneur n'est pas fait pour se donner de la peine et sacrifier tous ses goûts à la justice. Je ne crois pas même qu'une pareille magistrature, ne fut-elle conférée que pour quelques années, se contint dans les bornes du devoir. Ce magistrat universel, qui aurait des créatures sans nombre, et dont tous les citoyens aur-aient continuellement besoin, profiterait d'un premier vertige qu'un succès heureux causerait dans le peu- ]^e, pour se faire continuer dans ses fonctions; et à peine jouirait-il d'une puissance à vie, qu'elle deviendrait héréditaire dans sa famille. Son fils fera semblant de respecter les lois en les violant avec adresse. Mais son petit-fils les fera taire devant lui, il dira hardiment qu'il ne doit rien à ses sujets, et qu'il tient son pouvoir de Dieu seul. Arrachant alors sans eff"ort à la nation la puissance législative qu'elle s'était réservée, il la mettra dans la dure nécessité d'être esclave ou de reconquérir par la force sa liberté expirante. Que doit donc faire une nation sage et pré-

voyante? C'est d'ayoir plusieurs classes de magistrats, comme elle a plusieurs classes de besoins. Elle fera, pour conserver sa liberté, ce que nous voyons pratiquer par les despotes habiles pour affermir leur tyrannie. Un monarque sait que s'il avait un*^ maire du palais, il aurait bientôt un maître. Il dépose donc son autorité en différentes mains, il la partage; aucun de ses officiers n'en possède une assez grande partie pour oser tenter de la tourner contre le souverain, et tout lui est soumis. »

Nos parlements, suivant cette doctrine de milord, doivent être souverains dans l'administration de la justice : ce ne serait que par la politique du monde la plus mal enfendue, Qu on voudrait restreindre leur pouvoir : toutes les cau-es, de quelque nature qu'elles soient, doivent ressortir à leur tribunal. Que leur compétence s'étende sur tout, et que les autres cours soient détruites et leurs officiers remboursés ; qu'on établisse des règles certaines ; que chaque citoyen connaisse son siège. En effet, n'est-il pas souverainement ridicule qu'il faille d'abord avoir un procès pour savoir seulement où l'on plaidera?

Milord, comme vous jugez bien, ne fait pas grâce a cette juridiction que le Conseil s est attribuée, et en vertu de laquelle il casse les arrêts des parlements. Je n'ai aucun regret aux évocations imaginées pour favoriser les injustices des personnes puissantes ; je voudrais de tout mon cœur ne plus voir établir ces commissions qui dérangent l'ordre naturel de la justice, et enlèvent à un accusé le droit d'être jugé par les juges ordinaires. Dit€s-moi, je vous prie, n'est-ce point des conseillers d'Etat et des maîtres des requêtes que £arle Philippe de Comines, quand il dit que ,ouis XI avait dans sa main des magitrata

tOHjours disposés à ju^er à sa fantaisie ? Quoi qu'il en soit, j'ai représenté à milord qu'il est nécessaire l'appeler en cassation au conseil, pour maintenir une certaine uniformité dans la jurisprudence et empêcher que les parlements ne se fassent une routine de procédures et de jugements contraires aux lois, j'ai eu beau représenter : « Le conseil du roij m'a toujours répondu milord, n'est composé que d'hommes ; et pourquoi penserais-je que ces juges, un peu gâtés par la fréquentation delà cour ou du moins un peu suspects par les manières et les propos qu'ils affectent, et par leur ambition, qui leur offre toujours le ministère en perspective, sont plus instruits des ordonnances, et plus attachés aux règles que les parlements? S'il faut enfin un terme aux appels, pourquoi le parlement ne fera-t-il pas ce terme ? Après avoir subi un jugement dans une justice seigneuriale ou dans un bailliage, n'est-ce pas assez faire en faveur du boa droit ou de la chicane, que de permettre de venir encore plaider à un parlement ? S'il faut appeler de tribunal en tribunal jusqu'à ce qu'il y en ait un infaillible, il faudra appeler à l'infini. Pour l'appel en requête civile, le parlement l'admettra lui-même, lorsque la partie condamnée produira de nouvelles pièces et de nouveaux titres qui lui étaient inconnus avant le jugement. »

Par juges de police, on n'entend guère aujourd'hui que des magistrats subalternes qui veillent à la sûreté publique dans les villes, aux subsistances, à la salubrité de l'air, à la propreté des rues, et qui jugent sommairement les petites querelles du peuple. Il est bon que ces magistrats, dont le despotisme et l'espionnage ont fait des personnages importants, soient réduits à leurs anciennes fonctions ; ils doivent subsister sous la direction

des parlements. Mais milord Youdrait que nous prissions des idées plus saines et plus relevées de la police ; il voudrait qu'un peuple qui commence à être libre eût des magisti'ats pour les mœurs, puisque les mœurs sont si nécessaires pour le maintien de la liberté. Ces censeurs, aussi utiles dans une république qu'ils sont dangereux dans une monarchie, auraient intérêt de faire le bien pour le bien, et non pas le mal sous l'apparence du bien. Ils ne mettraient point en honneur la délation : ils banniraient cet espionnage qui ne sert qu'à avilir toutes les âmes, en soumettant les honnêtes gens à la méchanceté des plus lâches et des plus abominables des hommes.

Les censeurs seraient les protecteurs des citoyens faibles, qui quelquefois n'osent ou ne peuvent se plaindre de la tyrannie 4'un citoyen riche ou accrédité. Ils seraient cnargés sn particulier de l'exécution des lois somptuaires que pourraient faire les états généraux ou provinciaux, pour mettre des bornes à ce luxe scandaleux qui nous appauvrit au milieu des plus grandes richesses, et ne nous laisse cependant aucune des vertus attachées à la pauvreté.

« Quelle foule de calamités, dit milord, Tavarice et la prodigalité ne préparent-elles pas à l'Angleterre ? Ses richesses la perdront. »

Au reste, monsieur, ce que milord propose ne doit effrayer personne. Il ne veut point qu'on nous arrache avec violence à nos mauvaises mœurs. Il veut nous laisser nos plaisirs, tant qu'ils nous seront agréables ; mais il prétend que notre vanité, qui se complaît aujourd'hui dans une élégance trop recherchée, se 'complaira bientôt dans une simplicité commode. Rien ne me paraît plus raisonnable ; je vois que tout le monde s'ennuie de ce luxe qui

ous perd ; tout le monde voudrait que ia loi Dntraignît d'avoir, à la fois et le même jour, i modeetie et la tempérance, que personne 'ose avoir le premier.

Les censeurs seraient spécialement chargés e veiller à la police des collèges, formés pour éducation des jeunes gens ; dans les monarliies, on veut des hommes ignorants et fa- 3nnés à la servitude, et no re éducation est lerveilleusement propre à faire de ces autolates; mais dans une nation libre, on veut es citoyens propres à faire des magistrats ; ar les républiques ne se flattent pas, comme ;s rois, de donner des talents en donnant la atente d'une dignité. Au lieu de ces préjugés idicules dont on obscurcit notre raison, et ui nous interdisent presque toujours la conaissance des vrais principes du droit naturel t de la morale ; les censeurs auraient soin u'on imbùt la jeunesse de bonnes maximes, t qu'elle siit, en entrant dans le monde, des entés que nos plus graves magistrats ignoent auiourd'hui, après avoir végété pendant uarante ans sur les fleurs de lis.

Cette magistrature doit être conférée pour n temps très court, non pas parce qu'on j ttacherait une grande autorité, mais parce u'elle demande une vigilance continuelle, 'ous les ans, les états particuliers de chaque rovince nommeront trois censeurs pour exerer leurs fonctions dans l'étendue de leur essort et, sur leur rapport, ces états seont plus à portée de juger des besoins du ays, de faire des règlements, et de demaner aux états généraux les lois les plus conenables au bien public. Soyez siir que les ceneurs seront plus utiles à mesure que vous ,urez l'art de leur donner une plus grande onsidération.

« Nous voici arrivés à la partie de la finance.

me dit milord, et vous sentez à merveille qu'en accordant à un magistrat le droit de juger des besoins de la nation et de lever en conséquence des impôts arbitraires, tout est

Serdu. Les fantaisies du prince seront bientôt es besoins indispensables, et si vous le trouvez mauvais, il achètera avec votre argent tous les coquins de l'Etat, en fera des soldats et vous subjuguera. C'est aux états généraux seuls qu'appartient l'administration des finances ; eux seuls doivent régler et déterminer la sonune totale des subsides, en laissant aux états provinciaux le soin de percevoir leur quote-part delà manière la moins onéreuse aux citoyens. Nous autres Anglais, nous avons eu la folie d'abandonner à la sagesse du roi le maniement et la disposition des deniers ac-/ cordés aux nécessites publiques : il est vrai que nous avons pris quelques précautions pour n'en être pas les dupes; nous nous faisons rendre des comptes ; mais il est encore plus vrai que nous avons parfaitement réussi a faire du roi un intendant très infidèle, qui gagne sur tous les marchés, qui deviendra un jour plus riche que la nation, s'il est économe, et qui corrompt en attendant les membres du parlement, et leur distribue quelques centaines de livres sterling pour en obtenir des i millions, ou leur faire approuver sans repu- " ^nance les sottises de ses ministres. Yos '' états généraux seront moins prodigues que notre parlement, s'ils ont soin de se réserver la direction entière des finances. Ils avaient autrefois leurs trésoriers, qui, recevant dans leur caisse tout l'argent des impositions, ne pouvaient en délivrer la moindre somme que " par les ordres des surintendants généraux des aides. Il n'est pas difficile de perfectionner cette méthode : le principe en est excellent, et il est indispensable de le suivre : parce que les

plus légers abus en matière de finance ouvrent la porte aux plus grandes déprédations, et qu'il en doit naître dans l'Etat un découragement général ou des séditions. Pourc[uoi ne publierait-on pas tous les deux ans, à la séparation des états , une liste de toutes le^ charges ordinaires et extraordinaires de la nation? tant dû au roi et aux autres magistrats, pour leurs appointements; tant cour la paye des milices ; tant pour la marine ; tant pour les affaires étrangères ; tant pour les arrérages étrangers ; tant pour les arrérages des dettes de la nation. Je proscris les dépenses secrètes : rien ne doit être secret chez un peuple bien gouverné; et vous remarquerez, en passant, que tous ces mystères d'Etat n'ont été imaginés que pour couvrir quelqu'infamie ou du moins une sottise. Chacune de ces branches aurait un trésorier particulier chargé d'acquitter sa partie et de rendre tous les ans ses comptes au trésorier général, qui leur fournirait des fonds et répondrait lui-même, tous les deux ans, des deniers publics devant les états généraux. Serait-il question de quelque dépense extraordinaire; de construire, d'armer des vaisseaux, de lever de nouveaux corps de troupes, de payer un subside à quelque puissance étrangère, etc. ? les états pourvoiraient à la levée d'une imposition extraordinaire, et le trésorier payerait aux termes convenus. La finance n'est en vérité un art difficile que quand, dégénérant en gaspillage, on la régit sans ordre et sans économie, et qu'on se met dans la nécessité de réparer, par des tours d'adresse et des escamoteries, les torts de sa négligence, de sa prodigalité et d'une ambition ridicule et ruineuse, qui nous fait former des entreprises plus grandes que nos forces. Le droit de déclarer la guerre, me dit milord, ne

doit appartenir qu'à la nation ; c'est une prérogative trop importante au bonheur de l'Etat pour l'abandonner à un magistrat. Il en abuserait certainement s'il avait de l'ambition, ou qu'il se sentît des talents pour les armes; et il en laisserait abuser si c'était un homme faible : combien n'a-t-on pas vu de princes poltrons et sots faire la guerre sans l'aimer, sans y être forcés par leurs ennemis, mais seulement pour tîlaiie à leurs maîtresses ou à leurs ministres ? Ce ne doit être que dans le cas d'une invasion subite, ou si le royaume est menacé de la part de quelqu'un de ses voisins, que le roi, en conséquence d'un conseil tenu avec ses conseillers de négociation et un nombre déterminé d'officiers généraux, pourra faire marcher ses troupes, repousser l'ennemi, ou se disposer à l'arrêter. Alors même il sera obligé de convoquer une assemblée extraordinaire des états. »

Il est inutile de vous avertir, monsieur, que milord /éduit le roi à n'être, en temps de paix, que l'inspecteur et le censeur des milices. Les fortifications des places et leurs munitions appartiendiont aux états, etc. ; mais il faut que je me hâte de faire réparation d'honneur à l'abbé de Saint-Pierre, dont nous ne faisions pas un éloge bien magnifique, il y a trois jours. Milord adopte volontiers son idée de scrutin, pour la promotion des officiers tant généraux que subalternes. Les maréchaux de France, fixés au nombre de huit, et vraiment officiers ^.e la nation, prêteront serment aux états qui, à chaque assemblée ordinaire, en choisiront deux pour assister avec quatre \ lieutenants-généraux au conseil de guerre du ■ roi ; et deux autres aidés de quelques officiers généraux, pour faire l'inspection des troupes, entretenir la vigueur de la discipline, visiter ies frontières, et commander, sous le roi, les

innées en cas de guerre, ou en chefs, si 1& ;anté, V&ge ou rincapacité ne lui permettaient Yàs de servir l'Etat en personne.

« Xïiiord, lui dis-je, vous re'diiisez à bien )eu de chose la prérogative royale : le roi l'aura que le titre vain de général de la naion; et il me reste un scrupide. Je sens, coninuai-je, combien il importe à la liberté d'un )euple de restreindre dans d'étroites limites a puissance de son général d'armée : je sais [ue presque toutes les nations ont été subjuruées ou asservies au dedans par le capitaine [u'eiles avaient fait pour les défendre contre es eimemis du dehors; d'un autre côté, je vois [ue ces précautions, prises en faveur de la iberté, nuisent au succès de la guerre. Je Tains que vous ne nuisiez à la subordination, t par conséquent à la discipline, sans laquelle les armées ne protégeront jamais efiicaceuent le bonheur de leur patrie contre les itrangers qui voudraient le troubler. Il me emble qu'il est presque impossible de tenir te juste milieu qui laisse assez de pouvoir au Qagistrat de la guerre pour la faire heureuement au dehors, sans qu'il soit cependant ssez puissant sur son armée pour se la renre propre et la tourner contre ses citoyens. - Voyons , me répliqua milord : ayant les aêmes craintes que vous, j'ai cherché'^à m'asurer de la fidélité des troupes, en exigeant u'eiles tinssent leur solde et leurs appointeiients des états; j'ai établi le scrutin pour ter au prince la nomination des emplois et le Qoyen ae se faire des créatures , qui se laiseràient peut-être jorrompre par l'espérance e la faveur, et qui auraient trop de reconlaissance oour les grâces qu'ils auraient reçues. àes marécnaux, parvenus par la voie hoiioraile du scrutin a leur dignité, ne peuv^t ètn uspects à la nation, qui les nommera pour

assister pendant deux ans au conseil de guerre du prince ou pour commander les armées, ^uel inte'rêt auraient-ils de se rendre au roi? ils seront attachés à leurs devoirs par l'espérance de mériter l'estime et la faveur du public, et d'être encore honorés de sa confiance. Croyez-moi, vous verrez renaître les consuls romains, que l'espérance de voir porter un( seconde fois les faisceaux devant eux rendait si sages et si grands. Ajoutez à toul cela, continua milord, que je ne laisse au pre mier magistrat de la guerre aucune autorittj sur les finances. Je lui ôte le moyen d'achete'i des soldats çiui lui appartiennent, et je m veux pas qu'il puisse devenir un chef de sédr tieux et les faire révolter contre la nation » J'ai pris, si je ne me trompe, assez de pré cautions contre l'ambition du prince; j'ai tor cependant, et il faut recourir à d'autres expédients, si ces établissements nuisent à ia subordination, à la rigidité de la discipline e aux succès de la guerre. Non-seulement comme vous l'avez déjà remarqué, un peupL doit être en état de repousser des voisins m justes, s'il veut être heureux; mais soye: persuadé que si quelque vice de sa constitu tion s'oppose à ses succès militaires, il se dé goûtera bientôt de son gouvernement. Le États sont plus jaloux de leur honneur à l! guerre que de tout le reste : une nation hu miliée par de longues disgrâces ne songe qu'; se venger, et pour acquérir im vengeur, ell se donnera un maître. Je pense avoir pré venu ce dernier inconvénient. Pourquoi 1 conseil de guerre que j'ai établi ne vaudraitpas un secrétaire d'Etat d'aujom-d'hui, qui n' souvent été qu'un mauvais intendant de pro vince? Pourquoi ce conseil négligerait-il d faire observer les lois militaires? Pourquoi deu maréchaux et quelques officiers généraus

ïhargés de la discipline seulement, seraienîr Is tentés de se faire réprimander par les états ? D'aillem's faites attention au scrutin de l'abbé le Saint-Pierre : dès qu'il décidera de l'avanlement des soldats et des officiers, et qu'on ne ievra pas sa fortune à l'avantage d'appartenir ,u ministre ou à ses bureaux, la discipline la tlus rigide se maintiendra à moitié luoins de 3is, de règlements et d'ordonnances, qu'il ne ous en faut aujourd'hui pour avoir de tort Qauvaises troupes. Ce nest qu'en faisant la "uerre qu'un général doit être tout-puissant à i tête de son armée. Que la moindre désoiéissance à ses ordres soit un crime •. que ce e soit plus un automate ridicule dont on rèie les dispositions et les mouvements, j'y onsens , je le veux, et le bien public l'exige, lais après les arrangements que j'ai pris, je e craindrai plus sa toute-puissance, à moins u'avec le secours de quelque baguette de fée,

n'ait le secret de bouleverser toutes les têtes Q un moment, de changer toutes les idées e ses soldats et des citoyens, de détmire )utes les habitudes, et d'inspirer à son gré îs passions qu'il voudra. Tout ce que j'ôte à L prérogative royale, à l'égard de la guerre, 3 tourne, ajouta*' miiord, au profit de la nolesse. On ne cherchera plus à l'avilir en la 3ndant imcapable de tout ; elle reprendra le Dm-age et la dignité de ses pères ; on ne la grra plus valeter dans les antichambres pour

quêter patiemment la justice et des titres mtiles. Les grades militaires seront désorlais une véritable décoration, et donneront n pouvoir réel. Je laisse, comme vous voyez, eu de crédit au roi dans cette partie, parce ue je lui abandonne une autre brarche de administration; c'est-à-dire, que je le fais tief du conseil des afi"aires étrangères, à la large de le composer de six conseiUers ou

UB0I1S BT BETOIU. 6

ministres (^u'il ne choisira que parmi les p^sonnes qui auront été employées par les etatï à des négociations dans le pays étranger. J( réserve aux états généraux le droit de nommer aux ambassadeurs ordinaires : et le conseil qui aura le privilège de conclure tous leîj traités, ne pourra choisir que les envoyée extraordinaires, ou les agents secrets qu'i faut quelquefois employer. Ce conseil rendn compte de ses opérations et de ses engagements aux états ; et soit qu'il soit approuvé soit qu'il soit blâmé, ce sera une leçon égale ment avantageuse pour lui ; il jDrendVa l'espri de la nation, et la nation aura bientôt un droi des gens dont les principes seront constant et uniformes. Vous voyez, me dit milord, qu" tout tend, par mon arrang-ement, à vous ren dre libres sous l'empire et la protection de lois; e'L si je ne me trompe, je n'ai rien oubli pouraffermir cet heureux gouvernement. Dan un Etat que je ferais à m a fantaisie, dans moi île déserte où je mènerais des hommes nou veaux, je sens que j'établir?is quelque chos de meilleur ; mais je vous dirai aujourd'hui arec bien plus de raison queSolon ne le disai autrefois aux Athéniens : « Les lois que je vou » propose ne sont pas les plus parfaites qu*o] » puisse imaginer, mais vous n'êtes pas capa » blés d'en adopter de plus sages. » Plusieur siècles de barbarie, d'anciens préjugés plus fort jue la voix de notre raison; de mauvaise mœurs qui nous tiennent enclins à la servi tude, et dont malgré tous nos efforts nou conserverons toujours quelques restes ;' voii les obstacles dont la politique ne peut au)oiB( d'hui triompher. Ce que je viens de vous dii sur la séparation de la puissance législative'! de la puissance exécutrice , et en particuK* sur le partage de celte seconde autorité a différentes branches , cette théorie réduite «

pratique, voilà le comble de la perfection poitique. C'est le point ^ii nous devons aspirer iès à présent, nous autres Anglais, si nous roulons enfin donner à notre gouvernement me certaine solidité, cesser de flotter entre la îrainte et l'espérance, et terminer ces combats de la prérogative royale et de la liberté lationale, dans lesquels le prince a trop l'avantages sur le peuple. Tant que nous ne aous proposerons pas ce but, nous serons ocïupés à rétablir un équilibre éternellement Dret à se perdre. Nous marcherons à tâtons, sans savoir où nous allons: et le bien que icus produirons par hasard ne sera qu'un Men mcertain et momentané. Vous autres Français, vous n'êtes pas aussi avancés que aous.* Votre premier objet doit être de réta blir les états généraux, et le second, de lem lomier l'autorité qui leur appartient. Mais, dés lue vous en serez là, soyez persuadés que rous ne conserverez votre liberté recouvrée, m'en établissant autant de classes différentes Je magistrats que la société a de besoins dHférents. On peut y réussir par vingt moyens : 1 est inutile d'en parler; c'est aux circonstances à décider du choix. De bonne foi^ continua milord, il faudrait être bien entêté de .a dignité imaginaire du prince, pour ne pas trouver qu'il Jouit d'une prérogative assez îtendue en étant le général de sa nation et son ministre des affidres étrangères : un homme sensé, qui a médité sur les bornes de notre 3?prit et les faiblesses de notre cœur, peut-il miis terreiu" envisager un pareil emploi ? Je îouviens qu'un roi, après cette diminution de 'ortune, ne sera plus gâté, et que ses courtisans, peu nombreux, n'auront aucun intérêt l'en faire un sot. Je conviens même qu'il sen- |ira un avantage à s'instruire, à connaître la iéiiXé et à remplir ses devoirs ^yec exactitude

et avec zèle; mais prenez garde alors (jiR'iin engouement insensé ne vous perde. Si vous étendiez son pouvoir, vous diminueriez nécessairement son exactitude, son application et eon zèle. Quand toutes les mesures que j'ai prises ne seraient pas indispensables pour empêcher le prince de gagner peu à peu du terrain et de se rendre enfin un despote, elles seraient certainement nécessaires pour que les affaires qu'on lui confie fussent administrées avec sagesse. Ne voyez-vous pas que la ^'«iture toute seule peut faire, et selon les appairences, fera souvent ce que fait l'ivresse du pouvoir arbitraire? Je veux dire qu'elle vous donnera souvent des pi'inces sans jugement, sans caractère, incapables de penser, des imbéciles, en un mot. Pauvre peuple ! que de- Tiendi'ont vos affaires les plus importantes, si vous n'avez pas la sagesse de vous précautionner contre l'incapacité d'un homme que la naissance seule placera sur le trône ? — Pour le coup, miiord, m'écriai -je, je comprends à ■yierveille ce que vous me disiez il y a quatre jours, que les magistratures doivent être ft)urtes et passagères. Quel obstacle pour fe bien qu'une magistrature perpétuelle et héréditaire? Tout ce qu'on est obligé d'imaginer pour mettre des entraves à l'ambition d'un magistrat perpétuel et héréditaire, ou pour n'être point la victime des travers de son esprit et de la nonchalance de son caractère, multiplie et complique les ressorts de la machine du gouvernement, qui ne peut jamais être trop simple. N'en faisons pas à deux fois, puisque nous sommes en train de faire des réformes: ne laissons subsister aucune magistrature héréditaire. Quand une nation sera parvenue au but que l'Angleterre doit aujourd'hui se proposer, qui empêche qu*à l'exemple des anciens Romains elle ne supprime

même jusqu'au nom de roi? Parlons bas. ajoutai-je en regardant de tous côtés si nous n étions pas entendus, il faut qu'il y ait quelque malheur attaché à ce mot fatal. Voyez ce qui se passe sous nos yeux : un roi de Suéde gémit de sa condition, et se croit le plus malheureux des hommes, parce qu'il n'est pas aussi puissant qu'un roi d'Angleterre. Celui-ci pense qu'on lui fait une injustice criante de ne le pas laisser despotiscr comme un roi de France, qui imagine à son tour qu'il n'y a de vraiment grand, de vraiment puissant, qu'un roi de Maroc, qui n'a qu'à vouloir pour être obéi , et qui, sans craindre une révolte , coupe, en s'amusant, des têtes pour montrer son adresse. — Comme vous vous emportez, me dit milord en badinant ! voilà un républicain aussi fier et aussi zélé que j'en connaisse en Angleterre ! mais cependant respectons les trônes, et tâchons de ne pas courir après un bien chimérique, comme nous faisions, il y a deux jours, quand vous vouliez vous embarquer pour aller dans une île déserte. La royauté est sans doute un vice dans un gouvernement ; mais, quel que soit ce vice, il est nécessaire dans une nation, dés qu'elle a perdu les idées primitives de simplicité et d'égalité qu'avaient autrefois les hommes, et qu'elle est incapable de les reprendre. Avec Tinégcile distribution de rangs, de titres, de richesses, de fortunes, de dignités, qu'il y a en France, en Angleterre et en Suède, estil possible d'y penser comme on pense en Suisse? Si les Français et les Anglais n'avaient pas chez eux une maison privilégiée ^ni occupe la première place dans la Société, soyez sûr que l'Etat, déchiré par les divisions, les haines, l'ambition, la rivalité, les intrigues et les factions de quelcjues familles considérables , aurait bientôt un despote : nous éprouverions infailliblement le sort de la ré^

publique romaine. Nous aurions nos Sj^lla» nos Marius, nos Crassus, nos Pompée^ nos César, nos Antoine, nos Lépide; et fatigués de leurs haines et de leurs amitiés, nous finirions par nous croire trop heureux d'obéir à un Octave , devant qui tous les pouvoirs s'anéantiraient. Dans des nations riches , puissantes et répandues dans de grandes provinces, on ne peut cas avoir la modération bourgeoise qui est l'ame et l'appui de la liberté. Les Suédois ont pensé très sagement en voulant avoir une espèce de roi qui empêche qu'il ne s'en élève un véritable parmi eux. »

C'est là le terme où doivent tendre toutes les nations , selon milord ; en voulant aller plus loin, eUes courraient risque de trouver un précipice sous leurs pas. Adieu, monsieur ; je vous embrasse de tout mon cœur.

À Marly, ce 20 août 1758»

LETTRE HtJITIÈME.

Sixième et dernier entretien. — Par quels moyens «ne république peut conserver et perpétuer son gouvernement, après avoir recouvré sa liberté.

Milord est parti ce matin, monsieur, pour Paris, et après-demain il prend la route d'Italie. Ce n'est qu'avec une extrême douleur que

je pense que je m'entretins hier avec lui pour la dernière fois en raccompagnant dans la forêt de Marly; je me croyais transporté à Tuscul um* je croyais me promener avec Cioéron sur le Dord du Liris ; je pénétrais dans les secrets de la morale et de la politique; il me semblait que ce philosophe, tout plein de la doctrine de Socrate et de Platon, et qui a sauvé

sa patrie contre les entreprises de Catilina, m'instruisît à servir utilement la mienne.

« Pourquoi partez-vous, ai-je dit à. milord, ou pourquoi ne puis-Je vous suivre? Qu'allezvous chercher en Italie? vous y trouverez des esprits encore plus humiliés que les nôtres. Quelle vaste carrière vous avez ouverte à mes réflexions I Que ne puis-je au moins m'entretenir encore quelques jours avec vous? Je me trompe, ou j'ai cent qu( stions à vous faire sur les droits et les devoirs des citoyens, sur la puissance des magistrats et sur la nature des lois. Je voudrais vous entendre encore répéter ce que vous m'avez déjà dit; je sens combien j'aurais encore besoin de votre commerce pour me familiariser avec des vérités qui ont révolté mes préj ugés et qui me causent eu core un certain étonnement quand je veux les méditer. Vous m'avez appris par le secours de quel heureux fil nous pouvons sortir de ce labyrinthe de captivité qui paraissait n'avoir aucune issue, votre ouvrage n'est pas fini, milord ; et avec quelle avidité j'apprendrais par quel art on peut fixer la liberté, toujours prête à s'échapper des mains heureuses qui la possèdent^ Nous ne ferions vraisemblablement, me dit-il, que des rêves agréables. Tous les peuples, à leur naissance, ont commencé par être libres, plusieurs ont fait les plus grands eflbrts pour n'obéir qu'à leurs lois : on en a vu d'autres secouer leurs chaînes avec courage, les rompra et recouvrer leur liberté . mais aucun n'a su

^conserver cette liberté d'une manière irrévo- 'cable : pourquoi espérerions-nous devoir dans le monde ce qu'on n'y a pas encore vu? N'importe, ces rêves sont peut-être notre bien le plus réel, et je permets quelquefois à mon imagination de s'en occuper, pour me consoler de toutes les misères humaines qui affligent ma raison. Cette liberté, reprit-il, sans laquelle il n'est point de bonheur dans la société, paraît étrangère parmi les hommes j nous l'axinons cependant ; par quelle fatalité aucun peuple n'a-t-il pu la fixer? C'est que n'étant presque jamais étabhe sur une sage distribution de la puissance exécutrice entre les magistrats, elle a pour ennemis éternels leur ambition et leur avarice et toutes les passions des citoyens ; les uns et les autres se trouvant gênés par les lois, tâchent sans cesse d'en éluder la force, et veulent secouer le joug. Si dans cette espèce de combat et de joute, les magistrats réussissent à opprimer la loi, on voit d'abord se form.er une oligarchie qui ne subsiste qu'autant que les nouveaux tyrans sentent la nécessité d'être unis pour étouffer les plaintes et arrêter les entreprises des citoyens; et cette oligarchie fait place eu fin à la royauté, dés qu'un magistrat par force ou par adresse a pris l'ascendant sur ses collègues. Si, au contraire, les citoyens après avoir rendu l'autorité méprisable, parviennent à ne plus craindre ni respecter les magistrats, on tombe dans l'anarchie. La licence de tout faire produit tous les abus. Bientôt tout le monde est mal à son aise ; on offense, on est offensé ; on opprime, en est opprimé : on se lasse à la fin de cette situation incommode; on veut recourir aux lois; mais leur autorité est avilie , et dès qu'on ne peut en attendre aucun secours, chacun pourvoit à sa sûreté particulière en faisant

des ligues et des partis : les passions deviennent atroces; chaque cabale a son chef qu'elle regarde comme son protecteur et son vengeur, et il s'élève un tyran sur les ruines de l'anarchie. Analysons '^toutes les révolutions dont parle l'histoire ancienne et moderne, et vous verrez que la liberté s'est toujours anéantie de l'une ou de l'autre manière. »

Si vous avez présente à l'esprit, monsieur, la lettre que i'eus l'honneur de vous écrire hier, vous jugerez sans peine que tout l'arrangement que milord exige au sujet du partage de la puissance exécutrice entre différents ordres de magistrats ne sert qu'à rendre les lois victorieuses des passions dans le combat qu'elles se livreront, ou plutôt que toute cette politique se propose de le prévenir. Remarquez, je vous prie, comme milord me l'a fait observer, que la paix des lois et des passions serait bientôt faite, c'est-à-dire, que l'ordre serait bientôt établi avec solidité, si toutes les parties du gouvernement étaient arrangées avec assez d'art pour qu'elles se prêtassent une force mutuelle. Après quelques tentatives inutiles, si les passions qui ont une adi-esse merveilleuse à se retourner, et assez d'esprit pour ne pas courir longtemps après une chimère, étaient convaincues qu'elles ne peuvent attaquer les lois avec avantage ; elles y oDeu- aient d'abord avec soumission et ensuite avec zèle. Dès que les magistrats et les citoyens trouveront beaucoup plus d'obstacles au succès de leurs entreprises injustes, que de moyens pour les faire réussir, soyez persuadé qu'au lieu de rouler dans leurs têtes des projets de tyrannie ou d'indépendance, ils s'occuperont avec ardeur du bien public, ou du moins seront exacts à remplir leurs devoirs.

Cependant, monsieur, le sort qu'ont enfin éprouvé les peuples les plus sages et les plus

célèbres de Fantiquité, doit nous faire trembler pour les peuples mêmes qui auraient la sagesse de les imiter. Quand on voit Sparte et Rome livrées à la tyrannie, quel législateur

Seut se flatter d'avoir établi sa république sur es fondements immortels. Tout se détonne donc, tout s'altère, tout se corrompt; la nature nous y a condamnés ; le bonbeur produit la sécurité, et la sécurité est toujours accompagnée de quelque négligence ou d'une présomption orgueilleuse. Quelque profome que soit la poUti9[ue, elle n'est iamais aussi habile que les passions ; et quand elle aurait leur nabileté, elle serait moins opiniâtre dans ses volontés et moins attentive dans le détail journalier de ses opérations. C'est une maladie presque incurable de ]'esprit humain de regarder comme une petitesse le soin de remédier aux petits abus, et cependant ce sont de petits abus qui ouvrent la porte aux plus grands désordres : les lois ne peuvent jamais prévoir tous les cas , prévenir tous les besoins, ni résoudre d'avance toutes les difficultés. Il survient dans tous les Etats des affaires soudaines, imprévues et urgentes. Voilà les causes de l'altération insensible qu'éprouvent les gouvernements les mieux constitués. Quand les lois, pour ainsi dire, usées par la rouille du temps, de la négligence et de la sécurité , commencent à perdre leur force , on n'imagine rien de mieux, pour l'ordinaire, que d'en faire de nouvelles, et d'infliger des châtiments plus graves aux délinquants; mais quel en est le fruit? Ces lois sévères eflarouchent pour un moment les esprits , et^ne les guérissent pas : on s'accoutumera bientôt à les violer, comme on violait les lois plus douces. « Dans ces circonstances, m'a dit milord, il faut être convaincu que les ressorts du gou- Yernemt^nt se sont relâchés : donnez-leur une

nouvelle tension, et le mal sera guéri. Vous travaillerez infructueusement , si vous voulez arrêter les effets en laissant subsister la cause* Songez moins à imaginer une nouvelle punition, pour châtier un magistrat qui néglige ses devoirs, ou un citoyen inquiet, brouillon et désobéissant, qu'à corriger les vices secrets qui produisent les désordres dont vous vous plaignez. Songez moins à punir des fautes, qu'à encourager des vertus dont vous avez besoin. Par cette méthode, vous rendrez, pour ainsi dire, à votre république la vigueur de la jeunesse. C'est pour n'avoir pas été connue des peuples libres, qu'ils ont perdu insensiblement leur liberté ; mais si les progrés du mal sont tels que les mas"istrats ordinaires ne puissent y remédier efficacement , ayez recours à une magistrature extraordinaire dont le temps soit court et la puissance considérable. L'imagination des citoyens a besoin alors d'être frappée d'une manière nouvelle ; et vous avez vu dans l'histoire combien la dictature a été utile aux Romains. »

On remédierait à la plupart des inconvénients que le temps et la fragilité humaine produisent, ou plutôt on les préviendrait, en suivant ie conseil de milord Stanhope. Il veut , monsieur, que tous les vingt ou vingt-cinq ans, au plus tard, les états généraux, en vertu d'une loi solennelle et fondamentale , établissent avec appareil une commission particulière, pour examiner avec soin la situation présente du gouvernement , et rechercher si , par des usages introduits insensiblement , Quelque magistrat n'a point empiété sur les droits de la puissance législative , ou usurpé quelque partie de la puissance exécutrice confiée a ses collègues. On fera l'examen des atteintes portées à chaque loi. Cette sage précaution empêcherait que les coutumes nouvelles

ne s*accréditassent , et tous abus seraient réprimés avant d'avoir pris assez de force pour altérer et détruire les principes du gouvernement. Cette année de réforme serait l'espérance des bons citoyens, et contiendrait les méchants. Vous verriez qu'elle exciterait dans tous les esprits une fermentation utile ; et en forçant de se rappeler les lois, elle empêcherai£ qu'on ne les oubliât.

Une république , quoique gouvernée avec la plus grande sagesse , éprouve quelquefois de grands maux dans une guerre de la part de ses voisins. Rome a rencontré un Pyrrhus et un Annibal. On se trouve à deux doigts de sa ruine, et pour l'éviter, on ne connaît plus d'autres régies que la loi qui dit que le salut du peuple doit être la suprême loi. Après avoir forcé sans succès tous les ressorts du gouvernement, on est quelquefois obligé de recourir à des moyens extraordinaires, et même souvent contraires à la constitution de l'Etat. Il est fâcheux d'éviter, par ce moyen, le danger dont on est menacé ; car il est extrêmement rare que les peuples qui y recourent ne se laissent pas enivrer de leur joie, et qu'ils aient le sang-froid nécessaire pour s'apercevoir de la secousse qui a ébranlé tout l'édifice politique.

Une loi fondamentale doit donc ordonner qu'à la fln de chaque guerre , quand le calme est rétabli, le premier soin des états généraux soit de songer à réparer le gouvernement. Il faut prendre garde que les voies extraordinaires, si on a été force d'en employer, ne soient tournées en voies ordinaires de l'administration ; tout serait perdu : les l'emédes auxquels je dois ma guérison ne doivent pas devenir ma nourriture ordinaire ; il faut rechercher les causes des revers qu'on a essuyés ; et en prenant des mesures pour l'avenir, il faut ce-

pendant rétablir le gouvernement sur ses anciennes proportions.

Si la guerre a été heureuse , il est bien plus nécessaire encore de faire un examen sérieux du gouvernement. Une nation croit avoir été sage, parce qu'elle a obtenu des avantages considérables sur ses ennemis; et voilà pourquoi une trop grande prospérité est presque toujom-s l'avant-coureur d'une prochaine décadence. Son bonheur lui inspire de l'orgueil, elle traite ses anciennes régies de pédanterie timide, elle s'ab-^ndonne témérairement à sa bonne fortune et à une confiance aveugle ; c'est-à-dire que les Grecs trouvèrent les principes de tous les malheurs dans la journée à jamais mémorable de Salamine, de Platée et de Micale. Après avoir humilié Xerxès, ils oublièrent que leur union faisait leur force ; ils se diviser nt, et leurs divisions les soumirent à la Macédoine, et ensuite aux Romains.

^Nlilord me Ta f;;it remarquer, mousieur : le gouvernement îe plus sage qui ait été établi parmi les hommes, ie gouverneuu-iit des Romaius, n'a dû sa ruine qu'à cette inconsidération qui occompagne la pros[)érité. Les armées romaines portèrent la guerre hors de l'Italie, et subjuguèrent de grandes provinces. Les prO':'onsuls . par leur seul éloignement de la capitale, acquirent une autorité que n'avaient point eue les anciens consuls , qui , sous les yeux du sénat et du peuple, avaient vaincu les peuples d'Italie , et rentraient tous les ans dans Rome. Ces nouveaux magistrats sentirent leur force, devinrent redoutables à leur patrie, et l'asservirent. Jamais les Romains ue seraient devenus la proie de quelques ambitieux, ou du moins ils auraient retardé l'établissement de la tyrannie , s'ils avaient eu une loi qui leur eût 'prescrit de rentrer souvent en eux-mêmes, et d'examiner, après cha-*

— nique grand événement, si les principes de leur liberté n'avaient souffert aucune altération. Ce

Feuple, si sage, si patient, si courageux dans adversité, qui n'a point reçu ses lois d'un lé ^islateur, qui a la gloire âe les avoir faites, s'il ne se fût pas abandonné imprudemment au cours de la prospérité, sans doute qu'il aurait compris qu'il ne devait pas être conquérant, s'il voulait conserver sa liberté. Il se serait sans doute borné à établir entre les différeits peuples d'Italie la même confédération qui régnait entre les peuples de la Grèce ; et Rome aurait été, dans la ligue des Italiens, ce que Lacédémone fut dans celle des Grecs. Si sou ambition l'eût empêché d'obéirà cette politique prudente, elle aurait du moins fait quelques efforts pour conserver son autorite sur les magistrats des provinces éloignées, et empêcher qu'elle ne fût asservie par les légions qui devaient étendre son empire.

Nous n'en sommes pas là, monsieur; et avant que de prendre des mesures pour conserver sa liberté , je crois qu'il faut d'abord s'occuper du soin de la recouvrer. Mais il me vient une idée; dés que notre nation, retii'ée du néant, aurait repris le droit de s'assembler, pourquoi n'établirions-nous pas une année de réforme ? Pourquoi n'aurions-nous pas des commissions ou des comités périodiques? Leur objet, j'en conviens, ne devrait pas être de fixer, comme immuable, un gouvernement qui ne serait encore qu'ébranlé , et dont la forme bizarre conserverait, pendant plusieurs années après la révolution, mille irrégularités, mille défauts, mille préjugés de notre constitution présente. Mais ces commissions ne seraient pas moins utiles, si on les chargeait de perfectionner l'ouvrage de la liberté ; il me semble qu'on en peut tirer un assez bon parti. Notre nation a peu de tenue dans le caractère,

îUe se lasse aisément de ses entreprises, et lime mieux agir par routine et au hasard, que le se donner la peine de penser, de réttéchir ;ur le passé , et surtout de prévoir l'avenir. ;.es commissions fixeraient nos vaes, empêîheraient que , sans nous en apercevoir, nous le retombions dans notre engourdissement ; îlles seraient l'âme des Etats généraux, et hâ- ,eraient les progrès de n-^tre police. Quand infin notre gouvernement serait tel que miord le désire , et que la liî erté serait établie ;ur de sages proportions, les commissions ïbangeraient d'objet, et elles se borneraient à reiller à la conservation de ieur ouvrage ; elles ;e proposeraient de perpétuer les mêmes principes, les mêmes lois, les mêmes règles, et de 'eparer les torts que le temps, de nouveaux )esoins et de nouvelles circonstances pour- •aient faire au gouvernemeni.

Je souhaite que vous trouviez cette lettre ;rop courte ce sera me dire que vous n'avez )as trouvé les autres trop longues. En finissant, je suis obligé en honneur de vous aver- ;ir de ne point juger de milord Stanhope par nés lettres. Quelque attention que j'aie prise i recueillir tout ce que je lui ai entendu dire, e m'aperçois que mille choses m'ont échappé; ;t certainement j'ai encore moins pu vous ren- Ire cette énergie qui est l'âme de tous ses disîours, et qui aurait inspiré au plus vil Asiatilue, ou au partisan le plus prostitué, le désir îe devenir citoyen. Ah! monsieur, que milord ie connaît-il les magistrats de nos parlenents! Que ne peut-il leur présenter les véri- [és importantes qu'il m'a apprises! Que...., idieu, monsieur: je ne veux pas faù'e de vœux inutiles.

Je compte avoir le plaisir de vous embrasser dans cinq ou six jours ; et en relisant avec FOUS les lettres aue j'ai eu l'honneur de vous

écrire, vous me ferez part de vos réflexions ; j'acquerrai de nouvelles lumières, et je croirai avoir retrouvé milord.

A Marly, ce 2i août i758

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