‹ De la tyrannieChapitre 64 sur 79 · LETTRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

LETTRE SIXIÈME

Suite du quatrième entretien. — Des provinces qui veulent se rendre iil^res en se détachant d'une mo< narchie. — Moyens pour établir les élats-généraux en France. — Quelle doit être leur conduite.

Je n'interrompis presque point milord Stanhope, monsieur, pendant qu'il m'exposait ia doctrine dont j'eus l'honneur de vous rendre compte hier au soir, et que je pourrais appeler, pardonnez-moi cette expression, les prolégomènes de la liberté.

« Milord, lui dis -je enfin, vous me l'aviez bien promis, et vous ne m'avez pas trompé : notre voyage à la liberté sera long; nous voyageons à bien petites journées. — J'en ai peur, me répondit-il en badinant ; mais ce n'est pas ma taute, si, ayant à voyager par des chemins très difficiles, rompus partout, bordés souvent de précipices, et infestés par des brigands, il faut commencer par préparer des équipages capables de résister à la fatigue ; fous instruire de votre route ; faire marcher devant vous des pionniers qui la réparent et prendre beaucoup de précautions contre les dangers qui vous attendent. S'il s'agissait, continua-t-il, de rendre libre quelqu'une de vos

grovinces et d'en faire une république en la étachant du corps de l'Etat, je n'oserais presque pas l'espérer, quoique cette entreprise paraisse au premier coup d'œil plus aisée que la réforme de la monarchie entière. Ce serait à la force seule à décider de cette grande C|uerelle, et vous voyez d'abord à quels extrêmes dangers s'exposeraient les rebelles ; car il n'est pas vraisemblable qu'une province puisse résister au roi, tandis que les autres lui seront fidèles. On choisira, me direz-vous, quelque

îirconstance favorable pour se soulever. Une guerre étrangère et malheureuse, des flnan- !es épuisées, de mauvais généraux, des milistres plus mauvais encore, qui ne savent ni !e qu'ils font, ni ce qu'ils veulent faire ; que )Ouvez-vous désirer de mieux? Ne sufât-il )as dans ce moment de crier à la liberté, de !Uï)primer les impôts, de mettre en fuite les raitants, de s'allier avec les étrangers, pour étirer la Bretagne, la Guyenne, la Provence )u quelque autre province frontière de son Lssoupissement? Non, vous répondrai-je ; je ne rois là qu'une émeute. Après avoir éprouvé un nouvement convulsif, le peuple retombera )ientôt dans sa léthargie, si l'amour de la iberté et des lois n'est pas l'âme de son enreprise.

» Les bons principes sont trop rares parmi rous pour que la guerre civile puisse être ivantageuse à quelqu'une de vos provinces, ît il n'y faut pas recourir témérairement ; car ;i elle ne produit pas la liberté, elle accélère es progrès du despotisme et le rend plus dur. lu lieu d'un Nassau qui fonda les Provinces- Unies, à peme trouveriez -vous aujourd'hui )our chef un de ces petits frondeurs qui ne roulaient se faire craindre que dans la vue le se vendre, pour un gouvernement, un îhapeau de cardinal, une patente de duc ou me pension. Voyez notre flotte qui tente des lescentes sur vos côtes : elle épouvante la Bretagne et la Normandie, au lieu d'y faire laître des pensées de liberté : vous ne voyez lonc rien au-dessus de votre qualité de suets. Autrefois que vous aviez plus de nerf, ros chefs de rebelles n'établirent aucune ^orme de gouvernement dans les provinces mi servirent de théâtre' à leurs révoltes. Ne lonnant par là aucun objet fixe ni aucun point de réunion aux esDrits^ les mécontents

ne savaient à quoi s'affectionner, et continuaient à regarder l'ancien gouvernement comme celui sous leguel ils devaient rentrer : les chefs n'intéressaient donc à leur entreprise que leurs soldats, et se privaient des forces et des secours du pays, qui souffrait impatiemment les maux de la guerre, parce qu'il ne voyait rien d'avantageux pour lui en continuant. Cette faute a été la principale c^use de leurs désastres : une conduite contraire a fait le succès des |^roviiices-Unies. Je gage que vos révoltés ne seraient pas aujourd'hui plus habiles que sous la minorité du feu roi. S'ils sentaient par hasard la nécessité de former un gouvernement, comment s'y prendraient des hommes pleins d'idées de despo* tisme , et que toutes leurs habitudes ne portent qu'à obéir aveuglénieut? Ne vous y trompez pas, les talents militaires sont sans doute nécessaires à un homme qui veut établir la liberté les armes a la main; mais il gagnera des batailles inutilement, s'il n'est pas homme d'Etat. Peut-étie vos mécontents ne conjureraient-ils encore que la disgrâce d*un lîimistre, et, se contentant de crier poirH ée JMazarin, se rendraient- ils odieux ou méprisables par la petitesse ou lïnutilité de leurs projets. Si nous en avions le temps, ajouta milord, je vous parlerais de la forme de gouvernement que doit établir une province qui veut sérieusement se soustraire au joug d'un maître qu'elle redoute. J'y ai autrefois rêvé en examinant la manière dont la République des Provinces-Unies s'est formée: il serait, je crois, dangereux de vouloir établir un gouvernement d'abord trop parfait ; on révolterait trop de préj ugés ; on blesserait les intérêts de trop de ^ens. Dans ces circonstances critiques, le législateur doit, pour ainsi 4ire. descendre de ses hautes spéculations, et

se contenter des établissements les plus pro-

f)res à faire aimer et désirer la liberté sous la orme par laquelle ère peut plaire davantage. Dans presque toute l'Europe, les gentilshommes, pleins d'idées obscures de leurs fiefe et de leurs seigneuries, mais abâtardis sous un g-ouvemement monarchique, cherchent plutôt des respects et des marques de considération qu'un pouvoir véritable ; et les ecclésiastiques , nés ordinairement sans fortune ^ préfèrent l'argent a tout. En flattant la vanité des uns et l'avarice des autres, il faudrait profiter de leurs passions, pour donner du crédit au tiers-état, sans le rendre cependant trop puissant ; car accoutumé à trop respecter ce qui est au-dessus de lui, il serait embarrassé d'un pouvoir qu'il ne connaît pas, ou il 3n serait emvré. Je voudrais établir, si je puis parler ainsi, une république féodale, qui, dés sa naissance, propre à flatter, réunir et échauffer les esprits, les éclairerait cependant assez pour qu'ils désirassent enfin quelque chose de neilleur. Mais laissons tous ces détails : on ne peut proposer que des vues très générales à ine province qui se sépare d'un Etat puissant, et dont les lois et la politique se forment m milieu du tumulte des armes. Tout cède ilors au cours impérieux des événements, ;out se décide suivant le besoin de chaque circonstance : un succès heureux permet quelluefois à la prudence de tenter une entreprise :éméraire ; quelquefois un accident inopiné léconcerte les opérations de la sagesse la plus )ro fonde : on est souvent obligé de s'abanaonler à la fortune, sans avoir d'autre boussole lans la tempête que son courage et son amour )our la liberté ; et si l'un de ces deux guides nanque pour vous remettre, à la première >ccasion, sur la route que vous avez abandonne, vous échouei'ez bientôt contre quelque

écaeil. Tout ce que pourrait peut-être imaginer de plus sage un peuple de révoltés, ce serait d'écrire à la tête de ses lois qu'elles ne sont que provisoires, et qu'il se réserve la faculté de les examiner dans le calme de la paix, et de clianger et modifier, dans une république solide; u eut établie, des règlements qui n'ont peut-être été bons que pour la former. Cette politique, qui entretiendrait l'espérance d'un meilleur sort, rendrait indulgent sur mille accidents qui peuvent effaroucher des esprits jaloux de leur liberté : elle empêcherait qu'ils ne se divisassent dans le temps qu'ils ont le plus grand besoin d'être unis, et préviendrait tout engouem^ent prématuré pour une constitution inij)arfaite. L'Etat, par conséquent plus disposé à se réformer, ne courrait point risque de succomber pendant la paix sous des préjugés et des usages qu'il aurait contractés pendant la guerre. Cet avantage est immense ; car je vous prie de remarquer combien de peuples ont été malheureux pour avoir changé en principes généraux de leur gouvernement quelques régies qui leur avaient réussi dans des cas particuliers. — Milord, lui dis-je après l'avoir écouté attentivement, je comprends votre pensée, et toutes mes espérances s'évanouissent. Vous avez raison, et je devine sans peine tout ce que votre politesse vous empêche de me dire sur la mollesse et la frivolité de notre caractère ; mais si aucune de nos provinces n'a ce qu'il faut pour conquérir sa liberté, quelle ressource voulez-vous qu'il reste à la masse entière de la monarchie ? Tout n'est-il pas désespéré dés qu'il est imprudent de recourir à la force, et qu'elle aggraverait nos maux? Croyez- vous qu'un prince jaloux de son autorité et persuadé de la meilleure foi du monde que nous lui appartenons comme les cerfs de son parc.

b que nous devons nous immoler à ses plai- Ts, se laissera toucher par des prières ou des lisonnements de politique et de morale, et a'il abdiquera sa toute-puissance ? Je n'ai pas »i aux çrodiges. Que ferons-nous de ces miséibles débris de notre ancienne indépendance ont vous parliez il n'y a qu'un moment? uelle planche pour réparer notre naufrage ! n luttant contre les abus du despotisme, on e peut tout au plus qu'en retarder les prorès. Je vous en demande pardon , milord, m reviens à ma première philosophie; ce 'est pas la peine de se tracasser pour être bre, quand on est sûr de demeurer toujours sclave. Cette situation est trop violente : il lut se décider; mon parti est pris, et je vais l'accommoder de ma servitude le mieux qu'il le sera possible. La postérité n'aura rien à îprocher à la génération présente; nos negux auraient fait à. notre place ce que nous isons ; l'impulsion donnée à toute la machine Dlitique est trop forte pour tenter de la chaner; le despotisme augmentera,^ les abus se lultiplieront ; le droitde propriété, déjà ébranlé ar l'établissement arbitraire des impôts, ne îra plus respecté. On attente sans scrupule la liberté des personnes, les Bastilles regorent de prisoimiers qu'on ne daigne pas même istruire de leurs prétendues fautes ; tout se Lit devant une lettre de cachet; il ne faut l'un prince aur, mélancolique et soupçoneux, un Louis XI, un Charles IX, pour 'forîr le-s faibles obstacles que la mollesse de nos lœurs oppose à la cruauté. Les proscriptions 3 Sylla n'ont rien de plus affreux que notre aint-Barthélemy : on attentera à notre vie, 1 nous laissant peut-être, à l'exemple des npereurs romains, le choix de notre suplice; tant pis! j'en suis fâché, mais je ne sais u'y faire. ~ Vous désespérez donc du

salut de la république, » me repartit mllord î Il prononça ces mots d'un air froid et tranquille qui m'aurait fait rougir, s'il ne m'avait rendu quelque confiance.

« Pour moi, reprit-il, j'aurais cru qu'en s'opposant aux progrés du despotisme par les moyens dont je viens de vous parler, on se mettait en état de le renverser. Haïr le pouvoir arbitraire, n'est-ce pas commencer à aimer la liberté et les lois ? A mesure que ces sentiments s'étendront et se multiplieront, un peui)le n'acqu"erra-t-il pas infailliblement les qualités nécessaires pour se rendre libre ? Les provinces d'Espagne et plusieurs autres royaumes n'ont peut-être point d'autre ressource pom' recouvrer leur liberté qu'une révolte ouverte ; car je ne vois dans leur gouverne» ment aucune mstitution dont ils puissent attendre la réforme de leur monarchie : qu'ils se révoltent donc, s'ils le peuvent * mais vous autres Français, poursuivit milord, vous n'en êtes pas réduits à cette dure extrémité. Quand il reste encore des espérances raisonnables, pourquoi se livrer par désespoir à l'inaction et au découragement? J'ai vu, ajouta-t-il, danf vos derniers démêlés du parlement avec la Cour, le moment où vous auriez été libres, si vous aviez voulu l'être, et ce moment, soyezen persuadé, renaîtra encore plus d'une fois. îs^'est-il pas vrai que votre parlement , en supportant l'exil avec courage, a forcé la cour à le rappeler aux conditions qu'il exigeait ? Quoique quelques membres de ce que vous appelez la Grande Chambre eussent trahi depuis les intérêts de l'Etat et de leur compagnie^ n'avez-vous pas vu que la démarche généreuse que fit tout le reste du parlement de donnei ses démissions après un certain lit de justice tenu, je pense, dans les derniers mois de 1756, l'a fait encore plei-

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nement triompher de Torgrueil de vos ministres et du crédit du clergé ? — Voilà deg faits certains, répondis-je : qu'en conclurezvous, milord?— Que vous commenceriez à être libres aujourd'hui, me repartit-il vivement, si ce même parlement, que je ne crois pas lait pour gouverner la nation, mais qui peut lui rendre sa liberté, avait cru, quelques mois auparavant, qu'il était de son devoir de montrer la même magnanité, lorsqu'on établit chez rous un second vinj^tième. Jauiais voulu que jette compagnie lît des remontrances aux premières propositions de ce nouvel impôt; peignît avec énergie et sans emphase la misère du peuple accablé sous le poids des charges publiques; suppliât le roi de ne point exiger 3e ses sujets des contributions qu'ils étaient ians l'impuissance de payer, et plus funestes ) l'Etat que la guerre la plus malheureuse et a perte de TAniérique. J'aurais voulu, en un mot, que le parlement déclarât formellement lue m son honneur ni sa conscience ne lui Dermettaient d'y consentir.— Tout cela, milord, m dis-je, a été fait, et tout cela n'est regarde i la cour que comme une chose de style. On passe au parlement tous ses lieux communs îur son honneur et sa conscience, parce qu'on sait bien qu'il nefaitjainaiscequ*ilse dit obligé le faire. — A la bonne heure, me répondit-il; îe n'est pas une comédie ridicule que je denande ; je suppose qu'on parle sérieusement. Vlais ce qui n'aurait pas été regardé tout à 'ait sur le pied d'une déclamation, c'est que vo- Te parlement eût répondu à de seconds ordres 3ar de secondes remontrances, dans lesquelles il aurait avoué tout franchement qu'il avait autrefois outrepassé son pouvoir en consentant à de nouveaux impôts. Je suppose qu'il 2ût établi comme une vérité incontestable Le principe, très vrai et très facile à prouver,

que la nation seule aie droit de s'imposer; qu*il eut tracé un tableau historique des usurpations des rois, et qu'en conséquence il eut demandé la tenue des états généraux. Qu'en serait-il résulté? Vous auriez vu, continua milord, l'effet prodigieux qu'auraient fait sur le çublic de pareilles remontrances. Vos plus petits bourgeois se seraient subitement regardés comme des citoyens : le parlement se serait vu secondé par tous les ordres de l'Etat, un cri général d'approbation am-ait consterne la cour, et il n'y a pas jusqu'à ce que vous appelez vos grands seigneurs qui, reprenant une sorte de courage, n'eussent senti qu'on allait leur rendre quelque dignité, et les mettre en état de se venger de l'humiliation où les tiennent trois ou quatre ministres. La cour, qui ne regarde actuellement les magistrats parlementaires que comme de simples commis du roi pour juger en son nom les particuliers, et qui veut même que l'enregistrement ne soit qu'une vaine formalité dont, à la rigueur, on peut se passer, aurait négocié avec ce parlement pour lui prouver que l'enregistrement lui appartient de droit, et qu'il peut sans scrupule représenter la nation. Vos ministres, tour à tour timides et emportés, et toujours consternés quand quelque obstacle les arrête, en viendront enfin, pour terminer la querelle ou la négociation, à tenir \m lit de justice. Je suppose que vos pairs et les grands officiers de la couronne n" osent encore montrer leurs sentiments secrets et opinent en vrais courtisans; on transcrira donc sur les registres le plus bel édit du monde : on fera main basse sur tous les arrêtés, condamnés à être cancellés ; le chancelier aura parlé comme un ange ; mais tout n'est pas fini. Qui empêche que le parlement, en protestant contre la violence faite aux lois^ ne déclare l'enregis-

trement nul, ne défende en conséquence de lever le vingtième, ne redemande la convocation des Etats, et, en attendant, ne suspende ses fonctions, et ne demeure chambres assemblées? Croyez-vous que cette compagnie se fût fait alors moins d'honneur, ou eût été moins forte que quand elle souffrait l'exil et ka prison pour déshonorer je ne sais quel chiffon de bulle ou de constitution qu'il suffisait de mépriser ? Je ne sais ce que c'est que cette grâce de saint Augustin et de saint Thomas , est-ce que vous êtes moins attachés à votre argent qu'à des questions arguës auxquelles Tes docteurs eux-mêmes ne comprennent rien? Tout le monde n'est pas janséniste ou moli" niste ; mais tout le monde veut être maître de sa fortune et craint les vexations et les impôts. Dans une affaire de cette importance, croyez-vous que le parlement de Paris n'eût pas*^ été vigoureusement secondé par tous les autres parlements? Ils n'ont quun même intérêt. Croyez-vous que les justices subalternes, encouragées par Texemple des premiers magistrats, et par les éloges et l'admiration du public, eussent osé ne pas avoir d'héroïsme? Croyez-vous qu'on puisse se passer des parlements et de l'administration de la justice? Ce que vous appelez la robe du conseil serait terriblement embarrassé : quoique courtisans dans le cœur, ces messieurs sont cependant obligés de conserver quelque réputation de justice, s'ils ne veulent pas se perdre à la cour même. Plus la confusion paraîtra grande, plus vous serez près du -dénouement qui rétablira l'ordre. Pour moi, ce dont je suis très convaincu, c'est que dans ces conjonctures, tout acte de rigueur ne servirait qu'à embarrasser le gouvernement et à mettre sa faiblesse dans un plus grand jour. Vos ministres méprisent le jugement du pu-

t)lic; mais croyez-moi, ils craignent ses murmures ; il n'y a point de monarque, point de sultan sur terre, qui ne soit obligé de céder à l'opinion générale de ses esclaves, quand elle est connue. Un roi de France avec ses deux cent mille soldats doit effrayer quiconque voudra lui résister par la force ; et même les choses sont établies de telle manière par Tespionnage et la délation que, sans courage et sans lumières, il opprimerait un rebelle avant qu'il eût rassemblé une compagnie de cent ûorames. Mais imaginez des armées innombrables et aussi bien disciplinées qu'il vous glaira; que peuvent-elles contre des magis- 'ats qui n'ont pas l'épée à la main pour attaquer; qui, au lieu de vouloir faire la guerre civile, ne montrent que le plus profond respect pour les lois; que l'exil ne lasse pas; à qui leur propre inaction et l'estime publique servent d'égide, pour repousser les coups qu'on serait tenté par humeur de leur porter? Je vous ai dit mon secret, ajouta milord en riaQt, et peut-être qu'en qualité d'Anglais, je n'aurais pas dû vous apprendre le seul remède convenable à vos maux. J'ai étudié votre gouvernement, vos mœurs, vos préjugés, votre doctrine, et je vous défie de m'indiquer quelque autre moyen de rendre à votre nation une âme, un caractère, et les vertus qui lui sont nécessaires, et que détruit insensiblement le despotisme. Par quelle autre voie préviendrez- vous l'abaissement honteux que vous prévoyez déjà, et où tomberont certainement vos neveux? Choisissez entre une révolution et l'esclavage; il n'y a point dei milieu. La réforme du pouvoir arbitraire ne sera point l'ouvrage de ces Etats particuliers qui subsistent encore dans quelques provinces; on a pris trop de som de les dégrader. S'ils se séparent plutôt que d'obéh' à une in*

istice, le despote qui craint ce fantôme de berté, et qui voudrait le détruire, en sera ien aise. S'ils ont recours aux armes pour se éfendce, nous avons déjà vu à quels dangers s s'exposeraient : mais en supposant même ue, par une suite d'événements et de cirinstances qu'il serait insensé de prévoir et Qcore plus d'espérer, une province réussît à îcouvrer son indépendance, pensez-vous a'elle eut la générosité de venir au secours e la monarchie? Apres avoir obtenu les vantages qui lui suffisent, aura-t-elle l'imrudence de commencer une nouvelle guerre 0. votre faveur, et d'exposer sa fortune naismte à de nouveaux hasards? La noblesse 3rait puissante, si elle était réunie : mais elle st faible, parce que son ordre ne forme plus n corps. Le clergé, il est vrai, personnellelent méprisé, et cei^endant respecté par la ignité de ses fonctions, est aussi nécessaire ue vos parlements : on ne se passe pas daantage de l'administration des sacrements ue de l'administration de la justice ; mais 'espérez pas qu'il aime le bien public et u'il se serve de son crédit pour corriger le ouvernement. Les ecclésiastiques sont ennelis de la liberté; ils craignent qu'on n'en buse contre eux; ce n'est jamais fait que de •omper un peuple libre ; il est plus facile et lus court de circonvenir un monarque, et, en li faisant peur de l'autre monde, de le gouerner dans celui-ci. D'ailleurs, il ne nous tendra pas un Charlemagne qui, connaissant !S régies de la j ustice et la véritable gloire, e veuille être que le premier magistrat d'une ation libre. Attendfez-vous donc que le irince, ne sachant un jour où donner de la îte, et vaincu par le malheur des circonstanis, vous prévienne et assemble de bon gré s états? Ils seraient vraisemblablement iûu-

tiles, parce qu'ils n'auraient pas été précédé! par une certaine fermentation, qui, seule peut donner des lumières et du courage. Lî nation qui prendrait cette démarche volon taire pour une preuve de repentir, oublierai tout le passé. Vos députés, flattés de l'hoû neur inattendu qu'ils recevraient, distribue raient des fadeurs au g'ouverneraent, au liei de donner des avis et de reprendre l'autoriti qui leur appartient. L'engouement gagnerai vos têtes françaises : malheur à qui voudrai s'y opposer, .^prés quelques mots de remontrances, lâchés seulement pour la forme, ce états éphémères, et peu instruits de leur devoirs , protesteraient qu'ils veulent s'ei rapporter à tout ce que la haute sagesse e la grande bonté du conseil décideront. Uil révolution, au contraire, ménagée par la voi que je vous ai indiquée, serait d'autant plu avantageuse, que l'amour de l'ordre et de lois, et non d'une liberté licencieuse^ en serai le principe. Je me défie d'une liberté dont le gens de guerre sont les vengeurs : s'ils oppri ment le tyran, il est rare qu'ils n'usurpen pas la tyrannie. Cromwell aura toujours de imitateurs. La sagesse de vos magistrat semblerîiit se communiquer à tous les ordre de l'Etat, et disposerait les esprits à agir e faveur des lois avec courage, mais avec pru dence et avec méthode. »

Ce discours faisait renaître, monsieur, quel que rayon d'espérance dans le fond de mo cœur X'avais écouté milord avec avidité et 1? désir d'être persuadé : il se tut, et, apré avoir médité pendant quelques moments su , te que je venais d'entendre, je lui dis trist(! ment qu'il n'avait couru aucun risque de trahis l'Angleterre, en me révélant son secret. j

« Milord, ajoutai-je, vous faites trop d'hon neur à notre parlement, permettez-moi à

vous le dire ; on le voit de trop loin dans les pays étrangers, pour le bien connaître. Après avoir travaillé de toutes ses forces à rendre le roi tout-puissant, on dirait qu'il a été effrayé lui-même du colosse de puissance q^u'il avait élevé, et que, dans la crainte d'être détruit par son propre ouvrage, il aurait voulu revenir sur ses pas. Se mettant à la place de la nation qui n'existait plus, il s'est fait une sorte de plan de gouverner le roi par le crédit qu'il a sur le peuple, et le peuple par le nom du roi. Peut-être nos gens de loi n'ont pas des idées bien claires et bien développées de ce système, car ils paraissent marcher à tâtons, et avancer ou reculer selon que les circonstances leur sont favorables ou contraires. Quoi qu'il en soit, il n'est pas douteux qu'ils ne se flattent de représenter la nation ; ils le disent publiquement ; ils ont eu la iâclie ambition d'huprimer dans leurs mémoires que le parlement est au-dessus des é-tats, parce qu'il est inséparable de la personne du roi. Comment voulez-vous donc qu'ils demandent la jenue des états ? Ils n'en feront rien; ils croiraient perdre leur crédit et leur considération.— Quelle folie, repartit milord en m'interrompant? A la bonne heure que votre parlement, s'il lui plaît de confondre la cour d« tustice de vos premiers rois avec le Champde-Mars ou de Mai, je pense tout ce qu'il voudra de son origine et de son pouvoir ; mais çeut-il croire sérieusement que le temps, les événements, de nouvelles circonstances et des révolutions continuelles ne l'aient pas entièrement dénaturé? J'ai ouï dire que la robe, chez vous, n'est regardée que comme un ramassis de bourgeois qui peut mériter le respect du peuple, mais qui est peu considéré par votre nombreuse noblesse. Je lui prédis donc que, si elle veut faire violence aux mœurs

Îmbliques en établissant une aristocratie pa^ementaire, un partage d'autorité avec le roi, elle échouera nécessairement dans son entre-

Î)rise. Si le parlement examine les progrès de a puissance royale depuis Philippe le Bel, il faut qu'il se reproche d'avoir trahi l'Etat, ou, pour s'excuser, qu'il convienne que le fardeau dont il se croit chargé est trop pesant pour lui, et qu'il était incapable de représenter la nation et d'en soutenir les droits. Quelles conséquences ne doit-il pas tirer pour l'avenir? De quel front osera-t-il se dire le gardien, le protecteur des lois, tandis que le gouvernement se déforme continuellement sous vos yeux î Si toutes les parties de TEtat sont opprimées, le parlement sera-t-il préservé par miracle de la ruine générale ! Il est puissant aujourd'hui, parce que Paris le croit janséniste, que vos étourdis de ministres ne jouissent d'aucune considération, qu'ils se conduisent sans adresse et que le public est bien aise de voir une barrière contre leur despotisme. Mais ce public ne se lassera-t-il pas à la fin de respecter et de protéger un corps qui se contente de faire des remontrances inutiles et qui n'est occupé que de ses intérêts? Si chaque ordre des citoyens s'accoutume patiemment à la misère et à la servitude, si le gouvernement acquiert, par hasard, plus d'esprit; sans avoir de meilleures intentions ; quelle ressource votre parlement trouvera-t-il alors en lui-même pour prévenir sa décadence ? Il sait, par sa propre expérience, qu'on peut lui fermer la bouche, lui interdire l'usage des remontrances, et le forcer à transcrire sur s s registres tout ce qu'on voudra. Voila donc ces superbes magistrats, les protecteurs de la nation, réduits à n'être que des juges de village. Ces réflexions, ajouta milord, sont simples ; tout le monde peut les

Raire ; le parlement les fera infailliblement^ et so;yez sûr que dans des circonstances qui se préparent... — Non, non, milord, lui dis-je ivec vivacité en l'interrompant, je ne puis me îvrer à vos espérances; par malheur les iniividus qui composent aujourd'hui le Parlenent ne se piquent point de patriotisme, et le portent pas leurs vues aussi loin que vous : 3eut-être même ne se soucient-ils pas de la gloire et du bien de leur compagnie. Ils veuent qu'elle soit puissante dans le temps qu'ils jccupent leurs offices, parce qu'ils tirent de à toute leur considération : peut-être sont-ils issez aveugles pour croire leur crédit inaltérable; peut-être ont-ils la manie de penser lu'ils sont plus importants à proportion que es autres ordres sont plus avilis. Je vous révèle à mon tour mon secret. Ah! milord, nilord, si vous aviez vu de prés comme moi, [nessieurs, tels et teis; si vous aviez raisonné ivec ces pères conscrUs, qui sont des chefs de bandes; si vous saviez combien ce qui n'est pas janséniste est corrompu ; si vous saviez lue ce qui est jaLiséniste n'est bon que pour se faire acheter un peu plus cher; si vous saviez combien nos robins. malgré leur vanité, sont sensibles à la faniillarité des grands seig-neurs, et dupes des politesses d'un courtisan? Faites-moi, milord, la grâce de m'en îroire ; n'espérons rien de ces petites gens, occupés du moment présent et de leurs rentes sur THôtel-de-Ville, ils ne se conduisent qu'au jour le jour; ils ne travdillent qu'à faire durer .a machine autant qu'eux ; l'avenir les inquiète peu: après eux le déluge. — Fi, fi! répliqua milord, je n'en veux rien croire; le despotisme n'a pas encore assez affaissé les esprits et corrompu les mœurs, pour qu'une pareille lâcheté forme le caractère des citoyens, qui, malgré tout ce au'on Deut leur reprocherp

composent la classe la plus estimable de votre nation. Si le parlement ne fait f)as ce qu'il doit faire, prenez-vous-en moins à lui qu'au public entier. Pourquoi Paris voudrait-il que cette compagnie eût d'autres mœurs que les siennes, et fût plus éclairé ? Que les lumières s'étendent et se multiplient, que les citoyens sentent le besoin d'une réforme ; qu'ils la désirent, et je vous réponds que nos magistrats, en défendant les lois, ne se déclareront pas contre la liberté. Toute l'Europe a été édifiée de leur courage et de leur constance : on leur a payé un juste tribut de louanges: pourquoi ne feraient-ils pas un jour, pour le bien publie, ce qu'ils ont fait pour l'iionneur du jansénisme? Mais je veux, continua milord, qu'un bas intérêt anime des hommes à qui l'étude des lois doit inspirer quelque goût pour l'ordre et la justice ; faudrait-il leur supposer une mesure d'esprit surnaturelle, pour qu'ils jugeassent qu'en demandant et obte-* nant par leur persévérance, la convocation des états généraux, ils augmenteraient considérablement cette autorité dont vous les croyez si jaloux, et ne craindraient plus qu'une banqueroute dérangeât l'Hôtel-de-Viiie et leur fortune Y imagmez-vous des ministres effrayés et confondus, et tous les ordres de la natioi^ réveillés sur leurs intérêts ; quel rôle éclatant ne feraient pas les parlements ? Ils jouiraient d'un crédit immense dans les états qu'ils auraient créés. S'ils voulaient y former un ordre séparé, comme ils firent, si je ne me trompe, sous votre Henri II, ils en seraient sans doute les maîtres : ce sont deux ressorts bien puissants que la crainte de la cour et la reconnaissance enthousiaste d'une nation aussi ardente que la vôtre. ^lais si, tout préjugé de^ gentiUiommerie mis a part, les parlements avaient le bon esprit de ne se mettre qu'à l£

tête du tiers-état, ils donneraient à cet ordr^^ essentiellement le plus puissant, une cousidé* ration dont ils retireraient le principal avanfcâge, et qui affirmerait les dj-oits et la liberté le la noblesse ; car remarquez que cet ordre Qe peut jamais être libre et puissant dans un pays où le peuple est sous le joug-. »

Vous devez éti'e bien content, monsieur, aes efforts que fait milord Stanhope pour nous :*endre nos états généraux : vous les aimez : je vous ai souvent entendu parler de ceux que lous avions autrefois ; tous les regrettez, et î'est la partie de notre histoire que vous avez étudiée avec le plus de soin. Pour moi, sans Dser encore me livrer à l'espérance, je ma Dorne à juger de ce que le Parlement devrait faire pour rétablir notre ancienne liberté. Si ie n'étais pas persuadé de l'énorme corruption de nos mœurs, du pouvoir du gouvernement malgré sa faiblesse, et de l'ignorance iu public dans ce qui regarde l'administration politique, je serais étonné qu'ayant 3ntre les mains un moyen si simple et si efficace d'arrêter les progrés du despotisme et ie remonter l'âme de notre nation, aucun de aos magistrats n'ait encore songé à en faire jsage.

Quand je vis que milord entamait cette grande question, je ne pus m'empêcher de *arrêter.

i « Nous allons bâtir sur le sable. Que nous importe, lui dis-je, de raisonner sur des étata t^énéraux que nous n'aurons point? Voyons, ■nilord; peut-être trouverez- vous quelque aure moyen de nous les rendre. Je ne puis )rendre confiance — Non , me répondit-il

ivement : je vous ai tout dit ; tout le reste le me paraît que des chimères qui ne vous

atisferaient pas. Je crois bien, ajouta-t-il, que

otre parlement ne profitera pas de cette bouf*

•BOITS El PE^OIBS. 5

fée de puissance pour exécuter ce que vouff et moi nous désirons ; mais en se voyant décheoir du point où il est, il ne manc[uera pas de réfléchir sur la fragilité de sa fortune, et il sentira la nécessité de rendre la nation libre, sïl ne veut pas être toujours sous le fouet du despotisme. Quoi qu'il en soit , avant que d'avoir des états généraux , il est bon de savoir ce qu'ils doivent être , si on veut qu'ils soient utiles quand on les aura. »

Je me rappelai les mauvais propos qui sont dans la bouche de tout le monde dès qu'on parle des états.

« A quoi sont-ils bons ? dis-je àmilord,nous en avons eu; quel bien produiront-ils encore? Nous n'avons pas assez de tenue, de constance, de fermeté , en un mot assez de caractère pour les rendi'e utiles ; et dés qu'ils ne font pas un grand bien, ils causent un grand mal. Les députés des trois ordres seront corrompus, lâches et sots; et de tous ces personnages, il se formera une cohue où l<e sens com.mun ne pénétrera jamais. Nous sommes malheureux de la façon de trois ou quatre secrétaires d'Etat; cela est bien suffisant : faut-i il que nous ayons à gémir des sottises ûe sïxl' cents députés dont nous serons les dupes efei les victimes? »

Voilà , si je ne me trompe , monsieur, le»i grandes objections dont vous avez eu cenfei fois les oreilles rebattues : j'eus le courage de; ies proposer à milord • i

« Mais ce n'est pas sérieusement, m'a-t-il dit après m'avoir écouté jusqu'au bout, que vous me tenez de pareils propos ? — Il est vrai, lui répondis-je en riant ^ que je me défie un peu de la force de ces raisonnements ; ce n'est pas ■ ma faute si tout Paris ne pense et ne dit rieni de meilleur. — Il est plaisant , reprit-il, qu'on i ne veuille pas avoir de bous états, parca^

u'on n'en a eu autrefois que de mauvais ? Il 'est point du tout prouvé qu'ils fassent de rands maux, quand ils n'opèrent pas de rands biens : on prend pour un mal produit ar ces assemblées, celui qu'elles ne peuvent as empêcher, lorsquelles se tiennent sans 3gle, sans forme et sans police. J'aimerais utant dire qu'un homme d'esprit et d non eur n'est bon à rien, parce qu'un sot fripon st incapable de tout. La logique de Paris est dmirable ! Je veux croire, poursuivit milord, ar nous parlons entre nous sans flatterie , ue vous n'avez pas actuellement toutes les uahtés propres à rendre vos états aussi tiles qu'ils pourraient l'être ; mais plus ous différerez de les établir, plus vous vous rouverez frivoles ou aimables, indifférents our le bien et remplis de préjugés; peut -être lême arrivera-t-il, un moment, qu'abasourdis ar la crainte, vous n'aurez plus le courage 'être légers et badins. N'accusez pas la na^ ire de vous avoir formés d'un limon moins obèrent dans ses parties que les autres homles. Comment une nation qui obéit à un gouernement sans principes, s'aecoutumerailH Lle à avoir un caractère ? A force de voir des iconséquences et de vous plier à tous les cariées de vos princes, de leurs maîtresses et e leurs ministres, il faut bien qu'avec souiesse vous soyez tout et que vous ne so^'ez ien. Un peuple ne s'occupant pas d'affaires ubliques est réduit à être simple spectateur, faut bien qu'il amuse son oisiveté par des lisérés et des galanteries qui rapetissent esprit et le cœur. Formez d'abord une johue, t je vous réponds q-ue le sens commun y péétrera, et que cinq ou six cents députes feont moins de sottises que vos trois ou quatre ecrétaires d'Etat et leurs bureaux. — Milord, epris-je, je suis tenté de vous croire ; j'aa-

trevois vos raisons : l'amour de la patrie et de la liberté commence à murmurer dans notre cœur ; je comprends que nos députés auront plus d'intérêt que des ministres à faire le bien; cependant je vous prie de faire attention que votre parlement d'Ang-leterre se laisse souvent corrompre par un prince beaucoup moins riche et beaucoup moins puissant qu'un roi de France : comment voulez-vous donc que nos états contrebalancent en nais- ^nt la puissance royale? Croyez-vous qu'un prince qui ne les aura assemblés'^que malgré lui, manquera de moyens pour en faire une parade ridicule? — Et vous, me répliqua milord avec chaleur, croyez-vous qu'un monarque obligé de céder à là force des circonstances sera bien propre à se faire craindi-e et respecter, et qu'il remplira les provinces de lettres de cachet pour se rendre maître des élections? Le charme sera détruit, les yeux seront ouverts; ses créatures le regarderont comme un disgracié, cacheront par prudence leurs anciens sentiments, s'ils les conservent encore. Plus votre despote aura regimbé contre l'éperon et se sera débattu dans ses hai'uais, moins il lui restera de moyens poui- avilir les états; et leur zèle pour le bien public croîtra à proportion de la résistance qu'ils aur nt rencontrée. Croyez m'en sur ma parole, ou plutôt croyez-en la marche toujours constante des passions humnines : dès que votre nation aura assez de sagesse pour demande!' la tenue des états généraux, et assez de fermeté pour l'obtenir, elle ne sera point assez imbécile pour se contenter d'une vaine représentation; les contraires ne s'allient point. Aujourd'hui qu'on ne croupit point dans une ignorance monstrueuse, qu'on a la méthode d'étudier et de raisonner, qu'on connaît les sources où il faut puiser les vérités historiques et politiques,

nille brochures paraîtront sur le cliamp pour Qstruire le publ.c de ses intérêts. On recliertiera quelles ont été les fautes de vos anciens tats; on examinera quelle a été leur forme t leur police ; on étudiera les causes généales et particulières de leur décadence et de oubli entier dans lequel ils sont tombés, .es marins ont des cartes qui sont du plus :rand secours pour la navigation ; vous vous erez, si je puis parler ainsi, des cartes poliiques qui marqueront avec précision les cueils, les bancs de sable, les courants, les ôtes saines ou malsaines, les ports, etc. i'histoire éti-ang-ére vous fournira des lumièes ; vous pouvez profiter de la sagesse et de imprudence même de vos voisins : les Suédois, vos anciens amis, vous offriront leur xemple. Si souvent notre p irleiuent d'An- :leterre ne peut résister au roi ou à ses midstres corrupteurs, n'en concluez rien contre os états naissants. Nous nous trouvons au ûoment de la décadence pourn'avoir pas pris BS mesures nécessaires pour conserver notre iberté : je ne sais q^uelle malheureuse imï)ulion nous précipite a l'avilissement ; une imlulsion contran-e portera vos états au bien; Is auront l'ardeur de la jeunesse, et notre larlement a la pesanteur de la décrépitude. lous craignez que vos états ne fussent trop ûous, et moi je craindrais qu'ils ne fussent rop vifs : j'ai peur que, vous mettant une bis en train de réformer les abus, vous ne '^oulussiez devenir tout d'un coup des gens )arfaits : il y a cependant une route dont vos Itats naissants ne pourraient s'écarter sans m extrême péril : ils doivent se comporter ivec une extrême circonspection : ils devraient 'aire semblant de ne pas voir tous les abus; Is devraient les traiter avec la plus grande ndulgence. Voyez avec quelle adresse un pré-

cepteur s'y prend pour réparer dans un enfant les coiniueneements d'une mauvaise éducation il tolère pour acquérir de l'empire. Plus les vi'„'es sont grands et répandus, moins il faudrait les attaquer de front; car tous les mallionnétes gens qui en profitent ne manqueraient pas de se révolter à la fois ; ils se ligueraient ; ils calomnieraient les bons citoyens et parviendraient sans doute par leurs intrigues et leurs mensonges à empêcher des opérations sages, mais prématurées, et à décrier leurs auteurs. »

Voici, monsieur, la marche que milord Stanhope propose i-ait à nos états :

« Avant que de vouloir agir, il faut, dit-il, exister et assurer son existence ; ainsi les #ats doivent nécessairement ne se point séparer sans avoir tait publier une loi fondamentale, nue pi agmati que sanction, parlaçiuelle il sera ordonné que tous k s deux ou trois ans les représentants de la nation chargés de ses pouvoirs seront assemblés, sans qu*aucune raison puisse y mettre obstacle, et sans avoir besoin d'être convoqués par un acte particulier. En tel temps fixe et marqué, chaque province choisira ses députés qui se rendront à Paris pour ouvrir les états un certain jour dé^ terminé: les états ne pourrost être cassés, dissous, séparés, p'-orogés ni interrompus dans l'exercice de leurs délibérations : et en se sé-

garant, ils seront libres d'indiquer une assemlée extraordinaire et de s'ajourner suivant que lc5S circonstances pouiTont le demander. D'abord on fera des règle uients pour établir la forme, l'ordre et la police des assemblées, les privilèges des députés, qui ne seront justip ciables que des états, et pour assurer Ik liberté dans leurs élections. Mais ce n'est pas assez que d'éviter une confusion anarchique. Les états a'iront de« ennemis puissants; ils doi-

ent donc travailler à se faire des amis consi. éraules.Poiiit de zélé indiscret (c'est toujours I retrain de milord). La vanité et l'avarice )nt aujourd'hui les deux mobiles de toutes os actions ; il faut donc pendre garde d'efirouclier ces deux passions : elles sont implaibles. Loin d'exiger que les grands renoncent des prérogatives qui peuvent être à charge la nation, il faut au contraire faire espérer 3S distinctions plus flatteuses, et une graneur çlus réelle. Que chaque citoyen surtout )it sur de sa fortune, et qu'on n'alarme point» ir une économie mal entendue, les créanciers 3 l'Etat. Dans le temps qu'on n'a encore que ss hommes communs, il ne faut pas être asîz fou pour exiger de l'héroïsme. Nous avons 1 des rois despotiques; il est juste de faire icore pénitence, pendant quelque temps, de îtte folie. Les états pleins d'égards pour les îigneurs et la noblesse, doivent donc se larger de toutes les dettes de la couronne; faut guérir l'Etat, mais par un régime doux : ne pas oublier que c'est un malade affaiblit ir de longues maladies, que son tempéraient est dégradé, que sa convalescence doit tre lente, et qu'en la hâtant par des remèdes iolents, on courrait risque de la retarder. » Ce n'est pas tout, monsieur ; milord veut ae les états, avant que de se séparer, s'ajourent pour l'année suivante, et supplient le roi B trouver bon que depuis leur première asîmblée jusqu'à la seconde, ils établissent dans i capitale et dans quelques provinces difîrents bureaux de leurs commissaires. Ces esèces de tribimaux, soumis à la seule juridicon des états, s'appliqueront principalement connaître les abus qui se sont introduits ans toutes les branches de l'admmistration, t les plaintes légitimes que les corps et comlunautés pourront faire. Conférant but les

maux de la nation et les moyens les plus pnw près à y remédier, ils prépareront les matières sur lesquelles les états prochains délibéreront. Ce sera là un point de ralliement pour tous les bons citoyens, et un épouvantail pour les intrigants et les malintentionnés. L'amour de la liberté et le respect pour les lois pren-^ dront ensemble de nouvelles forces, si ces commissaires sont spécialement chargés d'établir dans chaque province des états particuliers, qui s'assembleront tous les ans, pour travailler à leurs aflfaires particulières, et dont les délégués formeront l'assemblée aes états généraux.

Vous voyez, monsieur, qu*il s'établira insensiblement des usa.R-es contraires à ceux que nous avons aujourd'hui. L'autorité royale s'est formée peu à peu, celle des états généraux fera les mêmes progrès, et les fera plus rapidement, quoique sans violence. Quelles que soient d'abord les fautes des représentants ae la nation , ils les répareront, pourvu qu'ils aient la prudence d'assurer leur existence. Ls liberté produit le patriotisme ; et l'amour df îa patrie ne s'allie jamais pour longtemps ave( rignorance et la stupidité. Pourquoi se donnerait-on aujourd'hui la peine de valoir quelque chose? Nos mœurs, nos lumières, nos ta* lents dépendent des circonstances où nous nous trouvons. Le pouvoir arbitraire encourage les sots et les fripons, et il est si commode de faire fortune sans penser et sanî: faire le bien ! que la scène change, et nouî aurons, sans eflbrt, de l'esprit et de la probi té, ou l'effort que nous ferons nous deviendra agréable.

En supposant que le parlement veuille biei connaître ses intérêts et remplir ses devoir; à l'égard de la nation, nous voila parvenus, pa" TétabliSKsement des états généraux, à être plui

)res que ne le sont aujourd'hui les Anglais. 5 moment arrivera-t-il ? Milord l'espère; pouï oi, je vous l'avoue, je n'ose avoir la même nuance. Quoi qu'il en soit, il m'apprendra main par quel art un Etat libre peut et doit nserver sa liberté. Si ces leçons doivent être ernellement inutiles pour nous, elles servint peut-être à d'autres peuples. Adieu, monîur, je vous embrasse de tout mon cœur.

i Marly, ce 18 août 1758.

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