CHAPITRE XIX
Dans une question aussi complexe et grave que celle de la vaccine, nous avons dû le plus souvent fonder dos raisonnements sur le témoignage irréfragable des faits. C'est ce que nous ferons encore pour en obtenir possiblement des conclusions non hasardées et établir un critérium positif sur des comparaisons utiles.
Une loi générale, a dit M. Sacco, doit être soutenue par des phénomènes généraux et constants. Il ne nous sera pas bien difficile d'appliquer ce principe à la vaccination. Nous verrons dans les épidémies varioleuses du siècle présent que cette maladie s'est souvent déclarée chez ceux qui avaient été parfaitement vaccinés. Nous serons aussi forcés d'admettre que dans un grand nombre d'individus placés dans les mêmes conditions il y a eu des cas de petite vérole déclarée. Comme on n'ignore pas que le phénomène de la reproduction
de cette maladie s'est aussi manifesté sur ceux qui avaient déjà eu la petite vérole, il sera très-utile et instructif de pouvoir établir une comparaison statistique de la rechute et de la mortalité sur un nombre égal des uns et des autres. Les vicissitudes de la vaccine étudiées consciencieusement dans Tordre des faits peuvent nous conduire à ce résultat et nous fournir une règle sur l'influence protectrice de la vaccination. Tel est l'objet de ce chapitre.
Nous chercherons avant tout si les cas de petite vérole après une vaccination régulière dépassent en nombre et en importance la mesure des exceptions qu'on vérifie naturellement dans chaque loi de l'organisme humain et sourtout dans celle des épidémies. Nous devons admettre ces exceptions comme une nécessité qu'explique ce que nous avons dit ailleurs et dont nous avons des preuves non seulement dans la petite vérole, mais encore dans la peste orientale, dans la fièvre typhoïde, dans la rougeole, et dans les autres maladies contagieuses qui affligent l'humanité. La maladie varioleuse se reproduit-elle après la vaccination et après la petite vérole plus souvent qu'il n'arrive pour les autres infections? Survient-elle plus souvent après l'une ou après l'autre? Dans quelle proportion et de quelle manière se manifeste-t-elle dans chacune? Ce sont là des problèmes importants que nous tâcherons de résoudre dans la mesure de nos forces et de nos études.
Prenons la question à son origine. Aux premiers
temps de la vaccination personne n'aurait osé en mettre en doute l'efficacité, tant était grand l'enthousiasme pour la nouvelle découverte. Les comités de Londres, de Paris et de bien d'autres villes importantes avaient déclaré unanimement que la vaccine était douée d'une efficacité indéfinie. Gela cependant ne veut pas dire qu'il n'y ait pas eu alors des médecins qui par amour de la vérité ou par esprit d'opposition se soient hâtés de dénoncer des cas de petite vérole dans les personnes vaccinées. Mais lçur voix, on le comprend, fut alors couverte par les applaudissements que soulevaient les résultats contraires.
Aikins fut un des premiers à admettre cette possibilité en 1801. Quatre ans plus tard des personnes dignes de foi attestèrent que la petite vérole se multipliait après l'inoculation régulière. Néanmoins on ne fit guères attention à ce qu'ils disaient. Seulement les adversaires de la vaccination se servirent de ces attestations pour répandre la méfiance parmi les populations. Goldson surtout jeta dans Londres une si grande inquiétude que l'institut de vaccination de cette capitale dut pratiquer l'inoculation de la variole après celle du vaccin sur environ 60 individus. Heureusement aucun ne la contracta, et le fait protesta contre le doct. Goldson.
En 1805 une grave épidémie de petite vérole éclata à Londres avec tant de violence qu'elle fit 1779 victimes. Le plus grand nombre des individus vaccinés fut préservé de cette maladie, ou du moins de ses
tristes conséquences. Mais des exceptions donnèrent lieu à des invectives et à une certaine agitation surtout de la part des ignorants. Un comité fut chargé de faire un rapport sur cette épidémie, et le publia Tannée suivante (1806). Il admit la présence de la variole chez quelques individus qui avaient été vaccinés ; mais il soutint que ces cas exceptionnels avaient été si rares qu'ils ne pouvaient en aucune façon être le prétexte d'une doctrine anti-vaccinique ; qu'au contraire la variole des individus vaccinés pouvait à peine ressembler dans ses caractères à la seconde variole, avec la différence que cette dernière peut souvent causer la mort, tandis que la petite vérole après la vaccination prend dans la plupart des cas un caractère si doux qu'elle ne se manifeste plus avec ses signes primitifs. Ce rapport fut un événement et dans la science et dans l'opinion publique. Si l'on dut reconnaître que la vaccine n'était pas un préservatif absolu, on ne put mettre en doute qu'elle n'en constituât réellement un dans la généralité. Le petit nombre des cas contraires, bien loin de porter atteinte à ce principe, ne servait qu'à en démontrer la solidité et l'évidence.
En 1806 on eut deux nouveaux exemples de petite vérole sur des enfants qui avaient été régulièrement vaccinés à V institut de Londres. Ces malheureux s'étant trouvés dans une chambre avec des varioleux en avaient contracté la maladie. On sentit alors le besoin de tenir un compte exact de tous les événements
progressifs de ce genre et de commencer la statistique * proportionnelle des varioleux et des vaccinés. Ce fut le travail du doct. Pearson. Il en résulta que dans les premiers temps les rechutes de petite vérole après la vaccination étaient dans la proportion de i sur 1000, et plus tard de i sur 50. Ce triste changement devait nécessairement émouvoir Y opinion publique en Angleterre et en Europe. Mais aux statistiques de Pearson succédèrent dans la même année les écrits du doct Willan. Il décrivit la variole qui succédait à la vaccine, et spécifia les irrégularités et les anomalies qu'on rencontrait dans l'inoculation, ainsi que les caractères de la fausse vaccine.
Le doct. Willan, tout en reconnaissant que la petite vérole n' était pas trop rare chez les personnes vaccinées, conclut qu'on pouvait à peine la comparer à la variole modifiée qu'il avait obtenue en mélangeant le virus artificiel avec la maladie spontanée quand elle commençait à apparaître. Il avait fait plusieurs expériences de ce genre, et il avait constamment réussi à tempérer la force de la maladie primitive, si bien que la variole modifiée de la sorte était semblable à celle des personnes vaccinées. Les publications du docteur Willan tranquillisèrent les esprits. Voici des faits qu'il rapporta. Un enfant de deux ans, vacciné au second mois, se trouva exposé (4 mars 1804) à l'infection varioleuse dans une pension oîi il y avait un convalescent de petite vérole. Dès le lendemain des taches rougeâtres apparurent
sur la peau de cet enfant. Le quatrième jour elles se convertirent peu à peu en pustules entourées d'un cercle inflammatoire et pleines d'une humeur blanche opaque. Le reste de l'éruption précipita sans symptômes graves. Le il du même mois, le huitième jour après la manifestation de la maladie, les boutons étaient presque entièrement desséchés, l'enflure du visage était disparue et le malade revenu à son état normal.
Quelques médecins poussés par le désir de connaître la nature de cette éruption, en inoculèrent le pus à une petite sœur du précédent au 7me jour de Texanthème. Deux jours après on ajouta l'inoculation vaccinale à la varioleuse. Chose étrange à voir ! Après six jours le bouton vaccinal était entièrement formé: le dixième jour il touchait à sa maturité, tandis que le bouton varioleux présentait également dans sa marche les caractères absolus d'une inoculation ordinaire. Une fièvre ardente se manifesta le i ime jour, et la jeune fille commença à être tourmentée par une éruption de 80 boutons environ , durs, pointus, suintant un pus blanc et entourés à leur base d'un cercle léger. L'éruption commença à sécher le i5me jour et se couvrit d'écaillés obscures qui tombèrent deux jours après en laissant de petites cicatrices.
Le docteur Villan fit aussi des expériences d'inoculation de la variole sur des personnes vaccinées depuis un certain nombre d'années. Le plus souvent il n'obtint qu'une petite pustule sans ressentiment général ;
t>B l'influence protectrice de LA VACCINE ' 1 1
mais quelquefois il en dériva des symptômes fébriles et de petites pustules dures et passagères. Il obtint aussi les mêmes résultats sur des va ri oie ux à peau tendre. À la suite de ces expériences et de beaucoup d'autres encore qui tendaient à établir (ce que d'ailleurs personne ne conteste), que la variole peut quelquefois se produire après la vaccination, M. Willan reconnut que réellement la vertu préservative de cette inoculation ne s'étend pas indéfiniment, mais qu'au bout du compte elle met à l'abri des conséquences dangereuses de la petite vérole. Si, dit-il, les rechutes de la variole ne sont pas tronquées par la vaccine, elles en sont toutefois bien modifiées, et la maladie même contractée perd d'intensité et de virulence.
Les considérations du doct. Willan firent naître le désir de compléter le travail qu'il avait commencé. On publia en Angleterre de nombreux mémoires sur les divers procédés de la variole chez les vaccinés.
Rotter de Liverpool parla de quelques cas de petite vérole confluente dont deux avaient été mortels. Ces publications causèrent de nouveau une grande agitation. Les hommes sont naturellement portés dans les questions qui regardent de près leur santé, à oublier tout ce qui peut être favorable à un système pour ne tenir compte que de ce qui lui est contraire. Le parlement anglais dut alors s'occuper de cet objet. Un décret royal appela le collège des médecins de Londres à étudier profondément la matière et à référer. Le rapport publié en 1807 dit que si la préserva*
tion du vaccin n'est pas absolue (et on ne doit pas s'attendre qu'elle le soit), elle est du moins infiniment appréciable, puisque les cas contraires ne sont que de faibles exceptions, tandis que les résultats heureux* obtenus sont innombrables. La même thèse fut soutenue par la société des médecins de Dublin.
Les cas de petite vérole confluente chez des individus vaccinés étaient peu connus sur le continent à cause des guerres et du blocus continental. Cependant on commença bientôt à en parler en Allemagne oii les journaux en rapportèrent en les exagérant. Le dock Luders en parla dans son ouvrage. De là naquit en Allemagne la nouvelle école, à la tête de laquelle nous trouvons Sachse, Stieglitz, Murhy, et qui fut assez puissante pour faire diminuer la confiance illimitée que les populations avaient eue jusque alors dans l'infaillibilité de la vaccine. S'il n'était pas prudent que les populations s'endormissent dans une sécurité complète, il n'était pas moins illogique et injuste de la part de cette école de jeter le découragement parmi elles. Ce qui est pire, c'est que les médecins de cette école avaient sous les yeux les témoignages les plus évidents des bons résultats de la vaccine , et n'avaient ainsi nul droit de la dénigrer sur de simples exceptions et des faits isolés. Mais, malgré les efforts de ces médecins, la nature, le climat et les conditions spéciales de l'Allemagne y réveillèrent la confiance dans la vaccination. Les cas de petite vérole chez les vaccinés y furent comparativement si rares que le
DE L'iNPLDF.NCE PROTECTRICE DE LA VACCINE 13
vulgaire même ne douta plus de l'efficacité de la vaccine. L'Angleterre seule était malheureusement réservée à de plus dures épreuves- Les épidémies de petite vérole s'y succédaient de temps en temps avec une persistance spéciale. Le rapport de la commission nationale de l'an 1815 nous fait connaître qu'à cette époque le danger allait en croissant. C'est pourquoi la susdite commission proposa tant comme remède qu'à titre d'expérience de pratiquer un plus grand nombre de piqûres et de ne pas extraire la lymphe de toute pustule indistinctement. La commission paraissait avoir une grande confiance dans ces deux choses que nous aurons occasion d'examiner ailleurs.
La même année une forte épidémie de petite vérole sévit dans la petite ville de Forfar en Ecosse. Environ 150 individus déjà vaccinés contractèrent l'infection. Le plus grand nombre avaient été régulièrement vaccinés, mais par des personnes étrangères à la science médicale. Y eut-il donc de la maladresse dans la manière d'ouvrir les blessures? Fu1>ce une conséquence naturelle? Nous n'osons pas nous prononcer , là-dessus.
L'épidémie varioleuse sévit dans toute l'étendue de la Grande-Bretagne surtout en 1817 et 1818. «Gomme si la petite vérole domptée jusqu'alors par les efforts de la vaccination eût accumulé successivement ses fureurs, pour se jeter enfin avec plus de violence sur les victimes qu'on lui avait disputées, l'épidémie franchit avec une rage déplorable les limites artificielles
çpie la science croyait lui avoir imposées, et qu'elle n'avait encore dépassées que par des excursions fortuites et exceptionnelles. Ces exemples de non préservation qui jusqu'alors avaient fourni une matière d'étude aux observateurs isolés, furent dès ce moment connus de tout le monde. Presque tous les médecins purent trouver dans leur clientèle le moyen de renouveler et de vérifier des expériences qu'ils ignoraient auparavant. Dès lors on fit connaître de nombreux cas de petite vérole sur des personnes vaccinées ». Mais il est temps que nous donnions un résumé des grandes épidémies de variole au XVIIe et au XVIIIe siècle pour que chacun puisse se faire une idée de la mortalité causée par cette peste avant la découverte de la vaccination.
ANGLETERRE Les Sarrasins apportèrent la variole en Europe. Au XIIIe siècle elle était déjà bien fréquente en Angleterre. Van Swieten nous laissa dans ses commentaires (1) le passage suivant : « Et constat decimo tertio saeculo in - « Angliajam fréquentera et vel ipsis vetulis cognitum « morbum fuisse, qui postea nunquam penitus ex- « tinettes fuit > .
D'après Sydenham la variole domina à Londres de 1660 à 1665, puis en 1667-68-69. Nous trouvons dans cet auteur que la variole d'abord rare et bénigne, se montra plus intense dans l'hiver de 1667. Peu fréquente
(1) Van Swutbh, Cmnentario, Tom. VII, pag. 3.
EPIDEMIES D'ANGLETERRE 15
dans l'hiver successif, elle reprit son premier développement au printemps suivant, et continua tout Tété jusqu'à ce que les rigueurs de l'hiver de 1669 en arrêtèrent de nouveau les progrès. Elle se montra un peu plus forte aux nouvelles chaleurs, mais moins intense que dans les années précédentes. Elle disparut enfin dans le courant de 1669 « Meuse vero Augusto 1669 penitus intercidit etc. » (1). Sydenham ajoute que durant les deux dernières années l'épidémie fut très-répandue dans Londres; mais qu'elle avait heureusement un caractère assez doux: Paucos jugulabat, si ingentem laboranttum numerum reputemus.
La variole reparut dans l'hiver de 1670 et sévit encore en 1672, où elle fut cohérente.
Notre auteur ajoute : Et febris et symptomata alia omnia, quae vel praecedebant veî comitabantur hoc mriolarum genus, graviora erant quant in praecedente (2).
Il nous décrit l'épidémie de 1674 et 1675, à propos de laquelle il nous dit: Etenim pustulae fuliginem nigredine aequabant ubi nempe confluxerint, et aeger non prius extinguebatur quant ad maturitatem illae pervenerint
La peste de 1680-81 exerça de grands ravages en Angleterre. Il en fut de même d'après Morton en 1682, 1684, 1686, 1692 et 1693 (3).
(1) Stdekhah, Opéra mnia, 1. c, pag. 15.
flj L. a, pag. 25.
(3) Voir les Œuvre* 4e Morton, Venise, 1733.
Huxam dit dans ses précieuses observations sur les pestes épidémiques que la petite vérole domina à Plymouth en 1729. Elle fut meurtrière surtout dans les mois d'août, septembre et octobre où elle s'était répandue dans presque toute l'Angleterre.
Nouvelle apparition de la variole et bien souvent confluente en 1730-31-34-35 et 37.
Huxam nous rapporte encore que des varioleux expulsés de Salzbourg portèrent de nouveau là contagion à Plymouth vers le commencement de l'hiver 1739. Elle s'y maintint presque toute Tannée suivante pour reparaître en 1744 avec de plus graves caractères, surtout depuis le mois de mai jusqu'en septembre.
Les épidémies de 1742 et 1743 furent moins graves et étendues. Mais celle de 1744 se manifesta avec beaucoup d'intensité, et celle de 1745 se propagea dans beaucoup de pays. Même alternative, même gravité et même extension dans les années successives 1746, 1747, 1748 et 1749(1).
Huxam remarqua que ce fléau fit des ravages dans beaucoup d'autres localités de l'Angleterre, comme en 1729 à Ipswich et aux environs, oh, selon les calculs de Hillary, treize sur dix-neuf infectés succombèrent. Evan Davis parle d'une épidémie cohérente qui éclata dans l'hiver de 1732 à Haverfort-West (2).
(1) Huxam, Observations de aère et morbit epidemicis, Neapoli, 1765. (S) Observations de médecine de la Société d'Edimbourg, Paris, 1748»
Au printemps de 1733, quelques enfants eurent à Edimbourg la petite vérole; mais cette maladie ne devint commune que dans le mois de mai. D'abord discrète, elle ne cessa de se répandre jusqu'en octobre, oîi elle sévit de la façon la plus meurtrière. Bien peu de familles échappèrent à la contagion durant cinq mois. Elle diminua ensuite graduellement, et cessa entièrement au mois de mars 1734. En 1752, dans la seule ville de Londres, 3538 personnes moururent de variole (1).
L'épidémie de 1725 emporta régulièrement en Angleterre un malade sur quatorze. À Londres il y eut dans une seule année trois mille morts sur trente mille malades. C'était avant la découverte de Jenner.
On eut à déplorer une épidémie de petite vérole à Edimbourg en 1818. Monro et Thomfpson en ont parlé au long. Elle fut remarquable surtout par le développement qu'elle prit. Le premier qui contracta l'infection fut le fils du doct. Hennen, médecin des hôpitaux militaires. Cet enfant âgé alors de 1 1 ans avait été vacciné trois mois après sa naissance par son père, qui l'exposa ensuite, mais en vain, à l'épidémie varioleuse dans divers pays. Plusieurs cas de petite vérole s'étaient déjà manifestés dans l'hôpital du docteur Hennen. Mais la maladie qui se déclara sur son fils, ne paraissait pas une vraie petite vérole. C'étaient plutôt des pustules rouges, sorties après trois jours de fièvre, et qui firent
11) Saicohb, 1. c, pag. 436-438.
2 — PàrolAj vol. II, De la vaccination.
place après quatre jours à de petites vessies pleines d'un liquide séreux. Les médecins les classifièrent dans la varicelle. Cependant on ne pouvait avoir aucun doute sur l'origine variolique de l'infection, et il est positif que la maladie qui régnait dans l'hôpital, avait non seulement les caractères d'une petite vérole grave, mais souvent de la variole confluente. Le docteur Monro ne se borna pas dans ses écrits à de simples observations; mais rassemblant les différents cas que lui avaient fait connaître ses collègues , il put conclure que l'épidémie n'avait dans Fenfant du docteur Hennen aucun indice de varicelle, puisque en ce temps-là et dans cet endroit il n'y en avait pas d'exemple ; mais que , par la force de la vaccine , la modification de la maladie contractée était arrivée à tel point qu'elle avait presque perdu ses symptômes constitutifs, son caractère et sa nature. Il put encore, en partant de ce principe, observer que, généralement parlant, tous les enfants vaccinés n'étaient exposés qu'au danger d'une petite vérole bénigne ressemblant en tout à la varicelle tant sous le rapport de la durée que de l'intensité, tandis que ceux qui n'avaient pas subi l'inoculation, avaient pour la plupart la petite vérole cohérente.
Le doct. Monro dut se convaincre davantage de cette vérité, lorsque, après quelques jours, la maladie s'empara de quatre de ses enfants. Trois qui avaient été vaccinés selon l'ancienne méthode d'une seule piqûre, répétée le sixième jour avec la lymphe du
bouton, souffrirent bien peu, mais le dernier eut la variole en pleine forme (1).
Le docteur Thompson en observa bien des cas à Edimbourg. Il fit en outre plusieurs voyages- en Ecosse pour y étudier le cours et les modifications de la variole chez les vaccinés. Les observations qu'il nous a laissées sur l'épidémie d'alors sont d'un grand prix ; car c'est alors que prit naissance en Angleterre la nouvelle méthode sur la juste valeur du vaccin, et qu'on nomma avec lui varicloïde la petite vérole des vaccinés. Les observations du doct. Thompson embrassent 836 cas répartis en trois classes avec la mortalité respective de chacune:
Individus non vaccinés . 281 morts 70 — 1 sur 4 Varioleux pour la 2e fois 71 » 3 — 1 sur 33 Vaccinés 484 > 1 — 1 sur 484
Il résulte de jce tableau que le nombre des varioleux vaccinés était de 484, c'est-à-dire de plus de la moitié des cas, et que la circonstance d'un seul mort confirme les conclusions de l'auteur sur les avantages incontestables de la vaccination qui modifie au moins puissamment l'épidémie arabique. Dans cette épidémie la puissance du vaccin ne s'est démentie dans aucun cas. Parfois, il est vrai, la maladie se manifesta avec une certaine violence; mais elle disparut toujours presque immédiatement à l'apparition de l'exan-
(1) Observations on the différent Kinds of smallpox and especially of ikat. Wich Sometimes follow vaccination by Alex. Monro, Édimb., 1818.
thème, en permettant même aux malades de quitter le lit. Il arriva même que l'éruption ne se manifesta pas, ou se borna à un ou plusieurs boutons qui prirent le plus souvent la forme de la varicelle plutôt que de la petite vérole, ou qui devenaient bientôt opaques et ombiliqués et se couvraient d'écaillés cornées. Bref, le cours de ces boutons fut rapide et léger. Ceux qui étudièrent ces épidémies dans d'autres pays trouvèrent constamment les mêmes résultats. Il nous suffit de citer un passage du doct. Thompson, qui, comme Bréra, rechercha et rassembla toutes les circonstances épidémiques, surtout en Angleterre et en Amérique. « Il était impossible de ne pas voir, dit-il, le « peu de gravité ordinaire de l'exanthème varioleux « dans les individus vaccinés, en comparaison de la « gravité, de la malignité et de la mortalité de la même « maladie chez ceux qui n'avaient point été vaccinés ; « de même qu'il était impossible qu'on ne fût pas con- « vaincu de la puissance salutaire qu'a la vaccine de « modifier la petite vérole chez ceux qui la contrac- « tèrent dans la suite. Il était aussi consolant de remar- < quer que la terreur produite d'abord par l'invasion « de cette maladie dans les familles qui avaient subi « la vaccination, diminua peu à peu dans la marche « de l'épidémie, au point que la comparaison de la pe- « tite vérole sous forme modifiée avec la vraie variole « força les ignorants et ceux qui étaient prévenus « contre la vaccine à recourir à sa protection, tant pour « eux-mêmes que pour leurs familles, de la pratique
< qu' ils avaient d' abord négligée ou même mé-
< prisée >.
Dans ses considérations sur 71 cas de rechute de petite vérole, le docteur Thompson tache de prouver, l'histoire à la main, que la varioloïde est une maladie connue depuis longtemps et que c'est à elle qu'appartiennent les cas de rechute de petite vérole décrits sous le nom de fausse petite vérole vésiculeuse, cornée ou verruqueuse.
Une autre particularité remarquée par le même auteur et par Gibson dans l'épidémie écossaise, c'est que la petite vérole attaquait les enfants et ceux qui avaient été vaccinés depuis peu, de sorte que le plus grand nombre n'avaient pas encore dix ans. Mais si ces phénomènes permettent de conclure que l'épidémie écossaise présenta une marche variée dans les éruptions, un grand nombre de rechutes et peu de préservation dans les vaccinés de fraîche date, il faut réfléchir avec le doct. Lombard et Steinbrenner qu'on remarqua en coïncidence avec cette épidémie la présence de la varicelle avec des caractères plus graves que d'ordinaire. C'est pourquoi Thompson crut que la varicelle, la variole et la varioloïde étaient identiques; de sorte que la varicelle et la varioloïde ne formeraient, selon lui, qu'une simple modification de la petite vérole même, c'est-à-dire que les trois exanthèmes se produisent indifféremment et réciproquement, et ne sont que différents degrés du développement de la même maladie. Steinbrenner fait allusion à cette doc-
22 DE LA VACCINATION — CHAPITRE XtX
trine lorsqu'il déplore la partialité des vues trop exclusives. « 11 est à regretter, dit-il, que toutes les recher- « ches de ce savant professeur aient été dirigées dès t le commencement d'après cette idée préconçue, et « que sa manière trop exclusive peut-être d'envisager € sous un seul aspect les faits qu' il rencontre, l'ex- € pose à les présenter ensuite d'une manière un peu « trop démonstrative, trop conforme à ses propres « vues >. Ctibson dans ses observations sur l'épidémie de New-Lamarck parle de 322 varioleux, dont 251 vaccinés, 11 deux fois varioleux, et 3 après la petite vérole et la vaccine. 11 les divise sous le rapport de l'âge comme suit: 94 de 0 à 5 ans après la vaccination; 82 de 5 à 10 ans; (A de 10 à 15; 11 de 15 à 17.
En 1819 éclata à Norwick une épidémie qui causa une grande mortalité. M. Cross dit qu'elle frappa 3000 personnes , c' est-à-dire la 13me partie de la population, et quelle fit 530 victimes, la Cme partie environ des individus attaqués. Mais presque la totalité des infectés et des morts avaient été privés du bienfait de la vaccine. Sur dix mille individus vaccinés qui se trouvaient alors dans cette ville, M. Cross ne cite qu'une trentaine de cas de variole modifiée ou de simple fièvre ou de mal de gorge sans éruption, ou de vésicules d'origine varioleuse, qui séchèrent bientôt. Entre les individus vaccinés de la manière la plus régulière, six dont deux mortellement, furent atteints de la vraie petite vérole. D'après son opinion généralement acceptée de son temps, la cause de la
petite vérole après la vaccination était due : 1° À ce que la vaccination dans cette ville avait été infiniment négligée (l'apathie des parents pour l'inoculation était si enracinée, qu'on ne put la vaincre même lorsque l'épidémie éclata); 2° À l'imperfection des vaccinations. M.r Cross conteste que la vertu préservative du vaccin puisse être prévue et diagnostiquée sur le nombre et le caractère des cicatrices. Il cite 57 vaccinés qui avaient résisté au contact immédiat de la variole confluente. Sur ce nombre 17 avaient eu des cicatrices très-petites , 3 des cicatrices petites et sans écailles, 6 des cicatrices à peine perceptibles, 19 seulement avaient plus d'une cicatrice. Mais Grégory avait déjà observé dans l'épidémie de Forfer que sur 40 infectés on en avait trouvé 20 parfaitement vaccinés, des nombreuses pustules desquels on n'avait pas extrait la lymphe. À Dundee oh régna la même épidémie, on en rencontra plusieurs exemples chez des individus parfaitement vaccinés, qui conservaient encore sur les deux bras les plus parfaites cicatrices; tandis qu'ailleurs en Ecosse on remarqua que dans une très-grand nombre de cas de vaccination imparfaite il y eut complète immunité de la variole. Grégory dont on ne peut contester l'autorité dans cette question, eut soin de faire dans ses rapports annuels uu calcul progressif et comparatif de la petite vérole chez les vaccinés. Il en résuite la proportion suivante : 1810, 1 sur 30; 1815, 1 sur 17; 1819, 1 sur 6; 1822, 1 sur 35; 1823, 1 sur 3.
îi DE LA VACCINATION — CHAPITRE XIX
En 1824 on reçut à l'hôpital des vàrioleux de Londres 199 infectés, dont 45 avaient été vaccinés. Ceux-ci n'eurent qu'une petite vérole modifiée. En 1825 la maladie sévit avec plus de force et le nombre des malades recouvrés fut de 419, chiffre auquel on n'était jamais arrivé dans les années précédentes, même antérieurement à la découverte du vaccin. La petite vérole prit un développement épidémique très-violent; les victimes s'élevèrent au nombre de 1252. Les conséquences de la peste s'étendirent même aux individus vaccinés, et alarmèrent tellement la population que le parlement dut évoquer à lui l'examen de la question sur les vaccinations. Cependant il n'y eut que 12 morts sur 147 vaccinés recouvrés à l'hôpital, tandis que sur 203 non vaccinés il en mourut 107, soit 41 0(0. Des susdits 147 vaccinés 122 eurent la variole modifiée si bénigne que 113 sortirent parfaitement guéris de l'hôpital après 15 jours.
Les autres (25) eurent la petite vérole non modifiée. Douze moururent, âgés de 18 à 20 ans. Chez quatre les cicatrices étaient imperceptibles, et à peine sensibles sur un autre. Deux les avaient très-petites, quatre autres bien larges, unies et irréguiières; sur le dernier enfin elles étaient petites et sans sillons. Les cicatrices, comme nous le verrons encore, ne forment pas un critérium suffisant de préservation. Cependant Grégory (1) considérant que chez les 12 victimes de
(1) Relation an Comité national du vaccin w f épidémie de 1823.
épidémies d'Angleterre 25
œtte épidémie les cicatrices étaient sur tous, un seul excepté, tellement défectueuses qu'il ne put avoir aucune autre preuve de la vaccination que l'affirmation des malades, émit le principe que pour produire une vraie préservation les cicatrices doivent être parfaitement circulaires, à marges bien distinctes et exactement déterminées, à fond sillonné par de petites incisions lenticulaires et radiées, et leur diamètre ne doit pas dépasser un six pence, soit un pain à cacheter ordinaire.
On lit dans le rapport de 1850 que la proportion des individus vaccinés en comparaison des autres varioleux monta de i à 2 1x2. Mais si la diîlërence est petite relativement au nombre de ceux qui contractèrent la maladie, elle est plus sensible sous le rapport des décès. Nous trouvons dans Bousquet (1) le tableau suivant des cas de variole observés à Londres et à Edimbourg depuis 1818 jusqu'à 1840 :
Individus non vaccinés 1780, morts 586.
» vaccinés 1605, morts 50.
Rechutes.de variole 88, morts 4.
Il en résulte que les non vaccinés eurent la mortalité d'un tiers et que les vaccinés ne perdirent qu'un malade sur 32. On peut cependant douter quant aux vaccinés , si tous ceux qui s* étaient déclarés comme tels, avaient été régulièrement vaccinés.
La petite vérole sévissait fréquemment dans les Iles
;i) Ouvrage cité, pag. 303 et 350*
Britanniques à cause: 1° de la négligence avec laquelle on y pratiquait les vaccinations, et même de la résistance des populations; 2° de la persistance avec laquelle on pratiqua jusqu'en 1810 l'inoculation de la petite vérole (1) à Dublin, et généralement dans toute Tlrlande. Mais là oii on pratiqua la vaccination avec plus de sollicitude et de diligence, on rencontra peu de cas de petite vérole chez les inoculés. En effet le doct. 0. Brien, médecin à l'hôpital des varioleux, déclara qu'en 1838, on n'y reçut aucun malade de ce genre; que dans l'espace de 25 ans on y avait soigné quelques varioleux, mais que la plupart n'avaient pas été vaccinés; que finalement les infirmiers vaccinés ne furent jamais infectés. En 1826 la petite vérole ayant éclaté à Dublin dans un grand établissement contenant plus de deux mille personnes, cent six seulement en furent atteintes, et la plupart dans le local réservé aux nourrices, oii se trouvaient 144 enfants à peine vaccinés ou qu'on allait vacciner. On compta jusqu'au mois de mars 38 cas de petite vérole,
dont un seul chez un individu vacciné, qui n'avait
cependant aucune cicatrice. *
Le dernier rapport de Grégory, présenté au mois de mars 1852 à la société de médecine et chirurgie de Londres, contient des tableaux fort intéressants, que nous croyons utile de reproduire dans cet ouvrage.
(1) Ce qui servît à entretenir de nombreux foyer* d'infection.
Tibiean comparatif des admissions et des décJs à l'hôpital des varioleui on l'on distingue les individus vaccinés des non vaccinés.
Tôt.
Admissions
ta
gl
Décès
2.§ Tableau des réceptions et de la mortalité i l'hôpital des variolem dans les années 1850 et 1851, en égard à Page et anx antécédents.