I. — MOTIF DE CET OUVRAGE
Un siècle peut s’immortaliser par sa philosophie comme par sa valeur militaire ou ses progrès dans les arts ; et la gloire philosophique ne le cède à aucune autre en éclat et en solidité. Mais un siècle ne peut aspirer à un haut degré de gloire philosophique, lorsqu’il emploie son génie et toute son activité à discuter la valeur même de la philosophie. Que, prétextant ses défauts, il la déprime par une aveugle envie, ou qu’cpris de sa grandeur, il l’exalte par un vain orgueil, quel service aura-t-il rendu à la science, et quelle reconnaissance aura-t-il méritée de la postérité?
La raison humaine, tout affaiblie qu’elle ait été par la chute, conserve encore un reste d’énergie et de rectitude; elle peut s’élever encore à de grandes hauteurs, et promenant ses regards autour d’elie, découvrir de nouveaux et vastes horizons. Mais si elle concentre sa vue sur elle-même pour se contempler et calculer ini-
nutieusement ses forces, quel résultat fécond peut-elle attendre de ce travail solitaire?
Le fondement psychologique peut être le point de départ, le point fixe et assuré, d’où la pensée s’élancera pour arriver progressivement à de précieuses découvertes; mais le moi ne peut être en lui-môme le champ de nombreuses et illustres conquêtes.
« Idéologie, s’écrie M. de Bonald, étude stérile, tra- « vail de la pensée sur elle-même, qui ne saurait pro- « duirc'... Cette idéologie, dont on est si fort occupé, « est-elle, je ne dis pas utile au progrès de l’esprit ou * de la science, mais peut-elle même être l’objet d’une « étude raisonnable , et faire partie de l’enseignement « philosophique? Nous cherchons le principe de nos « connaissances dans nos idées et dans nos sensations; « mais ces idées et ces sensations sont nous-mêmes qui « pensons et qui sentons. Nous jugeons donc de nos « idées et de nos sensations avec nos idées et nos sen- « salions, et nous n’avons pour apercevoir, distinguer « et classer les diverses opérations de notre esprit sur « les idées et les sensations, que notre âme, notre es- « prit qui les reçoit/ou plutôt qui est lui-même les unes « et les autres. Mais notre esprit n’est qu’un instrument « qui nous a été donné pour connaître ce qui est hors « de nous; et lorsque nous l’employons à s’étudier lui— « même, nous Je faisons servir tout à la fois, et d’ins-
1 Penses sur di r., I, p. I3«, Mil. 1817.
fl
« trumenl pour opérer, et de matière même de notre « opération : labeur ingrat et sans résultat possible,
« qui n’est autre chose que frapper sur le marteau, et « qui ressemble tout à fait à l’occupation d'un artisan « qui, pour tout ouvrage, et dépourvu de toute matière,
« se bornerait à examiner, compter, disposer ses outils,
« et passerait sou temps à les polir. Au lieu d’attacher « le premier anneau de la chaîne de nos connaissances « à quelque point fixe placé hors de l’homme, cet an- « neau, nous le tenons d’une main, et nous étendons « la chaîne de l’autre ; et nous croyons la suivre, lors- « qu’elle nous suit. Nous prenons en nous-mêmes le « point d’appui sur lequel nous voulons nous enlever ;
« en un mot, nous nous pensons nous-mêmes, ce qui « nous met dans la position d’un homme qui voudrait « se peser lui-même sans balance et sans contre-poids.
« Jouets de nos propres illusions, nous nous interro- « geons nous-mêmes, et nous prenons l’écho de notre « propre voix pour la réponse de la vérité. Je le répète,
« notre esprit n’est qu’un moyen de connaître, un ins- . « trument pour opérer hors de nous. Religion, morale,
« politique, littérature, sciences, arts, la société, l’uni- « vers , tout est à sa disposition : ce sont de riches et « d’inépuisables matériaux qui attendent que la pensée « de l’homme les mette en œuvre. C’est là, c’est au « dehors qu’il faut diriger nos recherches ; et la con- « naissance de nous-mêmes n’est que la connaissance « de nos rapports avec les êtres semblables, et de nos
« devoirs envers eux... L’esprit même sera fécondé par « cet exercice légitime de ses forces : ainsi un instrux ment, manié par un ouvrier adroit, devient, par « l’usage, plus propre à l’objet auquel il est employé. « Mais si nous nous obstinons à creuser nos idées pour « y chercher nos idées, à vouloir connaître notre esprit « au lieu de chercher à connaître avec notre esprit et « par notre esprit, ne risquons-nous pas de faire comme « ces insensés du mont Athos, qui, les journées en- « tières, les yeux fixés sur leur nombril, prenaient pour « la lumière incréée des éblouissements de vue que leur « causait cette situation? L’esprit s’épuise, se dessèche, « se consume dans cette stérile contemplation de lui- « même; triste jouissance d’un esprit timide, que je « n’oserais appeler étude, et qui le rend inhabile à se « porter au dehors, et infécond à produire '. »
C’est admirablement dit; et l’on ne pouvait peindre avec plus de richesse et de magnificence un sujet aride de la métaphysique. Il y a du vrai dans celte amplifi- ‘ cation ingénieuse , mais il y a aussi de l’exagération ; défaut que l’on regrette d’autant plus de trouver dans un écrivain si éminent, qu’il est devenu plus ordinaire depuis lors à une école qui se couvre de son nom respecté.
Si l’étude du moi, ou de la raison, exclusivement
1 Recherche* phil., I, p. fio & 69, édit. 1838. — Cf. Lcgisl. priant., I, p. 97, édit. 1829, et Principe constit. de la soc., p. 13 et 14, édit. 1830.
bornée à elle seule, n’est point ce qu’il y a de plus grand, de plus fécond et de plus productif pour la science, il ne s’ensuit nullement qu’elle ne puisse « être l’objet d’une étude raisonnable, » souvent même nécessaire. Nous n’en voudrions d’autre preuve que M. de Bonald lui-même. Qu’a donc fait l’illustre écrivain, dans la plupart de ses nombreux ouvrages, sinon de l’idéologie et de la psychologie? Et qu’a-t-il discuté dans sa philosophie, sinon l’idée, la pensée, la raison humaine? Qui a parlé plus que lui d 'idées générales ou simples, sociales ou individuelles, collectives ou composées 1 ; de principes abstraits et généraux ; généraux, parce qu’ils sont abstraits, et principes , parce qu’ils sont généraux *? Qui s’est plus occupé de la sensibilité, de l’entendement et de Y imagination ; de Vidée, de la sensation, de Vinage et de la pensée *? Qui encore, inventeur moins heureux qu’ingénieux , a voulu introduire et accréditer, à l’usage d’une psychologie nouvelle, les mots nouveaux imager et idter ‘ ? Qui, enfin, a plus étudié les opérations de l’esprit, l’origine de la pensée, ses rapports avec la parole , ou plutôt sa dépendance de la parole et de l’enseignement?
On peut dire que dans tous ses ouvrages , la grande
’ Essai sur les lois nat. de tordre soc., p. 18, édit. 1836.
’ Ibid., p. 37. Cf. Recherches phil., I, p. 395-398.
’ Passim.
* Essai sur les lois nat. de tordre soc., p. 240 , — Législ. primit., I, p. 317, et passim.
préoccupation de M. de Bonald fui d’observer la raison, pour en découvrir la faiblesse, pour l’opposer à l’autorité puissante de la tradition et de la révélation. Et telle a été , depuis lui , la tendance d'une classe nombreuse d’écrivains qui l’ont pris pour maître dans les sciences philosophiques.
A cette époque, il se manifesta parmi les catholiques de France un mouvement presque général, un entrainement qui dure encore, et auquel participa lui-même l’auteur de la Législation primitive, s’il n’en fut pas un des premiers promoteurs. Depuis plus de trente ans, une foule de penseurs, dans un but très-louable sans doute, mais plein d’illusion et de péril, ont mis toute leur philosophie, moins à étudier la raison, qu’à la déconcerter. C’était au profit de la religion qu’ils prétendaient amoindrir la raison ; et ils ne s’apercevaient pas qu’en sacrifiant la raison à la religion, ils sapaient les fondements de l’une et de l’autre, comme les en a récemment avertis le concile de Rennes.
En face de ce mouvement plus généreux que réfléchi, s’en est manifesté un autre, en sens tout contraire, dans le camp des rationalistes , héritiers peu dissimulés des philosophes du dix-huitième siècle. Comme leurs devanciers, ils ont fait de la raison l’objet de leurs discours et de leurs éloges pompeux; ils l’ont exaltée, adulée; ils l’ont déifiée. La raison, pour ces philosophes, est une puissance absolue, indépendante, illimitée : voilà l’erreur du rationalisme.
Par où l’on voit que les principales erreurs de ce siècle, en philosophie, se résument en deux erreurs opposées sur la valeur de la raison humaine. Par où l’on peut voir aussi que le dix-neuvième siècle ne saurait prétendre jusqu’ici à une grande gloire philosophique. Il a cependant étudié la philosophie, mais généralement il s’est renfermé dans la psychologie ; montrant dès lors qu’il renonçait à s’immortaliser par ses progrès et ses découvertes. Et, en effet, il ne s’est illustré jusqu’à ce jour que par ses erreurs, et spécialement par ses erreurs sur la raison.
Il ne peut y avoir non plus, nous le savons bien , ni gloire, ni mérite éclatant à réclamer contre ces excès, à présenter la raison sous son véritable jour. Il ne s’agit, en effet, ni de découvrir de nouveaux horizons, ni d’apporter au monde des vérités nouvelles. Il s'agit simplement. de conserver à la raison humaine son rang et sa dignité; comme aussi de reconnaître les limites qu’elle n’aurait jamais dû franchir. Tâche humble et modeste, que ne relève ni l’attrait de la nouveauté ni l’espoir d’un progrès soudain dans la science ; mais seulement l’espoir d’un retour au vrai, condition première de tout progrès réel. Tâche utile, croyons-nous, si elle était bien accomplie ; et que nécessitent les intérêts les plus essentiels de la religion et de la civilisation.
Une confiance excessive et imméritée dans les forces de la raison inspire une présomption coupable , porte à négliger, à mépriser la révélation et les divins ensei-
gnements; abandonne l’esprit humain, sans règle supérieure, à tous les dangers d’erreur et de ruine.
D’un autre côté , cette guerre faite à la raison est un outrage à son auteur. S’obstiner à la déconsidérer et à la calomnier, c’est mal servir la religion, c’est travailler à détruire les preuves qui l’appuient, et attirer sur les catholiques les sarcasmes et les dédains de l'incrédulité. Hélas! ces excès de quelques catholiques devraient bien plutôt servir de leçon au rationalisme, et lui montrer de plus en plus la faiblesse et la misère de la raison humaine; puisque tant d’hommes consciencieux, sincères, et placés dans les conditions les plus favorables pour connaître le vrai, ont pu s’abuser si étrangement.
Ces considérations justifieront assez ce travail, ou du moins l’intention qui nous le fait entreprendre.
Depuis quelque temps, les conciles ont parlé, et plusieurs ont flétri les erreurs du rationalisme. Mais les rationalistes écoutent peu la voix des conciles, et peutêtre ne l’entendent pas bien. Peu disposés à se rendre à une parole d’autorité, volontiers ils demanderaient à l’Eglise plutôt des raisons que des décisions. Nous serions heureux de leur offrir quelques-unes de ces explications qu’ils désirent, et de leur faire voir que les définitions des conciles ne sont pas sans raisons.
Plusieurs conciles ont aussi parlé pour le traditionalisme; le concile d’Amiens surtout est descendu à des détails importants, et lui a signalé les principaux excès à éviter. Et cependant depuis lors, depuis môme le con-
cile d’Amiens, il continué ses mêmes errements; soit qu’il n’ait pas entendu, soit qu’il n’ait pas compris la leçon des conciles.
D’ailleurs, ces excès d’opinions sont le produit naturel du système nouveau, et tiennent à ses racines. Il faut une bonne fois descendre jusqu’à ces racines, et montrer combien elles sont profondément viciées. Il faut dépouiller ce système de son prestige, dissiper les ombres dont il obscurcit cette partie de la science, et, si nous le pouvons, montrer où est le vrai en celte matière.