‹ De la valeur de la raison humaineChapitre 2 sur 44 · II. — PUS ET MV1SIOK DE CET OUVRAGE · texte numérisé non relu

II. — PUS ET MV1SIOK DE CET OUVRAGE

La raison ne peut rien sans le secours de la société et de son enseignement. Tel est le principe fondamental de la nouvelle école.

Mais si un homme ne peut rien sans le secours de l’enseignement, deux hommes, dix hommes, fussent-ils réunis , ne peuvent pas davantage. Elle le soutient encore. Si, entre une génération, dit-elle, et celles qui la précèdent, on supposait une solution de continuité, cette génération, sans parole, sans pensée aucune, serait condamnée à végéter dans la sphère de l’animalité.

C'est que la raison ne se forme qu’à l’aide d’une raison déjà formée, et l’intelligence ne peut s’ouvrir qu’au contact d’une autre intelligence qui lui communique la

lumière, comme un flambeau s'allume à un autre flambeau. La chaîne ne saurait être interrompue; par conséquent, le premier anneau est en Dieu, qui a dû instruire le premier homme , pour qu’il instruisit toute sa race. C’est ainsi que sont transmises les vérités générales, morales et religieuses.

Tout individu doit recevoir de la société ces vérités importantes; aucun esprit humain ne saurait les découvrir, quelque cultivé qu’on le suppose pour tout le reste. Suivant les principes de cette école, si une génération laissait se perdre quelques-unes de ces vérités, les générations qui suivraient, tous les hommes ensemble, ne seraient pas capables de les retrouver par euxmêmes : il faudrait pour cela un second enseignement divin , quand même il ne s’agirait que des vérités de l’ordre purement naturel.

Les chrétiens ont le bonheur de posséder un enseignement complet; iis ont même un tribunal infaillible, permanent, pour proposer et expliquer cet enseignement, pour décider toutes les questions qui concernent la foi et la morale. Mais ici la nouvelle école semble exagérer encore les droits de cette autorité sacrée, ou plutôt abaisser en ces matières le pouvoir de la raison, et méconnaître ses devoirs en plusieurs manières.

Telles sont les attaques dont le traditionalisme poursuit la raison humaine, dans quelque position qu’elle se trouve : au sein, comme en dehors de la révélation , de la civilisation, de la société.

Mais les rationalistes, de leur coté, tombent dans des excès bien plus graves encore, en attribuant à la raison un pouvoir et des droits qu’elle ne saurait avoir. D’après eux. l’homme isolé peut de lui-même et par son activité propre développer son intelligence; et en partant de l’enfance spirituelle la plus complète, s’élever graduellement aux dernières hauteurs de la raison et de la science. Non-seulement ils s’imaginent que le premier homme, jeté sur la terre à l’état d’ébauche, aurait pu se former de la sorte; mais ils semblent croire que telle a été, en effet, l’origine du genre humain. C’est le premier anneau de la chaîne du progrès humanitaire.

L’homme isolé, pour se former et se développer, n’a besoin d’aucun secours étranger. A plus forte raison, plusieurs hommes, sortant de leurs repaires, et se réunissant dans des conditions semblables , pourraient-ils former une société complète, inventer le langage, les arts et les sciences, et conquérir infailliblement la civilisation. Une fois en possession de la civilisation , on conçoit que l’esprit humain est plus puissant encore ; accumulant les richesses de chaque génération passée, il s’élèvera indéfiniment ; il découvrira avec les secrets de la nature, toutes les vérités du monde moral et religieux ; et rien ne sera soustrait à son regard et à son empire. Avec de telles prétentions, il ne faut plus parler de révélation et de christianisme. Tel est aussi le terme où aboutit le rationalisme : la négation du surnaturel et le règne exclusif de la raison sur la terre.

On voit que la raison humaine peut se trouver dans des positions bien diverses.

Pour répondre à ses détracteurs comme à ses admirateurs exagérés, pour avoir une idée juste et complète de son pouvoir comme de ses besoins, nous devons l’examiner dans chacune de ces positions différentes.

Si on suppose un individu isolé et en dehors de tout commerce avec les hommes, que pourra-t-il connaître, privé de toute société, sans aucun enseignement humain ou divin ? Triste spectacle , sans doute , mais que nos adversaires nous obligent à considérer.

Ils nous provoquent ensuite sur un autre terrain, ou nous devons encore les suivre. Ils supposent plusieurs individus, également étrangers à tout enseignement, et qui se réuniraient entre eux, sans rien apporter du dehors; c’est-à-dire qu’ils supposent des hommes en société, mais dans une société sans tradition. Il s'agit de savoir si, dans une telle société, les hommes pourraient avoir quelques connaissances, échanger quelques idées, former quelque langage. C’est ce que nous nous proposons d’examiner.

Après cela, supposons des hommes non-seulement en société, mais au sein d'une civilisation avancée; nonseulement en échange de sentiments et de pensées avec leurs contemporains, mais communiquant avec les générations passées, vivant de leur vie et de leurs richesses acquises ; en un mot, supposons une raison fortifiée par toutes les ressources de l'humanité ; des esprits cultivés

par l’étude et par tous les moyens d’instruction, moins les enseignements divins. Que peut la raison humaine dans ces conditions, les plus favorables qu’on puisse lui faire? Elle peut quelque chose; et relativement aux hypothèses précédentes, elle peut de grandes choses. Mais, dans ces conditions mêmes, nous verrons combien elle est faible, combien elle est bornée ; et c’est ici qu’avec tous les théologiens catholiques, nous reconnaîtrons l’infirmité, l’impuissance de la raison humaine sans le secours de la révélation divine.

Nous irons plus loin encore, et nous poserons une dernière question. Au sein d’une société chrétienne , d’une société formée par la prédication évangélique, c’est-à-dire par l’enseignement le plus complet que le ciel ait accordé à la terre; que peut, même avec cet enseignement, la conscience du chrétien; que peut la raison du savant et du philosophe sans la règle vivante, sans la présence permanente de l’oracle infaillible? Que peut la raison du dix-neuvième siècle sans le tribunal de l’Eglise? Question importante, qui touche non-seulement les penseurs protestants, non-seulement les incroyants et les rationalistes , mais les catholiques . eux-mêmes. C’est par là que nous finirons.

Voici donc tout notre plan.

Nous rechercherons : t° ce que peut la raison sans le secours de la société ; 2° ce qu’elle peut avec le secours d'une société sans tradition ; 3° ce qu’elle peut avec une tradition humaine et dans une société civili-

sée, sans le secours de la révélation; 4° ce qu’elle peut, enfin, dans une société chrétienne, avec4outes les vérités révélées, sans le tribunal infaillible de l'Eglise.

Dans ce cadre, il nous sera donné de considérer la raison humaine sous toutes ses faces, d’en apprécier les forces et la valeur dans toutes les situations. Nous voulons rester impartial envers elle, et la juger sans injustice comme sans flatterie ; mais si nous sommes obligé de venger ses droits contre ses détracteurs abusés, nous devrons bien plus encore réprimer les prétentions ambitieuses de ses dangereux exagérateurs.

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