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impuissance radicale de la raison individuelle el impossibilité de toute certitude, autrement que par l’autorité générale. Si jamais un système de philosophie dut paraître futile, contradictoire dans les termes et facile à confondre, c’est bien le système appelé, par antiphrase: Doctrine du sens commun. On cite une femme (non une femme savante), qui, à sa première apparition, sut produire contre lui, avec bon sens el simplicité, toutes les raisons et toutes les impossibilités dont on l’a depuis savamment écrasé. Hé bien, dans ce pays de bon sens et de jugement, un tel système ne fut point répudié en naissant. Il fut accueilli d’abord avec étonnemeut et bientôt embrassé avec enthousiasme. Il fut soutenu, glorifié, propagé avec zèle, avec talent, avec persévérance. Bientôt on le vit rallier ce qu’on appelait alors l’élite du jeune clergé, l’élite des catholiques de France; et l’on se rappelle comment les contradicteurs consciencieux de cet étrange système étaient signalés comme autant d’intelligences attardées. L’enivrement fut complet, et la raison s’abandonna ellemême. Elle fut pitoyable, par sa faute, sans doute, mais elle le fut. Loin de se rassainir avec le temps et la réflexion, il est de notoriété qu’elle ne fit que s’obstiner dans ses extravagances. Pendant dix années entières le système inadmissible se répandit de tous côtés avec une rapidité effrayante, et il menaçait de bouleverser toutes les tètes, s’il n’apparaissait bientôt un signe salutaire.
On entendait répéter chaque jour : l’Eglise n’interviendra pas, c’est une question purement philosophique. En vérité, si l’Eglise eût continué à s’abstenir, nous ne savons ce que fût devenue en France la raison humaine. Qui peut dire où cette école active et
puissante aurait conduit les intelligences catholiques t Que pouvait-il résulter de ce bouleversement de la certitude et de ses principes? sinon le scepticisme en philosophie, et, par suite, en toute chose; ou bien un fanatisme ardent et aveugle, non moins funeste que le scepticisme.
Mais l’Eglise était là : elle ne pouvait être indifférente à une nouveauté qui attaquait les bases ellesmêmes de la religion, comme de toute vérité. Elle attendait, mais elle veillait.
Témoins du mal et de ses ravages en France, les évêques s’alarment. Plusieurs d’entre eux, qui bientôt reçurent l’adhésion de presque tous leurs collègues, s’entendent pour invoquer en commun l’intervention du vicaire de Jésus-Christ ; Salua nos , perimus '. Bientôt le vicaire de Jésus-Christ parle, en effet, et flétrit « le fal- « lacieux système de philosophie. »
Le souffle de sa voix calme la tempête et dissipe les illusions. Les esprits abusés, mais sincères, reconnaissent l’erreur, embrassent avec amour les décisions de l’oracle suprême, et laissent leur chef aveugle suivre ses tristes voies qui le conduisent à un abîme.
Mais voici que peu de temps après, à une autre extrémité de la France, la raison, toujours en quête du principe de certitude, tombe non moins lourdement dans un nouveau précipice *. Des hommes sincères et capables, voulant se frayer une voie nouvelle en philosophie, se trompent un moment et se laissent séduire
’ Voir notre Opuscule : L’Eglise el les Systèmes de phil., p. 28 et suiv.
’ Même Opuscule, p. 37.
par une erreur capitale. Ils ont repoussé les principes condamnés du lamennisme et ils en soutiennent un autre non moins étrange : l’impuissance absolue de la raison sans la révélation. Cet écart de la philosophie et de la raison (it quelque bruit en France. L'autorité épiscopale , soutenue par la voix de Pierre , intervint pour arrêter le mal à son origine. Elle proposa la vérité à ces philosophes égarés, qui s’empressèrent delà reconnaître avec le plus honorable empressement
Désormais la raison sera-t-elle sage? Est-elle guérie et de sa présomption et de sa faiblesse? Hélas! on ne saurait l’espérer. L’Eglise avait parlé, on obéit à 6a voix, mais on ne la comprend pas. On interprète ses paroles et on leur prête un sens qu’elles sont loin d’avoir. Jusque dans la sentence qui venge les droits de la raison méconnue, on puise de nouveaux arguments contre la raison.
Phénomène étrange et vraiment effrayant ! De notre temps et dans notre pays, la raison a conçu contre ellemême une haine implacable. Condamnée pour cet excès, pour cette rage contre nature, elle s’arrêtera un moment; mais la ûèvre du suicide n’a pas disparu. Cette raison se remettra à l’œuvre avec une nouvelle ardeur, elle cherchera tous les moyens d'attenter à ses forces et de s'amoindrir elle-même le plus possible. Quel spectacle! Elle passera plus de quinze ans à se décrier, à se calomnier elle-même, à publier qu’elle ne peut rien sans le secours d’autrui, sans une tradition puisée aux révélations primitives ; que, seule, elle n'est rien et ne connaît rien. En vérité, on serait tenté de lui avouer sa prétention. Oui, si elle est. quoi qu’elle en dise, quelque chose de noble et de grand; il faut reconnaître aussi.
et ceci en est la preuve, qu’elle a d’humiliantes faiv blessés.
Mais voici qui est plus étonnant encore : loin de s’apercevoir que ces excès où elle se porte de nouveau, ont été d’avance atteints par la condamnation de Stras- » bourg et par la condamnation solennelle partie de Rome;
elle s’autorise, dans ces excès, de la parole même du pontife qui les a condamnés; elle prend cette sentence qui la condamne, en fait son principal appui, et continue sa marche avec une confiance et une sécurité que nous croyons sincères.
Pour peu qu’on ait suivi, depuis vingt ans, le mouvement et les travaux de celle école, on sait avec quel zèle • et quelle sollicitude elle a insinué d’abord, bientôt hau-
tement professé ses doctrines nouvelles; avec quelle ardeur et quelle constance elle les a propagées par ses journaux, par ses revues et par ses livres. On sait comment, de celte impuissance de la raison découverte par eux, et de cette nécessité par l’homme de commencer par la foi', ces [écrivains ont inféré, ainsi qu’ils le devaient du reste, la nécessité de refaire la philosophie et de remédier au vice radical de celle qui, depuis l’origine, s’enseigne dans le catholicisme ; la nécessité de changer la polémique et l’apologétique chrétienne, de renverser . sa méthode et de l’asseoir sur une base nouvellement
inventée. On sait comment ils ont été conduits par leurs principes à improuver et quelquefois à condamner sans respect les maîtres, les docteurs et les théologiens les plus autorisés dans l’Eglise; attribuant à leur méthode, trouvée trop rationnelle, les dommages que la foi, dans ces derniers temps, a soufferts en Europe. On sait, enfin, quel scandale s’en est suivi : les rationalistes et les ennemis de l’Eglise en ont triomphé ; ils y ont trouvé
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un juste sujet d’accuser les catholiques; ils leur ont reproché de n’avoir aucune philosophie réelle et de sacrifier la raison au profit de la foi. Les catholiques sérieux ont été contristés à la vue de celle nouveauté impru- ' dente, qui exposait ainsi notre foi aux dédains de la science mondaine. Ils ont été alarmés d’un système qui, déplaçant les fondements de la philosophie, renversait ceux de la religion.
L’Eglise elle-même s’en est inquiétée, et dès qu’elle a pu réunir ses conciles, elle y a porté solennellement cette question. Celui de Rennes, entre autres, a élevé la voix, et il l’a fait avec autant de force que de bonté paternelle. S’adressant aux écrivains catholiques, « il « les avertit de se tenir en garde, dans leurs écrits phi—
« losophiques et historiques, contre le système plusieurs « fois condamné par le pape Grégoire XVI, et qui, en « exagérant sans mesure les droits de l’autorité aux « dépens de la raison, renverse, comme l’expérience « l’a démontré, les fondements de l’une et de l’autre ;
« système qui essaye de reparaître encore parfois et « dans la presse et dans de récents ouvrages '. Qu’ils « se gardent avec soin, porte le décret xxm, de ce fal- « lacieux système de philosophie, assez récemment in- « troduit parmi nous, et que nous déclarons tout à fait « blâmable , comme l’a déclaré le Souverain Pontife.
« Car, dans les ouvrages de certains auteurs récents, on « aperçoit encore des vestiges trop nombreux de ce faux « système. Nous voulons parler de ces hommes qui « aiment si fort l’autorité, comme ils disent, que, si elle « ne leur parle, ils ne peuvent jouir d’aucune certitude,
« et qui, élevant la foi et abaissant la raison outre me-
1 Lettre synodale. >'• j
« sure, sapent du même coup les fondements de la foi « et do la raison, et finiraient parles perdre entièrement « 1’ une et l’autre »
La raison était avertie ; mais cet avertissement, que la condescendance seule avait pu rendre aussi général dans sa teneur, ne fut pas compris, et les excès de doctrine se produisirent à peu près comme auparavant. Aussi, moins de trois ans après, un nouveau concile, le concile d’Amiens, jugea-t-il nécessaire de revenir sur celte question et de préciser cette fois, plus en détail, ce que la raison peut et ce qu’elle ne peut pas. Les deux conciles, comme on devait le prévoir, sont en parfait accord de doctrine et tiennent, au fond, le même langage; seulement le langage du dernier, comme il était juste et nécessaire, est plus explicite et plus étendu. On ne soupçonnera pas, sans doute, les Prélats vénérés de la province de Reims de s’être concertés, dans quelque but humain, avec leurs collègues de l’Ouest; et, dans cette identité de doctrine, on ne verra nécessairement que l’effet de l’assistance du Saint-Esprit qui gouverne toujours l’Eglise. Grande leçon pour les écoles rationalistes!
Les Pères d’Amiens définissent, comme nous l’avons vu ’, ce que peut la raison naturelle. Elle peut connattre Dieu, l’àme et ses destinées immortelles ; la distinction du bien et du mal, etc. Elle peut connaître plusieurs vérités antérieures à la foi, qui en sont comme les préambules; elle peut connaître et établir les motifs de crédibilité, les motifs de croire à la révélation. C'est aux traditionalistes à voir quels sont parmi eux
1 Voir notre Opuscule : L’Eglise et les Syst., p. 132 et suir. » Ci-dessus, p. 397.
ceux qui ont pu enseigner le contraire; mais le concile veut que l’on sache que si les traditionalistes ou antres * tombaient dans ces excès, ils seraient, à coup sûr, bien loin de la vérité
Ainsi sont vengés les droits de la raison trop longtemps méconnus. Mais il fallait aussi lui rappeler ges faiblesses, et le concile d’Amiens n’avait garde de les oublier. La raison peut connaître plusieurs vérités de l’ordre naturel; voilà un point décidé contre ses dé-, tracteurs. Mais il ne s’ensuit pas qu’elle puisse se suffire à elle-même et connaître toutes les vérités nécessaires, même dans l’ordre naturel. Elle a besoin pour cela d’un secours puissaut et d’une règle supérieure. C’est ce que va établir le concile, contre les partisans exagérés des droits de la raison. « Quant à la philoso- « phie, dit-il, il y a sans doute, dans les écoles catholi- « ques, plusieurs éléments que la puissance de l’esprit « humain a fournis même aux philosophes païens (il « était nécessaire de rappeler cette puissance de l’esprit « humain, avant d’en marquer les limites), mais il y en « a d’autres qui ne dérivent pas de celte unique source.
« Il est très-faux de dire que l’enseignement de la phi- « losophie soit chez nous le produit de la seule raison « naturelle; car, d’abord, les professeurs ont, dans la « doctrine catholique, une régie qui leur indique les « thèses à rejeter, et qui les avertit en outre que tel « ou tel raisonnement renferme quelque chose de vite cieux, par cela même qu'il conduit à des con- « clusions contraires aux dogmes. De là vient que,
« dans les écoles catholiques, il y a un parfait et solide « accord pour démontrer philosophiquement plusieurs
* Ci-dewus, p. 398.
« vérités sur lesquelles on ne trouve que le doute ou « les plus grandes dissensions dans les écoles qui ne « marchent pas à la lumière de la foi. Ceux donc qui « soutiendraient que les leçons de philosophie dans les « collèges catholiques doivent être faites de telle sorte « qu’on s’y tienne en dehors de la lumière surnaturelle,
« rêveraient une abstraction purement fictive; ou, si « cette abstraction avait réellement lieu, l’enseigne- « ment philosophique, perdant l'unité qu’il a dans nos « écoles, s’égarerait à la suite de doctrines diverses et v étrangères (S. Paul aux Hébr., xn, 9), et le plus sou- « vent se laisserait emporter à tout vent de doctrines « (Ephes., iv, 14), comme il arrive dans les écoles « soustraites à notre influence. Secondement, il y a plu- « sieurs vérités sur la notion de Dieu et ses attributs, « sur l’origne de l’univers, la providence, la religion, « les vertus, la fin de l’homme, que les philosophes « chrétiens, après les avoir apprises de la révélation, « démontrent par leurs arguments, mais qui n’ont pas « été découvertes par la philosophie humaine. Ce qui « parait évident, pour n’en citer que deux exemples, « par le dogme de la création ex nihilo et le précepte « de l’amour de Dieu par-dessus toutes choses, que la « philosophie chrétienne est unanime à démontrer,
* « tandis qu’avant l’époque où la lumière évangélique
« s’est levée sur le monde, la sagesse païenne ne pos- « sédait pas ces vérités de premier ordre, et ne songeait « pas même à les chercher. Enfin les Pères de l’Eglise, « les théologiens les plus illustres et quelques philoso- « phes chrétiens éminents, eu embrassant l’ensemble « des vérités, eu contemplant leur irradiation réci- « proque, sont arrivés par là, comme on le sait, à des « conceptions de l’ordre le plus élevé, qui ont fait pé-
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« nétrer, même dans les questions philosophiques, les « rayons d’une plus vive lumière. La philosophie ayant « donc des relations multiples avec la lumière surna- « turelle de la révélation, étant dirigée, vivifiée et « agrandie par elle, on livrerait l’esprit des jeunes gens » à une bien dangereuse illusion sur les forces de la « raison, si l’enseignement était conçu de telle sorte « qu’il pussent attribuer à la seule opération de la rai- « son le bon emploi, les progrès et la perfection de « l’enseignement philosophique dans nos écoles. Les « professeurs doivent donc leur faire comprendre que « cette science, à divers égards, n’est pas chez nous « celle qu’un philosophe formerait par le seul secours « de l’esprit humain ; mais celle que la théologie, fon- « dée sur la. révélation , éclaire, régularise et com- « plète \ »
Telles sont les règles sur la force comme sur la faiblesse de la raison humaine. Nous croyions la cause finie, et nous ne pensions pas que les partisans d’aucun système pussent se faire illusion sur des paroles si formelles. Et, en vérité, nous ne comprenons pas encore comment certains organes du traditionalisme ont pu voir dans ce passage relatif à l’insuffisance de la raison, la confirmation d’une doctrine exagérée, et s’en autoriser pour continuer leur système. C’est comme si, dans les paroles du concile sur ce que peut la raison naturelle, les rationalistes avaient voulu voir la justification de leur théorie sur l’omnipotence de l’esprit humain. Nous sommes bien malades, lorsque le remède destiné à nous guérir entretient ou aggrave notre mal ; lorsque, selon l’énergique langage des Li-
1 C. rvi.
vres Saints, la lumière qui devait nous éclairer, se change pour nous en ténèbres. Si les vives clartés que nous offre l’Eglise, augmentent nos ténèbres ; que sera-ce des ténèbres elles-mêmes de notre propre raison : Si ergo lumen quod in te est, tenebræ sunt; ipsce tenebrœ, guantæ erunt 1 ?
La raison du catholique peut quelque chose; elle peut par elle-même autant que toute autre raison; et avec le secours de la révélation et des règles tracées par l'Eglise, elle peut beaucoup plus, dans la religion, dans la morale et la philosophie. Mais elle peut aussi s’égarer sur chacun de ces objets; et elle s’égare souvent. C’est ce qui nécessite de nouvelles décisions de l’Eglise.
Quels sont les cas où l’intervention de l’Eglise devient nécessaire?
Personne ne peut en juger, qu’elle-même. A elle seule appartient le droit d’apprécier le besoin et lo moment d’intervenir. Mais il nous semble que quand il s’agit d’une erreur partielle, isolée ; en un mot, d’une erreur sans conséquence grave, soit à cause de la nature de celte erreur considérée en elle-même, soit en raison du petit nombre de ceux qui la partagent; il nous semble que l’Eglise alors n’a point coutume d’inlervenir solennellement. Elle remet à la discussion à faire justice de ces faussetés.
Quand il s’agit d’erreurs plus ou moins dangereuses, et capables de porter atteinte à la religion ou à ses preuves, à la morale ou à ses principes, à la foi ou aux moyens naturels qui doivent y conduire ; d’erreurs contraires à la tradition catholique et à son enseigne-
ment dans tous les siècles; d’erreurs en même temps qui tendent à se propager, à produire un entraînement général, persévérant... alors l’Eglise veille, mais ne précipite rien. Elle prononce, ou attend; elle condamne, ou tolère pour un temps. Mais on peut diré que c’est toujours à regret qu’elle se voit obligée de frapper; parce que cette nécessité seule indique l’existence et le danger du mal.
Nous ne sommes pas de ceux qui, sur toute espèce de questions, et pour le moindre sujet, seraient tentés d’en appeler à Rome, pour qu’elle prononce immédiatement. Ah ! sans doute, toutes les fois que Rome daignera donner une décision, nous l’entendrons avec joie et bonheur, nous la recevrons avec reconnaissance. Mais nous croyons que Rome préférerait n’être pas réduite aussi souvent à cette nécessité. Et, franchement, les catholiques de France auraient pu la lui épargner dans plus d’une circonstance, en s’aidant euxmêmes davantage de la théologie, de la science et de la raison. Combien de questions, depuis quelques années, auraient dû être vidées par le bon sens et par la réflexion, sans fatiguer Rome de nos dissentiments !
Si l’Eglise pouvait se charger de toutes les solutions désirées ; si à chaque question qui surgit dans l’étude du texte sacré, dans la théologie, la casuistique, la philosophie, etc., l’Eglise répondait en prononçant immédiatement, en présentant sur chaque chose la vérité toute faite, nous convenons que cela serait fort commode pour les théologiens, pour les philosophes, et leur épargnerait bien des soucis, des hésitations et des dissensions regrettables. Le génie n’aurait plus qu’à chercher des questions, pour les présenter à l’Eglise;
l’Eglise y répondrait avec autorité, et se chargerait elle-même de faire la science. Ou plutôt, ce ne serait plus la science, ce ne serait plus la théologie ni la philosophie. Ce serait sur toutes choses la vérité certaine, indubitable ; mais ce ne serait plus la science. Au lieu d'une série de déductions fondées sur le raisonnement, nous aurions un catalogue complet de vérités définies par l’autorité, un recueil sacré de dogmes rapprendre de mémoire comme le catéchisme.
Mais ceci est absurde. L’Eglise n’a jamais voulu tout décider. Outre qu’elle n’a mission de décider que ce qui intéresse à quelque degré la foi ou les mœurs, abandonnant tout le reste à la dispute des hommes; dans ce cercle même, elle ne se presse pas de tout décider. L’Eglise d’abord ne décida, expressément et en son nom, qu’un petit nombre d’articles ; et le symbole, à l’origine , put être fort restreint. Les autres vérités révélées étaient sans doute enseignées; et quiconque les connaissait, n’importe de quelle manière et par quels moyens , les devait croire de foi divine. Mais elles n’étaient point, comme les premières, définies par une autorité infaillible , certifiant à tous et pour tous qu’elles étaient révélées. C’est la différence que mettent les théologiens entre les vérités de foi divine et les vérités de foi ecclésiastique ou catholique. A mesure que quelques-unes de ces vérités de foi divine furent niées, méconnues ou altérées d’une manière dangereuse, l’Eglise les définit et les proposa solennellement aux fidèles. Et • à mesure que se produisirent des nouveautés, des explications fausses, désastreuses et contraires à la vérité révélée , l’Eglise les condamna par une sentence définitive. Mais que serait-il arrivé, si l'Eglise eût entrepris, dès l’origine , de juger elle-même toutes les in-
terprétations données au texte sacré parles Pères et les docteurs, toutes les explications du dogme présentées par chacun des théologiens ; tous les aperçus philosophiques qui pouvaient avoir un rapport quelconque avec la religion, etc.? Elle eût arrêté la science et la théologie ; elle l’eût empêchée de naître. Car la science et la théologie elle-même vivent essentiellement de discussions libres.
Aujourd’hui encore l’Eglise ne décide pas tout. Elle s’abstient ou tolère, quand les questions lui paraissent peu graves, ou que la discussion lui parait suffire à dissiper l’erreur naissante. Mais, il faut bien le remarquer, alors même qu’elle s’abstient sur une question soulevée, elle n'improuve pas une discussion loyale, ferme et modérée. Au contraire, c’est parce qu’elle n’intervient pas , c’est pour qu’elle ne soit pas obligée d’intervenir avant qu’elle le veuille, que la discussion a le devoir de combattre la nouveauté , et d’en faire connaître toutes les conséquences. Essayer d’éclairer les esprits, et de les ramener par l’examen à la vérité , c’est leur rendre service; c’est en même temps entrer dans les vues maternelles de l’Eglise.
Voilà pourquoi nous avons composé cet ouvrage.
On nous rendra cette justice de croire que nous n’avons pris la plume ni dans une intention coupable de vaine polémique, ni dans le but plus coupable encore de contrister inutilement des adversaires honorables, de quelque côté qu’ils se trouvent. Nous qui avons voué toute notre existence à cette unique mission de travailler à la gloire de Dieu et de son Eglise, au salut et au bonheur des hommqs, à Dieu ne plaise que nous nous proposions jamais autre chose dans tout ce que nous prêchons, dans tout ce que nous enseignons,
dans tout ce que nous écrivons! L’amour de la vérité, le désir de son règne dans les esprits et dans les cœurs, voilà le motif dont nous cherchons à nous animer; car nous sommes profondément convaincu que pour l’homme, pour la société, pour l’Eglise, il n’y a de salut que dans la vérité.
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