VI. — DU RAPPORT DES TROIS METAUX
Le rapport qui existe entre la valeur de deux métaux employés dans le monnayage est, comme nous l'avons dit, un élément important pour l'estimation de la monnaie. Ce rapport peut lui-même être envisagé à deux points de vue différents; en premier lieu, le rapport commercial, c'est-àdire celui qui s'établit naturellement par le fait de l'achat des métaux sur le marché ; en second lieu, le rapport légale c'est-à-dire celui que les pouvoirs publics établissent en
(1) Non erat apud antiques numeras ultra ceutum miUia ; îtaque et hodie multiplicantur hœc ut deciens ce^tana. aut sœpius. dicantur. PL XXXIII, 47.
(2) Comme on écrivait D ou I ) zr 500.
fixant la qualité du métal fin que doivent renfermer les pièces de monnaie.
Le second est ordinairement déterminé d'après le premier par les législateurs ; mais une fois qu'il a été fixé, il a, pour effet, de diminuer les écarts de valeur qui tendraient à se produire sur le marché entre les deux métaux et à maintenir jusqu'à un certain point le rapport commercial dans le voisinage du rapport légal. Toutefois, pour les métaux qui ne jouent qu'un rôle secondaire dans la circulation, le rapport légal et le rapport commercial peuvent être très-différents ; c'est ce qui a lieu dans presque tous les pays pour les pièces de cuivre, et ce qui eut lieu à Rome lorsque cette monnaie céda le pas à la monnaie d'argent. M. Mommsen et M. Fr. Lenormant ont consacré à l'étude de ces rapports un chapitre de leuy ouvrage (1). Je n'ai qu'à y puiser pour dresser les deux tableaux du rapport du cuivre à l'argent et du rapport de l'argent à l'or.
Le premier tableau nous montre que le rapport légal de l'argent a été d'abord : : 1 : 240 et que le rapport commercial avait été longtemps à Rome, ainsi qu'en Sicile : : 1 : 250^2). J'en conclus que, pendant les premiers siècles de la République romaine, l'argent était très-rare et partant trèscher ; le cuivre était le métal ordinaire des monnaies et le régulateur des valeurs. Je le vois s'abaisser considérablement, sans pouvoir dire au juste si le rapport de 1 : 140 est un rapport commercial en même temps qu'il constitue le rapport légal. Ce qui est certain, c'est que, depuis les grandes conquêtes de République, le rapport légal donne au cuivre une valeur bien supérieure à sa valeur commerciale. Sous
(1) Mommsen-Blacas-de Witte, t. III, p. 42 ; M. Ch. Lenormant. Livre ii, chap. i, les trois métcmx monétaires chez les anciens.
(2) Mommsen-Blacas-de Witte. t I, p. 236.
Septime-Sévère, nous voyons que le cuivre a cent vingt fois moins de valeur que Targent ; c'est à peu près le rapport que, pendant la seconde guerre punique, la loi Flaminia établissait (: : 1 : 112) et celui qui existe aujourd'hui sur notre marché français (1 kiL d'argent vaut légalenient222 fr.; 1 kil. de cuivre vaut 2 fr, )
Le second tableau montre qu'en général Tor avait relativement à l'argent une valeur moindre que de nos jours.
Si l'on excepte le taux accidentel de l'an 217 avant J.-C. que M. Mommsen attribue à une émission de monnaie d'or faite par des généraux de la République (1), l'or n'a jamais, sous la République et pendant les deux premiers siècles de l'Empire, valu 12 fois son poids d'argent. L'extraction de l'or qui exige des procédés moins savants que celle de l'argent, était la plus facile dans l'état des sciences et de l'industrie chez les Romains. D'ailleurs, durant l'antiquité et le moyen-âge, les mines d'argent qui alimentaient les marchés étaient relativement aux mines d'or moins abondantes qu'elles ne l'ont été depuis la découverte de l'Amérique : de là, un rapport commercial et légal qui est généralement moindre dans l'antiquité et au moyen-âge que dans les temps modernes.
Depuis Dioclétien, l'or augmente de valeur; il atteint même, sous Théodose le Jeune, le rapport de 1 à 18. Ce fait semble être une conséquence des invasions des barbares et de la misère des temps ; le danger poussait à thésauriser, et le métal avec lequel on pouvait le mieux dissimuler sa fortune était plus recherché.
Nous avons déjà montré comment, durant les deux derniers
(1) Moimnsen-Blacas-de Witte, II, 114.
siècles de la République, Targent s'était substitué peu à peu au cuivre et avait servi d'étalon de la valeur; et comment, après Auguste, l'or joua principalement le rôle d'étalon dans la circulation (1).
(1) Voir M. Fr. Lenorman^ (t. I p. 182 et suiv.) qui adopte à cet égard ropinion de M. Mommsen.