‹ De la valeur des monnaies romainesChapitre 14 sur 24 · PL, XXXIII · texte numérisé non relu

PL, XXXIII

(6) Sénèque, . Com. ad Hekiam, 10. — Martial (m, 22) dit plus mo-

Pour mieux apprécier ce luxe, il faut le mettre en face des conditions ordinaires de la vie des petites gens. Un manœuvre gagnait fr. 60 par jour. La Statistique anntcelle pour Tannée 1874 (1) fixe aujourd'hui, en France, à 2 fr. 55 la moyenne du salaire pour le terrassier, à 2 f. 62 pour le jardinier. C'est quatre fois plus que le journalier de la République romaine ne recevait. Un siècle après, dans une toute autre région, un des évangélistes donne pour le salaire du manouvrier un chiflFre un peu plus élevé, 1 denier ou fr. 83 (2) ; ce n'est encore que le tiers du gain actuel. .De même pour le froment. Dans une année d'abondance, on le paie en Sicile, 2 sesterces le boisseau, ce qui revient à peu près à 4 fr. 80 l'hectolitre. Depuis le commencement de notre siècle, la valeur moyenne de l'hectolitre n'est jamais descendue au-dessous de 14 fr. 32^ prix de l'année 1850, lequel est 3 fois plus élevé que celui de la Sicile au premier siècle avant l'ère chrétienne. Le taux légal auquel les villes de Sicile étaient tenues de fournir du blé, quand la République en faisait acheter pour lesbesoins^e Rome, était fixé à 3 sesterces le boisseau, ce qui revient à 7 fr. 25 environ l'hectolitre. Cicéron afl^rme que ce prix, très-acceptable en tout temps, devenait rémunérateur dans les années d'abondance, comme celles pendant lesquelles Verres avait gouverné la province (8). C'était à peu près le tiers du prix actuel de nos marchés.

destement : Dederas Apice, bis trecenties ventri ; mais on a proposé (Meursius, de luxu rom.) une correction au texte : ter au lieu de bis.

(1) Statistique de la France; Statistique annuelle, t. IV, année 1874, publié par le ministère de Tagriculture et du commerce, sous la direction de M. Deloche.

(2) Saint Mathieu.

(3) . . . Quum gestimatio legis ejusmodi sit ut, caeteris temporibus tolerabilis Siculis, te praetore etiam grata esse debuerit. In Verrem, actio sec., III, 76. Cicéron ajoute que le prix des marchés en Sicile était alors

La vie dans les classes inférieures coûtait donc notablement moins qu'elle ne coûte en France aujourd'hui; d'autre part, certains riches paraissent avoir dépensé autant et pltis que ne le font de nos jours les gens très-riches : la grandeur du luxe se mesure'précisément par le contraste. S'il est permis de hasarder une conjecture sur l'existence des petites gens, malgré le peu de renseignements que nous possédons, on pourrait dire que, si leur salaire était en Italie, du temps de Cicéron, quatre fois moindre qu'aujourd'hui, tandis que le prix du blé n'était que trois fois moindre, leur situation économique devait être inférieure à ce qu'elle est devenuA dans notre société.

Les soldats semblent avoir été relativement plus favorisés que les manouvriers. Au temps de Plaute, époque où l'argent avait encore une grande valeur, ils recevaient 1/3 de denier ou environ fr. 27 (1). Quand l'as devint la seizième partie du denier, ils eurent encore un tiers de denier, c'est-k-dire 5 as 1/3 au lieu de 3 as 1/3, Ce qui fait dire àjjPline qu'on continua à compter pour les soldats dix as au denier (2). César doubla la paie (3). Sous Auguste^ les prétoriens, troupe d'élite, avaient 1 fr. 62. Il est vrai que, sur leur solde, les soldats devaient payer leurs armes, leurs vêtements et leurs tentes. Au temps de Polybe, ils payaient même leur nourriture.

Le luxe devint plus grand encore sous l'Empire. L'Italie

de 15 sesterce» le medirane (le inedimne cz 6 modii) et que nul n'a vendu son blé pluK cher. (( In medimno singulo video ex litteris publicis Halesinos H. S. quinos denos dédisse. Ostendam ex tabulis locupletiseimorum aratorum eodem tempore neminem in Sicilia pluris frumentum vendidisse. 3S> III, 74. « Accipis enim H. S. xv pro medimno ; tanti enim est illo tempore medimnum. » m. 75.

(1) Plaute, Mostellaria, II, I, 10.

(2) Pline, xxxiii, 3.

(3) Suet. in Cœs. (an 703 de Rome), et Tacite, AntLy 1, 17.

était le centre du monde; les impôts en argent et en nature y faisaient affluer de toutes parts la richesse. Les hommes qui avaient gagné de l'argent dans les provinces par les fonctions publiques, par les fournitures ou par le commerce, venaient s'y fixer ; les grandes propriétés s'y multiplaient, ainsi que les grandes fortunes faites par les spéculations ou par la faveur impériale. Un Crispus de Verceil possédait 280 millions de sesterces; Sénèque en avait 300, et l'affranchi Narcisse 400 (1).

La facilité avec laquelle on prodiguait l'argent pour des fantaisies coûteuses est connue ; les témoignages des écrivains anciens sont nombreux sur ce point et quelques-uns des prix que nous donnons dans la liste placée à la fin de cette étude en sont des preuves. Martial rit d'un certain Cinna qui, de son temps, mangeaitSmillions de sesterces en unan. L'empereur Caligula ne se contentait pas de si peu : il prodiguait en une année 330 millions de sesterces (2). Vitellius, dînant en ville, ne permettait qu'on dépensât pour lui moins de 400,000 sesterces (3) ; plus tard, Elagabale ne dîna que par exception à moins de 10 millions de sesterces (4). Quand le luxe a de tels débordements, il ne connaît plus de mesure. Un mobilier d'un million de sesterces n'était plus choSS^ tonnante (5) ; une toilette de femme, même dans un festin de noces ordinaire, pouvait coûter jusqu'à 40 millions de sesterces (6). Une des femmes de Caligula, LoUia Paulina, avait une parure d'éméraudes et de perles du prix de 11 millions de sesterces. On payait volontiers un manteau (lacerna) 10,000 sesterces.

Aussi le prix des objets de luxe s'éleva-t-il en général sous

(1) Meursius, de luxu rom,

(2) Suét, ch. XXXVII.

(3) Suét. ch. XIII.

(4) Lampride, cité par Meursitis.

(5) Constat decies tibî non spatîosu supellex. Mart., ni, 62.

(6) Meursius, de Ittxu rom.

l'Empire. Vairon avait dit que des pigeons trës-rares (eximi») étaient vendus jusqu^à 1,000 sesterces la pièce; Columelle ajoute que,deson temps, on n'avait plus honte dedemander 4,000 sesterces d'une paire de pigeons (1). La pourpre violette valait 100 deniers (83 £r.) sous Auguste ; la pourpre de Tyr (debapha Tyria) en valait plus de 1,000 (720 fr.) du temps de Pline (2). Metellus Scipion avait reproché à Caton d'avoir payé des tapis brodés de Babylone 800,000 sesterces ; Néron en acheta 4 millions (3). Caton TAncien ne payait pas ses esclaves plus de 1,500 drachmes, ou 6,000 sesterces (1,260 frJ ; Columelle^ un siècle et demi après, consentait qu'on donnât 8,000 sesterces (2,000 fr., estimation du sesterce de cuivre d'après la monnaie d'or) pour un vigneron, le plus précieux, il est vrai, des serviteurs de la ferme. On" allait bien au-delà pour les besoins du luxe: 20,000 sesterces pour un bouffon (4), 100,000 (25,000 fn) pour un esclave sachant Homère par cœur (5). Le luxe, par l'entraînement général, devenait quelquefois une nécessité; Tavocat qui ne portait pas une bague de prix au doigt et que n'accompagnait pas une suite nombreuse, faisait pauvre figure et ne trouvait pas de clients (6).

J'incline cependant à penser que le renchérissement dont le luxe était la cause n'était pas aussi général qu'on le sup-

(1) Columelle, viii, 8.

(2) Pline, ix, 39.

(3) Metellus Scipio triclinaria Babylonica sestertium octogentis mil- Kbus yenisHC jam tune ponit in Catonis criminibus, quae Neroni principi quadragiens sestertio nuper extitere. Plin., viii, 48.

(4) Martial, viii, 13.

(6) Sénèque, epist xxvii.

(6) Fidimus eloquio? Ciceroni nemo ducentos

Nunc dederit nummos, nisi fulserit annulus ingens.

Respicit hoc primum qui litigat, an tibi servi

Octo, decem comités, an post te sella, legati

Ante pedes Juv., Sat vu.

pose. A Rome, sans doute, les loyers et le prix des denrées étaient beaucoup plus élevés que dans les premiers siècles de la République : Pline Taffirme (1). Cependant les denrées avaient beaucoup moins augmenté que les objets de luxe, sans doute parce que la masse de la population était restée pauvre, et qu'elle était condamnée à demeurer telle par la condition même de l'esclavage. Qu'un maître donnât à ses esclaves, au temps de Sénèque, un demi -boisseau de plus par mois que ne faisait Caton, la diflférence n'était pas considérable ; le prix de l'alimentation d'un garçon ou d'une fille semble conformer cette opinion. Toutefois le prix du pain, du temps de Pline^ était à peu près le même que de nos jours.

Peut-on tirer de ces faits et des autres que nous insérons dans la liste des conclusions précises sur la puissance de l'argent à Rome? Non, les documents ne sont pas assez nombreux. On doit se contenter de dire d'une manière trèsgénérale :

1° Qu'au dernier siècle de la République, l'argent avait à peu près trois fois plus de puissance qu'aujourd'hui pour payer les dépenses ordinaires de la vie du petit peuple à Rome, mais qu'il avait bien moins de trois fois cette puissance pour acheter les objets de luxe.

2® Que cependant l'argent avait déjà perdu une partie de sa puissance et que, dans les premiers siècles de la République, il fallait beaucoup moins de métaux précieux (ou de cuivre avant les guerres puniques) pour vivre, parce que la plupart des denrées étaient à meilleur marché et parce que le luxe était beaucoup plus modeste.

3® Que, dans les premiers siècles de l'Empire, le progrès du luxe et peut-être aussi la consommation plus grande des denrées en Italie firent perdre à la monnaie une partie de sa valeur ; la puissance de l'argent se rapprocha de celle que

(1) Pline, XVIII, 4.

nous lui çoun^issous de nos jours, saps que la comparaison puisse être rigoureusement établie entre l'Italie impériale et la France moderne, ces deux pays différant par les conditions sociales des personnes non moins que par la somme des besoins à satisfaire dans les diverses classes de la société.

L'argent paraît avoir encore diminué de valeur dans les siècles suivants. L'altération des monnaies, dans lesquelles la proportion d'alliage alla en croissant jusqu'à Dioclétien, doit être misé au nombre des causes de la diminution.

La spéculation n'a pas été non plus étrangère à ce résultat; elle n'a pas créé les difficultés de la situation; mais, comme d'ordinaire, elle a dû s'y accommoder pour en tirer profit et elle les a parfois aggravées. Dioclétien se plaint que nonseulement les marchands augmentent continuellement les prix, quelles que soient la saison et l'abondance des récoltes, mais que, partout où passent ses armées, dans les campagnes aussi bien que dans les villes, on lui fasse payer bieii au-delà de quatre fois et de huit fois la valeur commerciale des choses. « Qui est assez dénué de cœur et de sens commun, dit-il, pour ignorer et même pour ne pas sentir que les produits en vente dans le commerce et dans la consommation journalière des villes se sont élevés à uji tel excès de cherté que le désir effréné du luxe n'est mo4éré ni par l'étendue des approvisionnements, ni par l'abondance des récoltes ? » Ainsi s'exprimait l'empereur dans le préambule d'un édit, rendu probablement^en l'an 301, par lequel il imposait un maximum des prix, enjoignant à tout marchand en gros ou en détail de s'y soumettre sous peine dç mort.

Il paraît avoir surtout songé aux provinces asiatiques; mais il étendait la mesure à tout l'Empire, en ayant le soin de dire qu il marquait seulement le niveau au-dessus que les prix ne devaient pas s'élever, mais au-dessous duquel ils pouvaient descendre dans les années et dans les ré-

gions forYOFÎsées. Ce maximum fut impuissant, ainsi que nous, rapprend Lactance (1), et la oherté dépassa les bornes que ^empereur avait prétendu lui imposer.

Quels étaient ces prix ? Les écrivains qui se sont occupés ie la question ne sont pas d'accord sur la valeur qu'il convient d'attribuer au denier que Dioclétien emploie. Ce n'est plus le denier d'argent , c'est une monnaie de cuivre que Dureau de la Malle croyait équivalente à 2 centimes 1/4. Le Bas à 4 centimes, que M. Mommsen âxe à 10 et M. Waddington à 6 centimes 1/5 (2).

Si nous comparons entre eux quelques-uns des prix de redit de Doclétien, nous trouvons que le salaire d'un ouvrier bien payé (60 deniers) et nourri par son patron, équi- VAut à peu près au prix d'un poulet (60 deniers, 3 fr. 72 ?), à celui du tiers d'une paire de souliers (150 deniers, 9 fr, 30 ? ), de quatre litres de vin (32 deniers, 2 fr. ?), d'un kilogramme et demi de porc (48 deniers, 2 f. 96 ?), de 2 kilos 1/2 de bœuf et qufun simple journalier de campagne recevait moitié moins qu'un tailleur de pierres ou qu'un forgeron.

U est plus difficile de comparer les prix de l'édit aux prix (Je lît France. Cependant, en adoptant l'évaluation de M^ Waddington (3), nous pouvons dire que, si certains pro-

(1) Idem quum variis iniquitatibus immensam faceret caritatem, Içgem pretiis rerum venalium statuere conatua est. Tune ob exigua et yilîa multus sanguin efEusus, n^ vénale quîcquam metu apparebat et carita^ multo deterîus exarskj donec lex necessîtate ipsa, post multoiwxi exitîum, solveretur. Lact., de mortibus jpers.^ vu, 9.

(2) Voir Edit de Dioclétien établissant le maximum dans l'Empire romarin,,., par M. H. Waddington, 1 br. in-f ol, 1864 ; extrait des Inscrip- Hçns- ffrecg^es et latines en Asie-Mineiure, par M. Le Bae.

(3) Dans nolxe Histoire des classes ouvrières en France, I" partie, t, I, p. B2, nous avons donné quelques-uns des prix de Tédit de Dioclétien et QQU9 les avons traduits en grammes d^argent fin d'après le taux d'évaluation (4 c. par d.) donné par M. Le Bas. Les travaux de MM. Mommsen et Waddington sur la question n'avait pas encore paru.

-séduits étaient notablement au-dessous ou au-dessus des cours actuels, en moyenne, dans l'ensemble, l'argent avait à peu près la puissance que nous lui connaissons aujourd'hui. Toutefois, si Ton rapproche les données officielles sur le salaire aux deux époques, on remarque que l'ouvrier recevait, outre la nourriture, une somme d'argent qui était supérieure à celle qu'il reçoit chez nous (1) et avec laquelle il pouvait acheter en général plus de denrées qu'aujourd'hui. Ce fait peut paraître surprenant et mériterait une étude particulière.

Après la mort de Constantin, lorsque l'Empire commença à être ébranlé par les attaques des barbares et à s'affaisser à l'intérieur sous le poids des impôts, il se produisit un mouvement opposé dans la valeur des métaux précieux. On les cachait et ils devinrent rares ; l'or surtout fit prime, et les empereurs défendirent à plusieurs reprises de l'exporter. Symmaque, qui s'en émut, écrivit à l'empereur Valentinien : « L'empereur Gratien a décidé que les changeurs ne donneraient plus pour un solidus que la quantité de métal qu'il était juste de donner à cette époque ;mais bientôt, le prix de l'or continuant à augmenter {auri enormitaie crescente) le remède est devenu impuissant. Comme, sur le marché, le solidus a une valeur plus élevée, les denrées se vendent à plus bas prix (2). »

Nous nous arrêtons ici. Les exemples que nous avons choisis suffisent pour indiquer la tendance générale qu'a eue la puissance de l'argent à augmenter ou à diminuer aux diverses époques de l'histoire romaine. Ils ne suffisent pas

(1) Le denier de Dioclétien, si on Tévaluait comme étant 1/6000 dn soliius, ne vaudrait que 1/4 de centime et les prix deviendraient extrêmement faibles, beaucoup trop faibles, suivant les vraisemblances. Voir Cassiod, Var, I, 10 et Mommsen-Blacas-de Witte, III, 107 et 108 en note,

(2) Symmaque, Ep, X. 42.

à déterminer cette puissance d'une manière précise. Nous répétons, comme nous l'avons dit au début, qu'une détermination exacte nous paraît impossible ; l'étude des prix durant l'antiquité romaine n'en est pas moins une question digne d'intérêt qui mériterait d'être traitée avec plus de détails que nous l'avons fait.

Nous joignons à ce chapitre deux listes de prix, en indiquant, dans la première, le rapport probable de la valeur actuelle avec la valeur passée pour les marchandises qui peuvent être comparées, et en donnant, dans la seconde, un extrait de redit de Dioclétien, avec traduction du prix en monnaie française (à raison de 6 cent. 2/10 au denier), mais sans indication de la puissance comparative de l'argent.

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