HISTORIQUE
Toutes les fois que deux corps susceptibles d'agir chimiquement l'un sur l'autre se trouvent en contact, il y a production d'électricité. Si l'on réunit ces deux corps par un circuit métallique, le fluide électrique traverse ce circuit, on dit alors qu'il s'est établi un courant. Ce courant suit un sens déterminé par la nature des réactions chimiques qui s'opèrent au niveau des deux corps en présence; son point de départes! le pôle positif, son point d'arrivée est le pôle négatif. Mais si l'on intercale dans ce circuit métallique une partie quelconque d'un organisme vivant, cette partie formant alors conducteur sera à son tour traversée par le courant ; de plus, il est probable qu'en vertu des propriétés physiques ou chimiques de l'électricité, ces parties devront se trouver influencées, voire même modifiées dans leur nutrition ou dans leur fonctionnement. Tel est sans doute le point de départ de l'application qu'on a faite du courant de pile à la thérapeutique.
C'est intentionnellement que nous employons le mot de courant de pile, ou courant galvanique, car nous pensons que c'est plutôt à la nature de l 'action qu'à la durée de cette action que s'applique le mot de courant continu. S'il en était autrement, les limites de ce travail se trouveraient considérablement étendues, car nous aurions à apprécier, outre la valeur du galvanisme en thérapeutique, les avantages ou les inconvénients de l'électricité franklinienne. qui, elle aussi, et
pendant longtemps, a été utilisée sous forme d'applications continues ; nous voulons parler du bain électrique tel qu'on le pratiquait au siècle dernier, tel que les travaux de Guillaume Lobé(l)(1743),Jalabert(1750),Hai1mann(i770) ) Sauvage(1771)' Pickel (1778). Mauduyt, Marigues (2) (1773), Carvallo (1781), ont contribué à le faire connaître ; tel qu'enfin Hufeland nous l'a présenté dans la thèse qu'il publia à Leipsig en 1783.
La question qui nous est posée est déjà trop vaste pour que nous ne cherchions à la restreindre, et c'est pour cela que dans ce travail, sous le nom de courant continu, nous ne parlerons que de courant de pile qui, au point de mie de la permanence de l'action, est presque uniquement employé aujourd'hui.
L'histoire des courants continus commence avec les découvertes de Galvani et de Yolta. Celles-ci ne tardèrent pas à imprimer une puissante impulsion aux études d'éleetro-physiologie qui devinrent le point de départ de nombreuses applications médicales. A. de Humboldt multiplie les recherches, et se soumet lui-même à l'expérimentation (1795) ; Pfaff veut mettre en lumière l'action intime du courant galvanique ; Wohlrob eu exalte les vertus thérapeutiques (17%, Leipsig). En France, Marat publie ses deux traités sur l'électricité; Sue fait sa grande histoire du galvanisme (1803); Nysten rapporte la série de ses longues expériences; Ponton d'Amécourt en étudie méthodiquement plusieurs des principales applications (3).
A la même époque, Aldini, neveu de Galvani, dédie son important traité à Bonaparte, premier consul. Grapengiesser,
(1) Guillaume Lobé. — Vis corporum electrica. Bissertatio, Lugduni Batavorum, 1743.
(2) Marigues. — Suite de la guérison de la paralysie par l'électricité. Paris, 1773.
(3) De Ponton d'Amécourt. — Exposé dit galvanisme, Paris, 1803.
à Berlin, écrit un des ouvrages les plus complets que nous possédions sur la matière (1801).
On peut juger, à l'étendue et à la rapidité du mouvement, l'enthousiasme qui accueillit la découverte de l'électricité animale. Mais cet enthousiasme fut lui-même un danger. La méthode ne tarda pas à sortir des limites de l'application scientiflque et, ce qui est inévitable en pareil cas, à tomber entre les mains des empiriques. Bientôt il ne devait plus y avoir de maladie qui osât résister aux courants galvaniques, et à lire les observations du temps, il semblait qu'on venait de découvrir la panacée universelle. L'électricité guérissait tout : jusqu'à « la fièvre quarte, les teignes, la gonorrhée, la leucorrhée, l'épilepsie, l'hémoptysie et la mélancolie chronique ».
Une réaction violente succède bientôt à de pareilles exagérations, et ie galvanisme semble tomber dans f'oubli ; seul Aldini lutte encore et s'efforce de le soutenir par des observations plus précises et des expériences plus rigoureuses.
Cette seconde période de l'histoire du galvanisme médical s'étend presque jusqu'en 1850.époque à laquelle on commence à utiliser de nouveau les courants de pile en thérapeutique. Mais alors ces applications médicales ne reposent plus sur les données de l'empirisme pur, elles ont pour base les recherches méthodiques et persévérantes que, dès le premier quart de notre siècle, Ritter et Nobili et, depuis, Becquerel, Matteucci, Marianini, Du Bois-Reymond ont entreprises sur l'électricité animale: c'est une troisième période véritablement scientifique qui s'ouvre alors et qui se signale déjà par de nombreux travaux. C'est toutefois en Allemagne que la méthode tendit le plus rapidement à se répandre. Les travaux de Bezold, les thèses de Pfluger et de Benedikt y ont largement contribué. A ces recherches surtout théoriques succèdent bientôt les publications plus pratiques de Reinak, de Rosenthal. etc., etc.
En France, le mouvement fut plus lent. Dès 1859 cependant, Chauveau avait commencé ses études sur les actions polaires, ffiffelsheim avait préconisé les courants de pile et Faction des chaînes de Pulvermacher dans un certain nombre de maladies. Brown-Sequard dans son Journal de physiologie, Onimus dans celui de C. Robin, avaient déjà étudié avec soin plusieurs des actions physiologiques propres aux courants galvaniques. Mais c est principalement à partir de 1864, époque à laquelle Remak exposa sa méthode dans sa conférence à l'hôpital de la Charité, qu'au point de vue pratique l'emploi des courants continus commença à se généraliser dans notre pays. C'est aux recherches de Le Fort, d'Onimus, de Tripier que Ton doit en grande partie ce résultat.
On s'étonnera peut-être de ne pas voir figurer le nom de Duchenne dans cet exposé historique. C'est que Duchenne, qui a tant fait pour l'électrisation localisée, a toujours cherché à atténuer l'importance des courants constants. Il ne les employait qu'à contre-cœur, ayant toujours à la mémoire le souvenir d'un accident qui lui était survenu dans une de ses premières applications.
Ainsi l'emploi des courants continus en thérapeutique s'est une seconde fois très-rapidement vulgarisé, et aujourd'hui nous possédons les documents les plus importants sur la matière. A côté des traités didactiques de Remak, Benedikt, Brenner, Onimus, Cyon, Rosenthal, Poore, Beard et Bockwel, Althaus, on trouve les plus utiles enseignements dans les publications moins volumineuses d'Hitzig, d'Erb", de Jaccoud, de Moritz, Meyer, A. Tripier, Bussell, Beynolds, de Zech, de Bàrwinkel et de Pierson (1). Malgré toute cette richesse de documents, les faits absolument positifs sont très-rares, les résultats véritablement
(1) Pierson, Compendium des Electrir.it t. 1878.
indiscutables peu nombreux, et à lire tout ce qui a été écrit sur le sujet, à voir le nombre des maladies dans lesquelles les courants constants sont préconisés, et surtout les conclusions contradictoires auxquelles sont arrivés des observateurs également reeommandablcs, on est en droit de se demander si Ton n'est pas retombé dans le défaut quia marqué le commencement du siècle, et si la valeur thérapeutique des courants continus n'a pas été considérablement exagérée.
Ce travail ne doit avoir d'autre but que celui de rechercher, au milieu de toutes ces assertions de sens opposés, et dans l'ensemble des observations sans' nombre où le courant constant a été employé avec plus ou moins de succès, quelle est la véritable valeur de l'électricité galvanique appliquée à la thérapeutique, ce qu'on peut en attendre, ce qu'on est en droit d'espérer d'elle. Mais, pour arriver à ce résultat, étions-nous en possession d'une méthode critique suffisante, et avionsnous entre les mains les documents nécessaires pour ne pas nous égarer dans notre jugement?
Deux procédés critiques se sont présentés à notre esprit. On pouvait, d'une part, commencer par étudier le rôle physiologique du courant constant, en formuler l'action sur l'organisme sain ; puis, se fondant sur les données fournies par ces recherches, reconnaître comme résultat définitivement acquis ceux qui coïncideraient avec les enseignements de l'expérimentation et rejeter ceux qui y seraient contradictoires.
On pouvait, d'autre part, se livrer à un simple travail de statistique : compter d'un côté les faits favorables, additionner de l'autre les cas d'insuccès et accepter les conclusions fournies par les chiffres.
Les deux méthodes prises isolément sont également défectueuses. Tout d'abord, l'expérimentation physiologique
ainsi qu'on pourra s'en assurer bientôt, ne nous donne encore que des enseignements incomplets ; sur bien des points elle reste absolument muette. Ce n'est donc pas une base solide sur laquelle il nous soit permis de nous appuyer uniquement. Et quand même nos connaissances seraient plus avancées sur ce sujet, nous ne serions pas en droit de nous en servir pour juger en dernier ressort. Qui n'a vu des faits cliniques absolument indiscutables et qui semblaient pourtant en opposition flagrante avec les principes de la physiologie ; qui pourrait donc affirmer que les lois de l'organisme malade soient identiques à celles de l'organisme sain?
Le procédé de la statistique, d'un autre côté, est un procédé brûlai : on est forcé de classer dans la même catégorie des observations qui ne sont souvent pas comparables. De plus, dans les publications spéciales, on s'empresse de metlre en lumière les cas heureux, et les insuccès sont habituellement laissés dans l'ombre. La statistique, comme nous pourrions la faire en pareil cas, serait aveugle, et ses résultats mensongers.
C'est en nous fondant sur ces considérations que nous avons cru devoir adopter une méthode mixte. Nous aurons recours à la physiologie dans ce qu'elle nous apprend de précis pour apprécier l'importance des faits cliniques, et pour nous demander si, rigoureusement, scientifiquement parlant, l'emploi de la méthode était justifié dans l'espèce. Mais nous tiendrons grand compte aussi des données de l'observation, les faits soigneusement, consciencieusement observés devant toujours être pris en sérieuse considération.
Nous diviserons donc ce travail de la façon suivante :
Dans une première partie, nous étudierons le courant continu indépendamment de toute influence thérapeutique; nous passerons en revue ses propriétés essentielles : propriétés physi-
ques, chimiques, et les avantages qui Leur sont inhérents. Nous entrerons aussi dans quelques détails circonstanciés au sujet de leur action physiologique.
Dans une deuxième partie, nous aborderons la clinique pure et nous chercherons à apprécier d'une façon aussi exacte que possible la valeur des divers documents que nous avons pu recueillir. Cette partie, essentiellement pratique, sera divisée en deux chapitres secondaires.
Le premier chapitre comprendra Y Étude des phénomènes morbides où les propriétés physiques des courants mil été utilisées.
Ici, notre intention n'est point d'apprécier la valeur des courants de pile dans les applications qui ont été faites à telle ou telle maladie. Le courant continu ne s'adresse pas à une affection plutôt qu'à une autre.
Gomme pour la plupart des substances médicamenteuses, ce n'est pas contre une maladie déterminée que son influence est dirigée. — Les remèdes spécifiques sont rares, si même ils existent. — Les actions thérapeutiques s'adressent simplement aux éléments morbides communs : spasmes, paralysies, douleurs, troubles vaso-moteurs, par exemple, etc., et c'est pour cela que nous nous bornerons à passer en revue les différentes influences que peut exercer l'électricité galvanique :
1° Dans les troubles de la motilité : paralysie, tremblement, spasme ;
2° Dans les troubles de la sensibilité (générale ou spéciale) : douleur, anesthésie, nous réservant de rapprocher de ces deux chapitres accessoires quelques affections chroniques^ du cerveau et de la moelle ;
:i° Dans les troubles circulatoires (auxquels on peut ajouter les troubles de sécrétion) : congestions, névroses vaso-motrices :
4° Dans les troubles de la nutrition proprement dite, comprenant surtout les atrophies et certaines dyscrasies constitutionnelles.
Le deuxième chapitre traitera de V Emploi des propriétés chimiques de l'électricité galvanique. Nous nous bornerons, bien entendu, à celles d'entre elles qui relèvent plus directement du domaine de la médecine proprement dite. Le rôle de l'électrolyse dans la cure des anévrysmes de l'aorte constituera la partie la plus importante de ce chapitre
Nous résumerons en terminant les principaux résultats auxquels nous aurons été conduit par la discussion des laits, nous appliquant à formuler nettement les avantages de la méthode, si véritablement il en existe ; signalant sans parti pris les inconvénients quelle peut présenter.
Enfin, dans un appendice, nous dirons quelques mots des principaux appareils aujourd'hui utilisés et des conditions qu'ils doivent réaliser pour pouvoir être utilement employés. Le manuel opératoire aussi sera sommairement indiqué.
Pour arriver à porter sur cette méthode un jugement aussi sûr que possible, nous nous sommes adressé à tous ceux dont l'expérience pouvait nous éclairer. Nous nous sommes mis en rapport non-seulement avec les hommes qui en France oui étudié avec le plus de soin ces questions délicates, mais avec ceux qui à l'étranger passent Pi juste litre pour les électro-thérapeutes les plus distingués.
Que tous ceux qui ont bien voulu nous prêter leur concours reçoivent l'expression publique de nos rcmcrcîmcnls.