Archives de la Guerre, vol. 207, fol
M. de Montespan, à Perpignan, oublia sans doute les vers du poète et ne voulut pas faire mentir l'adage que la guerre et l'amour sont inséparables. Une circonstance aggrava encore sa faute c'est que, s'il faut en croire les «lettres officielles de grâce, rémission et pardon » qui lui furent ultérieurement accordées, il plaça très bas ses affections.
En effet, selon ce document officiel, fort circonstancié dans son récit, M. de Montespan avant fait la conquête « d'une certaine fille de très basse condition », jugea bon de se faire suivre d'elle dans ses changements de résidence en lui donnant place dans sa compagnie « vêtue en habits de garçon ». Elle l'accompagna dans cet équipage à Perpignan. Or, un de ses parents la rencontra déguisée ainsi et escortée d'un valet de M. de Montespan. Il la reconnut et alla faire sa plainte au sousbailli de Perpignan qui s'empressa de faire mettre la donzelle en prison. M. de Montespan entra en fureur, accabla le bailli de menaces. Ce fonctionnaire prudent, « dans la crainte que ledit marquis de Montespan ne s'en n-^nttit », s'empressa de restituer sa prisonnière à la mère de celle-ci qui
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était venue la réclamer et qui, à ce qu'il semble, ne le fut pas moins à remettre aussitôt sa fille entre les mains de M. de Montespan. Celui-ci d'ailleurs eut bientôt assez d'elle, et il l'abandonna en faisant don de vingt pistoles à une dame de Perpignan, qui réussit à la marier au moyen de cette dot assez modeste. Mais le ressentiment du marquis à l'égard du bailli de Perpignan qui avait osé emprisonner sa belle était durable. Pour venger leur capitaine, un certain nombre de ses cavaliers, sous la conduite d'un nommé Gartet, maréchal des logis dans la compagnie, envahirent la maison de l'infortuné magistrat, « armés de pistolets et d'épées » et, « proférant plusieurs serments et injures », le jetèrent dans la rue et, selon les termes mêmes du récit officiel, « lui auraient donné plusieurs coups de bâton, de bouts de pistolets et de plats d'épées et l'auraient même blessé du tranchant et fait à quelques-uns qui vinrent à son secours plusieurs autres insultes ».
Il n'est pas probable que les derniers événements relatés dans les lettres de grâce se soient passés dès 1667; il est certain en revanche, d'après ces mômes lettres, que les premiers s'y rappor-
tent. La modération exemplaire de l'infortuné bailli, sa crainte que M. de Montespan ne « se iv-sentît » de ses méfaits, attestent à quel point on savait à ce moment le ministre disposé à lui complaire. A vrai dire, il n'importait peut-être pas infiniment à Louvois que M. de Montespan se couvrît de gloire; ses aventures galantes et môme quelques manquements assez graves à la discipline n'étaient pas pour le contrarier grandement. Ce qu'il fallait avant tout, c'est qu'on eût l'assurance qu'il ne viendrait pas à l'improviste troubler les plaisirs du roi et de sa maîtresse. Tant qu'un doute fut possible sur ses dispositions, il fut soigneusement maintenu en Roussillon. Une inquiétude traversa l'esprit de Louvois quand le duc de Noailles eut son congé.
« Vous ne m'avez point dit, manda-t-il à Macqueron, si avec M. le duc de Noailles des officiers ne se sont point mis en chemin pour revenir ici avec lui. Je lui avais mandé de ne le point souffrir et je suis persuadé qu'il ne l'aura pas l'ait. Vous direz à M. Foucault que, sous (|in'lque prétexte que ce puisse être, il ne doit donner congé à aucun pour sortir du Roussillon. »
Louvois fut promptement rassuré.
Cependant l'hiver s'avançait. Tandis que très certainement le ministre tenait madame de Montespan au courant des frasques et des exploits de son mari, il achevait de se convaincre que celui-ci comprenait, acceptait la situation qui lui était faite. Si sur ce sujet quelque doute avait pu subsister, il était maintenant dissipé à coup sûr. A la Cour nul n'ignorait la passion du roi. Parmi les courtisans les mieux informés était l'oncle même de M. de Montespan, l'archevêque de Sens: à défaut d'un autre, celui-là avait dû avertir son neveu, qu'il approuvât ou blàmàt la conduite de la jeune femme. L'insouciance avec laquelle M. de Montespan accueillait les bienfaits du roi, recevait son argent, se distinguait de son côté, attestait donc sa bonne volonté.
Pourquoi dès lors lui interdire de reparaître à Versailles? Sa présence cessait d'être dangereuse. Bien plus : quoique la pauvre reine supportât patiemment son sort — « La reine, écrivait madame Châtrier, qui est toute seule à Saint-Germain, ne fait pas grand bruit » — elle pouvait peut-être devenir utile. On ne se contenta pas de
permettre à M. de Montespan de revenir à Paris. On lui lit une surprise : on lui joua Amphitryon.
Jusqu'à quel point Amphitryon fut, comme Bérénice, comme Esther, comme Athalie, une pièce écrite sur commande, peut être discuté. Ce sciait pousser les analogies un peu loin que de vouloir trop rigoureusement identifier Louis XIV avec le séducteur Jupiter, madame de Montespan avec Alcmène, Amphitryon avec le marquis de Montespan, et Louvois avec Mercure qui se montre >i accommodant lorsque Amphitryon entre dans 1rs vues de son maître, mais le rosse ainsi que Sosie s'il se permet de regimber. Amphitryon n'est pas une pure allégorie de l'aventure conjugale de M. de Montespan : en maint endroit la fantaisie de l'écrivain s'y est donné libre carrière; bien plus, volontairement peut-être, afin de ne pas donner l'éveil trop vivement à la malignité du public non initié, Molière n'a pas épargné des développements capables de la dérouter.
Il 11*. -i pas douteux, en revanche, que Louis XIV
ait approuvé le sujet de la pièce, et toléré ou même inspiré telles des allusions qui y sont semées. Jamais, à la fin de l'année 1667, le poète n'eût osé traiter pareil sujet sans l'approbation royale; composée à l'insu du maître, sa pièce eût été la plus sanglante des satires : jamais Condé, le plus attentif des courtisans, n'en eût accepté la dédicace. Sachant, au contraire, que le maître l'avait pour agréable, il faisait sa cour au roi en prenant officiellement sous sa protection l'écrivain qui venait de lui complaire.
Le 13 janvier 1668, la pièce fut jouée au Palais- Royal. Le lundi 16, « la belle comédie d'Amphitryon » fut donnée, c'est la Gazette de France qui nous l'apprend, devant le roi et les dames. On y applaudit discrètement la valeur d'Amphitryon, vainqueur des Thébains, comme M. de Montespan avait battu les Espagnols à Puycerda, et la grâce touchante d'Alcmène qui, véritablement, n'a point manqué au serment conjugal puisque un dieu seul a pu triompher de sa vertu :
Mon nom qu'incessamment toute la terre adore Étouffe ici les bruits qui pourraient éclater.
Un partage avec Jupiter
N'a rien du tout qui déshonore.
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Et le dénouement parut aussi naturel que touchant : sous la bénédiction de Jupiter, Amphitryon et Alcmène réconciliés reprennent leur vie conjugale à peine troublée.
Louis XIV eut-il un moment l'intention de rendre madame de Montespan à son mari ? Voulut-il, par l'intermédiaire de Molière, le lui témoigner avec une délicatesse relative? La chose est possible. Ce ne serait alors que le revirement ultérieur de M. de Montespan qui aurait fait échouer cette solution.
Quoi qu'il en soit, les transparentes allusions d'Amphitryon ne furent point pour troubler sa sérénité. Sans doute, de la scène finale, il retint surtout ces vers placés dans la bouche de Jupiter :
L'éclat d'une fortune en mille biens féconde Fera connaître à tous que je suis ton support;
Et je mettrai tout le monde
Au point d'envier ton sort.
Tu peux hardiment te tlatter
De ces espérances données...
Et peut-être le conseil prudent de Sosie, qu'il eut tort d'oublier plus tard :
Sur telles affaires, toujours Le meilleur est de ne rien dire.
Si Ton pouvait identifier M. de Montespan et le héros d'une anecdote rapportée par Grimarest, notre marquis aurait eu l'occasion de nouer même avec le poète des relations assez fréquentes :
« Après que Molière, dit le biographe, eut repris avec succès son Avare au mois de janvier 1668, comme je l'ai déjà dit, il projeta de donner son Georges Dandin. Mais un de ses amis lui fit entendre qu'il y avoit dans le monde un Dandin qui pourroit se reconnaître dans sa pièce et qui était en état par sa famille non seulement de la décrier, mais encore de le faire repentir d'y avoir travaillé. « Vous avez raison, dit Molière à » son ami, mais j'ai un sûr moyen de me conci- » lier l'homme dont vous me parlez; j'irai lui lire » ma pièce. » Au spectacle, où il était assidu, Molière lui demanda une de ses heures perdues pour lui faire une lecture. L'homme en question se trouva si fort honoré de ce compliment que, toutes affaires cessantes, il donna parole pour le lendemain, et il courut tout Paris pour tirer vanité de la lecture de cette pièce. « Molière, » disait-il, à tout le monde, me lit ce soir une » comédie. Voulez-vous en être? » Molière trouva
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une nombreuse assemblée et son homme qui présidait. La pièce fut trouvée excellente, et lorsqu'elle fut jouée, personne ne la faisait mieux valoir que celui dont je viens de parler et qui pourtant aurait pu s'en fâcher, une partie des scènes que Molière avait traitées dans sa pièce étant arrivées à cette personne. »
Les dates malheureusement s'opposent au rapprochement. Pas plus dans les semaines qui précédèrent la représentation qu'à la première de Georges Dandin elle-même (17 juillet), M. de Montespan n'était à Paris. Il faut renoncer à faire de lui le héros de cette anecdote et par consêquent à en conclure comme on l'a fait qu'à cette époque il ignorait encore sa destinée conjugale M. de Montespan savait tout et venait de donner de son humeur tolérante les preuves les plus convaincantes.
En effet, le 1er mars 1668, avant qu'il repartit pour le Roussillon, nous voyons M. de Montespan, dans L'hôtel même de l'archevêque de Sens pour qui les intrigues de la Cour n'avaient point de secret, accomplir, d'accord avec sa femme, plusieurs opérations financières qui témoignent de
leur bonne entente. A cette époque, M. et madame de Montespan n'habitaient plus rue de Taranne, mais rue Saint-Nicaise. Ils passent ensemble plusieurs actes qui ont pour but de régulariser des dettes antérieures contractées au profit du mari. Ils constituent à M. Jean Flament, commissaire des guerres, au nom de Anne Forget, trois cent cinquante livres de rente pour un prêt de sept mille cinq cents livres. La quantité de garanties qu'ils fournissent pour le paiement de cette faible somme atteste d'ailleurs le mauvais état de leur crédit. Un autre contrat est passé avec le sieur Pancatelin qui consent à répondre de leurs dettes envers M. de Seignerolles, à qui ils doivent payer quatre cents livres de rente.
Enfin le parfait accord des deux époux s'atteste particulièrement par la procuration que le même jour M. de Montespan donne à sa femme sur toutes ses affaires : « Il a, dit la pièce officielle, fait et constitué sa procuratrice générale et spéciale haute et puissante dame Françoise de Rochechouart, son épouse, qu'il autorise à l'effet des présentes et de tout ce qui sera fait en conséquence, à laquelle il donne pouvoir et puissance
de gouverner toutes leurs affaires et biens, recevoir toutes et chacunes les sommes de deniers qui leur sont et seront ci-après dues par quelque personne et pour quelque cause que ce soit, bailler à ferme leurs terres, maisons et héritages pour tels temps, prix et clauses et conditions que ladite dame avisera bon être, poursuivie tous les procès et instances que lesdits seigneur et dame ont ou pourront avoir... »
Ayant ainsi arrangé ses affaires, M. de Montespan repart pour le Roussillon. Sa présence nous y est attestée au mois de mai. Puis, brusquement, il demande à revenir à Paris. Le roi craint si peu une intervention hostile de sa part, qu'il accorde aussitôt la permission demandée.
« Monsieur le marquis de Montespan, lui écrit le roi le 14 juin, ayant considéré que votre présence n'est plus nécessaire à mon service aux lieux où vous êtes, je vous fais cette lettre pour vous dire que je trouve bon que vous veniez par deçà et alliez partout où vos affaires vous appelleront '. »
Mais Montespan ne se hâte pas de partir. Le