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lecture en s'écriant : « Dieu soit loué ! voici la fortune qui commence d'entrer dans la maison».
Plusieurs témoignages contemporains permettent de conjecturer que M. de Montespan pensait comme son père et que le désappointement fut la raison principale qui lui remit en mémoire son honneur conjugal.
M. de Montespan, selon le mot déjà cité de madame de Caylus, « ne songea qu'à profiter de l'occasion pour son intérêt et sa fortune, et ce qu'il fit ensuite ne fut que par dépit de ce qu'on ne lui accordait pas ce qu'il voulait ». M. de Montespan, dit par ailleurs la Princesse Palatine, « ne faisait rien que jouer; il était fort intéressé; je crois que, si le roi avait voulu donner beaucoup, il se serait apaisé ». L'ambassadeur anglais affirme un fait grave : « M. de Montespan, dit-il, avait été bien remis avec sa femme » ; il y aurait donc eu un pacte plus ou moins explicite conclu avec le roi. Que son changement de conduite ait eu pour raison principale un mécompte dans les espérances que lui avait fait concevoir sa situation de mari privilégié, ou que tout simplement il doive s'imputer à une de ces brusques variations
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d'humeur familières aux Montespan, telle par exemple que celle qui du galant archevêque de Sens faisait, du jour au lendemain, un prélat rigide, le fait est que nul ne s'y attendait.
L'été de 1668 avait été fécond en réjouissances. La paix avait donné lieu à des fêtes splendides. « Il y a eu, mande madame Chàtrier, le 1er juin, de grands divertissements à la Cour. Le roi donna dimanche un régal aux dames de la Cour proche le pont du Pecq où il y avait un camp. Elle dansa toute la nuit avec les vingt-quatre violons et d'autre musique ; il y a eu un très magnifique souper; le roi n'y parut qu'un moment et le régal se fit sous le nom d'un inconnu, sur quoi M. de Pellisson a fait des vers que l'on m'a promis de m'envoyer. Il y avait bien cinquante ou soixante femmes. » Mais cette petite partie n'était rien à côté de celles qui s'organisaient. «Il se prépare un régal, pour Versailles, fort magnifique où tout le monde sera accouplé, chaque monsieur aura sa dame de laquelle il fera les honneurs et l'on dispersera les maris d'avec les femmes. » Effectivement, les galas de Versailles avaient dépassé toutes les splendeurs connues. Le
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morceau de choix en était la comédie de Georges Dandin, où la Cour, le nonce du pape et deux cardinaux s'étaient divertis sans arrière-pensée. L'accouchement de la reine, le 4 août, avait donné lieu aux plus touchantes manifestations : « Le roi, mandait la Gazette, avait assisté toute la nuit cette princesse, avec les témoignages d'une tendresse singulière. . . Toute la famille royale, ajoutaitelle quelques jours après, est, grâce à Dieu, dans une parfaite santé : de manière qu'on ne parle que d'allégresse en cette Cour qui est plus belle et plus brave que jamais. » Tout le monde applaudissait au choix que le roi avait fait de M. de Montausier pour la dignité de gouverneur du Dauphin.
Le roi, mardi dernier, enfin Mit monseigneur notre Dauphin Sous un gouverneur des plus dignes Et qui par ses vertus insignes Avait, dit chacun, mérité Le choix qu'a fait Sa .Majesté.
Dans sa maison, Mars et Minerve Font briller leurs dons sans réserve, Et la sagesse et la valeur Ont formé l'esprit et le cœur De cet illustre personnage; Mais, sans en dire davantage, Je n'ai pour le bien mieux louer Qu'à dire que c'est Monlausicr.
C'est peu de temps après cette nomination que le plus effroyable scandale venait jeter le trouble dans l'allégresse générale. Il faut reproduire dans son entier le témoignage de Mademoiselle, qui semble avoir trouvé un plaisir malin à décrire en détail et peut-être non sans quelque complaisance pour son parent, une des aventures les plus inattendues dont aient eu à souffrir la majesté de Louis XIV et la vertu d'une précieuse.
« L'été, à Saint-Germain, M. de Montespan, qui n'était pas trop bien avec sa femme (c'est un homme fort extravagant et d'une conduite extraordinaire, mais qui a bien de l'esprit), se déchaîna fort sur le bruit de l'amitié du roi pour elle, allait en parlant à tout le monde. Quand il allait à Saint-Germain et qu'il faisait de ses prônes, madame de Montespan était au désespoir. Il venait fort souvent chez moi; il est mon parent et je le grondais. Il y était venu un soir et m'avait fait une harangue qu'il avait faite au roi, où il lui citait mille passages de la Sainte Écriture, lui citait David, enfin lui disait force choses pour l'obliger à lui rendre sa femme et à craindre le jugementde Dieu. Je lui dis : « Vous êtes fou. Il
Gaspard Vctsclier Piiu
Musée de Dresde.
MADAME DE \M I \ r ES P \ N
» ne faut point faire tous ces contes. On ne croira » jamais que vous avez fait celte harangue ; elle » tombera sur l'archevêque de Sens qui est votre » oncle et mal avec madame de Montespan. » Cette harangue était admirable. Je fus à Saint-Germain le lendemain, j'avais chaud; j'entrai sur la terrasse qui est devant les fenêtres de la reine et je dis à madame de Montespan : « Venez vous pro- » mener avec moi, j'ai vu votre mari à Paris, qui » est plus fou que jamais; je l'ai fort grondé et lui » ai dit que s'il ne se taisait, il mériterait qu'on » le lit enfermer. » Elle me dit : « Il est ici qui » fait des contes dans la Cour : j'en suis si hon- » teuse de voir que mon perroquet et lui amusent » la canaille. »
» On la vint demander de la part de madame de Montausier et on lui dit : « M. de Montespan en vient de sortir. » Elle me quitta. J'entrai un moment chez la reine, qui se retira. J'allai chez madame de Montausier qui contait à madame de Montespan l'extravagance que son mari venait de faire. Elle était sur son lit, qui tremblait de la colère où elle était et avec raison. Elle ne pouvait quasi parler. Elle me dit : « M. de Montespan
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» est entré ici comme une furie et m'a dit rage » de madame sa femme et à moi toutes les insolences » imaginables. J'ai loué Dieu qu'il n'y ait eu que » mes femmes ici, car, si j'avais eu quelqu'un, je » crois qu'on l'aurait jeté par les fenêtres. » Le roi Tayaut su, on alla le chercher pour l'arrêter; mais il se sauva. Cela fit un bruit épouvantable dans le monde, mais on l'apaisa tant que l'on put. »
Saint-Simon a conté la même aventure à deux reprises. Sous sa plume elle se corse de détails singulièrement réalistes. « M. de Montespan, dit-il, d'autant plus enragé qu'il ne se pouvait dissimuler qu'un si profond malheur venait de sa faute, et d'autant moins maître de soi qu'il était plus amoureux de sa femme, fit tant des siennes qu'elle ne se crut pas en sûreté à Saint-Germain et que pour l'y mettre, le roi la donna à garder à madame de Montausier, chez qui elle logea. M. de Montespan, devenu plus furieux, s'appliqua à gagner du mal avec le même soin que d'ordinaire on l'évite ; son projet était de gâter sa femme et de le communiquer au roi. Il en fut averti et chargea madame de Montausier de redoubler de
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vigilance. M. de Montespan ne laissa pas de parvenir jusqu'à sa femme, mais dès qu'elle l'aperçut, elle fit les hauts cris et courut se réfugier entre les bras de madame de Montausier où il courut après elle. Là se passa une scène terrible. Ses paroles ne furent plus ménagées. 11 n'y eut injures, pour sales et atroces qu'elles fussent qu'il ne vomit en face de madame de Montausier avec les plus sanglants reproches. Comme il voulut passer mesure en sa présence, à force de bras, à l'exécution de ce qu'il avait projeté, elles eurent l'une et l'autre recours aux cris les plus perçants, qui tirent accourir tout le domestique en présence de qui, ne pouvant mieux, les mêmes injures furent répétées, et lui, enfin, emmené de force hors de là, non sans avoir fort joué du moulinet et achevé de jeter les deux dames dans la plus mortelle frayeur. »
Un tel scandale ne pouvait être étouffé et effectivement il transpira de tous côtés. Nous en trouvons l'écho dans la correspondance que madame de Longueville, devenue la plus dévote des jansénistes, entretenait avec son amie madame de Sablé: « Que dites-vous du gouvernement de M. le
Dauphin et de la mortification qui est venue troubler cette joie, j'entends l'affaire de M. de Montespan ? Avez-vous fait des compliments làdessus à madame de Montausier ?... On m'a dit qu'elle prendrait peut-être mal mon silence làdessus. Aussi je lui ai écrit trois lignes de galimatias. » Les ennemis de M. de Sens n'allaient-ils pas profiter de l'occasion pour l'englober dans la disgrâce de son neveu ? Grave, inquiétude pour l'illustre pénitente qui, bien loin d'être de l'avis d'un contemporain que le prélat devenu sage « faisait pleurer ses péchés aux autres », voyait en lui l'espoir des évêques jansénistes dont il négociait l'accommodement avec Rome. Le moment n'était pas encore venu, si tant est qu'il devait jamais venir, où le changeant prélat tonnerait publiquement contre les dévergondages de sa nièce ; il fit écrire à madame de Montausier par madame de Sablé une lettre capable de le disculper. Ajoutons, d'ailleurs, qu'il ne paraît pas qu'elle ait eu l'effet voulu. Il demeura en demi -disgrâce, et deux ans après sollicitait encore la protection de Lionne sur un ton fort humble.
Cependant la voix publique, en redisant l'acci-
dent, y ajoutait les racontars les plus invraisemblables. Selon les uns, M. de Montespan se serait présenté à la Cour dans un grand deuil ; on ajoutait qu'il avait fait réunir grande compagnie chez madame de Montausier, qu'il avait couverte celle-ci des pires injures et avait renversé la table, de telle manière que la pauvre dame en perdit l'esprit. haii ti<> prétendaient qu'il avait lié partie avec Lauzun « pour enlever et emmener en Espagne la marquise de Montespan, sa femme «.Selon d'autres, M. de Sens aurait souffleté madame de Montespan. Il n'était pas besoin de telles excentricités pour déterminer le roi à se débarrasser d'un mari si encombrant. Quelques mois plus tôt, Louis XIV avait eu à subir de nouvelles remontrances du duc Mazarin qui l'engageait à quitter La Vallière ; celles de M. de Montespan, venant en personne lui réclamer sa femme, si môme il avait dû les tolérer une fois, ne pouvaient pas se reproduire. Il n'était pas davantage conciliable avec la majesté royale que ce fâcheux remplit la Cour de ses plaintes. Enfin l'affront public, fait à madame de Montausier acheva d'exaspérer la colère du roi : non seulement, dans son « extra va-
gance », M. de Montespan n'avait pas mal choisi sa victime (car cette précieuse sur le retour avait effectivement, selon toute apparence, favorisé les amours du roi d'abord avec mademoiselle de La Yallière et puis avec madame de Montespan), mais l'éclat avait été tel que, déconsidérée, et éprouvée jusque dans sa santé, elle dut effectivement résigner ses fonctions un an plus tard.
Il était nécessaire de sévir. Peu de jours après J'algarade de Saint-Germain, on apprenait que M. de Montespan était arrêté, non pas embastillé, comme le dit Saint-Simon, mais enfermé à Forl'Évêque.
Le 30 septembre, il y accomplit enfermé avec des notaires « entre deux guichets », deux actes notables. L'un fut de se faire avancer par un de ses fermiers une somme de six mille livres destinée à payer son tailleur et à solder les frais que, selon son imagination gasconne, ne pouvait manquer de lui occasionner son incarcération prolongée. L'autre fut de révoquer la procuration qu'il avait donnée à sa femme quelques mois plus tôt.
« Aujourd'hui est comparu par-devant les
notaires garde-notes du roi notre sire, en son (Ihàtelet de Paris soussignés, haut et puissant seigneur messire Henry Louis de Pardaillari de Gondrin, chevalier, seigneur marquis de Montespan, de présent étant prisonnier à For-1'Évêque, atteint et mis entre deux guichets pour passer ce qui ensuit, lequel a dit et déclaré <pi*il avait révoqué et révoque par les présentes la procuration qu'il a ci-devant passée devant Quarré e1 son compagnon, notaires audit Chàtelet, le 1er mars dernier, à haute et puissante dame Françoise de Rochechouart son épouse, pour régir et gouverner tous leurs biens, emprunter deniers et faire toutes autres affaires et toutes autres procurations qu'il I >i Mit lui avoir passées, n'entendant plus qu'elle se puisse servir de ladite procuration ni d'autres pour quelque cause et occasion que ce soit et pour faire signifier les présentes à ladite dame, et à qui il appartiendra, ledit seigneur marquis a constitué son procureur le porteur d'icelle auquel il en donne pouvoir et requérir acte, t'ait cl pa>>é à Paris, entre les deux guichets dudit Forl'Évêque, Tan mil six cent soixante huit, le trentième septembre avant midi. »
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Remarquons en passant que la date tardive de cette révocation est une preuve de plus, s'il en fallait, que M. de Montespan était arrivé à Paris fort disposé à transiger sur ses droits de mari si on lui donnait une compensation suffisante. Ce n'est qu'après plusieurs semaines de séjour qu'il se décida à accomplir l'acte que lui eût imposé au premier jour une conception tant soit peu intransigeante de son honneur.
D'ailleurs, son séjour à For-PÉvêque fut bref. Du château de Chambord où la Cour était depuis quelques jours, Louvois écrivit le 4 octobre au chevalier du guet la lettre suivante :
« Monsieur,
» Je vous adresse deux ordres du Roi concernant M. le marquis de Montespan, l'un pour le mettre en liberté et l'autre pour l'obliger à partir de Paris vingt-quatre heures après qu'il sera sorti de For-TÉvèque pour se rendre dans les terres de M. le marquis d'Antin, son père, situées en Guyenne. Vous aurez soin de les faire exécuter seulement le septième de ce mois et vous me
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donnerez avis tant de sa sortie de For-1'Evêque que de son départ de Paris1. »
Voici le texte même de ces deux ordres :
» Sa Majesté ordonne au geôlier et garde des prisons de For-FÉvêque de mettre en pleine et entière liber lé le sieur marquis de Montespan qui est présentement détenu es dites prisons et ce au temps que lui dira le chevalier du guet de la ville de Paris. Et moyennant le présent ordre, il en demeurera bien et valablement déchargé2. »
« De par le roi :
» Sa Majesté étant mal satisfaite de la conduite du sieur marquis de Montespan ordonne au chevalier du guet de la ville de Paris qu'incontinent qu'après qu'en vertu de l'ordre de Sa Majesté qui en a été expédié ledit sieur marquis de Montespan aura été mis en liberté des prisons • le For-1'Évêque où il a été détenu, il lui fasse eoniinandement de la part de Sa Majesté de sortir de Paris dans vingt-quatre heures pour se rendre
1. Archives de la Guerre, vol. 219, fol. 53. 1. Ibid. vol. 219, fol. 57.
incessamment dans l'une des terres appartenant au sieur marquis d'Antin, son père, situées en Guyenne, et d'y demeurer jusqu'à nouvel ordre de Sa Majesté, lui défendant d'en sortir sans sa permission expresse à peine de désobéissance. Mande et ordonne Sa Majesté à tous ses officiers et sujets de prêter main-forte, si besoin est, audit chevalier du guet pour l'exécution du présent ordre ', » Si M. de Montespan, au jour de sa sortie de prison, eut l'idée d'acheter la Gazette de France, du 6 octobre, il dut grandement se réjouir au récit des divertissements qui se donnaient à Chambord. La chasse était le principal : « Le premier du courant, contait la gazette, les dames qui sont à la suite de la Reine y parurent, ainsi que cette princesse, vêtues en amazones, si galamment qu'il ne s'y pouvait rien ajouter : et cette charmante compagnie fut ensuite traitée par le roi avec une magnificence non pareille. Hier, après le même divertissement, il y eut comédie, bal et grand souper, de manière que la Cour ne s'est jamais mieux divertie et ne parut plus gaie qu'elle est ici. »