Archives de la Guerre, vol. 219, fol
S"il préféra kiGazette d'Amsterdam, il y vit l'annonce officielle que Sa Majesté avait «donné ordre de faire sortir de For-1'Évêque M. de Montespan, lui enjoignant néanmoins de s'en aller en Guyenne où il a un bien ». Et soyons assuré que le joueur passionné qu'il était ne put se défendre de. quelfine sentiment mélancolique en apprenant qu'à Chambord « Sa Majesté a été si heureuse au jeu qu'elle a emporté tout l'argent de la Cour ».
Si vif que pût être le mécontentement du roi, on comprend qu'il ne pouvait guère suivre d'autres procédés à l'égard de M. de Montespan. Les délits de ce mari étaient d'ordre si particulier qu'il élait difficile de le garder sous les verrous sans que son incarcération revêtit quelque chose d'odieux. Le respect dû an roi et le peu de fonds qu'on pouvait faire sur les promesses de l'inconstant marquis rendaient son séjour à Paris impossible. Le bruit courut que M. de Montespan avait accepté de transiger et reçu une somme d'argenl que quelques contemporains fixent à cent mille francs. La chose est peu vraisemblable. Le fait est qu'il ne recouvra sa liberté qu'à la condition de partir pour la Guyenne. Mais il emmenait avec
lui un otage précieux : son fils, celui de sa femme, dont la naissance a pu jusqu'ici passer inaperçue dans l'histoire de ses parents, le futur marquis, puis duc d'Antin, âgé alors de deux ans. et qu'aucun subterfuge légal ne pouvait lui disputer.
Et peut-être, par une fantaisie de son esprit baroque, lui plut-il de célébrer sa retraite par un souvenir assez particulier : «M. le marquis de Mortemart, dit M. de Boilisle, possède une râpe à tabac en bois sculpté qu'on croit venir de M. de Montespan d'après les indices suivants : au dos le médaillon de Louis XIV avec les armes de France, puis deux bustes de jeunes gens, garçon et fdle, et enfin au-dessous les armes de Pardaillan cl Antin surmontées de la couronne ducale; à l'intérieur, un cerf branchu, poursuivi par deux chiens, avec cette devise qui devient une allusion à la retraite de M. de Montespan loin de la Cour : « Mon sort dépend de ma course1. »
Comment M. de Montespan se comporta-t-il dans sa province? Tandis que le continuateur de Loret,
1. Mémoires de Saint-Simon, édit. de Boislisle, tome IX, p. 468.
héritier de sa verve poétique, ne se lassait pas de vanter aux bals de la reine :
... Cette belle marquise Par qui mainte franchise est prise, Que l'on nomme de Montespan, Pire au cœur qu'au chet le trépan.
M. de Montespan, selon un bruit qui courul, « fit une grande assemblée de ses parents et amis, leur fit entendre la mort de sa femme, prit le deuil, le fit prendre à ses enfants et lui fit faire de magnifiques funérailles, quoiqu'elle se portât fort bien ».
Même selon l'ambassadeur d'Angleterre en France il tint à entrer par la grande porte « attendu que, à ce qu'il disait, ses cornes étaient trop hautes pour passer par une petite1. »
Il est difficile de douter de la réalité de ces manifestations, si même quelques détails peuvent en paraître suspect ; peut-être , estimera-t-on qu'après les marchandages qui précédèrent, sans parler de ceux qui suivirent, elles constituaient
1. « Corning in at the great gâte, bocause lie said, lus cornes were too bigge, to come in at a little ». (Public Record Office, State papers, France.)
270 DK LA VALLIERE A MOXTESP AN .
une gasconnade qui n'était pas exempte de mauvais goût.
Il est permis de trouver plus digne la conduite du duc de Mortemart, père de madame de Montespan et du comte de Vivonne, son frère, qui offrirent sans bruit leur démission de la charge de premier gentilhomme de la Chambre que possédait le père et que le fds avait en survivance. A la date du 1er septembre 1668, le comte de Vivonne rédigea la sienne par-devant notaire. Elle fut confirmée le 4 mars 1669 par la déclaration suivante de son père :
« Aujourd'hui est comparu par -devant les notaires garde- notes du roi au Ghâtelet de Paris soussignés, haut et puissant seigneur messire Gabriel de Rocliechouart, duc de Mortemart, pair de France, chevalier des ordres du roi, premier gentilhomme de sa chambre et gouverneur de Paris, y demeurant rue des Roziers, au faubourg Saint-Germain -des -Prés, paroisse Saint- Sulpice, lequel a certifié et certifie la démission de l'autre part faite, par le sieur comte de Vivonne son fils, de ladite charge de premier gentilhomme de la chambre de Sa Majesté de laquelle il est pourvu
et jouissant à la survivance dudit seigneur son père être véritable et par ces mêmes présentes ledit seigneur duc de Rfortemart a dit et déclaré, en confirmanl Ladite démission, que de sa part il s'était démis et démet de ladite charge de premier gentilhomme de la chambre du roi, entre le< mains de Sa Majesté pour en pourvoir par Sa Majesté telle personne qu'il lui plaira. »
Mais les deux démissions ne furent pas acceptées. Louvois assura les nobles seigneurs que la faveur du roi leur demeurait acquise. Renonçant à des scrupules peu conformes aux habitudes du temps, ils consentirent à profiter de ses bienfaits.
M. de Montespan ne s'obstinait pas davantage.
Dès le début de 1609, sa séparation d'avec sa femme prenait un caractère quasi officiel. Un acte du 14 janvier 1669 nous la montre avant quitté le domicile conjugal.
Estienne deLaForest, écuyer, émancipé d'âge: cf a baillé el délaissé par ces présentes à titre de loyer el prix d'argent du jour de Pâques proehain pendant trois années après ensuivanl finies et accomplies et promel de faire jouir
haute et puissante dame Françoise Athanaïste de Rochechouart, marquise de Montespan, dame d'honneur de la Reine, demeurant au Palais des Tuileries, paroisse Saint-Germain-FAuxerrois... d'une maison sise à Paris en la rue de l'Échelle... consistant en un corps de logis où il y a plusieurs caves, une cuisine et offices basses, salle au-dessus, trois étages l'un sur l'autre, grand grenier au-dessus, le tout dépendant dudit corps de logis étant au bout de la cour, plus deux chambres sur le devant au-dessus de la porte cochère, remise et carrosse sous icelle, près le puits, etc. », au prix de quinze cents livres par an.
Le choix de la rue de l'Échelle, voisine des Tuileries, et d'autre part la présence à cet acte « comme principal preneur », de Jean-Baptiste Duché, sieur de la Grange-aux-Rois, « intendant et contrôleur général de l'argenterie, menus plaisirs et affaires de Sa Majesté », ne laisse aucun doute sur la destination de cette nouvelle habitation, moins somptueuse que ne le fut plus tard le château de Clagny. Ledit sieur Duché déclare du reste qu'il « s'est rendu et constitué caution
pour ladite dame et s'oblige solidairement avec elle au paiement du loyer dont il fait son propre fait et dette ».
Un devis des ouvrages de maçonnerie, charpenterie, couverture, menuiserie et ferrure qu'il « convient faire pour madame la marquise de Montespan » dans le nouvel appartement fut dressé par le sieur Jean Marot, architecte à Paris; madame de Montespan et M. de La Forest payèrent chacun cinq cents livres pour les effectuer.
Pendant ce temps, M. de Montespan achevait de se lasser de son séjour en Guyenne et il donnait une preuve nouvelle, la plus stupéfiante, de sa versatilité. Le roi lui avait pris sa femme, l'avait mis en prison, l'avait renvoyé chez son père. Pour licaucoup moins, tout autre eût brisé son épée. M. de Montespan, en pleine paix, reprit du service, accepta de toucher derechef l'argent du roi *l -"en alla rejoindre son régiment en Roussil- Inn. Toutefois l'œil du ministre restait fixé sur lui, non plus avec les intentions bienveillantes qui l'accompagnaient deux ans plus tôt, mais avec une défiance qui se doublait d'un vif désir de saisir la première occasion propice pour
274 DE LA VALLIERE A MOXTESPAX.
mettre définitivement en lieu sur ce mari quinteux et incommode.
M. de Montespan mit le plus déplorable empressement à justifier toutes les mesures qui pouvaient être prises contre lui.
Nous avons vu plus haut les démêlés qu'il avait eus avec le sous-bailli de Perpignan. Commencés dès 1667, ils étaient loin d'être terminés, et il n'y avait plus pour le ministre de raison d'étouffer l'affaire. D'autre part, l'infortuné marquis s'en mettait une autre du même genre sur les bras. Les lettres de grâce que nous avons déjà citées nous en ont laissé l'abondant récit.
M. de Montespan n'était pas recherché dans ses amours, s'il faut en croire ce document officiel. Il fit rencontre dans la ville d'Ules « d'une autre fille aussi de vile et basse condition » qui demeurait chez sa mère remariée ; s'en étant épris, le marquis lui fit offrir de l'argent par une intermédiaire complaisante. La belle déclina ses propositions ; mais, tenace, il réussit par des voies détournées à lui faire quitter le domicile maternel pour prendre gite chez le bailli d'Illes où logeait un de ses cavaliers qui eut pour
LOUIS XIV E T H . b K M 0 N T E S P AN . 273
charge « d'obliger par crainte ladite fille et ses parents à consentir à ses désirs ». Avertis, les parents de la fille la reprirent auprès d'eux . M. de Montespan, voyant son projet déjoué, entra dans une telle fureur, proféra « des paroles si extraordinaires », se laissa aller à « de si grands emportements », que le bailli et les consuls d'Illes, épouvantés, supplièrent les parents de la malheureuse de la leur remettre « disant que sans cela il pourrait arriver de grands désordres dans la ville, ledit marquis de Montespan étant lui-même entré avec lesdits bailli et consuls dans ladite maison, le pistolet à la main, proférant beaucoup d'injures et menaçant de tuer ledit beau-père ». Quelques jours après, cet honorable beau-père, escorté de quelques-uns de ses proches, sortit de la ville pour mettre en sûreté la jeune fdle dont il s'entêtait à défendre la vertu; mais ils eurent la mauvaise fortune de rencontrer le maréchal des logis Cartet, l'âme damnée de M. de Montespan, qui essaya de la leur enlever. Les bonnes gens résistèrent. Cartet alla chercher du renfort. Terrifiés, ils se hâtèrent de mettre la fille et sa mère en sûreté « dans un couvent de
religieux appelé l'Ermitage, situé sur le chemin, comme dans un lieu sacré et un asile inviolable »* Mais les cavaliers de Montespan, accourus, ne se laissèrent pas arrêter par la sainteté de l'édifice et essayèrent d'en escalader les murs. Les religieux se mirent en défense et les obligèrent de se retirer. Exaspéré par cet échec, M. de Montespan arriva en personne, quelques jours après, s'emporta violemment contre le supérieur et les religieux, les couvrit de menaces et d'injures, assurant que, s'il eût été présent, il aurait fait jeter bas les murs du couvent.
Par ailleurs, il laissait ses cavaliers faire du désordre et s'emparer de fourrages et d'autres denrées sans les payer. Le funeste Gartet et un de ses hommes se prirent de querelle avec un habitant qui les logeait et le maltraitèrent si brutalement qu'un voisin nommé Gales accourut à son aide. Mal en prit à l'infortuné qu'ils chargèrent l'épée à la main et poursuivirent jusque dans sa maison en le blessant à plusieurs reprises. Au lieu de réprimer ces brutalités, M. de Montespan et son lieutenant, M. d'Espalion, venus sur les lieux, l'un le pistolet à la main, et
Ta u Ire l'épée nue, joignaient leurs menaces et leurs injures à celles de leurs hommes.
De tels faits appelaient un châtiment.
L'occasion était belle de perdre définitivement M. de Montespan. Louvois en profita avec la brutalité qu'il apportait volontiers en de telles affaires.
Le 21 septembre 1669, il écrivit à l'intendant du Roussillon la lettre suivante, la seule connue jusqu'ici, plusieurs fois publiée, et dont on s'est empressé de tirer des conclusions si violentes contre le roi et son ministre :
« Monsieur de Macqueron, je suis informé qu'une querelle assez vive a eu lieu entre les cavaliers de la compagnie de M. le marquis de Montespan et les gens du sous-bayle de Perpignan. Je m'étonne que vous ne m'ayez encore transmis aucun renseignement sur cette affaire et vous exhorte à réparer au plus tôt ce qui ne peut être qu'un oubli. Il ne faut rien oublier, soit dans les informations du sous-bayle de Perpignan, soit dans celles des désordres commis à Illes, pour impliquer le commandant de la compagnie et le plus grand nombre de cavaliers qu'il
se pourra, afin qu'ils prennent l'épouvante et que la plupart désertent et principalement le capitaine, après quoi ce ne serait pas une affaire que d'achever la ruine de la compagnie. Si vous savez le nom des cavaliers qui ont insulté le sous-bayle, il les faut arrêter dès le premier jour, afin de taire un exemple et que, par leur déposition lors de leur exécution, vous ayez davantage de preuves et de charges contre le capitaine pour tâcher de façon ou d'autre de l'impliquer dans les informations, de manière que l'on puisse le casser avec apparence de justice. Si vous pouviez faire en sorte qu'il put être assez chargé pour que le Conseil souverain eût matière de prononcer quelque condamnation sur lui, ce serait une bonne chose.
» Vous devinerez assez les raisons pour peu que vous soyez informé de ce qui se passe dans ce pays-ci. Je vous prie de ne rien oublier pour faire réussir ce que je puis désirer en cette occasion. »
11 ne peut être question de justifier au point de vue de la morale le procédé du ministre. C'est avec le plus parfait cynisme que Louvois ordonne à l'intendant de charger le coupable, ressuscite
l'affaire à demi oubliée du sous-bailli de Perpignan, recommande de tirer le meilleur parti des événements trilles. Pour- répréhensibles que fussent les actes d'indiscipline reprochas à M. de Montespan, ils ne dépassaient pas sensiblement ses fredaines de 1667, alors si discrètement étouffées.
A la décharge du ministre, il faut cependant reconnaître que dans ce pays récemment acquis à la France, où une partie de la population demeurait rebelle, où angelets et miquelets ne cessaient de tenir campagne, il y avait une nécessité particulière de traiter avec les plus grands égards les éléments loyalistes, à savoir et les adminis- I rations des villes et surtout le Conseil supérieur de Roussillon.
Dès 1665, par conséquent bien avant l'arrivée de Montespan, Le Tellier écrivait :
« Sa Majesté m'a commandé d'expédier la dépêche que vous trouverez ci-jointe par laquelle vous verrez qu'elle ordonne lie- expressément au sieur Desrocln- de contenir les soldats dans Tordre durant qu'il commandera dans la ville de Perpignan et que, si elle apprend qu'ils aient
commis la moindre faute qu'il n'eût pas fait châtier, Sa Majesté l'en rendra responsable et le fera casser. »
C'est précisément à l'escadron de Desroches que la compagnie de Montespan se trouvait rattachée. On conçoit que cette circonstance ne fut pas pour adoucir les dispositions de Louvois. Non content d'adresser à l'intendant la lettre que nous avons reproduite, il écrivit aux consuls de Perpignan eux-mêmes pour les engager à résister à toute réquisition abusive, au Conseil supérieur de Roussillon pour l'encourager à poursuivre activement les procédures « contre ceux qui ont commis des excès en la personne du sous-bailli de Perpignan »... « Sa Majesté, mandait-il, m'a commandé de vous faire savoir que vous procédiez contre les coupables pour les excès que ledit sous-bailli a soufferts pour être punis selon la qualité de leur crime. Et cependant vous m'informerez, s'il vous plaît, de temps en temps, de ce qui s'y avancera pour en rendre compte à Sa Majesté1. »
1. Louvois au Conseil souverain du Roussillon, 19 novembre 1C69. (Archives de la Guerre, vol. 236, fol. 97.)
Se voyant soutenu par le ministre, le Conseil obéit avec empressement; pour réparer son erreur d'un moment, l'intendant le seconda de toutes ses forces. Le résultat désiré fut atteint. Il fut, disent les lettres de grâce que nous avons déjà citées, « informé et décrété de prise de corps d'autorité de notre Conseil tant contre ledit marquis de Montespan que contre ses complices. » Effrayé de l'orage qui s'amoncelait contre lui, M. de Montespan avait envoyé à Louvois un gentilhomme plaider sa cause et sans doute faire valoir en sa faveur des circonstances atténuantes que nous pouvons soupçonner. La réponse du ministre fut glaciale :
« Monsieur, lui écrivit-il le 17 décembre, j'ai reçu des mains de ce gentilhomme la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire. Je l*ai particulièrement entretenu du sujet pour lequel vous l'avez envoyé ici et vous voulez bien que je me remette au compte qu'il vous en rendra et que je vous confirme ce que je lui ai dit que je suis très véritablement, etc. *. »
Le lendemain même, le ministre adressait à