‹ De la vanité des institutions fondées par le sophismeChapitre 38 sur 42 · DES ACADÉMIES · texte numérisé non relu

DES ACADÉMIES

II est une chose passée dans nos institutions; le nombre et l’importance de ceux qui en vivent ou s’en servent lui donnent tant de place dans notre société, qu’on ne saurait en faire abstraction : c^’est la littérature. C’est elle qui a renversé l’ancienne monarchie, et qui regarde la Révolution comme son ouvrage, quoiqu’elle en ait subi toutes les phases, sans l’avoir dirigée dans aucune. Mais c’est elle encore qui domine par les journaux, se mêle à tous les actes de l’autorité par ses conseils ou ses censures, donne à l’opinion publique, aux assemblées parlementaires et au gouvernement une impulsion qui, pour n’être ni toujours éclairée ni toujours salutaire, n’en est ni moins réelle ni moins incessante. Les préjugés développés par elle, les notabilités de sa propre création, ont changé toutes les conditions qui la régissaient autrefois ; si elle était bien comprise et mieux administrée, ce serait la véritable aristocratie contemporaine, la seule institution sincère et conservatrice que notre époque pùt supporter et rendre féconde.

Les académies ne sont plus , comme au xvii® et au xviii® siècle, des foyers d’émulation ou des asiles ouverts à ceux-là seuls qui se livraient exclusivement à l’étude des sciences et des lettres. Envahies par les ambitions politiques, elles sont devenues une sorte d’aréopage olympique où l’on distribue solennellement des honneurs et des couronnes. Ce fut une pensée plus modeste et plus prévoyante qui porta le cardinal de Richelieu

à former des notabilités littéraires de son temps une corporation libre qui, par ses suffrages et ses adoptions, désignât à la confiance publique, trop souvent dupe des charlatans, et à la munificence royale, trop communément interceptée par les courtisans, les talents enfouis et les' mérites inconnus. L’Académie française fut donc destinée, à son origine, à éclairer le pouvoir sur l’état des sciences et des arts, à en régulariser la marche et à en constater le progrès en s’adjoignant des collaborateurs de bonne volonté dont la compétence serait reconnue.

Cette cour littéraire, aussi discrète que son fondateur s’était montré réservé, ne prétendit point assigner de rang parmi les supériorités intellectuelles ni délivrer des brevets de capacité. C’est pourquoi elle n’accepta pour candidats que ceux qui se proposaient eux-mêmes et faisaient des visites de bienséance à leurs futurs confrères. C’est aussi ce qui justifie la prudente précaution de s’adjoindre quelques personnages éminents, amis des lettres, dont le rang et le crédit contribuassent à donner plus d’autorité aux décisions et au choix de l’Académie. Nul n’entra dans celte association d’esprits d’élite avec la pensée d’y remplir une mission officielle, ni d’imprimer à ses actes un caractère d’infaillibilité souveraine. Grâce à une telle droiture, à une telle simplicité dans ses procédés, elle vit son arbitrage universellement respecté, etparvint en peu de temps à compter dans son sein la plus grande partie des illustrations qui seront la gloire éternelle de la langue française.

Les choses ont bien changé : non que l’Académie ne soit toujours une réunion de notabilités intellectuelles, mais parce qu’en prenant place parmi les institutions lé-

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gales du pays, elle a perdu la prépondérance morale que lui avait méritée son indépendance ; parce que ses choix et ses décisions ont à subir d’autres lois que celles do la conscience et du bon goût. Les devoirs de cet aréopage constitué sont devenus plus étroits que ceux d’une compagnie libre, et l’on ne conçoit plus la raison des candidatures préalables et des visites, ni de la concurrence des avocats et des personnages politiques. Lorsque la Révolution les érigea en Institut national^ les académies perdirent leur caractère distinctif; la conséquence rigoureuse de cette fusion fut d’imprimer à leurs décisions l’autorité des jugements. Dès lors elles ne pouvaient plus s’écarter du sentier étroit de l’équité, et devaient répudier ces sollicitations qui supposent une certaine latitude dans son libre arbitre et le droit de céder à ses prédilections ; elles devaient aussi supprimer ces discours d’apparat dont l’inanité est devenue proverbiale.

Le vote devenait donc obligatoire pour la conscience, et supposait un examen sérieux des titres en concurrence. S’il ne portait pas sur le plus digne, il perdait tout caractère de sagacité ou de justice aux yeux du public ; car ce devoir de l’académicien ne pouvait être éludé sans mettre en doute la légitimité de sa propre élection et la compétence même de l’Académie. L’opinion n’admet aucune transaction ; à ce prix seulement elle veut bien reconnaître, en matière de goût, la souveraineté des Quarante. L’bonneur du corps était donc avant tout de se montrer inaccessible au patronage ministériel et aux ovations de l’esprit de coterie. Il lui importait de justifier ses préférences par l’analyse sincère des titres du récipiendaire. Cet exposé eût remplacé avec avantage les pompes usées du panégyrique.

L’esprit de corps s’introduit partout où des intérêts collectifs ont à se concentrer en eux-mêmes ; et les académies se recrutant dans un milieu tout exceptionnel, il leur était facile de se tenir en garde contre les obsessions en prenant l’initiative d’une délibération immédiate sur chaque vacance. Il y a eu des brigues dans tous les temps; les salons et les bureaux d’esprit de l’ancien régime avaient leurs protégés qui n’étaient pas toujours les plus dignes, et qui n’en étaient pas moins préférés. Cependant nul ne se fût présenté qui n’eût produit son œuvre, bonne ou mauvaise. Aucune coterie n’eût osé proposer, comme on l’a fait de nos jours, un candidat qui n’eût rien enfanté, fût-il ministre; et les encyclopédistes eux-mêmes , quand ils sont devenus maîtres souverains du scrutin académique, se montrèrent d’autant'plus attentifs à ne choisir dans leurs rangs que les noms les plus célèbres et les mérites les moins contestés.

Cependant les statuts et les usages de l’ancienne Académie étaient assez élastiques pour que les académiciens pussent être partiaux sans scrupule. Il n’en est plus ainsi depuis que l’institution a changé de nature ; la concurrence n’est plus renfermée dans la limite de quelques lettrés plus ou moins recommandés par leurs œuvres ; elle s’est accrue de tous les avocats, fonctionnaires et orateurs parlementaires qui ont la fantaisie d’ajouter à leurs titres périssables celui imrnortels . Il faut bien le reconnaître aussi, les gens de lettres euxmêmes ne cherchent dans le succès de leurs écrits qu’un moyen d’arriver plus vite aux honneurs et aux emplois lucratifs. Cependant le nombre des prôneurs s’accroît avec celui des prétendants ; et de Tencin, Geoffrin

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et du Deffan revivent dans chaque femme 'pour qui l’on compose des romans ou des vers^.

Mais on s’est prévalu à tort de l’exemple donné par l’ancienne Académie pour justifier les intrusions qui envahissent la nouvelle. Les cardinaux de Rohan, do Brienne ou de Remis, les ducs de Duras ou de Richelieu, les marquis de Montesquieu, comte de Bussy ou chancelier Séguier étaient de puissants protecteurs des lettres qu’on pouvait accepter pour confrères sans déroger dans un temps où le rang et la naissance étaient comptés pour quelque chose. Mais la noblesse problématique des grands seigneurs sortis de notre Révolution ne pouvait pas leur tenir lieu de titres académiques sous le régime d’égalité puritaine à l’aide duquel ils se sont haussés au-dessus de leurs pairs. Le duc Pasquier, pour avoir assoupli sa faconde banale à toutes les causes, etl’avocat Dupin^, pourquelques trivialités d’assez mauvais goût qu’on a prises pour des bons mots ne seront

1. On sait que le salon de Récamier, dans lequel de M. de Chateaubriand accueillait les jeunes auteurs qui veuaient lui rendre hommage et solliciter son patronage, a nommé MM. Ballanche, Sainte- Beuve, etc., etc.

2. Nous signalons particulièrement ces deux membres comme les types de Fintrusion la plus incompatible avec Tesprit académique. M. Pasquier est une de ces notabilités équivoques dont la fortune serait énigmatique si son nom ne Pavait signalé à l’attention de Napoléon comme le descendant du chancelier. Il n^a justifié sa confiance qu’en se laissant surprendre par les conjurés que lui dépêchait Mallet dans son cabinet meme de préfet de police. Sans antre talent oratoire qu’une parole fluide et incolore qui paradait dans toutes les questions sans en aborder aucune, sans volonté qu’un désir habituel d’étre en place, sans conviction^et sans haine, il fut le zélé serviteur de tous les maîtres qui ont voulu de lui, et le ministre inoffensif de tous les régimes qui ont exercé le pouvoir.

3. Il suffisait au premier avocat venu d’insulter à la Restauration pour que l’opposition lui délivrât un brevet de génie et que le duc d’Orléans le prît à son service. Cette insolence n’exigeait pas d’audace : elle était

jamais que des immortels ridicules. Les personnages plus graves de Lainé et de Molé eux-mêmes, pour être tombés avec grâce de leurs déplorables ministères, ne sont pas plus des académiciens sérieux, qu’ils n’ont été de véritables hommes d’État.

Au temps où elle avait sa raison d’être, plus d’une voix s’éleva contre cette promiscuité. « Elle finira, disait Duclos, par enlever toute autorité et toute dignité à la véritable Académie : il faut admirer la fatuité des seigneurs qui se croient de lettres, parce qu’ils s’assoient sur les fauteuils des auteurs, et la vanité de ceux-ci qui se croient les égaux des seigneurs, parce qu’ils sont leurs confrères. »

On ne peut nier cependant que ce rapprochement a été profitable aux lettres, car il accoutumait les grands à les honorer ; et, en les plaçant dans une sorte d’infériorité relative, les portait à chercher pour eux-mêmes la considération qui ne s’attache qu’au mérite personnel. Ils prenaient en général leur dignité au sérieux ; plus consciencieux que leurs nouveaux pairs, ils étaient moins accessibles à la brigue ; le désir leur était venu de prou-

sans danger. Elle réussit à M. Dupin, comme à MM. Bartbe et Mérilliou, comme à tous ceux qui n’eurent pas la x^udeur d’en rougir. Devenu conseiller du x^idnce il se montra digne de sa mission et de sa fortune, verbalisa contre les créanciers de Philippe-ÉgalUé, et contribua à grossir la bourse déjà assez ronde de son digne fils. Esprit vulgaire et stérile, mais avide de bruit, il crut y sux^xiléer par la singularité et x^ublia ses recherches sur ruiégalité du jugement qui condamna Jésus-Christ. Pédant et sarcastique, il s’éleva jusqu'au quolibet. Inconsolable de n’être x^^s né gentilhomme, il s’en vengea x^^r haine de serf révolté contre la noblesse, et ce fut un étrange sx3ectacle donné en x^leine Académie que sa dissertation grotesque sur le droit du seigneur ^ monument de stiix^ide animosité, bientôt convaincu d’ignorance honteuse. Comme caricature cette célébrité a son x^rix ; mais qu’on en ait fait un magistrat, un académicien et un président parlementaire, c'est une des gloires dont le gouvernement de Juillet seul a le droit d’étre fier.

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ver leur discernement et de n’avoir pour collègues que les plus illustres entre les compétiteurs ; tandis que les parvenus qui les remplacent aujourd’hui, race de métis tenant de l’homme de lettres et de l’homme d’affaires, sont persuadés que ce qu’ils ont acquis par leur savoirfaire est le juste prix de leur savoir.

Dans la position surprise et enlevée par eux, ils apprécient, avant tout, le parti qu’ils espèrent en tirer ; et leur prétention aux honneurs du bel-esprit se subordonne sans effort aux calculs de leur intérêt. Celui des lettres et de l’Académie les touche d’autant moins qu’ils se croient fort au-dessus de la foule de lettrés assiégeant avec timidité le poste qu’ils ont emporté d’assaut ; et si l’on nomme devant eux quelques grandes notabilités ayant succombé dans la lutte, ils se prennent d’un sincère mépris pour ces mérites improductifs qui ne savent pas percer.

Des choix aussi serviles rapetissent vraiment l’Académie ; mieux valent pour elle ceux qu’on lui arrache par la complaisance ou par la séduction. Les premiers de ces choix plus que malheureux tendent à la reléguer tôt ou tard parmi les superfluités décrépites dont les révolutions font justice. Repousser au contraire impitoyablement certaines notabilités contestées, blanchies dans l’attente ou se recommandant par des services rendus aux sciences, ce serait de la pruderie. Encore serait-il à désirer que la vieillesse du récipiendaire pût se prévaloir de quelques opuscules agréables tels que ceux de Laujon ou de Boufflers ; quant à l’adoption de l’homme d’Êtat, il faudrait la motiver sur quelques monuments de patriotisme comme Turgot et Malesherbes. Mais rien n’excuse l’invasion des pygmées exaltés par

l’esprit de parti, et moins encore les préférences d’une assemblée qui s’en laisse influencer jusqu’à s’enquérir des croyances politiques de ses candidats. C’est cette assemblée qui, entre deux philosophes, opte pour le plus incrédule, entre deux théologiens, pour le janséniste, entre deux avocats, pour Dupin avant Berryer. Parmi les poètes, c'est le plus rocailleux, le plus grotesque, le plus barbare qui l’emportera, s’il est sous la protection du plus fort ; et si l’on a besoin d’un champion à opposer à ce débordement romantique, c’est l’auteur de l’épître aux mules de Don Miguel qu’on revêtira de l’armure académique^.

Cette assemblée eut un jour la fantaisie de se recruter parmi les chansonniers du « Caveau » . Gardez-vous de croire qu’elle songeât à Désaugiers, Armand Gouffé ou Béranger. Il y avait derrière eux un des plus vieux disciples de Dorât; mais il avait composé une méchante satire contre la Bestauration, et ce titre à la bienveillance du Palais-Boyal lui mérita le fauteuil : son maître avait plus de verve et de talent qu’aucun académicien de son école ; il avait toute sa vie sollicité son admission, mais il l’avait sollicitée en vain.

Le besoin de protester contre cette partialité, tour à tour révolutionnaire ou servile, a singulièrement contribué à multiplier les sociétés savantes et littéraires. Dès qu’il devint facile de composer en dehors de l’académie officielle des groupes de notabilités non moins authentiques que celles que l’initiation de l’Institut avait consacrées, ce corps perdit un peu de son importance ;

1. Un académicien de la nouvelle école nous disait en souriant qu’il avait donné sa voix à M. Viennet, afin qu’il fût bien démontré que l’ancienne se mourait de maigreur. ^

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sans les honneurs et les pensions dont il dispose, il aurait eu une rude guerre à soutenir. Ses aspirants les plus obstinés seraient devenus ses adversaires les plus intraitables, et la ligue qui dispersa les anciennes académies se serait ralliée plus nombreuse et plus inexorable pour lui répéter, avec Mirabeau, Raynal, Diderot et beaucoup d’autres, « qu’on ne parque pas le génie, qu’il est individuel et libre, et que l'enrégimenter c’est l’emprisonner et l’étreindre dans un embrassement sacrilège. Jamais corps académique n’a grandi ceux qui honorent sa liste. Mais s’il les a reçus grands, il les a rapetissés quelquefois. »

Quelque sévères que soient ces anathèmes, aucun de ceux qui les ont proférés n’eùt décliné l’honneur de siéger dans cette enceinte enviée, et les oracles les plus encensés des sociétés littéraires de province caressaient, sans oser l’avouer, l’espoir d’y parvenir un jour. Les pacifiques académies de Provence et de Languedoc n’avaient jamais songé à contester la prédominance à celle qu’avait fondée le grand cardinal. Mais elle eut beau voler au-devant des idées nouvelles, et, de temple dédié aux Muses qu’elle avait été à son origine, se changer en Portique, ou plutôt en citadelle où la philosophie était toujours sous les armes, elle apprit à ses dépens que la Révolution n’épargnait pas plus ses précurseurs et ses amis que ses adversaires. C’est le 8 août 1793 qu’elle fut supprimée sur un rapport de l’abbé Grégoire, dans lequel ce prêtre démocrate affecte un profond dédain pour cette aristocratie de l’intelligence ; il répète complaisamment que Molière, Pascal, I^esage, Bourdaloue, les deux Rousseau, Piron, Regnard, Helvétius, Diderot et Mably n’en firent pas partie, que a

i. Il était janséniste.

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Fontaine et Voltaire n’y furent admis qu’à grand’ peine et fort tard, et qu’enfin c’était une institution incompatible avec l’indépendance du génie, autant qu’avec les lois de la République qui allait régénérer la France.

Admirable raisonnement, qui n’a pas empêché cet Frostrate du temple académique de s’y faire initier dès qu’on l’eut rebâti ! Les apostasies de ce conventionnel sont le résumé caractéristique de toutes les inconséquences de la Révolution elle-même. Ce fier ennemi des rois s’est fait serf de l’empire, ce déserteur du sanctuaire a été évêque de Blois, ce fougueux égalitaire s’est qualifié de comte, ce délateur hautain des profusions de l’ancienne cour a revendiqué sa part de la dotation du sénat, dont il vota la confiscation à son profit. Il a abjuré : 1" son serment de membre des états généraux à la constitution; 2® son serment à l’Église, qui lui avait conféré le sacerdoce ; 3° son serment à la République, dont il fut un des premiers apôtres ; 4° son serment à Napoléon, dont il vota la déchéance... Or cet homme était cité comme l’un des plus rigides observateurs des principes de 1789

On aurait tort d’en conclure que l’Institut ne fût pas composé de véritables notabilités dans les sciences et dans les lettres, et que l’abbé Grégoire lui-même ne pût prétendre légitimement à cette distinction ; il y apportait plus de titres littéraires qu’une grande partie de ses confrères. Les belles-lettres proprement dites n’occupaient que le second rang dans cette confédération académique, où les sciences physiques prirent d’abord la première place. La classe politique et morale

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fut la porte dérobée par laquelle furent introduits les membres du Directoire et de la Convention, dont les grandes entrées auraient mis trop en évidence l’exiguïté intellectuelle. C’est par cette même voie que continuent de se glisser, sous les noms spécieux d’orateurs et d'hommes d’État, les nullités ou les grotesques destinés à perfectionner la langue de Racine et de Bossuet.

Ces invasions de la médiocrité dans le sanctuaire dédié aux esprits d’élite produisit sur la foule de génies inconnus, qu’une sage défiance d’eux-mêmes retenait dans l’ombre, le même effet que les maximes égalitaires avaient produit sur le bourgeois obscur, dont le mérite n’avait eu jusqu’alors pour horizon que le gouvernement de sa maison ou de son commerce. En se mesurant aux immortels qui trônaient sur les fauteuils dans lesquels s’étaient assis Corneille ou Fénelon, il n’y eut pas un bel esprit de café ou un maître d’école qui ne se crût digne d’entrer à l’Académie; comme, en se comparant aux meneurs de la République, il n’est pas de procureur et de boutiquier qui ne se sentît né pour gouverner le monde.

La conséquence naturelle de cette révélation de tant de mérites latents fut la création, en attendant mieux, d’autant de petits centres d’activité qu’il se trouve de^ localités renfermant cinq ou six personnages lisant Voltaire et l’Almanach des Muses. Les sociétés scientifiques et littéraires devinrent bientôt assez nombreuses pour rivaliser avec la multiplication des clubs et peut-être la tempérer. On en comptait déjà cinquante en 1788, mais l’Annuaire de 1842 énumère avec complaisance les travaux progressifs de deux cents académies collaborant avec l’Institut, non compris les comices agricoles, indus-

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triels on commerciaux, les congrès scientifiques, les académies de médecine, d’archéologie, d’éducation, d’histoire naturelle, etc., etc., au nombre de sept à huit cents.

Toutes ces sociétés rédigent des procès-verbaux, publient des bulletins, distribuent des prix, ont des archives et recueillent des mémoires. Toutes vivent de souscriptions, sans préjudice des subsides fournis par

l’Etat. A ce luxe d’activité intellectuelle des torrents de lumière devraient inonder le monde ; et cependant la France, qui en est témoin, n’en est ni plus éclairée ni plus émue. Elle s’obstine à ne voir dans ces foyers d’enseignement que des tréteaux destinés à l’exhibition de quelques petits prodiges de clocher, connus seulement du secrétaire ou du président de ces sociétés, ou cachés sous la broderie d’un maire ou d’un sous-préfet. Le produit net de ces investigations incessantes est tout entier dans le répertoire des séances où sont religieusement mentionnés les applaudissements dont chaque membre a été salué à son tour. Mais comme le siècle qu’ils prétendent illuminer est calculateur avant tout, ceux qui se font les organes et qui sont l’ornement de ces sociétés, n’ont pas d’autre objet que d’en tirer parti. Ils y vont, comme à la Bourse, pour préparer un avancement, négocier un marché ou manipuler une élection.

Ces amants de l’étude couvrent l’exploitation qu’ils font les uns des autres du mot cabalistique de progrès. Les philosophes inventeurs de ce mot n’ont eu garde d’y attacher un sens trop précis. Ils lui ont appliqué d’abord la définition assez nébuleuse de perfectibilité sociale et d’émancipation de la pensée. La République l’a traduite en formules démocratiques que les noms do

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liberté et d’égalité ne sont pas encore pai’venus à rendre intelligibles. L’Empire la confondit avec l’esprit de conquête, sous prétexte de propagande. Nos derniers interprètes n’y ont cherché que le bien-être matériel, et les plus subtils, l’organisation du travail.

On a vu à quoi aboutissent toutes ces finesses. Il y a- des vérités relatives qui, généralisées, deviennent de fatales erreurs. Il n’y a pas plus de progrès absolu que de liberté illimitée et d’égalité naturelle. C’est dans l’infinie variété des êtres et des choses qu’éclate la divine harmonie de la création, et la loi des contrastes est une des conditions mystérieuses de l’équilibre qui maintient le monde dans l’ordre immuable qu’aucune révolution sidérale ou politique n’est encore parvenue à ébranler. Les sophistes, qui font des abstractions de toutes les vérités pratiques ou traditionnelles, peuvent bien impressionner quelques esprits faux ou corrompus, et persuader au débauché^ qui n’est propre à rien et n’a le courage de rien, que son droit au travail implique celui de vivre sans travailler : le bon sens instinctif du genre humain, ou plutôt la main du Dieu qui veille à sa conservation, fait tôt ou tard justice de ces perturbations passagères.

On se fait toutefois une étrange illusion sur l’absurdité de ces doctrines extrêmes : elles sont en réalité la conséquence logique des conquêtes de 89 et de l’enseignement de tous ceux qui en professent le culte. Les sociétés littéraires et savantes qui n’ont pas encore compris cela, se sont singulièrement égarées sur la route du progrès; car il aurait des yeux pour ne pas voir l’homme, qui pourrait encore ignorer que toutes les aberrations auxquelles se laissent entraîner les

peuples régénérés, les révolutions qui planent sur l’Espagne, l’Allemagne et l’Italie, le triomphe de la brutalité populaire et la dissolution des sociétés civilisées, sont les produits de l’enseignement philosophique moderne. La liberté a couvert la France de geôliers et d’échafauds. Ce ne sont pas les promoteurs de l’égalité qui l’en ont délivrée (ils se sont tous affublés d’un titre féodal), mais bien les janissaires qui étendent leur protection sur eux et sur les victimes de leurs expériences. Le peuple est plus que jamais attaché à la glèbe des industriels et des agioteurs ; les sociétés agricoles inondent les campagnes de phrases sonores et de curieuses inventions; mais aucune n’est à l’usage du petit possesseur d’un demi-hectare qu’il cultive lui-même; la propriété s’amoindrit sbus la protection fiscale d’une administration tracassière, et les populations, endoctrinées par leurs bienfaisants corrupteurs, désertent à l’envi leurs chaumières pour la ville où les attend la misère ou le crime.

Il est encore inouï qu’une académie ait fait germer un grain de froment sur un sol stérile, et les seuls producteurs sérieux sont toujours ceux qui ferment l’oreille aux conseils dangereux des savants. La science et la philosophie sont dignes des méditations de tous ceux qui les cultivent pour elles-mêmes ; mais c’est les profaner que de prétendre les rendre populaires, c’est les ' faire déroger que de les mêler aux intérêts mesquins de la vie sociale. Dans cette alliance contre nature la philosophie a déjà failli anéantir la civilisation : et la science a besoin do plus de solitude pour être utile et féconde. Trop d’ignorants rexploijtent pour qu’elle ne soit pas souvent compromise, et parmi les réformes

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salutah'es que provoquent sans cesse les sociétés savantes qui surgissent sur tous les points de la France, la plus urgente serait peut-être d’en réduire le nombre, et surtout d’en modérer les élans ou d’en renfermer la bienfaisante influence* dans la limite de leurs départements.

Autrefois leur ambition ne franchissait pas cette pacifique frontière, et l’iionnour d’une insertion dans le Mercure suffisait à l’amour-propre du bel-esprit à qui ses voisins et ses amis n’épargnaient pas l’admiration. Mais quel rôle jouent aujourd’hui, nous ne disons pas seulement les poètes, mais les vrais littérateurs euxmêmes, au milieu des orateurs, des économistes et des hommes d’État qui pullulent dans toutes les réunions académiques? A l’Institut même ce sont les rhéteurs qui dominent % et tel y est entré versificateur ou romancier qui y devient professeur, diplomate ou tout au moins historien biographe. On n’a plus le droit de lui reprocher de s’endormir dans le fauteuil dont la conquête lui a coûté tant de veilles. Si la Fontaine prenait le chemin le plus long pour aller à l’Académie, au moins se donnait-il le plaisir de s’y reposer avant d’en sortir. Mais ce n’est plus qu’une halte pour les génies universels que réclament le sénat, le conseil d’État ou le ministère. Jamais la chose publique ne fut dirigée par tant de capacités prouvées dans leurs écrits. On ne peut donc pas assez s’étonner qu’elle soit plus mal conduite, plus confuse et plus ruineuse qu’elle ne le fut jamais lorsque l’administration n’était composée que de routiniers obscurs et de hauts et puissants seigneurs pro-

1. On a dit du plus célèbre d’entre eux que ses phrases ressemblent aux voitures de la cour, dans lesquelles il n’y a personne. Son embarras, après les avoir faites, est de chercher des idées qu’il y puisse loger.

digues de leur patrimoine, mais économes de celui du roi.

. Personne n’aurait le courage de vanter le passé, ni le pouvoir de le faire revivre. Mais il ne serait pas indigne de nos savants de l’étudier un peu L’admiration du grand siècle n’implique pas l’obligation de l’imiter. Il a été certes effacé par nos constitutions libérales ; mais on aimerait à retrouver ce qui a été négligé après lui : la sobriété dans la richesse et l’harmonie dans la grandeur. On pourrait aussi se dispenser de nommer progrès ce qui n’est qu’un changement ; car il n’en est point qui, profitant à quelques-uns, ne porte préjudice à beaucoup d’autres. On le chercherait à tort dans la nouvelle composition du personnel académique qui représente l’élite de la société. On y compte de très habiles versificateurs et pas un poète, des journalistes célèbres et pas un de nos peintres de mœurs, des philosophes, si l’on veut, mais surtout des sophistes sous toutes les dénominations.

Pour fournir la preuve de ce que nous avons avancé dans V Avant-propos^ touchant la fraîcheur d’esprit conservée jusqu’à la fin de sa vie par l’auteur sérieux e souvent attristé des Ruines de la monarchie française^ non moins que pour témoigner de la souplesse de son talent, nous avons cru pouvoir insérer à la fin de ce volume deux pièces de vers, d’ailleurs fort courtes, toutes deux écrites à l’improviste et sur le même sujet.

C’est un vigoureux plaidoyer en faveur de Louis Veuillot, qui cependant n’a guère besoin qu’on prenne sa défense, tant il est fort pour se garder lui-même.

Une parente, qui sait allier à une piété douce et profonde, l’amour et la culture des lettres, avait un jour exprimé en vers élégants son regret et son chagrin de ce qu’elle appelait les violences de Veuillot. Elle communiqua ces vers à M. Revelière, qui lui fit à la hâte les réponses suivantes : il était alors dans sa quatre-vingt-sixième année.

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