‹ De la vanité des institutions fondées par le sophismeChapitre 37 sur 42 · DES PRIVILÈGES QUE S'ATTRIBUENT LES GENS DE LETTRES · texte numérisé non relu

DES PRIVILÈGES QUE S'ATTRIBUENT LES GENS DE LETTRES

Des avantages tacitement concédés aux gens de lettres le moins justifiable est le cumul des fonctions publiques. Remplir plusieurs chaires,, recevoir des émoluments à plusieurs titres et figurer sur les feuilles d’émargement de divers ministères est un abus déjà invétéré L Il suppose dans ceux qui en jouissent la science

1. MM. Royer-Gollard et Charles Dapin étaient cités, sous la Restauration, comme les types de cette variété de lettrés. Ils ont cumulé huit ou dix salaires en dehors des corps dont ils continuaient d’être membres parasites. L’iucapacité pratique du directeur de la librairie était de notoriété publique. Celle de l’ingénieur résulte du fait même de sa profession nominale, dont il a franchi tous les grades sans avoir exercé dans un seul.

infuse et une aptitude équivalente à dix capaôités spéciales. Mais tous sans exception sont des esprits siiperliciels, qui ne touchent à tout que parce qu’ils n’approfondissent rien. C’est le travail d’autrui qu’ils recueillent en courant et s’approprient sans perdre leur temps à l’étudier. Ainsi se propagent toutes les erreurs accréditées par la routine, l’ignorance ou la corruption. Les méprises les plus grossières et les documents les plus apocryphes abondent dans ces rapports confectionnés à la vapeur que les commissions parlementaires abandonnent à l’officieux banal qui s’offre à traiter toutes sortes de sujets et à trancher toutes sortes de questions*.

Le cumul des fonctions est un vol fait à autant de capacités oisives par une incapacité probable. Car la première règle de devoir et de raison serait de se dévouer tout entier à la tâche dont on accepte les charges avec les bénéfices. Tout partage est une soustraction faite à la somme des engagements de chaque nature. L’autoriser par exception en faveur d’une classe de citoyens, quelque supériorité qu’on lui suppose, est une inconséquence et une injustice qu’aggrave encore le prétexte dont on les colore; en effet si le mérite d’un écrivain est d’une notoriété incontestée, on doit se faire scrupule de le distraire de ses études; et de ce qu’il les a approfondies il est téméraire de conclure qu’il portera

1. 11 nous est arrivé de relever laborieusement les erreurs et les insanités entassées dans un de ces rapports. Mais comme il intéressait particulièrement un ministre, nous crûmes devoir, suivant notre usage, lui faire part de nos découvertes avant de les porter à la tribune. Après avoir applaudi à ce travail il se recueillit un moment et nous fit cette ré])onse textuelle : « Plus cette réfutation est- vraie, plus elle va soulever de débats. Ce rapport, qui Ta lu ? Vous seul. Qui s’en souviendra demain? C’est demain qu’on vote mon budget; ne in’ex[)Oscz i:>as à le voir ajourner ou mettre en question. »

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partout la même attention^ puisqu’au contraire il y sera obsédé nécessairement et malgré lui des préoccupations auxquelles il a dù s’identifier.

Si la commune opinion de l’incompatibilité du poète et du savant avec l’esprit des affaires peut être contestée en thèse générale qui n’admettrait aucune exception, elle est puissamment corroborée par la perpétuelle invasion de tant d’esprits vains, d’esprits faux et d’esprits corrompus, que le gouvernement parlementaire a mis en renom. On a dit du conventionnel Chénier qu’il faisait des lois comme un poète et des vers comme un légiste. Tout écrivain qui aspire à d’autres succès que ceux de ses ouvrages doit s’attendre à cette sévérité de l’opinion. Il y a des esprits souples et déliés qui dissertent de tout avec une plausible limpidité, mais il n’y en a point t[ui soient universellement supérieurs. Il est rare que l’habitude de généraliser ses idées descende à l’humble fonction de leur application usuelle, et le plus médiocre praticien l’emportera toujours sur le discoureur le plus éminent.

L’une des intelligences les plus lucides que la politique ait empruntée à la science fut le célèl)re Cuvier. Il avait à la tribune l’esprit et la parole libres comme dans sa chaire, et parlait de jurisprudence et d’administration aussi pertinemment que d’anatomie comparée. Mais tout le succès qu’obtint ce talent flexible et fluide aboutit à faire dire qu’il était regrettable qu’il ne l’eùt pas réservé tout entier pour la science dont il avait sondé les mystères. Qu’eût- ce été si, au lieu de s’en tenir à la discussion, il avait voulu exercer en effet les fonctions d’intendant, de préfet ou de ministre?

N’a-t-on pas vu tous ces savants, tous ces avocats

el tous ces professeurs à l’œuvre? Étrangers au principe moral de la chose publique autant qu’au mécanisme de l’administration, ils n’y ont touché que pour les embrouiller et les corrompre. Forcés d’en laisser la conduite à leurs commis, ils en multiplient le nombre, parce que leur manie de se mêler de tout pour dissimuler leur ignorance complique et accroît le travail. Quelque perspicacité que portent dans les conseils ceux qui n’ont pas l’expérience des faits, il leur est impossible d’en calculer l’opportunité ; aussi n’ont -ils introduit partout que la confusion. S’il reste encore quelque ombre d’organisation, c’est aux hommes de tradition et de pratique qu’on le doit. Mais la mobilité des fonctions publiques et des fonctionnaires aura bientôt fait disparaître cette dernière lueur de vérité et de raison.

Dans un temps où l’éducation, les mœurs et les lois tendent à confondre toutes les classes, il y a une singulière inconséquence à en faire une à part de quelques littérateurs patentés qu’un succès éphémère distingue à peine de la foule d’auteurs, de poètes et de savants que les collèges, les écoles et les journaux mettent en lumière chaque jour. Les novateurs qui se succèdent ont hâte de faire oublier leurs devanciers, et, absorbés dans la contemplation de leur propre mérite, ils s’imaginent qu’il suftît de faire autrement qu’eux pour les surpasser. Aussi n’en est-il aucun qui ne se croie appelé à régenter le monde, et le plus humble se compare avec complaisance aux illustres sophistes que le dédain des vieilles croyances et leur présomption ont mis en évidence. En face de cette diffusion indéfinie des études littéraires et de la collaboration banale des esprits les plus vulgaires, les plus faux et souvent les plus obtus à la rédaction de

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certains journaux, le niveau de la littérature a singu lièrement baissé, et pour le grand nombre l’art d’écrire n’est qu’un métier ou un trafic. Y attacher un privilège de capacité serait non seulement une erreur, mais un danger. Le journalisme a fait trop de réputations problématiques, et l’industrie s’attribue une trop grande part dans les œuvres littéraires pour que la profession d’écrit vain soit un titre suffisant au respect du public et à la confiance de l’autorité. Celui qui se sent digne de l’un et de l’autre sera donc le plus intéressé à se tenir à l’écart de ce concours parasite et à repousser comme injurieuse toute faveur imméritée.

Doit-on conclure que la culture des lettres implique l’exclusion des fonctions publiques ? Il serait absurde de supposer leur incompatibilité lorsque l’instruction et la dislinction de l’esprit devraient être la première condition, et la plus noble garantie à exiger de tous ceux à qui l’État délègue une partie de l’autorité souveraine. La magistrature et l’administration s’honoreront toujours des noms de L’Hôpital, de d’Aguesseau et de Montesquieu. Les personnages les plus graves ont pu sans déroger consacrer leurs loisirs à des compositions légères ou badines. Mais il ne s’ensuit pas que l’étude des lettres tienne lieu de science spéciale et d’expérience pi atique, et moins encore qu’elle autorise le cumul. Ce serait méconnaître les premiers rudiments de la vie sociale, car il faut que le talent s’abdique pour y pourvoir et se soumettre à la routine inhérente à toute administration réglementaire. Il est assez ordinaire aux hommes d’étude et de science de négliger leurs affaires ju'ivées : l’attention qui se partage ne suffit plus à chaque chose.

Au surplus l’état de société dont nous a dotés la Révolution abonde en contradictions et en inconséquences, parce qu’il fait partout violence à la nature des choses. Taudis que tous les emplois sont envahis par des protégés venus d’en bas, usés dans les grades subalternes, dépourvus d’éducation supérieure et incapables d’embrasser l’ensemble des rapports qui élargissent rhorizon de leurs fonctions, les écoles spéciales peuplent d’autres carrières de privilégiés forcés la plupart de se réduire aux détails que connaîtraient beaucoup mieux et suivraient plus minutieusement de simples manœuvres moins fiers de leur science et moins préoccupés de leur avancement. Ce qui manque à tous, c’est ce jugement lucide, ces manières polies et ce sentiment des convenances, que ne donne pas l’instruction aux natures seulement dégrossies de leurs primitives et vulgaires impressions, mais qui n’en sont pas moins la première qualité de l’homme public dans tous les degrés de la hiérarchie, car sa mission est de faire aimer et respecter l’autorité, d’engrener et d’assouplir les rouages du mécanisme administratif.

Cette distinction, n’est pas, il est vrai, tout à fait conforme à ce dogme égalitaire qui consiste à agiter sans cesse la liqueur contenue dans le vase social de manière que la lie remonte toujours à la surface, et que l’ordre et la limpidité deviennent aussi impossibles l’un que l’autre.

On fait donc trop pour la littérature vulgaire et pour la science technique, mais pas assez certainement pour l’éducation et le choix des hommes. Quand les dignitaires de l’Etat, quand les personnages éminents appelés à gouverner la France seront des gens bien élevés, ils

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comprendront l’iinj^ortance de ces distinctions. Mais du souverain seul dépend la juste mesure de l’impulsion à donner à cette réforme. Les princes qui ont su honorer les lettres en ont été récompensés par les hommages rendus à leur mémoire. Cette protection exige un discernement qu’ils n’ont pas toujours, et le roi René les cultiva trop en artiste pour qu’elles aient relevé l’éclat de sa couronne. Ceux-là seuls savent les faire fleurir qui les aiment sans en être dominés, et la grandeur des siècles d’Auguste, de Charlemagne et de Louis XIV témoigne de la haute intelligence de ces grands hommes autant que de leur puissance.

Un monarque d’un esprit assez élevé pour les comprendre, les aimât-il même assez pour leur consacrer ses loisirs, n’y trouvera pas seulement de glorieux délassements, mais encore de précieuses leçons sur l’usage qu’il peut en faire au prolit de son autorité, et sur l’utilité d’une participation qui les empêche de déchoir ou de se corrompre. Si Louis XV leur avait demandé les distractions qu’il cherchciit ti’op exclusivement dans les plaisirs de la chasse et de la débauche, la littérature du xviii® siècle n’eùt sans doute pas entrepris cette croisade qu’elle a unanimement prêchée contre la religion et la royauté. Voltaire eût été trop heureux de la familiarité du prince qui l’avait admis au nombre des gentilshommes de sa chambre, pour ne pas défendre ses entrées à la cour, objet constant de son ambition. Les prérogatives et les faveurs, dignes sans doute d’un si rare mérite, mais dont sa vanité eût été rassasiée, auraient préservé l’auteur de la Henriade de la mauvaise pensée qui lui inspira le poème de la Pucelle.

Les souverains du Nord se sont chargés d’exploiter

la mine négligée par le roi de France, et Frédéric et Catherine en ont tiré un grand parti. On ne voit pas toutefois qu^’en se faisant d’utiles prôneurs de nos plus célèbres philosophes, ils aient jamais songé à prendre leurs conseils on à leur confier la conduite de leurs affaires. Quand on est doué du génie qui inspirait toutes les actions du roi de Prusse, on peut sans danger avoir une cour de beaux-esprits, faire soi-même des vers et jouer de la flûte. Frédéric ne fut pas plus dominé par ses goûts que par ses flatteurs ; et ses opinions hétérodoxes ne l’empêchèrent pas de donner asile aux jésuites proscrits par les rois catholiques, et diffamés par les philosophes ses amis et ses courtisans.

Tant d’indépendance et d’élévation d’esprit ne sont malheureusement pas le partage de tous les princes qui, comme lui, courtisent les dispensateurs de la popularité ; on a vu ceux de la maison d’Orléans se fourvoyer aussi grossièrement dans leurs sympathies littéraires que dans leurs relations politiques. Ces admirations inintelligentes pour des célébrités problématiques ne donnent pas une haute opinion du jugement de celui qui se laisse prendre, comme la plèbe, au bruit des cymbales, et prodigue ses faveurs aux pourvoyeurs de la presse séditieuse ou banale. La Chambre de 1840 elle-même s’en est émue ; elle a protesté contre cette absence de tact et de goût dans les prédilections littéraires et les libéralités du protecteur-né des belles-lettres L Les grands peuvent être sans honte mauvais orateurs et mauvais poètes ; mais il ne leur est pas permis d’ignorer

1. Le bateau mis à la disposition du poète voyageur faisait partie des dépenses du budget en discussion. La censure aurait pu s'exercer avec plus de sévérité sur le choix des maîtres du jeune prince destiné au trône.

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quels sont les talents signalés par l’estime publique. Ce n’est pas précisément dans son faible pour la muse tragique qu’on ira chercher la preuve du génie politique du cardinal de Richelieu. Toutefois l’homme d’État qui sut distinguer Corneille, se serait fait scrupule de couronner ses propres œuvres.

Le paradoxal Jean-Jacques attribue tous les travers de l’esprit humain à ses progrès dans les sciences et dans les arts, outrant ainsi, sans y songer, la solution du problème posé dans la Genèse sous l’emblème de l’arbre qui produit le fruit défendu. L’intelligence a été donnée à la créature, et cela pour lui permettre de distinguer le bien du mal, mais quelque abus qu’elle ait fait de sa liberté, on n’a jamais vu les notions de justice et de devoir gravées par Dieu dans les âmes subir d’altération depuis que les hommes vivent en société. Les sophismes accrédités par la Révolution ne les anéantiront pas ; car le genre humain ne se conserve que par elles ; si les philosophes et les lettrés de nos .jours les nient ou les insultent, ce n’est pas que la civilisation soit un mal, c’est qu’on en abuse ou qu’elle se corrompt. Le succès des doctrines qui tendent à détruire la propriété ou la famille, la vogue de la littérature frelatée qui les propage, tout cela est pour les lettres et pour la société même un signe de décadence, et rien de plus.

Il y a une réaction solidaire du langage sur les mœurs, et réciproquement. La langue française fixée par tant de beaux écrits doit subir le sort de tout ce qui tient à l’ancien régime; on peut sans témérité présager sa prochaine transformation, lorsqu’on voit ceux qui s’appliquent à la dénaturer envahir le sanctuaire consacré il sa garde, et les portes de l’Académie ouvertes

aux barbares. Après avoir désarmé la critique, il leur est devenu facile de se proclamer eux-mêmes les souverains de la pensée. Mais le monopole, auxiliaire de l’usurpation, est aussi le précurseur de la décadence.

L’une des causes les plus manifestes de la déchéance des lettres a été la prépondérance prolongée du journalisme qui, non content de les rendre tributaires de ses éloges, en est devenu le rival par ses feuilletons. Il n’y eut plus de littérature possible lorsque tous les littérateurs s’enrôlèrent dans la presse quotidienne, et, se condamnant à lui livrer, jour par jour, le produit de leur labeur, renoncèrent pour toujours à la méditation et aux études opiniâtres, qui seules donnent la maturité aux œuvres de l’esprit, aux plus légères comme aux plus séi’ieuses. Ceux qui se tinrent à l’écart de ces arènes publiques ne s’en virent pas moins forcés de subir leur joug et.de leur payer tribut; les morts mêmes nous l’avons remarqué déjà, n’en furent pas affranchis : les manuscrits exhumés de leur tombe, et leurs plus intimes confidences, ont été débités en feuilletons^ sans plus de respect pour le public que pour leur mémoire.

Quant aux auteurs vivants, fissent-ils revivre tout ce que le monde ancien et moderne a enfanté de génies dans tous les genres, ils se ligueraient en vain pour opposer l’aristocratie du talent à la démocratie despotique de la presse. Il n’y a de juge qu’elle seule; il n’y a de public que le sien; elle crée ou détruit à son gré les réputations, non pas en raison du mérite ou de l’usurpation qui les fonde, mais suivant la fantaisie du journal ou les exigences du parti qu’il sert. Le scrupule est banni de la critique comme de la conscience, et les oracles du goût sont précisément les thuriféraires qui se

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prosternent le plus bas devant les idoles dont ils se moquent en secret.

Louer ce qu’on méprise est une dépravation; mais diffamer ce qu’on admire n’est-ce pas au fond la même perversité? Ces procédés sont également contagieux, car il y a plus d’organisations infirmes et d’entendements débiles que de natures sensibles et fortes, et les sots, qui ne sont que des esprits faux, penchent de préférence du côté qui correspond à leur infirmité. Plus on met d’exagération dans ces attaques ou dans ces apologies fictives, et plus elles ont pour eux de séduction. Des écrivains, qui auraient pu aspirer à de plus nobles succès, y ont acquis une célébrité dont ils se contentent, et qu’une critique plus loyale n’eùt peut-être pas obtenue. Mais ces subtilités, quel que soit leur charme au point de vue de la poétique fantaisiste^ n’en sont pas moins mortelles au culte des bonnes lettres, qui ne peut se passer de justice non plus que de raison.

La gloire littéraire, depuis qu’elle est courtisée par la foule, offre autant de déceptions que celle des armes. On formerait une nombreuse armée des seuls généraux que les guerres de la Révoliilion ont placés à la tête de nos légions. Combien vivront dans l’histoire au delà des générations qu’ils ont conduites aux combats! L’héroïsme du soldat, idéalisé dans sa sublime mais vague généralité, amoindrit la part de gloire de la plupart de ses chefs ; et parmi les noms gravés sur le granit de nos arcs de triomphe, il en est la moitié qui déjà sont effacés de la mémoire do leurs contemporains.

Les renommées que les belles-lettres fondent sontelles plus durables? Les écrits des Chateaubriand, des de Maistre et des Donald rivaliseront peut-être avec les

exploits immortels des Napoléon, des Pichegru et des Moreau. Mais combien, même parmi les plus illustres, peuvent se flatter d’enchaîner l’opinion mobile des générations dans lesquelles va s’abîmer la Révolution ellemême avec ses doctrines et ses crimes stériles? Cette gloire est plus contestée et souvent moins pure que celle du guerrier. Il faut distinguer toutefois entre la véritable gloire et la vogue : on a comparé l’une au son retentissant de l’airain, au bruit confus des voix qui bourdonnaient autour de Babel, aux pompes fugitives que la foule accompagne de ses bruyantes acclamations. C’est la gloire contemporaine, celle qui s’escompte et se réalise en valeurs palpables. Nuage de fumée lumineuse qui se résout en pluie d’or, mais qui laisse en s’évaporant une saveur nauséabonde comme celle d’un feu d’artifice. Son vrai nom est bien la vogue.

L’autre est la seule vers laquelle aspirent les esprits d’élite. Pensive et pâle, elle n’a ni trésors ni hérauts qui la précèdent. Mais, animé d’un rayonnement intérieur, son regard plonge dans l’avenir. Qu’est-ce en définitive que la gloire véritable? Une lueur illuminant un tombeau. Elle est le prix de l’abnégation, et n’arrive qu’au moment où celui qui l’invoque n’en peut plus jouir. Elle n’a protégé ni Cervantes contre la misère, ni le Tasse contre les peines de l’âme. La légitime autorité du génie est, comme celle de la vertu, impuissante à préserver les bienfaiteurs de l’humanité et les rois eux-mêmes contre l’ingratitude des hommes.

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