I. — De la division de la vie
J'ai sous les yeux, en écrivant cet ouvrage, le manuscrit ' de Bichat sur la vie et la mort.
Je ne puis voir, sans respect, dans ce manuscrit, tous les efforts que Bichat a faits pour éclaircir peu k peu, et, si je puis ainsi dire, pour amener à bien ses idées sur la distinction des deux vies. Il se demande d'abord quel est le nom qu'il pourra donner à chacune de ces deux vies, ^era-ce les noms de vie intérieure et de vie extérieure? Ou bien ceux- de vie d'organisation et de vie de relation? On sait qu'il a fini par s'arrêter à ceux de vie organique et de vie animale. Mais on voit, par son manuscrit, qu'il n'est pas arrivé là tout d'abord.
Je hs, dans un premier essai : « Montrer ici que « chaque genre de fonctions, de relation et d'or- « ganisation, forme un tout qu'on ne peut isoler et « qui a un but commun : ce tout est la vie. »
« Le but commun des fonctions lV organisât ion, a continue Bichat, serait peut-être rendu d'une
■1. Mauusciit conservé à la Bibliothèque de la Faculté de médeciue de Paris.
« manière plus expressive par le mot de fonctions « à'animalisation, puisque toutes tendent à anima- 0 User les substances étrangères, à les approprier à « l'animal; mais si on remarque que le végétal « partage presque toutes ces mêmes fonctions, que « chez lui elles ont le même but, on verra que la « première expression » ( c'est-à-dire celle de fonctions d'orgcmisadon ' ) , « également applicable à « tous deux » (au végétal et à l'animal), « et indi- « quant les fonctions générales de tout le règne « organique, mérite la préférence. »
Je lis, dans un second essai : « La vie extérieure « n'est que l'occasion des passions, et ne sert qu'à « les exprimer. Ce n'est pas la vie extérieure qui « est affectée dans un homme passionné , c'est la 4 vie intérieure. »
Je trouve enfin, dans un troisième ou quatrième essai, les noms de vie animale et de vie organique^,
1. Dans l'alinéa qui précède celui-ci, on lit : « Ces deux grandes « classes de fonctions concourent au but commun, à entretenir « la vie : la première en recomposant sans cesse des organes « qu'une habituelle décomposition anéantirait bientôt, et sous « ce rapport on peut les désigner sous le nom de fonctions d'o>-- « ganimtioyi: la seconde en mettant l'animal en relation avec « tout ce qui doit fournir les matériaux de cette recomposition, « en sorte que le nom de fonctions de relation est ici justement « appliqué. »
2. « Cette irrégularité^ d'action qu'où ue remarque que dans la (.i vie organique... Un grand caractère de la vie animale, c'est
définitivement adoptés par Bichat, et que le grand succès de son livre a rendus fameux.
Et maintenant de qui Bichat a-t-il tiré la distinction des deux vies, quel que soit le nom qu'il leur donne? Est-ce de Grimaud? On l'a beaucoup dit à Montpellier, et par une raison toute simple, c'est que Grimaud était de l'école de Montpellier : on l'a beaucoup dit aussi à Paris, et par une raison toute contraire, c'est que Bichat était de l'école de Paris. Il est certain que la division de la vie en deux vies, la vie intérieure et la vie extérieure, se trouve effectivement dans Grimaud.
« Pour mettre quelque ordre dans ce que j'ai à « exposer, dit Grimaud, je partagerai le système « général des fonctions en deux grandes classes : «je les considérerai successivement, et comme « intérieures et comme extérieures. Les fonctions « intérieures s'achèvent dans l'intérieur même du « corps de l'animal, et elles se rapportent à son « corps d'une manière exclusive. Par ses fonctions « extérieures, l'animal s'élance hors de lui ; il étend, « il agrandit son existence; il se porte sur les ohjets « qui l'environnent...; il s'approche de ces objets « ou il s'en éloigne, selon les rapports de conve-
« riutermitteiice de ses foactiourf... Parole a rapport à la rie <i iviiinnlc: chant, arreiit, à In (v> orgonlfiiin. etc., etc. r.
« nance ou de disconvenance qu'il a aperçus entre « eux el lui'... »
Je cite cette phrase de Grimaud , et j'en pourrais citer plusieurs autres; mais à quoi bon? Ce n'est sûrement pas de Grimaud que Bichat a tiré ces vues; il les a puisées dans une autre source, et beaucoup plus haute : il les a puisées où Grimaud avait puisé les siennes ; il les a puisées dans Bufion-.
Qui ne se rappelle cet admirable Discours sur la
1. Cours complet de pliysiologie, t. I, leçon ni, p. 38. — Bichat dit, en termes qui se rapproclient beaucoup de ceux de Grimaud : « Les fonctions de l'animal fonnent deux classes très-distinctes. « Les unes se composent d'une succession habituelle d'assimila- « tions et d'excrétions... II ne vit qu'en lui par cette classe de « fonctions; par l'autre, il existe hors de lui ; il est habitant du « monde, et non, comme le végétal, du lieu qui le vit naître... » Page 3.
2. Grimaud n'avait pas moins pris à Buffon, que Bichat ne prenait à Buffon et à. Grimaud. Buffon, dans sa théorie de la vie, revient, à chaque instant, sur les forces inte'rienres el pe'ne'fratites (« il réside des forces intérieures dans les corps oi'ganiques,... « t. II, p. 32 ), » sur les qualités actives qui « pénètrent les corps « jusque dans les parties les plus intimes (t. I, p. 443, et qui « travaillent la matière et la brassent dans les trois dimensions, « t. X, p. 7.) » — « Il faut nous résoudre à voir, sous leur vrai « point de vue, dit Grimaud, les effets des forces intérieures et « pénétrantes, et qui travaillent à la fois la matière dans les trois « dimensions... » (Coitrs complet de plii/siologie, t. I, leçon vin, p. 114). Comment Grimaud n'a-t-il pas senti que ce sont là des phrases qui portent leur nom, et qu'on ne prend point par lambeaux, parce (lu'elles tiennent à tout un ordre de vues et de doctrines'?
7iatîire des animaux, ce monument d'une philosophie si profonde et d'une éloquence si solide, si pleine, et, si je puis ainsi parler, si impressive? C'est là que Bichat a puisé, abondamment puisé : une vanité, moins jeune et mieux entendue, l'aurait averti qu'il fallait s'en vanter au lieu de s'en taire. « Nous pouvons distinguer dans l'économie ani- <t maie, dit Buffon, deux parties, dont la première « agit perpétuellement sans aucune interruption , « et la seconde n'agit que par intervalles. L'action a du cœur et des poumons dans l'animal qui res- « pire , l'action du cœur dans le fœtus , paraissent « être cette première partie de l'économie animale : « l'action des sens et le mouvement du corps et des « membres semblent constituer la seconde. Si nous a imaginions donc des êtres auxquels la nature « n'eût accordé que cette première partie de l'éco- « nomie, ces êtres qui seraient nécessairement « privés de sens et de mouvement progressif ne «laisseraient pas d'être des êtres animés, mais « qui ne ditîéreraient en rien des animaux qui « dorment... Un végétal n'est, dans ce sens, qu'un « animal qui dort... Mais revêtons, continue Biif- « fon, cette partie intérieure d'une enveloppe con- « venable, c'est-à-dire donnons-lui des sens et des « membres, bientôt la vie animale se manifestera;
« et plus l'enveloppe contiendra de sens, de mem- « bres et d'autres parties extérieures , plus la vie « animale nous paraîtra complète, et plus l'animal « sera parfait '. »
Je souligne cette dénomination de vie animale, si longtemps cherchée ou évitée par Bichat, et à laquelle il a fallu que Bichat se rendît enfin , parce qu'en effet c'était la bonne.
Je marque une dénomination dérobée; mais ici l'imitation, la reproduction s'étendent à tout : aux idées, aux images, aux expressions.
« Un végétal, dit Buffon, n'est qu'un animal qui « dort. » — « Il semble, dit Bichat, que le végétal « n'est que l'ébauche de l'animal ^. »
« Mais revêtons, continue Buffon, cette partie in- « térieure » (cette partie par laquelle l'animal n'est que végétal) « d'une enveloppe convenable,... bience tôt la ine animale se manifestera... »
« Il semble, dit Bichat, que le végétal n'est que « l'ébauche de l'animal ; et que , pour former ce « dernier, il n'a fallu que revêtir ce canevas d'un « appareil d'organes extérieurs, propre à établir des « relations'. »