ET DE RECONNAISSANCE ETERNELLE
' Nous sommes allé présenter nous-même ce livre à Rome. Un théologien désigné à cet effet l'a examiné, et a déclaré qu'il ne contenait rien contre la foi, la doctrine et la morale. Quant aux opinions libres qui peuvent s'y trouver, nous seul en demeurons responsable. Immuable comme la vérité éternelle dont elle est l'auguste dépositaire , Rome laisse à l'esprit humain l'essor de, son incessant développement. Tout en préservant de la moindre atteinte le sanctuaire des divines vérités que l'Église a reçues du ciel, elle laisse à tous le droit de creuser ses insondables profondeurs, pour en faire jaillir une lumière toujours plus éclatante. Nulle part sur ce point on ne saurait trouver une liberté plus complète et plus vraie. Aussi est-ce avec un amour filial que nous lui soumettons de nouveau ce travail.
Unité, dans la liberté, par la charité, voilà Tinscription que nous avons lue au frontispice de la ville éternelle, de l'arc des Césars au fond des catacombes. Nous l'avons écrite en lettres de feu aux entrailles de notre cœur, pour en féconder cette œuvre éclose au souffle de cet Esprit de vie.
TRANSITION DES PRINCIPES GÉNÉRAUX D'UNE THÉODJGÊE PRATIQUE A LEUR APPLICATION.
a Médite ces choses, sois en elles, afin que ton progi'ës se manifeste à tous, d
(Saint Paol, I Tim.,<;. iv, v. 15.)
Od a accusé nos Principes généraux d'une Théodicée pratique d'être un livre abstrait. La remarque est juste, mais la critique ne Test pas, nous ne pouvions le faire autrement sans aller précisément contre le but deTouvrage. En effet, qui venions-nous combattre? qui voulions-nous convaincre? Les hommes de Tabstraction, métaphysiciens ou philosophes. Gomment leur parler et se faire entendre d'eux, sinon en employant leur propre langue? Gomment les atteindre, sinon en descendant sur leur propre terrain? Gomment lutter avec eux, sinon en se servant de leurs propres armes ? Puisqu'ils ne croient qu'à elle, c'est par Tabstraction même qu'ilfaUait leur montrer le néant de l'abstraction, par la métaphysique le vide de la métaphysique, par leur propre méthode Tinanité de cette méthode.
G'est une condition trop oubliée, trop méconnue de toute lutte intellectuelle, que, pour qu'elle soit efficace et féconde, il faut qu'on y procède d'abord par un acte de pénitence, de sacrifice et d'amour, en renonçant à soi-même, à sa propre méthode, à son propre langage, pour prendre ceux de son adversaire. Ennemis implacables de l'abstraction, qui ar-
rachetés hommes à la pratique, à la réalité de la vie, pour les noyer dans Tabîme d'une spéculation chimérique, nous sommes venu nous nier nous-méme en faisant de l'abstraction. C'est que cette négation elle-même était déjà une démonstration vivante de la supériorité de uotre méthode pratique. En effet, la pratique implique la théorie dont elle n'est que l'incarnation dans la réalité en acte, mais la théorie prise sous forme purement abstraite , c'est-à-dire comme étant à elle-même sa raison d'être et sa preuve, exclut au contraire toute pratique. La première est donc d'autant su- \. pÀrieure.à-1^ pejânde qu'elle la comprend en soi sans y être ' comprise^ qu-lené'ést l'ensemble dont l'autre est un détail, •V. î - j^ Vpui'd(û|t;raUU-« est une partie : de sorte qu'en prenant ' * * la' pratique pôur'pôfrît de départ, pour règle et pour but, la forme abstraite ou plutôt philosophique elle-même aboutit à des conclusions réelles, légitimes et vraies. Voilà comment la métaphysique peut démontrer le néant de la métaphysique pure, tout en la réhabilitant par une sorte de transposition qui la replace dans les données de la pratique* Voilà comment l'abstraction peut se servir d'elle-même pour se nier par l'acte même qui l'affirme, et s'affirmer par l'acte qui la nie. Étonnante et merveilleuse antinomie, qui se retrouve à la base de tous nos actes comme essence et condi^ tioo de la vie !
Au reste, le titre même du livre en justifiait assez la forme philosophique. Il s'agissait de principes et de principes gé-^ néraux^ c'est-à-dire» de la théorie dont la suite devait être l'application, du thème philosophique dont le reste devait être la pratique vivante. Nous avons donné seulement le plan de l'édifice, mais non l'édifice lui-même. Quelques-uns viennent qui nous disent : Mais ce n'est là encore qu'une abstraction. Eh! sans doute; mais, dans la pensée de l'architecte comme dans la réalité de la vie, le plan ae précède-t-il pas l'édifice ? Nous^ avons livré le plan au pu blic, c'était notre devoir, afin qu'au moment d'édifier, notre
œuvre pût mettre à profit la lumière de toutes les critiquas. Le moment de TédiSeatiou est venu, et ce livre en est la première pierre. Ici ce n'est plus une théorie, c'est une œuvre; et une œuvre tellement pratique qu«, dans notre pensée, ce livre est uniquement le prodrome et Tenseigue d'une grande tentative de rénovation religieuse ; Tun des points de ralliement d'un immense concert d'efforts pour ressusciter dans les âmes le feu de la vie spirituelle; le vade-mecum d'une fondation sainte, qui doit replanter au cœur même de la £;ociété l'étendard outragé du Ghri$t, et, reprenant hardiment Tiniliative des anciens jours, souffler à pleins poumons sur le monde, sous la forme nouvelle où chaque siècle se l'approprie, l'esprit toujours vivant de l'Église et des saints.
Tel est le caractère propre de notre ceuvre, sa vraie signification, son but suprême. Conclure à une pratique activa et vivante qui sera le fruit de cet arbre et qui le jugera à ses actes, voilà le dernier mot de ce que nous nous proposons, sous l'unique inspiration de la volonté divine.
Après avoir justifié la forme du livre, justifious*en la pensée.
Quels sont les éléments qui constituent l'homme? Interrogez Texpérience ou l'analyse, le sens commun ou la psychologie, le vulgaire ou les sages, tous vous répondront que rhomme est à la fois et eu même temps sentiment, intelUgence, activité, c'est-à-dire amour, connaissance et volonté. Les langues, qui ne sont que la philosophie parlée, vous feront la même réponse. Pourquoi donc avez-vous divisé ce que Dieu a fait un, en scindant, en isolant comme à plaisir ces trois faces indivisibles du même être? Les poètes et les romanciers n'ont vu dans l'homme que le cœur, le senti-
ment, Tamour, et, divorçant avec Tintelligence qui spiritualise et la vertu active et pratique qui sanctifie, ils ont abaissé le cœur à la mesure des sens , aux orgies de la chair, ou, honteux de cette abjection, l'ont fait s'évapouir dans cette vague et rêveuse sentimentalité qui tend à identifier Thomme à la vie universelle de la nature. Les philosophes, tout en proclamant la tri-unité des facultés humaines, ont menti à leur propre principe, en ne spéculant qu'à l'aide de la raison ou de Tintelligence. Ils ont divorcé avec le cœur, le sentiment, Tamour ; ils en ont ri, les insensés, ne voyant pas que le monde entier de l'histoire roule sur le pivot de cet orbite; qu'eux-mêmes, dans leur vie, infidèles à leur propre théorie, ils pratiquaient leur cœur et non pas leur raison, et qu'une intelligence sans entrailles et sans pratique serait un de ces monstres que le pinceau de Tenfer du Dante ne suffirait pas à peindre. Aveugles, qui n'ont pas vu que l'intelligence est fille du cœur, et qu'elle devient parricide en reniant son père ! Us ont divorcé avec la pratique vivante, faisant la théorie du vide, Tabstraction du néant, marchant sur la terre des morts, errant dans les régions des fantômes et des ombres, sans point de départ et d'orientation, sans règle, sans conclusions possibles. Aussi les hommes dits positifs ont accepté les poètes et les romanciers comme un amusement du cœur, les philosophes, comme « un amusement de l'esprit », et, se gardant bien de prendre au sérieux l'un ou l'autre, n'ont cru, eux, qu'à l'activité. Mais l'activité sans le cœur qui la féconde en la sanctifiant, et l'esprit qui la spiritualise en lui donnant sa vraie raison d'être, n'est plus que l'action de la vie matérielle agissant dans un but égoïste de jouissance, de fortune, d'orgueil ou de vanité. Ce partisan du fait à tout prix, ce fanatique du positif ne sait pas même s'il a une âme, et ne se soucie nullement de le savoir. Qu'est-ce que cela lui rapporterait ? Voilà donc l'humanité tout entière parquée en trois castes infranchissables dont chacune a sa langue, ses mœurs,
sa vie propre, et méprise profondément les deux autres. Demandez à un philosophe ce que c'est qu'un poëte, il sourira de pitié ; ce que vaut un homme dit positif, il reculera de mépris. Le poëte a des dédains amers pour les creuses spéculations du philosophe et les viles préoccupations du spéculateur. Ce dernier bafoue joyeusement les deux autres, et au fond finit par les convertir tôt ou tard à son matérialisme pratique. Ainsi sombrent de tous côtés dansTabime, en se séparant l'un de l'autre, le cœur, Tesprit et la volonté. Ainsi sombre l'homme tout entier, par la division des trois faces de son ëtie. De là les désolations du présent, les terreurs de Tavenir, partout les ruines de Thomme spirituel, partout la haine, la souffrance, le désespoir et la mort. Jésus-Christ ne Tavait-il pas dit en trois mots : Le royaume de Dieu, qui estThomme , qui est Thumanité, s'il est divisé, sera désolé et périra.
Ce n'est pas seulement dans l'ordre intellectuel ou philosophique que nous trouvons cette scission, elle a poussé des racines profondes dans le monde moral. Ici la raison, s'étant isolée de l'amour pour Dieu et de la charité pour les hommes , s'est perdue , en Orient , dans le brahmanisme, et ailleurs je ne sais dans quel idéalisme qui laisse à l'homme tout son orgueil et toutes ses passions.
Le cœur , séparé de l'intelligence, a engendré cette religion de pure sentimentalité quf laisse l'esprit sans culture, et par conséquent Tamour sans essor. Dans cette religion, l'esprit s'applique aux formules de la vérité qu'il contemple, dans leur sanctuaire , comme des idoles muettes devant lesquelles on se prosterne » sans en recevoir le mouvement et la vie ; et l'activité ne puisant pas son aliment dans une étude amoureuse de la vérité, elle s'enferme dans des pratiques extérieures qui n'ont de valeur, au jugement de l'Église, que lorsqu'elles sont la manifestation de la vérité vivante en nous.
A la philosophie de l'abstraction, qui divise tout en
rhomfDe et hors dé Thomme , il fallait donc substituer la philosophie de la charité qui, dans son aspiration, dans son étreinte sans limites, relie tout, Dieu, l'humanité et la créalion. Fidèle à l'enseignement du Maître qui vint, il y a tdlUôt vingt siècles, inaugurer dans le monde cette philosophie divine, il nous fallait en reprendre à sa source la tradition vivante, en en montrant la filiation dans le temps et rhistoire. De la crèche de Bethléem, son berceau, au Calvaire, qui est le Thabor de sa gloire, du sein du disciple bien-aimé au sérapWn du mont Alverne, de sainte Thérèse àfénelon, de sainte Catherine de Sienne à saint Vincent de Paul , dès Pères de TÉglise aux écolej^ trop oubliées de Hugues et de Richard de Saint- Victor, de saint Bernard au missionnaire et à la servante de la charité de tios jours , partout dans ce livre de dix-neuf siècles nous pouvions lire en pages écrites ou vivantes celte sainte philosophie de l'amour divin. Tout au plus nous restait-il la tâche ingrate de synthétiser en formules philosophiques cet esprit palpitant de sève, débordant de vie, et réfractaire k toute formule par l'indéfini même de sa charité sans bornes ; car c'est là surtout qu'est réalisée la parole de saint Bernard: « La mesure d'aimer, c'est d'aimer sans mesure. » Oh ! si nos frères savaient ce que cette philosophie contient d'ineffables délices, de ravissements sublimes pour l'esprit et la volonté comme pour le cœur; comme elle coordonne, harmonise, unifie tout en nous et hors de nous ! comme elle dilate harmonieusement et sans limites l'intelligence par le co6ur et la volonté par Vamour et la pensée, tout l'homme par Dieu ! s'ils savaient quels horizons nouveaux et radieux elle ouvre devant l'âme humaine qu'ils se hâteraient d'accourir sur ses pas, en chantant le triple hosanna de l'amour, de la science et de la gloire !
S^le/la philosophie de laf charité replace rhomme dans Tunité de sa vie. Orrhomitie fie peut être uri en lui et avec les autres êtres qu'eu se rattachant à la fols à Dieu et à la création par la double face qui le constitue dans son indivise unité. De là Tantinomie , loi universelle de toute vie. De là riudéflAi, caractère propre de rantlnomie dans rhomme, ou plutôt caractère de Thomme lui-même dans sou moi, dans sa personnalité réelle et vivante. Delà, comme effet de la loi de Findéfini librement pratiquée, le sentiment de la peffeetion, qui n'est que llndéfini ayant conscience de sa vraie destinée, et y marchant de toute l'ampleur de son essor. De là , comme résultat de l'action de Thomme opérant soiisf impulsion du sentiment de la perfection, la pratique ou rincarnation de la vérité perçue, en actes vivants. De là, enfhi, comme condition même de la pratique, le sacrifice Ou l'immolation en soi et hors de soi de toute limite , limite dans la volonté, limite dans l'intelligence, limite dafns l'amour, amour de soi-même, orgueil et sensualité, triple conséquence de la limite charnelle ou du corps, qu'il faut nier et briser sans cesse, pour s'élever sans cesse au principe éternel de la vie.
Âh ! qu'elle avait vu les profondeurs du vrai la sage antiquité; qui disait : « La mort engendre la vie! » Qu'est-ce, en effet* que la mort ? C'est la vie désagrégeant les éléments dont un être se compose. Qu'est-ce que la vie? C'est l'action extérieure du Verbe divin agrégeant harmonieusemoot les éléments qui constituent un être. La vie comme la mort est donc un mouvement incessant de la variété à l'unité et de l'unité à la variété. Ce sont les deux faces d'une seule et même chose ^ dont l'une ne &' expliqué et ne se définit que par l'autre, et dont l'unité
se constitue par opposition , et l'opposition se résout en Tunité. Généralisez ce principe, et vous avez la loi de Tantinomie. Considérez-le dans la projection sans terme de rhomme, être immortel, et vous avez la loi de l'indéfini. Envisagez-le dans la tendance constante de son vrai but, et vous avez le sentiment de la perfection. Âppiiquez-le au sein des réalités vivantes, et vousavezla loi de la pratique. Voyez-le, enfin, dans son double effort antinomique pour définir Tunité par la diversité qui la limite et pour ramener la diversité à l'unité en brisant la limite, et vous avez la loi du sacrifice. Ces cinq lois n'en sont donc au fond qu'une seule envisagée par des côtés divers, ces cinq pensées qu'une seule et même pensée sous un quintuple aspect. Telle est la profonde unité de notre travail, mais unité antinomique, c'est-à-dire impliquant la variété et partant le mouvement et la vie , bien différente de cette unité immobile et morte qui, pour vouloir directement atteindre la simplicité absolue de l'indécomposable, va s'abimer dans cet inaccessible infini, qui est aussi bien l'infini du néant que l'infini de l'être, ou plutôt qui est tous les deux à la fois dans l'infini de la confusion universelle.
La variété , la multiplicité sont le caractère propre du fini. Dieu seul est un d'une unité indivisible, indécomposable, parce que l'infini est nécessairement unique. Mais ce qui esl un d'une simplicité absolue ne saurait être défini, et partant reste toujours inaccessible à l'intelligence humaine. Aussi Dieu ne s'est-il pas révélé à l'homme seulement comme infini, mais comme Trinité ou antinomie des personnalités dans l'être absolu. Cependant nous touchons aussi k l'infini, et nous pouvons y communier par le cœur qui ne vit que de ce qui est indéfinissable, illimité, infini.
Double antinomie en Dieu et en Tbomme ! Antinomie divine qui nous révèle Dieu comme Tri-unité , le cœur le saisissant seul comme infini, ou comme amour absolu. Antinomie humaine de l'esprit et du cœur, où il n'est rien qui ne soit défini par l'esprit ramenant ainsi Tunité à la variété » et rien qui ne soit indé^nissable pour le cœur ramenant ainsi la pluralité à Tunité.
Voyez tous les êtres : tous sont sous cette loi, et la vie n'est partout que cette action et réaction, cette oscillatioîi , ce flux et reflux de l'unité ramenée à la pluralité, et de la pluralité ramenée à Tunité. Cette loi est elle-même la volonté éternelle du Créateur posant au front de toutes ses œuvres le sceau inimitable de sa Tri-unité, qui pour les créatures se traduit par l'harmonie des parties dans le tout et du tout en chaque partie. Dans la création matérielle, cette volonté se manifeste par une force souveraine universelle, indéfectible, que nous nommerons avec la science électricité, qui compose et décompose tous les corps et qui, une en elle-même, se révèle sous deux faces, Tune positive et l'autre négative. Voilà bien la diversité dans l'unité. Quand rharmonie cesse, il y a destruction, mais seulement pour un moment indivisible, cette force reprenant instantanément les éléments de Tétre qui finit pour en former un autre qui manifeste Taction régulière et harmonieuse du principe universel qui anime la matière. La destruction apparente des êtres est donc encore et toujours la vie ellemême, se perpétuant par ce mouvement antinomique qui de l'élément simple et primitif fait surgir les parties dont chaque être est composé, et ramène ces parties complexes à leur élément simple et primitif, par une double action et réaction qui n'est composition à un point de vue que pour être décomposition à un autre, mort en un sens que pour être vie en un autre.
Voulez-vous pénétrer plus avant encore le mystère de rantinomie, regardez la forme d'un être. C'est la limite de
sa vie. Mais cette fotme change Ittcèssammeiit dans tous les éléments qui la composent ; la vie ne se circonscrit et ne se limite que pour se décirconscfire et se délimiter incessamment. Chaque être ne vit que pour se décomposer à chaque instant de la durée, de tous les éléments qui le formaient, es même temps qu*il se recompose constamment d'éléments nouveaux empruntés à tous les autres corps qu'il s'assimile. C'est le phénomène que la physiologie nomme déperdition et mitritiou.
Ainsi dé la parole : cette forme mystérieuse donnée à la pensée qu'elle limite ne l'arrête pas, et l'esprit saisissant cette pensée en brise les formes mortes en elles-mêmes pour en revêtir de nouvelles, et ainsi toujours, afin de satisfaire au besoin invincible de nos âmes qui aspirent k aimer et comprendre toujours mieux, toujours plus, la vérité aimée et conçue* Si vous considérez l'esprit humain , vous ne pouvez douter de ses bornes dans tbutes ses facultés , et par conséquent dans sa nature ; mais si vous le suivez dans ses besoins, dans ses aspirations, dans ses tendances, vous ne pouvez lui assigner de limites, l'eufermer dans un cercle, quelque vaste qu'il soit, sans le dépouiller du caractère même par lequel il Se distingue de toutes les créatures de ce monde, lesquelles toutes ne sauraient échapper à la loi qoi les lient captives dans le nombre et la mesure. Ainsi partout l'unité dans la diversité, la diversité dans l'unité, la limite et l'illimité simultanément, partout, en un mot, l'antinomie.
Antinomie signifie contre-loi. Notre langue le définit ainsi, et c'est d'ailleurs le sens précis du double mot grec qui est son étymologie. Si vous cherchez la philosophie dans les langues, et elle y est au moins dans ses éléments principaux, vous verrez qu'il n'est ici question ni de deux lois contradictoires se détruisant l'une l'autre, ni d'une seule loi identifiant les contraires, ce qui est tout simplement absurde, mais d'une loi, simple dans sa dualité, oà l'unité se révèle
par l'opposé qttl est U diversité, et où la diirersité se résout en principe dans l'unité. Prenez tous les chiffres de 1 au dernier, s'il était possible; Tunité, qui est leur point de départ, est inaccessible à toute conception mathématique si Ton veut la considérer d'une manière absolue qui exclut le nombre; mais si Ton définit l'unité par le nombre, qui est son opposé, on obtient la série indéfinie qui est la base de la science mathérnatlque, et chaque nombre à son tourconstitue une unité distincte. Voilà Tàntinomie.
Lorsque Dieu établissait les rapports entre le visible et l'invisible, entre les types existant dans son Yerbe et leurs manifestations temporaires, partant entre les lois qui régissent le moijde physique et celles qui gouvernent le monde spirituel, il mettait à la portée de ses créatures intelligentes et libres les vérités qui éclairent le monde des âmes. Ce dessein de Dieu, écrit en caractères ineffaçables dans la double nature de Thomme posé dans le temps pour s'initier à l'éternité, îl ne faut jamais le perdre de vue, afin de ne pas abaisser l'homme sous prétexte de relever Dieu. Les grandeurs d'une œuvre forment l'auréole du génie qui l'a produite ; aussi plus on élève l'homme, plus on élève Dieu, et la gloire qu'on fait éclater sur nos fronts remonte à sa source et nous fait comprendre davantage celle du Créateur. Quoique entre Dieu et l'homme l'infini demeure tout entier, ne faites pâsUbomme trop petit si vous voulez que de lui je remonte à Celui de qui descend toute beauté, toute vérité, tout bien. Ne brisez pas Télan de mon âme quand elle essaye de gravir un degré de plus vers le Dieu que j'adore ! N'étouffez pas l'essor de mon cœur lorsque vous le surprenez obéissant à sa soit inextinpible de connaître de plus en plus pour aimer tous les jours davantage. Tout attentat contre l'homme est au
fond un attentat contre Dieu, et quiconque blasphème la créature, blasphènoe Celui qui Ta créée. Chaque heure qui s'écoule doit laisser en passant à Tâme fidèle à la loi de sa vraie nature un rayon de plus de l'amour et de la vérité, qui sont sa vie. La vie, c'est le mouvement, la dilatation, le progrès. Dieu n'a pas soumis la créature aimante et libre à la loi qui brise perpétuellement le flot de Tablme contre le grain de sable que Dieu lui a donné pour barrière infranchissable. Il s'est posé, luil'Infini en tout^ devant moi comme le but de ma vie , de mes aspirations et de mes tendances sans bornes possibles. Il a dit : Tu n'auras d'autres limites que moi-même qui suis sans limites, d'autre terme que moi, qui suis sans terme. Ma grandeur, la grandeur de mes frères, la voilà. C'est par là que nous sommes nés pontifesrois. Que dis-je? C'est par là que nous sommes « d'un sang divin, d'une race divine, » comme le disait l'Apôtre à l'aréopage *. Cieux, abaissez vos tentes devant l'enfant de Dieu! Chœurs des anges, chantez sa gloire sur vos harpes d'amour! C'est pourquoi, fils de l'homme, je remplirai l'éternité des éternités sans fin de l'hymne ardent d'adoration, à Celui dont la majesté est tellement au-dessus de tout nom qu'en laissant tomber sur le néant une ombre de sa propre grandeur il a pu faire grand celui qui n'est de lui-même que cendre et poussière. Laissez-moi le redire sous toutes les formes, laissez-moi essayer d'enlever aux horizons bornés de la science humaine, à toutes les limites de la création ces âmes qu'a touchées l'infini, et qui ne trouveront le repos dans l'action qu'en s'abreuvant à la source même de la vie.
Il existe un mot qui appartient à la langue de Dieu et à la langue de l'homme, qui s'applique à l'infini et au fini, au temps et à l'éternité, et qui est ainsi l'expression de leurs rapports : c'est le mot mystère. Mais il faut se garder comme d'un blasphème d'en changer la sublime signifioa-
* ^çt. des apotresy XYI.
INTRODUCTION. i5
tion. Dieu ayant créé rhomme pour la lumière ne veut pas , considérées sur la terre ou dans le ciel, que les téuèbres lui soient imposées comme condition de sa vie. Toute vérité révélée doit descendre en moi pour être la lumière et la chaleur de mon amour. Ce que je ne saisis pas, ce que je ne puis saisir par aucun point, je ne saurai me l'assimiler et en faire l'aliment de mon âme : il reste pour moi comme s'il n'existait pas. Ainsi la vérité doit avoir un côté par lequel je la fais mienne et un côté par lequel elle demeure ce qu'elle est en sot, c'est-à-dire la propriété de l'infini, l'infini lui-même. Sous le premier aspect, ma raison la saisit, mais sous le second eile échappe à mon intelligence , qui ne saurait la comprendre ou l'enfermer dans ses bornes. Elle ne relève plus de l'esprit, mais du cœur, qui aspire de toutes ses puissances l'infini, comme terme suprême de ses besoins et de ses aspirations sans limites. Au premier point de vue, la vérité s'abaisse jusqu*à moi, elle se met à la portée, à la mesure de ma faiblesse ; je lui donne, si l'on peut ainsi dire, la forme de mou âme, je la revêts de ma parole, et, après l'avoir incarnée dans mon cœur, elle devient l'aliment, la forme même de ma vie, elle devient moi. Au second point de vue, je vois ou plutôt je sens, j'aime cette vérité, non plus dans son rapport à moi qui la limite, mais en elle-même et dans son infinité, dans mon rapport à elle qui est l'infini. Elle s'est abaissée jusqu'au dernier terme de mon néant, je m'élève jusqu'à Tabsolu de sa vie ; j'en avais fait la forme de mon âme, la vie de mon être, je fais de mon âme et de tout mon être Tholocauste à sa gloire et l'hymne de son amour ; elle était devenue moi par la communication de sa vie, je veux devenir elle par une sorte de transformation de tout moi-même eu elle. J'avais connu, je veux sentir ; j'avais compris, je veux aimer; j'avais vécu par l'esprit, je veux vivre parle cœur. Mais gardez-vous de scinder ce que Dieu a fait un. La vérité que je conçois et la vérité que j'aime ne sont pas deux, mais une seule et même vérité dont je perçois
par le cœur Tiodéfinissable infini et par Tesprit le rapport toujours plus intime et plus profond qu'elle a avec moi. Le mystère n'est donc que le côté de la vérité qui regarde Tabsoin, côté accessible au cœur seulement par l'amour. Ce côté n'est pas exclusivement lumière, mais il est cbaleuret vie ; il n*est pas principalement connaissance, mais il est seatiment, il est amour. Puis la même vérité que le cœur saisit par ce côté de l'infini, Tesprit l'embrasse et la conçoit parle côté de son rapport à nous, par le côté où nous en sommes le terme, la limite. De sorte que dans cette double action réciproque et simultanée, la lumière est partout, les ténèbres nulle part. Le côté lumineux de Tesprit rayonnant sur le cœur en illumine l'action, en éclaire la voie, en guide la marche, et réciproquement la chaleur du cœur^ le feu de l'a*mour échauffe et transporte l'esprit, couve la pensée, la ié^ conde, la fait éclore, et la maintient toujours active et vîr vante. Tant que l'homme est dans l'harmonie de sa vraie nature, cette double action, cette double force reste nonseulement simultanée, mais une et iinlivisible dans son prin* cipe : la chaleur n'est jamais sans lumière, la lumière jamais sans chaleur ; la raison n'est jamais sans amour et l'amour sans raison ; ou plutôt lumière et chaleur, amour et intelligence ne sont que les deux pôles positif et négatif d'un seul et même axe, les deux mouvements d'attraction et de répulsion d un même centre de gravité.
Voilà l'antinomie, et les savants l'ont constaté par les faits aux entrailles même du monde physique et comme principe universel de sa vie dans la lumière-chaleur S qui est, si l'on peut ainsi dire, comme le cœur-esprit de la création matérielle. Ils ont fait plus, ils ont constaté que ces deux phénomènes ne sont que les deux aspects d'un fait, un dans sa duaUté, savoir réleclricité aux deux pôles positif et négatif, principe du double mouvement d'attraction et de ré-
* Voyez Ghaubard.
INTRODUCTION. iB
pulsion, aunual et diurne, agent universel de ia composition et de la décomposition de tous les corps. Ainsi se retrouve l'antinomie, comme loi universelle de la yie^ dans Tunivers physique comme dans Thomme,
Le mystère ou Tiadéfinissable , c'est Tamour. J*aime le côté incompréhensible, précisément parce que Thomme ne saurait aimer que ce qui est mystérieux , indéfinissable » c'est-à-dire en un sens au moins infini. Quand nous aimons, quel est lattrait qui nous ravit? La beauté. Or, le c^rac* tère propre de la beauté, c'est ce je ne sais quoi, cet indéfinissable luif-méme, qu'on nomme sentiment, grâce^ poésie , mais dont la nature comme le nom reste ua ineffable mystère. Toute beauté définie n'est plus une beauté: comment Taimerait-on dès qu'on sait là où elle s'arrête et finit, c'est-à-dire là où elle n'est plus belle 7 Aussi, sous le souffle inspirateur de l'esprit chrétien, le amr de l'homme, pénétrant plus avant le sens divin de la beauté. Ta nommé grâce. Quoi de plus indéfinissable que la grâce ? Essayez de la définir, de la déterminer dans une forme quielconqne, et ce n'est plus la grâce. Ce qu'on peut exprimer, on le connaît, on ne Taime plus. Pour nous transporter et nous ravir de ce charma ineffable de Tamour, il nous faut Tinexprimable^ ce qui n'a plus pour nous de nom dans aucune langue humaine, ce qui ne peut plus se dire, mais se sentir ; ce qu'on aime d'autant plus qu'il est plus incompréhensible. Quiconque raisonne $on amour, celni-là n'aime déjà plus. jEt pourtant il faut qu'il connaisse l'objet qu il aime ; car comment aimerait-il ce qu'il ne connaît pas? Il le connaît donc par l'esprit, mais il le contait comme étant par lui-même mystérieux, indéfinissable, comme étant pour sou cœur un objet d'amour.
C'est ce côté de l'indéfinissable ou du mystère qui m'unit aux merveilles du monde de l'infini. Soulevé , transporté par mon coeur qui le féconde du feu de son amour, ma raison adopte aisément ce qui m'élève dan« les régions ,
dans la demeure de mon Dieu. Comment l'infini n'échapperait-il pas toujours aux investigations de ma pensée? N'est-il pas l'absolu, Tindivisible , Tincommunicable ? Laissez-moi donc le saisir par le cœur qui vit de Tindéfinissable. Mais parce que je ne puis Tairaer qu'en le connaissant d*une manière quelconque , je le saisirai par l'antinomie de sa Tri-unité adorable, et sous Fiospiration du cœur, mon esprit s*élèvera à lui par sa puissance dont je contemple les œuvres sublimes, par sa sagesse dont je vois les adorables merveilles et les éternelles harmonies , par son amour au sein duquel mon cœur s'épanouit comme la fleur sous le rayon du soleil. Je le saisirai sous ces trois aspects, parce que dans les mystères de mon être, il a fait une imitation de sa puissance, de son intelligence et de son éternel amour. Il m'a fait communier à lui à travers Les ombres du temps , parce que mon cœur Ta touché sous le voile de ses œuvres , parce qu'il a mis en mon âme la soif inextinguible de le contempler dans son éternité.
En regardant à tousles mystères, j'ai senti Dieu m'initiant à cette vie dont celle du temps n'est que la figure et la promesse. Il y a des ombres pour que ma liberté puisse mériter de posséder un jour celui qu'elle aura aimé d'un amour de préférence, sans que mes sens entrainéspar toutes les créatures aient pu saisir encore les biens qu'il me réserve au delà du temps. Mais ces ombres même ne sont pas sans lumière ; dès ce monde le cœur sent toutes les richesses, toutes les joies que renferme Celui dont l'esprit de l'homme saisit à peine les caractères qui le distinguent de ses œuvres. C'est par l'amour que je ressemble à mon Dieu qui est tout amour. Je Taime, parce que je ne puis épuiser ni les grandeurs de sa puissance, ni les trésors de sa sagesse, ni les miracles d'amour de la tendresse de son cœur. Ne posez plus devant moi le mystère comme une limite où mon activité s'arrête, mais, au contraire, comme l'illimité qui ouvre à mon cœur tous les horizons de l'infini, afin qu'emportant
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avec lui l'esprit qu'il élève de clarté en clarté, il échauffe le rayon de sa chaleur, comme le rayon illumine sa route de lumière. Montrez le mystère ou Tindéfinissable à mon amour , et vous verrez mon cœur se précipiter dans ses abimes inefTables , et s'écrier : Il me faut le mystère pour vivre, je meurs partout où je touche la limite. Le mystère, c'est l'infini dans l'homme. Telle est l'antinomie du cœur qui résume en elle toutes les autres.
YI.
Nous avons posé l'antinomie comme loi universelle delà vie. Est-ce une simple abstraction, un jeu, une forme, un rêve de notre esprit? Si cela était, nous nous hâterions d'en effacer jusqu'à la dernière trace? Mais non, c'est bien la synthèse qui explique, en les réunissant dans une merveilleuse harmonie, Dieu, l'homme et l'univers. C'est de là que découle tout l'ordre de rapports de la création avec son Principe, et de l'homme, à travers la création, avec Dieu. Expliquons notre pensée.
En Dieu l'antinomie c'est la simultanéité de l'être et des personnalités dans l'absolu» en d'autres termes, l'unité dans la Trinité, la Trinité dans l'unité, mais sans s'y confondre, car en Dieu la distinction n'affecte pas la nature, mais seulement Tordre de relations que la foi nous révèle en lui. Dieu est la triple personnalité infinie en même temps qu'il est l'Être absolu, voilà les deux pôles de l'antinomie, il est Tri-unité, voilà l'axe et le centre de l'antinomie.
Dieu, en réalisant les natures modèles des êtres ou l'idée archétype du fini qui vit dans le Verbe divin, expression de toute sa science et de toute sa sagesse, selon saint Paul, marque de son sceau toutes ses œuvres. Chacune, en effet, est soumise à la loi universelle de l'antinomie, contre-loi»
unité dans la variété, et variété dans l'anité. Mais Dieu demeurant nécessairement unique à tous les points de vue» et ne pouvant communiquer à sa créature aucun des ca^ ractères qui ne conviennent qu'à TÊtre infini, il ne fait que des imitations de lui-môme. Voilà pourquoi» en considérant Tantinomie dans Thomme seulement» nous disons runiié dans la multiplicité^ mais nous ne pouvons dire la multi* plicité dans Tunité» puisqu'il garnie toujours ses deux natures, corporelle et spirituelle. Aussi, quand nous parlons de Tantinomie dans les créatures qui composent l'univers, le mot unité signifie plutôt harmonie. Voilà pourquoi dans rhomme» comme en toute créature, l'antinomie c'est Tharmonie dans la multiplicité et la multiplicité dans Tharmonie. Roi de la création, image et ressemblance de Dieu, Thomme, comme tous les êtres, est sous la loi universelle de l'antinomie. Touchant au fini et à l'infini, l'antinomie eu lui forme le terme et le point de rapport de l'un à l'autre; elle est le moyen terme qui en réunit les deux idées et qu'il est impossible d'exprimer par un autre mot que celui d'indéfini. Marquez Iç fini par le zéro et l'infini par l'unité absolue» le moyen terme, le rapport de l'un à l'autre ne peut être que la suite, la série indéfinie des nombres dont chacun peut nommer le premier, mais dont le dernier est sans terme, sans limite assignable. Être qui a commencé, mais qui ne finit jamais, voilà l'homme ou l'indéfini. Supprimez ce caractère propre de l'homme, vous ne le distinguez plus nette* ment soit du fini, soit de l'infini, vous en faites Thôte delà nature ou une partie de Dieu, Aussi écoutez la parole dont le souffle est le principe de toute vie : a Faisons l'homme à notre image et à notre ressemblance, » qu'il sache que la création n'est pas le terme de ses destinées et qu'il n'y est qu'en un lieu d'exil. Or, comment l'homme sera<t-il une imitation de Dieu? Comment? Le voici. Dieu imprime en lui un caractère qui le distingue de toutes ses œuvres, et qui» en le distinguant de son Principe, pose ce Principe devant lui
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comme le but suprême de son apparition dans le temps. Il souffle dans son âme Tesprit de réternité, en lui disant : Ne regarde pas à ma durée sans commencement, ton esprit sombrerait dans cet abîme sans rives, ton cœur seul y descendra par Tamour, car le cœur t'est donné pour sentir Tin fini lui-même. Mais regarde devant toi, et devant moi, Téternité du futur, qui n'est en même temps que Téternité du passé dans Tabsolu présent. En te donnant , à toi seul dans la création, le sentiment, la conscience d'une durée sans fin, je te révèle le suprême effort de mon amour qui, ne pouvant fiiire que tu fusses comme moi sans origine, puisqu'il m'a fallu te créer, t'a fait pour être toujours avec moi. Interroge le fond de ton cœur, et demande-lui si ce n'est pas là le but, l'aspiration, le besoin de toutes ses puissances vives. Sois donc immortel, Ik seulement est le bonheur dont je t'ai donné le désir et Tespérance.
Ah ! vous avez voulu demander la science de la vérité à la raison seule, froide, isolée, stérile, au lieu de la demander en même temps à votre cœur, à votre puissance d'aimer toujours, et toujours plus ! Et vous vous êtes perdus, vous, dans l'infini dont vous n'avez pas vu la Trinité, identifiant l'homme à Dieu; vous, dans le fini où vous n'avez rencontré que la limite identifiant l'homme à la matière. Demandez la vérité à l'indéfini de vos tendances et de vos aspirations, et alors la création ne vous apparaîtra plus que comme une ombre des réalités suprêmes, éternelles et vivantes que votre coeur appelle de toutes ses puissances, et qui repousse toute limite, toute borne, malgré les passions qui l'enchaînent, malgré le corps qui l'incline vers la matière, malgré tous les bruits passagers de la terre.
Le caractère derantinomie dans l'homme, c'estriDdéfini, soit qu'il le tourne vers le vrai but de ses destinées par le sentiment de la perfection, soit que, redescendant Téchelle de la vie , il cherche en vain à en satisfaire les sublimes aspirations dans les limites de la création matérielle. En eifet^'indéfini étant la loi même de la nature de l'homme, son moi vivant, demeure toujours même dans celui qui ne se préoccupe eu rien de la perfection, mais qui, sans cesse poussé par ce sentiment de Tindéfini, s'en va à travers le néant de toutes les créatures, projetant vers la limite et la mort cet élan qui devait l'emporter vers Tinfini. L'indéfini, c'est la conscience qui le juge et le condamne quand il lui donne pour but la vie de l'orgueil ou des sens, qui le relève et l'absout quand il en reprend l'essor pour monter vers Dieu. Toute la moralité humaine n'a pas d'autre base. Au développement harmonique et toujours croissant de toutes les facultés de sa double nature, l'homme reconnaît par la pratique qu'il est dans la vraie loi de sa vie ; à la desharmonie , à la désunion toujours croissante de ces mêmes facultés, il reconnaît qu'il est en dehors de sa voie. Or ^harmonie, c'est le bonheur; la desharmonie, c'est le mal, la souffrance, et cette double sanction de la justice divine l'atteint dès ce monde pour s'attacher perpétuellement à sa conscience dont elle sera à jamais la récompense ou le châtiment.
Indéfini dans ses besoins et dans ses tendances, l'homme est dans la contradiction de son être eu se tournant vers la limite qui l'arrête, et n'est dans la loi de sa nature qu'eu se tournant vers l'Être qui exclut toute idée de bornes, par le sentiment que nous avons d'une perfection absolue vers laquelle Tindéfini ne cesse de nous pousser. Prenez le verbe . humain : la limite, c'est la parole ; l'illimité c'est la pensée qu'elle exprime; voilà l'indéfini dans l'antinomie. Dans
l'homme, e'est le corps qui est sa borne, sa limite; Tesprit, voilà rillimité dans ses tendances , l'indéfini dans Tantinomie. L'esprit humain lui-même, borné dans sa nature, sans limites et sans bornes dans ses aspirations et sa durée, touchant à la création par sou caractère d'être fini, par Tesprit proprement dit r et touchant à Dieu par son caractère d'être indéfini, par le coeur, en un mot. Voilà toujours l'antinomie, voilà Thomme, impliquant toujours la limite qu'il ex* dut, excluant toujours là limite qu'il implique. On nous dit que rintelligeuce ne comprend pas cela. Eh ! je le crois bien, Tintelligence est la face de notre être qui regarde la limite et ne saurait concevoir que ce qui est défini. Loin de la contredire, nous montrons avec elle que toute conception spirituelle implique la limite qui la définit. L'intelligence n'est pas tout l'homme spirituel : il est aussi amour, il est cœur. Or le cœur repousse toute borne qui rarrête. 11 vit de l'illimité, de l'indéfinissable lui-même, sentiment, amour sans fin, qu'on sent mais qu'on ne peut exprimer, qui, tout en nous touchant, reste l'incompréhensible, parce que c'est l'infini présent, agissant en nous, sur nous, avec nous. Est-ce à dire qu'il y a dualité dans l'âme humaine? Non , l'homme n'est pas cœur d'un côté et esprit d'un autre, il est cœur-esprit indivis, ou, si vous l'aimez mieux» son moi, sa personnalité réelle et vivante est la coexistence harmonique et simultanée de ces deux termes dans l'unité de son âme. Voilà pourquoi la chaleur du cœur et le feu de son amour échauffe et dilate incessamment l'esprit , en même temps que la lumière, la vision de Tesprit montre toujours mieux, toujours plus près, plus admirable et plus sublime, l'éternel objet de notre amour. Action réciproque dont le mouvement incessant constitue le progrès et la vie !
I^'indéfini n'est pas Tindéterminé. On dit qu'un homme se résout ou se détermine à telle chose, lorsqu'on considère cette chose comme le terme, la limite où s'arrête sou action et sa volonté. En ce sens, l'homme indéterminé est celui
n INTRODUCTION.
qui n'aurait aucun but^ qui ne se proposerait rien comme terme de son action ou de sa volonté. L'indéfini dans rhomme a un but nettement posé par le sentiment de la perfection, un terme vers lequel tend de la manière la plus directe toute l'activité de sa vie spirituelle. Ce terme étant rinfini lui-même, n'est plus devant lui comme une borne où son action s'arrête et finit , et qui trace à sa volonté une limite au delà de laquelle il n'y a plus rien, mais au contraire comme uu but qui , toujours atteint, reste toujours inattingible, et à la poursuite duquel l'action, le mouvement, la volonté, la vie, vont ainsi se développant, se dilatant toujours dans un essor sans fin; l'homme, embrassant Dieu par le cœur , en est toujours séparé de la distance de l'infini, et son amour inépuisable s' accroît sans cesse du bonheur de sa vision inexprimable. Nous définissons Tesprit par ses facultés et ses opérations diamétralement opposées aux propriétés des corps, mais il échappe à toutes nos définitions , e'est-à*dire aux limites dans lesquelles uous essayons eu vain de l'enfermer, puisqu'à tous les points de vue, de la durée , de ses besoins , de ses désirs , il ne peut s'arrêter sans violer les lois de sa nature. L'indéterminé , c'est le vague ; l'indéfini , c'est l'asymptote d'un mouvement qui commence etne finit jamais.
vm.
De la loi de Tantinomie sort sans effort la loi de Findéfini. Dans son application vivante et personnelle, elle forme le caractère distinclif de Thomme. Seul dans la création il touche au pur fini, qui est tout ce que nos sens peuvent atteindre, et à Dieu, qui se communique aux âmes dans sa lumière et son amour sans fin, pour que toutes les créatures ne fui apparaissent plus que comme des degrés divers qu'il doit monter afin de passer des effets à leur cause, de ce qui fuit à ce qui demeure éternellement. Lui seul est
doué de cette sublime faculté de se mettre en rapport avec le Créateur des mondes ; seul il peut s'élever jusqu'à Dieu pour lui offrir l'hommage de tous les êtres ; seul H lit Dieu et ses pensées éternelles dans les créatures qui les manifestent; seul il mesure une durée, non sans origine» mais sans fin. Pour lui seul, la tombe n'est que Tare triomphal par lequel il entre dans Téternité. Ne lui dites pas qu«^ tout finit pour lui avec son corps matériel, 11 vous répondrait de toute rénergie de son amour pour l'infini 2 L'être qui a communié à Dieu ne saurait périr.
Partout dans l'univers la distinction , parce qu'il y a multiplicité ; mais partout aussi l'unité qui étreint tous les êtres pour en faire un tout manifestateur de la cause une de tout ce qui est. La division ne peut s'introduire dans la création matérielle, parce qu'ici l'unité qui étreint la multiplicité est funlté même de Dieu, ou l'unité indéfectible de son action sur la matièrede l'univers. Maid l'homme, dan» sa double nature spirituelle et matérielle, peut réaliser en lui la division par un acte de sa liberté, eu brisant l'harmo* nie des deux aspects de son être , hannonie qu'il ne main* tient qu'en demeurant tout entier sous Taction divine qui produit en lui le sentiment de rindéfini , afin qu'il remonte toujours de l'efTet à son principe, des visibles aux invisi* blés qui sont en Dieu: Pour briser l'harmonie de ces deux natures, que faut-il? Que l'homme, détachant son âme de Dieu, sa main de la main qui l'attire vers l'infini, se plongé dans la création pour y placer l'objet et le but de sa vie , au lieu de transfigurer , au contraire , la création par un essor incessant vers Dieu. Alors se produit cette dégradation sans nom , cet incroyable aveuglement d'un être qui poursuit l'indéfini dans la limite, l'être dans le néant, la vie dans la mort. Ne pouvant détruire sa nature, il la détourne de sa voie. Que ne puis -je convoquer l'humanité tout entière, et dire à tous : Que faites-vous? vous allez à la créature bornée dans sa nature et dans ses tendances, vous,
aux aspirations sans bornes et marqués du sceau qui devait faire incliner devant vous la nature tout entière dont vous étiez le roi; vous allez vers ce qui passe et meurt; vous qui avez la conscience de Téternité et de Timmortalité « Vous avez l'amour inépuisable pour ce qui s'épuise si vite f et des désirs sans fin pour ce dont vous voyez partout la fin *. » Amère et sanglante ironie dont vous vous accablez vous-même ! Une seule chose vous distingue de Fa* nimal, oui, une seule, c'est le caractère de l'indéfini; alors votre crime n'est pas seulement contre Dieu , il est surtout contre vous-mêmes ; vous brisez les ailes de votre esprit, l'élan divin de votre cœur; vous suicidez votre âme, et TApôtre vous marque de ce sceau d'ignominie que nous n'oserions nous-mêmes apposer sur votre front : « L'homme animal ne perçoit pas les choses de l'Esprit de Dieu. »
Oui , l'homme a brisé, par un acte de sa liberté , l'harmonie de son être, et parce que la division y est intervenue avec tous ses caractères d'abaissement et de dégradation profonde , et parce que Tantinomie ou l'harmonie dans la multiplicité éclate sur tous les points de la création, il faut nécessairement dire que l'homme n'est plus dans l'état de sa nature originelle. En lui seul l'antinomie est devenue contradiction; ce n'est plus une contre-loi, mais, comme dit l'Apôtre, deux lois opposées, la loi des membres et la loi de l'esprit, luttant perpétuellement l'une contre l'autre. A moins d'une force qui lui vienne du dehors, l'homme , qui , par son esprit, était évidemment le maître du monde, devient l'esclave de la création. Qui le replacera dans l'harmonie de sa nature originelle , sinon Celui qui , étant lui-même l'archétype de Thumanité , comme de toute créature, a, par l'immolation de la chair, replacé l'esprit dans la voie de l'indéfini vers Dieu? Que chacun de nous continue, donc, dans sa chair le divin holocauste pour achever, dans le Christ et par le Christ, la réhabilitation de l'homme
* Saint Jérôme.
reveDant de la contradiction à Tantinomie» comme il était tombé de Tantinomie dans la contradiction. Cet incessant holocauste, où la vie s'engendre de la mort, c'est la loi pratique du sacrifice.
La loi de l'antinomie ou d'unité dans la variété et la loi de rindéfiui ou de la limite dans Tillimité , considérées comme base et raison dernière de la vie et du progrès de l'humanité , ne sont pas de nous. Ces deux lois , nous les trouvons partout : elles sont écrites dansTunivers visible, antinomie de Télectricité positive et négative , chaleur et lumière, attraction et répulsion, mouvement annuel et mouvement diurne; dans le mouvement indéfini de la vie, s'élevant de Tatome à l'animalité la plus haute par les innombrables degrés toujours ascendantsde la vie inorganique et organique. Elles sont écrites dans la langue des nombres, dont elles constituent la syntaxe et la logique ; antinomie de Tunité et du zéro d'où sort la série indéfinie des chiffres ; antinomie du + ou du — , du nombre ou de la fraction, du multipliable et du divisible, d*où sort la série indéfinie de toutes les opérations et équations mathématiques. Elles sont écrites dans toutes les langues parlées, dont il n'est pas un mot qui ne se définisse par le mot opposé , l'un par le plusieurs, l'activité par le repos, et réciproquement dans toute la série indéfinie des expressions que Thomme a créées et créera sans fin. Les choses, dit Homère, ont deux noms, l'un dans le ciel, l'autre sur la terre. Ces lois sont écrites au fond de Tâme humaine, qui n*est qu'une perpétuelle antinomie, finie dans sa nature et dont l'essor indéfini ne s'arrête jamais : c'est là qu'elles ont produit toutes les vertus, tous les sacrifices, toutes les immolations des saints. Elles sont écrites enfin dans la philosophie de l'histoire , dans la vie
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de rbumanité tout entière demeurant toujours la môme dans la série indéfinie des développements qu'elle a subis depuis Torigine des choses jusqu'à nous.
Qu'avons-nous donc fait? Rien autre chose que réduire en principe ce double fait universel , partout visible en nous et hors de nous , d'en donner la théorie , d'en exprimer la formule, toujours ancienne et toujours nouvelle, toujours immuable et toujours progressive. On nous l'a dit avec raison, nous n'avons fait que préciser, sous une forme scientifique, Tesprit de la vie spirituelle manifestée dans tous les sièoles par l'Église ; que synthétiser la doctrine qu'on retrouve partout, dans saint Augustin, comme dans saint Basile et tous les maîtres de la vie ascétique, dans les mysti* ques , comme dans les Pères. Bornons-nous à en donner une preuve , en citant ce que dit saint Léon sur Tapplica^ tion de Tantinomie et de Tindéfini.
Il développe cette parole de Jésus-Christ : « Lorsque je serai exalté, j'attirerai tout à moi, » le passé comme l'avenir du genre humain. « Le voile du temple étant déchiré, dit-il , les pontifes Indignes furent chassés du saint des saints. «Pourquoi? c< Pour qu'on passât de la figure à la réalité, de la prophétie à son accomplissement, de la loi à l'Evangile, ut figura in veritatem,prophetiainmanife9lationem et lex in Evangelium verteretur, » Nous dirions, nous , en parlant le langage philosophique que la vérité nie la figure, et pourtant la figure demeure comme base de la vérité révélée; que la manifestation nie la prophétie, et pourtant la prophétie survit après son accomplissement; que l'Evangile nie la loi, et pourtant l'Evangile s'appuie sur la loi et vient Tâccomplir. C'est ainsi, ajouterons-nous, que l'Evangile sera changé en la gloire, et pourtant l'esprit de l'Evangile, qui est Jésus-Christ lui-même , demeurera éternellement. Antinomie partout , partout indéfini de la vie dans son développement incessant et antinomique.
Ces mêmes lois , selon s^int Léon , apparaissent encore
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dans les moyens employés par Dieu pour perpétuer la vérité sur la terre. D'abord, Tordre illustre des lévites, ensuite la dignité plus haute des vieillards, et enfin Tonctionplus sainte des prêtres* Puis le saint docteur, sans les avoir explicitement formulées, applique les mémos lois aux fruits pro* duits par la vérité. « A ceux qui croient, dit-il , la croix donne la force par la faiblesse, la gloire par l'opprobre, et la vie par la mort. » Dieu reste toujours le but unique de ce mouvement indéfini , dont saint Léon précise si nettement le caractère antinomique. Enfin , il termine en nous montrant Jésus^Christ ou l'unité saisissant la multiplicité pour la ramener à elle, « afin qu'un seul étant donné en sacrifice pour toute victime, il n'y eût qu'un seul royaume de toutes les nations*. »
Tout être créé a un point où il commence , uii point qui le sépare de tout ce qui n'est pas lui. Ce point , c'est ce que nous avons nommé limite. Que vous le considériez comme un point purement mathématique , ou que, l'envisageant dans sa manifestation visible , dans la forme dont il borne et circonscrit toute créature de l'espace et du temps, vous l'appeliez matière, dans tous les cas, c'est quelque chose de bien réel , puisqu'il n'existe aucun être créé, et qu'il vous est impossible d'en concevoir aucun, sans cette limite qui indique là où commence et- finit cet être, là où il se distingue de tout ce qui n'est pas lui. Cependant cette limite , toute réelle qu'elle est par rapport à chacune des créatures individuelles dont elle marque la borne, est quelque chose de purement négatif par rapport à Texistence vraie et intrinsèque , puisqu'elle n'est pas l'être lui-même , mais seulement le point où il commence et finit,
* Saiût Léon, sermon viu delà Passion, e. 6.
le cercle qui renferme. Cette simple explication donne la clef de tout ce qui a pu paraître difficile à comprendre dans ce que nous avons dit à ce sujet.
Au reste, la limite, comme toute chose, est une antinomie; on ne peut pas dire qu'elle est l'être lui-même , puis* qu'au contraire elle est la limite , la borne où cet être s'arrête. On ne peut pas dire qu'elle soit en dehors de cet être, puisqu'elle est le point même où il commence. Elle l'enferme et le circonscrit ; donc elle n'est pas lui-même qui est enfermé dans un cercle ; mais en même temps elle est lui aussi, puisqu'elle constitue le caractère propre qui le distingue et le sépare de tout ce qui n'est pas lui. Où est l'antinomie mieux marquée que celle-là? Aussi avons-nous vu saint Augustin la définir un enlre-deux.un terme moyen, un milieu entre le néant et l'être. Ce milieu a reçu dans la philosophie allemande un nom : on rappelle le devenir. Le devenir n'est pas l'être ; car s'il était, il ne deviendrait pas; il n'est pas le néant, puisqu'il devient : c'est le point de passage du néant à l'être, la conception de l'un à l'autre. Voilà pourquoi le devenir appliqué à Dieu par la philosophie allemande est tout simplement absurde ; chacun sentant la contradiction qui existe entre infini et devenir,
La limite étant ce qui distingue chaque être créé de tout ce qui n'est pas lui , enlevez à un être toute limite , et il n'a plus rien qui le distingue de tous les autres ; il n'est plus lui, il n'existe plus, en un mot, comme être distinct. Mais, d'un autre côté, la limite étant la borne où tout être s'arrête et finit , si cette limite circonscrit l'être partout , il s'arrête et finit nécessairement là où il touche ce terme de son mouvement et de sa vie. Ainsi , en même temps que vous ne pouvez dépouiller Thomme de toute limite sans qu'il s'anéantisse en cessant d'être lui , vous ne pouvez non plus le circonscrire partout dans le cercle de cette limite, sans qu'à l'instant il périsse spirituellement, en touchant ce terme qui le borne. S'il est donc incontestable que l'homme
est limite, puisqu'il est borné , quant à la nature de son corps et de son esprit, il n'est pas moins certain qu'il est illimité , puisqu'il est immortel. En un mot, comme nous l'avons dit, il est l'indéfini qui, à la fois et en même temps, exclut et implique la limite, par le fait même de la loi universelle de l'antinomie. Qu'on ne nous répète point que cela dépasse Tintelligence. Nous le savons et nous l'avons déjà dit, cela la dépasse mais ne la contredit point. Pourquoi? Parce que Tintelligence n'est pas tout dans Thomme. S'il est .vrai qu'elle ne comprend rien que par la limite qui le définit, il n'en est pas moins vrai qu'inépuisable et illimité dans ses tendances et dans ses aspirations, le cœur, à son tour, n'aime, ne sent et ne vit que de ce qui est indéfinissable et sans terme. Est-ce une contradiction ? Non, c'est une antinomie. En effet, Tespritne conçoit rien qu'en le définissant, en le délimitant, mais ses conceptions ne peuvent être incessantes que s'il rejette toujours ses anciennes formules pour de nouvelles, et ainsi sans terme, sans fin possible. Autrement il s'arrêterait et finirait à la limite même où sa conception commence et finit, et l'acte même de sa vie serait celui de sa mort.
C'est que l'homme doit être le maître de la limite dont les créatures matérielles ne sont que l'esclave, c'est qu'il peut en disposer à son gré, de sorte qu'il n'est point en réalité circonscrit par elle, mais, au contraire, il la déplace quand et comme il veut, en lui imprimant le caractère même de son esprit, en transformant la sensation en sentiment, la vision en idées, le mouvement en amour. Quand nous avons dit qu'il faut nier la limite, cela ne signifie pas que nous devions nier sa réalité, car ce serait nier ce qui seul sépare la créature du Créateur, nier le fini, mais nous disons qu'il faut la nier ou l'abandonner en tant qu'on la considérerait comme le but, le terme où s'arrête et finit l'activité, la vie de l'homme. Nous entendons par là que loin de se laisser circonscrire et enfermer en elle, l'homme, au
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contraire» doit la dilater, l'élargir, la recirier saus cesie; qu'au lieu d'être cloué, rivé à elle comme FeBclave à sa chaîne, il doit en disposer en maître pour la transfigurer^ la vivifier ; en un mot, que la limite lui a été donnée comme le moyen de sa gloire, l'instrument de sa grandeur, Tor-^ gane de sa fonction libre, et non comme le sceau de sa captivité , la mesure de sou néant et le déni de sa liberté. Vous voulez cristalliser le monde dans un moule d^airain comme si vous aviez peur de tout ce qui ressemble au mou«vement, à la vie. Mais voyez la nature, elle brise sans cesse toutes les formes et en revêt sans cesse de nouvelles, image non de la logique immobile et morte, mais de la logique qui se meut et vit. Faites de même, et vous vivre2.
Nous avons montré la différence essentielle qui distingue les formules de la vérité etdelaviedontTEglise est la dé^ positaire, de celles que les hommes leur donnent , selon la manière dont ils les perçoivent pour se les assimiler. Les premières, avons-nous dit, sont immuables, bien que se dilatant incessamment autour du point fixe qui est leur centre. Les secondes, au contraire, sont toujours muables et doivent être niées sans cesse pour être saus cesse remplacées par de nouvelles exprima ut un nouveau progrès dans la vie dont elles sont les signes.
Toute formule purement humaine n'est que la limite elle* même prise comme signe sensible ou abstrait d'un sentiment, d'une idée, d'un acte que Thomme définit par ce signe qui en détermine la signification, en le circonscrivant de toutes parts, pour le distinguer de tout ce qui n'est pas lui. Or, comme nous venons de le voir, la limite, ce devenir de la métaphysique allemande, n'est que la muabilité même. Gomment donc pourrait-elle ne pas changer incessamment,
INTROMTCnON. M
elle dont le caractère propre est la mutabilité? Eq effet, tout sentiment, toute idée, tout acte humain peut dire considéré à mille aspects , à mille points de vue divers y disons mieux, le nombre des faces diverses sous lesquelles il peut être envisagé est illimité. Il faut donc que le signe qui I exprime change lui^-même perpétuellement pour rester l'expression vraie de Tidée dont le sens et l'aspect changent incessamment. C'est k cette condition et à cette condition seulement que l'esprit humain conserve toujours son mouvement et sa vie^ eu s'ouvrant des horizons toujours nouveaux. De là) la muabilité de la limite ou de la formule purement humaine pour répondre à la muabilité de la pensée. Dans l'Eglise, au contraire, c'est précisément l'inversé. Là, la formule universelle^ absolue^ c^est la croix, c'est- àdire la négation même de toute limite, le renoncement à tout ce qui est fini; c'est le sacrifice, c'est-à-dire la négation libre par l'homme de lui-même et de tout ce qui, en lui et hors de lui^ le circonscrit, l'enferme et l'isole de l'action de l'infini ; c'est l'amour ou le don volontaire de soi-même et de tout ce qui est, à l'absolu, à Dieu et en Dieu, à toute créature. A quelle condition peut^on devenir disciple du Christ? Lui-même le dit formellement^ à la condition « de se nier, de renoncer à soi et à tout ce qu'on a, de prendre sa croix et de le suivre. » Vous le voyez, la formule ici est précisément la négation de toute limite à ce poiut que cet idéal indéfini n'a de terme pour l'homme qui doit <t devenir parfait comme Dieu lui-même est parfait. » Amour, idéal, perfection sans limites, voilà le but, qu'aucune formule ne peut définir en le circonscrivant, sinon la négation même de toute limite. Or, cette formule est nécessairement immuable et ne saurait en supposer une autre, quelle qu'elle soit. Mais nécessairement aussi eUe est toujours dilatable» toujours extensible, puisqu'à quelque point qu'il recule et nie la limite, l'homme, ne pouvant cesser d'être limité sans cesser d'être, a toiqours à k reculer, à la nier davantage, se
dilatant, s'élargissant, « s'étendant lui-même^ » sans fin, comme dit saint Paul. La formule n'est immuable que par ce qu'elle manifeste ce qui est indéfiniment extensible ; elle ne manifeste ce qui est indéfiniment extensible que parce qu'elle est immuable.
C'est ce double caractère qu'on exprime par le mot mystère. Toute formule humaine étant la limite même est comprise dans un espace mesurable ; on sait le point où elle commence et le point où elle finit. C'est ce qui fait qu'elle détermine toujours un sens borné, au delà duquel elle est toujours sinon fausse au moins incomplète, exigeant ainsi nécessairement de nouvelles formules pour exprimer les sens que la première n'exprime pas. Le mystère, au contraire, étant la négation même de la limite est indéfiniensoi. Il commence à un point fixe qui le précise, de sorte qu'il est impossible de le confondre avec aucune autre formule, ce qui constitue son immutabilité; mais de ce centre invariable il rayonne dans un horizon sans limites, ce qui constitue son extensibilité sans fin. C'est ce qui fait que contenant toujours un sens parfaitement précis, il implique cependant un développement inépuisable de ce sens. Dogme précis pour la raison, mystère indéfinissable pour le cœur, il est à la fois et en même temps lumière et chaleur, vérité et amour, répondant ainsi à la double face de notre âme, intelligence et cœur, et marquant dans sa sublime antinomie la formule qui exclut et implique toute limite.
Cette formule, du reste, n'a pas pour principe l'individu, mais la révélation confiée à TÉglise. Elle est à l'esprit humain pour aller de clarté en clarté, de lumière en lumière, pour étendre de plus en plus les horizons de la vérité, ce qu'est au cercle, qu'on agrandirait toujours, la pointe du compas placée à son centre immobile. Essayez de l'enlever au point fixe de son foyer, et vous ne pouvez plus tracer aucune figure régulière et vraie, car tout point de départ, tout centre d'action vous manque. Abandonnez ce point d'orien*
I^p^RODUCT^0N. 53
tation de notre vie spirituelle qui est la formule vivante de l'Eglise, et vou§ ne savez plus d'où vous venez, oîi vous allez, qui vous êtes ; jetés comme en un océan, sans boussole, sans soleil et sans étoiles, vous naviguez à l'aventure; les mots ont perdu pour vous jusqu'à leur sens; vous ne vous entendez plus avec vos frères, car vous n'avez plus rien de commun avec eux, vous ne vous entendez plus avec vousmême, car, astre sorti de son orbite, vous ne savez plus où trouver votre centre de gravité. Regardez, au contraire, la filiation de la vérité, la généalogie du génie chrétien , suivez cette chaîne formée de ces anneaux vivants qu'on nomme les saints, les Pères et les docteurs, et devant lesquels, malgré toutes les prétentions de Tignorance ou de l'orgueil, s'évanouissent comme une ombre tous les docteurs humains.Quels développements incessants, quel progrès sans fin, sans que l'œil quitte l'étoile polaire de Tétemelle formule dans les régions de l'infini, depuis Hermas ou Clément de Rome, jusqu'à Fénelon et Rossuet! Et pour démonstration vivante de l'immuable vérité qu'ils possèdent, comme leurs coeurs embrassent leurs frères et l'humanité tout entière pour les réchauffer du feu de leur amour et les illuminer des rayons de leur charité! comme ils versent sur eux en torrents d'amour des torrents de lumière I comme toute leur science est vivante et pratique! comme elle passe en faisant partout le bien I Interrogez les saint Jean, les saint François d'Assise, les saint Vincent de Paul.
Mais vous, qu'avez-vous fait avec votre science sans entrailles et sans cœur , avec vos abstractions creuses et votre abstruse métaphysique? Où sont les âmes que vous avez fait bondir d'amour, de prière et d'extase? Parce que jamais vous n'avez su faire aimer, vous avez bouleversé la terre, vous en avez fait un monceau de ruines, vous avez cadavà^isé les âmes, la mort vous suit pour dévorer vos œuvres comme une proie. Ah! vous ne voulez pas des immuables et progressives formules de TËglise ; elles ont vieilli,
84 OTTROPISCiinOdi.
4ites<.vom9: Quif comme la $oleiU qpi, contamporain du moDdfi. nm e$t pas moins Tastre qui féeopd# le jour d'au«jû^rd*hui et féçoodara i^elui de demaia eomwe il a ft- (^Qpdé p^ux de9 ^iècle^ pa^séj»; oui, comme la terre, qui, tou«r jours ^{ipi^pne mais toujours jeuuoi renouvolle partout et toujoursi la viç, sans déplacer Taxo immuable de son orbite toujours le même. A défaut de la logique de Tesprit que vous ne savez plus comprendre en la fécoudaot de la logique du ccâur, 1 histoire est lit debout pour vous confondre, et ai voussfiviez les voir! tous les apôtres» les martyrs, leacoa* fesseurs, les vierges, Timmortella assemblée des saints, se lèveraient devant vous pour vous montrer le ciel dans leur âme et le Christ dans leur vie. Je ne veux qu'un mot, pour en finir avec vous tous, philosophes, métaphysi* cieus, hommes de la raison abstraite, vous ne voulez pas de la yérité immuable qu? nous possédons parce que vous êtes courbés sous Vorgu^il, eh bien! faites acte d'humilité. Save^^vous ce que c'est que rhumilUé? c'est Tamour, cette suprême raison du eot^ur qui s'anéantit devant Tobjet qu'il aime pour Texalter, qui se fait petit pour le faire grand, s'a* baisse pour relever. Niez devant Vinfini, devant Dieu, l'a-r mour de vous-même qui circonscrit votre essor et le limite, brisez cette borne, et échappez ainsi au cercle de la matière dans lequel vous êtes prisonnier, aux horizons étroits de votre esprit et de votre raison personnels pour voqs unir ï la raison divine et à son esprit; ouvrez à deux battants les por* tes de votre cœur et Tinfini y li^scendra, et vous croirez parce que vous aimerez. l>'humilité, en ramenant Thomme cùukf plexe et divisé k la simplicité et àVuuité de aa nature vraie, le remet en rapport avec Dieu dès ce monde, oomme la mort, eu ramenant le corps corruptible à Tuttité et.à Thai^monie de sa nature originelle, le replace dans Tordre de l'éternité, en face de Dieu. L'humilité est la mort libre et volontaire d^oà fiort toute vie spirituelle, c'est la transfiguration divine deFe»prit par le sacrifice, p^ la.den de soinnéffie, pap l' amour.
IKnOWQTIQK. 8K
XU.
Avaat d'avoir pettemeat posé le earacttre disttoôiif i% la formula hwmine et (te la formule divine, nous avoua dit ce qu'était la limite, mais sana la considérer spé- (^ialeaent dans sa réaliaaUoa visible, qui est la matière. En Tenvisâg^ant sous oe dernier point de vue, nous compléterona ce que nous avons dit dans les deux chapitres qui
précèdent.
C'est un principe incontestable, et qu^on ne prouve pas, qo^ Vessance des choses u^est compréhensible qu'à Dieu, parce qu'au fond toute essenee a son principe en lui, et est pour noua oe qu'est Tinfini en aoi, absolument inabordable ^ incommunicable « Mais nous avons sur toutes choses la lumière suffisante pour nous élever des créatures au Gréa«teur, et pour comiaitre les rapports de la création h Dieu, f^ous ignorons donc ce qu'est la matière en soi; mais nous savQDs ce qu'ella est par rapport à la vie qui lui donne la forme et le mouvement.
Ëcartons d'abord une confusion d'autant plus déplorable que les physiciens eux-mêmes y sont tombés. On confond toujours ridée simple de la matière avec l'idée complexe des corps. Cela est d'autant plus étrange, au moins pour ceux qui cultivent les sciences naturelles, que la physiologie nous montre le corps perdant jusqu'au dernier atome de la matière qvà le composait, et s'assimilant une matière toute nouvelle pour la perdre à son tour, et que oe passage )neesaant de la matière à travers le corps est précisément ce qni constitue le phénomène de la durée de ce corps. Certes, e'est là de la manière la plus manifeste t'antlnomte de la vie excluant la limite en même temps qu'elle Tim* plique, excluant k matière qn'elle rejette en mdme temps qu'^é s^eB empare pour se Tassimiler.
36 UH'fiODUGTION.
De cette confusion de l'idée de matière et de l'idée de corp3 vient la difficulté de saisir Tantinomie que nous avons posée entre la substance et la vie, la limite et l'illimité. Antinomie, disons-nous, et non pas séparation; car la substance connue n'est pas sans la vie et la limite sans Tillimité, quoique chacun des deux ne s'explique et ne se définit qu'en s'opposant à l'autre. De là aussi la difficulté de saisir cette loi morale qui en ressort, savoir que l'homme doit nier la limite, pour s'élever de plus en plus verâ le monde spirituel. Décidé à ne plus revenir aux abstractions et à entrer de toutes les ardeurs de notre âme dans cette philosophie de l'amour qui va sans cesse plus vivante de la limite à l'esprit de vie, de la création finie à l'infini qu'elle révèle, nous dirons toute notre pensée à ce sujet.
N'est-il pas vrai que toute créature est la manifestation d'une idée de Dieu\ et qu'ainsi la réalité qui la borne s'unit indissolublement à un idéal divin ou sans bornes, qui la représente aux yeux de Dieu? N'est41 pas vrai que la matière, considérée en elle-même, et non pas dans les corps qu'elle forme, est la manifestation de l'idée que Dieu en avait, et qu'ainsi sa réalité visible s'unit à un idéal invisible? Antinomie encore, car l'antinomie est partout, antinomie qui seule nous explique comment la matière si compréhensible en un sens est en un autre si incompréhensible. N'est-il pas vrai enfin qu'autre est l'idée d'un corps, autre est l'idée dé la matière dont il est composé? La première est complexe, la seconde est simple. Ainsi, quandDieu réalise l'idée qu'il a delà matière, la manifestation en est simple et une comme l'idée elle-même. Là, point d'idée de corps, mais simplement celle des éléments dont la vie formera un corps. La révélation ne dit pas autre chose, et la science a été forcée d'en convenir en admettant les éléments simples et indécomposables^ Dieu, dit la Genèse, créa le ciel et la terre, c'est-à-dire, comme Texpliquent les Pères, les éléments du ciel et de la terre. Car, avant l'apparition de la lumière, la terre, dit la Yulgate,
était «vide et saas forme, inanis et pàcuaï>, et seloA les Septante , « invisible , invisibilis » ; Qoa parce qu'il n'y avait point de lumière, ce qui serait un pléonasme, mais parce que la matière conçue comme élément simple, comme manifestation pure de Tidée pure que Dieu en avait, ne peut être comprise en soi que par lui. C'est ainsi que saint Augustin Tavait conçu lorsqu'il disait : a L'esprit humain ne peut connaître la matière qu'en l'ignorant, et l'ignorer qu'en la connaissant. C'est le rien-quelque chose, l'étrenon-étre, le pas tout à fait néant. Elle n'est pas quelque chose, elle n'est par elle-même ni figure, ni corps, ni esprit, et cependant ce n'est pas tout à fait rien, mais le milieu entre l'être et le non-être, la forme et rien». » C'est ce que la philosophie allemande , dans sa langue métaphysique , aurait dû nommer le devenir.
Aussi la vie s'emparant de la matière, elle devient corps simple, minéral, végétal, animal, s'élevant successivement, par le mouvement indéfini de la vie, d'échelon en échelon, de degré en degré, jusqu'au corps animal de l'homme, dernier terme de perfection de notre création visible. Mais alors l'esprit divin s'emparant à sou tour de ce corps animal , ou plutôt pénétrant dans son essence même l'élément ma-tériel, convertit cet élément en corps spirituel, où l'homme, membre du corps du Christ lui-même, et vivant non plus de la vie créée, mais de la vie divine, s'élève à son tour, par la grâce qui est Taction et le mouvement indéfini de cette vie ; s'élève, dis-je, de degré en degré, dans une perfection, sans autre terme que celle de Dieu même : « Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait. »
Mais dans cette évolution illimitée, indéfinie, chaîne qui remonte dn néant à Dieu, la matière, l'élément primitif, ne perd rien de son caractère fondamental, antinomie par nature» indéfinie par le devenir de la vie. Dans l'homme où
\ Confessions^ 1. XII, c. ui, vi^ etc.
3t IKTfiODfXmMr.
88 réaiilé Uiuité« s'aoit au moi, à la penitftttialité vfvâtite et iibinorteUe, qui prend cotidcience de ioti Idée en Dieu par Tindéfîni^ elle demeure toujoura limite eu même temps qu'elle Texclut par Tesprit et rindéfltii du eœur . A ce haut degré de sa transfiguration, elle eat encore att fond ce que saint Augustin laconcevaitf et reprenant ses paroles, on peut dire : L'homme ne peut se connaître qu'en s'iguorant et s'ignorer qu'en se connaissant, car s'il a conscience de lui^mdme par l'esprit, il a conscience de son néant par le cotps^ et rinteltigence par laquelle il se conçoit n'a son principe et sa raison d'être que dans Tamour par lequel il se donne à Dieu, comme ce don de lui*méme n'est possible que par ce qu'il a conscience de sa personnalité dont il fait l'abdication. 11 est donc si** multanément personnel et impersonnel) être et néant, milieu entre tout qui est Dieu et rien qui est le fini absolu.
Il touche à Dieu par sa personnalité, son moi ; et à la création par son côté impersonnel, qui est son corps. Telle est la grandeur de l'homme, de cette antinomie vivante qui a Gonscieoee d'elle-même dans son eisot indéfinie Oh i qu'il est vraiment une imitation de Dien et le manifestateur de sa vie 1 Retranchez l'homme de la créatlou, et vous ne voyez plus que la matière soumise fatalement ft Tactioii souve'^ raiae de la Puissance infinie, vous ne voyez plus que la Sn* gesse divine « se jouant dans la tratisformation perpétuelle de la matière des mondes. » Mais le Dien$ amour sans bornes, vous ne le connaisse^ pas. tl faut qu'apparaisse, au sein de ce cercle fttal de la création, la liberté ayant eoDseience d'elle-même, c^est-à-dire l'homme. Alors s'applique cette parole de l'Ecriture : « Mes délices sont d'être avec les enfants des hommes* » Ce qui seul l'attire c'est notre liberté, notre liberté qui donne mais qui peut refuser une parole d'amour pour Diett à toutes les créatures, notre liberté qui n'est que l'esprit d'amour lui-'même en acte, notre liberté qui fait de l'homme l'harmonie, l'accord parfait de toutes lès vibrations, de tot^s \e$ notes de o» eoneert
ditflôOtJcrnos. M
ttniferiel de Ift nature, qlii monte vers Diett, eomioe pour ie redire lui-même à luinnétne.
Revenons à la matière. Âeciiserei^vdiis iiotfe dO(;ttitie dur ce point d'être une simple abstraction ? Mais elle est^ au contraire, la base du oulte d'adoration et d'amour que rhomme doit h Dieu, dont Taction incessante apparaît suf l'atotne comme sur tous les êtres de l'univers. Dans cette doctrine, contrairement au déisme, Dieu n'est jamais absent dtt monde, et il ne Se confond pas avec lui, contrairement au panthéisme. Il opère en tout, toujours et paftout. Toiite vie^ tout mouvement ne sont pas la propriété dès êtres qui en jouissent, mais le résultat de l'action de Dieu stit la matière, sur Télément simple qui est devant Dièu éommè s'il n'était pas, et qui n'est quelque chose pour la Cféattifé que lorsque la volonté divine réunit ses éléments pour âôntle^ forme à ce qui par soi-^même est sans figure et sans forme, inanis et vacua. Dans cette doctrine. Dieu demeure seul l'unité absolue^ en laquelle la substance et la vie ne sônl qu'un, tandis que la créature garde son double caractère de snccessivité et de dépendance de son auteur pour te qui est de l'existence ; de successivité, puisque la matière est parfai* tement conçue sans vie ; dé dépendance, puisque la matière ne garde sa vie qu'autant que la vie elle-même le veut. C'est ainsi qu'on doit concevoir ce principe des philosophes euxmêmes, que la matière est absolument passive. Si ce pouvait être un erreur, ce serait Terreur dé l'amour, de l'âmouf pour vous, mon Dieu, qui veut vous voir^ vous sentir, vous toucher en tout, toujours et partout, sous le voBe de la matière qui est la limite, le terme de vôtre action toujours vivante dans l'univers, sous l'hymne ardent des soleils et le chant des mondes, s'onissant à la parole active de Thomme pour chanter au créateur de tous les êtres l'éternel hosanna de gloire et d'amour 1!
La matière conçue comme nous l'avons expliqué, que devient la question de sa divisibilité à Finfini, dont les écoles
40 omioDDcnw.
sesonttantpréoceupées? Deux infinis, l'uDrût-il seutement en puissance et l'autre en acte, ne peuvent exister simultanément. Direz-vous que le mot infini n'est employé ici rigoureusemeoi que dans le sens d'iudéSni ? Mais on conçoit l'indéfini du devenir, lUidéfiiii en tendance, mais l'indéfini en acte, l'indéfini actuellement existant, c'est une contradiction manifeste, puisqu'il suppose complet et achevé ce qui n'est jamais tout ce qu'il peut être, ce qui n'est jamais achevé. L'indéfini réel n'est pas la créature, bien qu'il ne soit pas le Créateur ; il est le milieu, le médiateur de l'un à l'autre. L'indéfini réel c'est la science, l'idée de Dieu touchant le fini, et qui est dans le Verbe. Aussi n'est-il là même une réalité qu'en étant en même temps un idéal. Antinomie suprême dont toute antinomie créée n'est qu'une conséquence, et dont le monde visible n'est que la manifestation. On conçoit cet indéfini réel, comme effet éternel d'une Puissance, d'une Intelligence et d'un Amour infinis; là il est tellement actuellemeut indéfini qu'il ne peut être ni augmenté ni diminué , tout en Dieu étant éternel , immuable , par conséquent , et si vous ne craignez pas de regarder daus l'abime de l'infini , vous comprendrez que la Puissance divine ne puisse jamais réaliser par un seul acte toute l'idée du fini qui est en lui, bien qu'elle le conçoive par l'acte unique de son éternel présent. Voilà pourquoi l'indéfini reste un éternel idéal tout eu étant une éternelle réalité, et cette antinomie fondamentale résulte de ce que l'effet ne peut jamais égaler la cause, à moins de cesser d'être effet, mais que cependant la cause agissant toujours dans l'effet, celui-ci se surpasse indéfiniment lui-même. Pourquoi la puissance divine ue peut-elle réaliser tout le possible qui est en elle? Parce que, la supposition admise, la puissance de Uien est épuisée, qu'il irest plus rien de possible pour elle, tandis qu'au contraire il faut que donnant toujours elle puisse donner toujours et toujours davantage. Non 1 mon Dieu n'est point cet être borné dont la puis-
sanee et Faction puissent avoir un terme, cet être stérile^ en repos dans son immobile éternité, car le repos c'est la faiblesse, Timperfection, le néant dans l'action. Le repos pour lui est absolu, mais parce qu'il est l'activité absolue. Qui agit partout et toujours par un acte éternel et simple est seul éternellement en repos.
On nous demande s'il n'y a pas une contradiction dans ces deux termes que nous avons unis ensemble : E/pét éternel? Pour nous, non. Nous concevons très-clairement l'existence éternelle de l'idée du fini dans le Verbe divin ; nous concevons également que l'idée du fini soit en Dieu comme un effet de son essence adorable. Et parce que la raison et la foi s'opposent à ce que l'on admette la successivité en Dieu , nous disons que cet effet est éternel ou éternellement existant dans la parole éternelle, expression vivante de l'idée de Dieu et de l'idée de toutes les créatures. Nous disons dans le Verbe , parce que , selon les enseignements de l'Âpôtre , c'est dans le Verbe que sont contentAS totÂS les trésors de la science de Dieu. Selon saint Augustin , « être le principe de tout est le caractère « du Père ; contenir la beauté des créatures est celui du « Fils, et être l'unité de tout est le caractère ^distiuctif du a Saint-Esprit. »
On nous a accusé de glorifier la philosophie allemande. Nous ne comprenons pas cette accusation. Est-ce que la vérité n'est que de ce côté du Rhin? Est-ce que partout où elle se trouve, quelque mélangée qu'elle soit à des erreurs, on ne doit pas courir à elle avec d'autant plus d'amour qu'il importe davantage de la dégager de son alliage impur? Est-ce qu'il serait défendu à un prêtre chrétien , dans sa charité pour ses frères, de compléter la vérité qu'ils n'ont fait qu'entrevoir, et de la rattacher à son origine oubliée, à sa filiation divine ? Vous ne concevez pas plus l'erreur sans une vérité qu^elle altère que vous ne concevez le néant sans un être
4i mtKôOtltiTIdit.
qui en aeeuàe le non4ti% en s^oppdsâni ii luit Ainëi eroye^* vous, par hasard, que tout »oit MtA^mYinfthi iu det^erUr qui vous a tant scàndallsési parce qu'eti ei!ét) tùûça comme il Ta été par HegeU il âbotttit & un patitbéiBtliê âbsurdé et contrâjdi^toire ? Ecartei Terreur^ plongez au fond et Vous verrez qu'il y à là une vérité. Vérité eMgérée ,• et par* tant erreur en ee qu'il a mis rltifini dd dètettir dans l'esdèuee infinie elle-même, Tinfini du détenir dan& Tétre ab^ âolU) ce qui e^t là plu» palpable dén coiitradieitlotiB. Ah ! ai au lien de cela, il l'eût placé dans le Verbe diviil) dans Fldéé du flui quil contient dès l'étefnilé, alors il eût nettement donçtt les rapports du fini à l'infini et réciprôquementi bien plud nettement qUe i^eux qui confondent encore l'idée du fini arec Tes^ence divine, aboutissant ainsi, malgré leurd dénégations, précisément à ce panthéisme absutdé qui iden-'' tifie l'infini et son oeuvre. Alors il aurait vil pourquoi tontes oes myriades de mondes, tous ces univers plus nombreuii que les grains dé sable de l'Océan^ de sont que l'idée du fini ékvenant toujours dans le temps et Tespaee. Alors il aurait compris l'indéfini de l'humanité, ritidéRni de l'haHâmè devenant toujours dans la vérité, dans Tamour. Alors 11 aurait compris le dogme si magnifique de notre foi, le corps du Christ devenant toujours , se développant, se ôfiataftt toujours sans fin, c'est-à-dire s'unissaot toujours toute intelli-
gënee ^ui pensé, lotit dœur qui aime. Est-ée (ju'en vdus
toyant ainsi, 6 mon Bien, dans rindéflni de la création, je porte atteinte à votre simplicité urtîqué, à totre Indivisible unité? Est-ce qu'en vous voyant ainsi comme la vie éleriielle? des possibles féalisés, je porté atteinte à Tinfifii de votre grandeur éiernellement en acte^ Est-Cè qu'en ions voyant ainsi tout en tous, je porte atteinte à l'absolu de réiernet présent où votfé majesté absolue se répose ert fade d'ellemême? Non, non, je vous reconnais, je tous proclame ce (Jue VOUS êtes, simple et unique dans votre nature, indéfectible dans voti*e activité, toujours k l'opposé des créatures,
toujours agissant dans le repos, toujours donnant et ne perdant rien« toujours vous manifestant et toujours immanifesté. Aussi, Seigneur, que dirai-je de vous sinon que Thomme n^en saurait rien dire que par le cri du cœur, par l'élan de Tamour qui est en même temps une prière, une adoration, une extase.
Notre premier volume n'est que le bégayement de Fenfant qui s'essaye à la vie et ne peut être dit vivant qu'à la condition de croître et de se développer sans cesse. Nous tentons dans celui-ci de réaliser son adolescence, et si Dieu le permet , nous- essayerons peut-être encore de retracer les splendeurs et de peindre Tauréole de sa jeunesse. D'autres, après nous, raconteront son âge mûr et la plénitude de sa vie. Mais nul ne dira sa vieillesse, car la vérité n'est pas du temps, les siècles en passant sur elle accroissent sa force et ne la diminuent jamais. Un jour, si nous le méritons, vous qui lisez ces lignes et moi qui les trace, nous verrons ces vérités en elles-mêmes et face à face dans celui qui est t< la voie, la vérité et la vie » et en qui Dieu nous apparaîtra dans toute Timmensitéde son amour infini. « Et de lui, par lui et en lui sont toutes choses. A lui gloire dans tous les siècles ! Amen S i»
^ Rom. c.UyV. 56.