PHILOSOPHIE DE L'AMOUR OU DE LÀ GHARITË
me«. — VBllé. — CluirMé*
S'il existait un seul mot pour exprimer une pensée , qui serait à la fois et en même temps indivisiblement sentiment, — connaissance, «— acte, ce mot exprimerait le caractère de la science complète et vraie. Cette science ne se trouve qu'en Dieu. Dans cet Être adorable et seulement en lui, la foi nous montre un acte unique et éternellement présent par lequel il se connaît lui-même et toutes les créatures^ En lui il ne peut y avoir ni déductions, ni successivité, mais une Parole une et indivisible qui nomme Dieu et toutes choses en Dieu. Pour nous , forcés par l'imperfection de notre nature et des langues humaines à diviser sous la pluralité des mots Tunité de Tidée qui Ulomine nos âmes.
46 PHILOSOPHIE DE TAMOUR
nous devons, ayant tput, prémunir le lecteur contre Teffet intellectuel de cette multiplicité des signes qui affaiblit toujours, si elle n'efface entièrement, Tunité de la pensée qu'elle exprime. Au fond, tous les mats qui représentent les choses de Tordre spirituel ne devraient être considérés qui comme autant de faces diverses d'un mot unique et universel. Ainsi ^ par exemple, le mot unité n'exprime que le côté abstrait et intellectuel de la même chose dont le mot charité indique le côté actif, pratique et vivant, et ces deux termes euxmêmes ne désignent que le côté général et impersonnel de la même pensée que le mot DiiU personnalise dans rinfiui. Quand nous parlons d'unité et de charité, nous parlons donc de Dieu dans le monde et dans l'humanité, dans Tordre rationnel et dans Tordre vivant, et réciproquement tout ce que nous disons de Dieu implique sa présence, son action continues comme unité infinie et lien vivant d'amour entre toutes les créatures et en chacune d'elles.
Cette simple restitution de mots contient déjà toute une doctrine. Partout où vous voyez, touchez et sentez Tunité dans le monde, là vous voye?, iQWQlio?; et sentez Taction de Dieu.. Partout o\\ vous voyez, touchez et sente» U charité dans l'humanité, là vous vçyez, tquchez et sentez TEsprit de Dieu. Partout où Dieu se trouve, Tunité et la charité s'y trouvent avec lui, en lui, par lui, et réciproqtrement de cas trois termes, eu un sçns cq^rélatifs^ Par contre, Tabsence ot Téloignement de Dieu peuvent toujours se mesurer à Vai)^ sence, à Téloignement de la charité et de Tuuité* Ainsi, Dieu est absent de notre société, où U division est p^urtout ^t T^mour nulle part. Ce critérium ^ la p.r4ci$iç||i pour ^Q$i dire mathématique du tberçoomètrçt qui mo^ur^ la çhj^l^Uf et Télévation de la tempér^ti^e ^ar l^ de^ré;! au-dQ^^& 4^
z^lroi efmwê Tubi^ie de la «hil^rdt PahmiéMieiit de li tawpéP4itMPâ pftf l^i dttgpéi autdas^Qu^. Ici le lér o «$t h K* gne d# défQAiH^itiQU entre l^ bien et le mal, entré la vie et U mort fipirituellefii les degrds, oe sent leupériedea suciees» sives du progriis daoïi le bien ou dam le mal ; le tlfermo* qiètre, p'e»t rhumanit^,
^b bien { appliquons maintenant $e critérium infelUble. Où est Weu î NnUe part. On dpit-il être ? Partout. Noua le demilPdons k \w% et ^ ebacup, où la diviaion ne règne-^ t^elle P9& 1 0n a diviaé Tbomme d'avec Dieu, et par là môme Tbomme d'iivac l*bomme, (ea aociétéa entre ellea et Tindi-r vidu d'avec la société, I^'bomme divisé d'avec Tbomme^ cbacnn s'est divisa au dediins de lui-même ; le cœur ou le {içqtifpent s'est sépsiré de rintelligeoce et de la pratique, et Tépy>»)quemc^nt i^iusi de f^bi^cun de ces termea via^à*vis des i^nn ^^^re3t L>rt| la science et la pratique mnai scindés, çl^ac\ip d>ux s'efit scinda en lui<-m$mei et la diviaion de ces divisions çr«iss)int m^x d^ auite à l'indéâni, Tbomme s'est trouvé n'avQjr plus \\m des^ fibres de son esprit et de son corp^ qui ne fût eq dissonance complète et incessante avec toH(e^ les auti^es, Cea diasonancea toujours croissantes, ço<ltinvcllem€)ntn\\iUipIiées en cbacun de la somme des dis^ £i(^9^nce% do toH^, ont çons.tit^é w progrès dQ division et de çtiaoa élevé i^ K9 pl^^ l^aote puiasai^cot et qui, vous I0 dites avô6 ncM^, «embje (lonner Tbaure pr^eheine d une dissolu* tion complète «t tinivoraeilet Qui Vignare eu qui oserait le
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Çi U division çst partout et Vunité nulle part, où trouverez^
vous la charité ? Cette charité que la langue des hommes et des anges ne saurait exprimer, devant laquelle les prophéties, la connaissance de tous les mystères, toutea lea soien-
ces et la foi jusqu'à transporter les mootagnes, ne sont rien, qu'on peut n'avoir pas, même en donnant tous ses biens pour nourrir les pauvres et en se faisant brûler ^ pour le genre humain, cette charité, je ne dis pas qui la pratique, mais qui la connaît? L'identifiant à l'amour humain, on en a fait un simple sentiment. Oui, un sentiment, mais le sentiment, la conscience et partant la connaissance, l'action pratique et vivante de Dieu réellement présent en nous, car l'apôtre Ta dit : « La charité, c'est Dieu. Ainsi, quiconque demeure dans la charité demeure en Dieu et Dieu en lui ^. i» Eh bien ! qu'avez-vous fait de cette charité ? Elle avait deux antipodes, l'égoïsme et l'orgueil? Partout, à sa place, vous avez mis l'égoïsme, partout l'orgueil, partout le moi hu^ main à la place de Dieu. Sondez la plaie de vos cœurs et demandez-lui si vous ne vous aimez pas vous-même en tout et par-dessus tout» Sondez cette société que l'égoïsme et Torgueil menacent de la plus extrême dissolution et qui croule de toutes parts, déjà glissant dans l'abime. Sondez les mystères d'abomination de Fart qui se fait toujours plus l'instrument abject de toutes les passions de l'homme et de sa fièvre de jouissances et de vanités. Sondez toutes les profondeurs d'orgueil de la science qui, prenant le moi humain pour principe, pour règle et pour but, est arrivée à la déification de rhomme et à la divinisation de la matière. Sondez le délire vertigineux de ce culte qu'au nom de l'industrie et de ses progrès on rend à la matière, en se prosternant devant les œuvres de l'homme comme devant le Jéhovah de ce siècle. Sondez, si vous le pouvez, toute l'étendue des ravages et des
* I Cor., 2, 45.
* I Ep. de saint Jeanne, iv, v, 46.
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ruines que ne cesse d'amonceler cette soif insatiable de Ter qui  envahi toutes les âmes, taus les rangs, tous les âges, qui, descendue de Félite aux multitudes, les passionne, les exalte et les fanatise comme une révélation d'un Dieu nouveau, religion de toute leur vie. Où donc la charité pourraitelle trouver place dans ce torrent dévastateur de Tégoîsme qui, dans sa course irrésistible, emporte tout, et brise sous l'ouragan de ses flots tout ce qui pourrait essayer de lui résister? La charité, fille de Diejj, les habiles vous demandent combien cela s'achète et se vend, et les foules, ébahies de ces audaces du sacrilège, vont conspuant de leurs joyeuses huées ces quelques âmes qui voudraient croire encore à la folie de Tamour divin.
Riez, riez, dans l'entrain de vos saturnales, fils des saints dont vous foulez les os et la cendre martyrs, dans vos danses autour du veau d'or! Mais si demain la terre se dérobe sous vos pas, si le ciel ébranlé tombe sur vos têtes, si les montagnes s'affaissent sur elles-mêmes, et que le soleil manquant au firmament, la nuit se fait partout; quand vous ne verrez plus que le néant à votre droite, le néant à votre gauche, le néant devant vous, le néant derrière, le vide sous vos pieds, le vide sur vos fronts, quand tout dans cette société morte aura disparu comme un rêve, et que les derniers rugissements de Touragan marqueront seuls la chute des heures, alors vous apercevrez ce que c'est que d'avoir exilé Dieu du monde, de la cité, du cœur de Thomme, de l'avoir banni de l'art, de la science, de l'industrie, de la société tout entière, et d'avoir chassé avec lui de la terre l'amour divin par qui tout est un, pour lui substituer Tégoïsme qui divise tout. Dieu n'est plus nulle part; nous venons essayer de le rappeler partout, et avec lui, l'unité par la charité. Si le monde peut
encore être sauvé, ce n'est qu'à ce prix. Mais qu'il se hftie et compte les heures, car déjà sur la cime des monts et du fond des déserts n'entend-on pas de loin comme la trompette de l'ange exterminateur, qui porte dans ses mains les coupes apocalyptiques de la colère de Dieu ?
« Ecoutez : le voici. »
Ah l vous pouvez rire sans doute de ces prophéties^ en p'y voyant que la consommation des siècles ! Mais oubliezvous que le cataclysme du monde visible n'est que l'expression et la conséquence de ce cataclysme du monde moral qui doit le précéder, et dont les signes avantrcoureurs ont déjà frappé vos yeux? N'avez-vous rien vu des signes terribles de cet esprit de Tabime qui naguère encore allait porter ses coups jusqu'au pied des autels ?
iPréteiMlu retiMir an dUristlanUiiie.
Ces mauXf qu'on nous accusera sans doute de peindre sous des couleurs trop sombres, sont-ce les plus grands de ceux que nous avons à signaler? Hélas, non ! On nous dira : -^ Mais voyez quel retour au sein du christianisme depuis le début de ce siècle i L'Eglise a non^seulemeut réparé sôs pertes, mais elle reconquiert chaque jour un vaste champ sur l'incrédulité. Ses temples suffisent à peine à la foule qui s'y presse ; ses œuvres pieuses se multiplient comme le sable du rivage ; son influence redevient partout souveraine. Oo s'incline devant elle, on la révère, on l'admire, on la sert. Tout est à ses pieds et semble n'attendre qu'un geste pour
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exécuter te moindre de ses ordres. — Oh ! permettez -nous de le dire, c'est là ce qui redouble nos angoisses et nos la^ mes ! Quoi ! le monde entier se fait chrétien, la foule dilate* en s'y pressant» l'enceinte de nos temples, TEglise règne en souveraine, et pourtant la corruption déborde à torrents sur cette société que toutes les dictatures de la force peuvent à peine momentanément maintenir, et tous les raffine-^ ments du sensualisme, tous les délires de l'orgueil et de la soif de l'or ne laissent pour ainsi dire pas une âme que ce cancer ne ronge jusqu'à la racine. Non, l'affaissement et la corruption ne sauraient s'accroître à mesure que le christianisme s'étend 7 Non» la décadence et la mort des nations ne peuvent sortir de leur retour au sein de TEglise? Le dire, ce serait un blasphème. Cependant toutes les voix qui célèbrent cette prétendue rénovation chrétienne sont les mêmes qui proclament que la société tout entière croulerait dans l'abîme si le bras qui Tétreint cessait un moment de peser sur elle ? C'est que vous ne vouiez pas voir même les faits qui se passent sous vos yeux. Au début de ce siècle, les grandes masses étaient encore chrétiennes ; à cette heure elles ne le sont plus. Sans doute, parmi les classes élevées qui avaient commencé le dix-huitième siècle, il y a eu de nombreux retours. Mais voyez ce qu'était la population des campagnes il y a soixante ans, et ce qu'elle est aujourd'hui* Vous avez recruté un semblant d'état-major; vous avez perdu toute une armée. Les ân^es se pèsent sans doute, mais elles se comptent aussi : quatre-vingt-dix-neuf de perdues pour une de retrouvée, est-ce là ce que vous appelez un progrès. Croyez-vous à un changement réel ? Faites d'abord la part de ceux qui reviennent au christianisme comme à une mode^ une affaire de bon. goût et de bonne société, et dont la vie
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D*est modifiée en rien ou presque rien par ce retour. Faites ensuite la part de tous ceux qui^ sentant dans l'Eglise un appui, un rempart pour leurs intérêts menacés, un refuge à leur lassitude, un oreiller facile à leur mollesse, une formule toute faite et qui les dispense de vivre spirituellement par eux-mêmes dans une sainte réaction à Tesprit de Dieu, y sont entrés et y demeurent sans que la sève de Tesprit chrétien les ait véritablement pénétrés et transformés au fond de leur âme. En un mot, récapitulez, s*il est possible, tous ceux qui n'ont du christianisme que la forme extérieure, la lettre vide, et dites-nous ce qu'il reste , sauf quelques âmes d'élite, heureuses et saintes exceptions, qui surnagent çà et là au-dessus de Tabime de corruption et de misères qui enveloppe la terre.
Que Tartiste s*énamoure des caprices ondoyants du style ogival ; que le poète blasé s'éprenne des légendes naïves du moyen âge; que le métaphysicien, ne sachant plus à quoi se prendre , réhabilite la scolastique et saint Thomas , qu'il ne lit pas, tout cela c'est de la mode , de l'art même, de la science peut-être , mais du christianisme, non.
Dans la loi ancienne. Dieu se définit en nous donnant Yidée de ce qu'il est : « Je suis Celui qui suis. Je suis, voilà mon nom. » Dans la loi nouvelle, il ne se définit plus exclusivement par l'idée qu'il nous donne de sa nature, mais en se montrant lui-même à nous dans la personne du Yerbe incarné, Dieu fait homme ; son nom abstrait devient un nom vivant, le nom d'amour ou de charité. Selon l'apôtre : « Tout homme qui aime est né de Dieu et connaît Dieu. Qui n'aime point ne connaît point Dieu, parce que Dieu est charité. Dieu est charité, et quiconque demeure dans la charité de-
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meure eu Dieu et Dieu en lui^ » Ce qui fait le chrétieu c'est donc Tamour divin et non Tidée, la pratique réelle et vivante et non la formule vide et morte. Sans doute la loi d'amour implique nécessairement la formule qui l'exprime ; mais cette formule , née de Tamour, expliquée par l'amour, vivifiée par l'amour, est la forme de la loi, elle n'en est pas l'esprit. Voilà pourquoi dans l'Evangile et la primitive Eglise l'amour semble tout et est véritablement tout dans la pratique y bien qu'il implique les dogmes qui, pour être souvent à Tétat virtuel et latent, n'en sont pas moins précis. On ne voit la formule pour ainsi dire nulle part : aujourd'hui ne dirait-on pas qu'elle est tout? Il semble que Dieu soit devenu une idée abstraite bien plus qu'une réalité manifestée au monde. C'est le Jehovah des rites extérieurs et des prescriptions cérémonielles bien plus que le Dieu qu'on adore en esprit et en vérité. La loi ancienne, qui n'était que la figure, semble s'être substituée à la loi nouvelle qui est la réalité, et qui dit : « La lettre tue et l'esprit vivifie. » Toute la raison du mal est là et pas ailleurs. On accepte les formules, on n'aime pas, souvent on repousse l'esprit vivant dont elles sont les signes.
Une Conffefwion aux CatacombiMi.
« Dans l'ordre de perfection, dit saint Thomas, la charité précède la foi et l'espérance, parce que la foi aussi bien que l'espérance tirent de la charité leur forme et acquièrent
^ I Ep. de saint Jean, c. iv.
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par elle leur perfection. Ainsi la charité est la mère de totites les vertus» et elle en est la reine, parce que toutes reçoivent d'elle leur forme ^ » C'est ce principe qu'on a trop oublié. L'Eglise est une société, une communion d'amour des hommes entre eux et avec Dieu, bien plus qu'un symbole, quoique cette communion implique nécessairement la formule dogmatique qui l'exprime. Or, que demande-t-on aujourd'hui presque exclusivement aux chrétiens 7 Un acte de foi. Mais « les démons aussi croient, et ils tremblent » et demeurent dans le mal. Gomme aux temps apostoliques, comme aux beaux siècles de l'Eglise, demandons aux hommes la charité, puisque c'est d'elle que la foi et l'espérance tirent leur forme, et par elle qu'elles acquièrent leur perfection. Faisons aimer ce qu'il faut croire, afin que la foi vivifiée, exaltée, transportée par l'amour, enfante les prodiges des âges héroïques. Donnons h tous pour centre et pour foyer vivant non la formule qui discute mais le coeur qui aime, non la lettre qui tue mais l'esprit qui vivifie, et toutes nos controverses seront à Tinstant terminées. Nous le faisons. Eh ! sans doute, mais pas assez, pas toujours, pas en tout, pas sur tout. Nous discutons trop, vous dis-je, nous n'aimons pas assez.
A Dieu ne plaise que je vienne accuser mes frères ! Nul n'en a moins que moi le droit et la volonté. Mais ne pourrai-je, frappant ma poitrine, m'accuser au moins moi-même, ou plutôt recueillir à travers les temps la voix des saints qui parle des quatre vents du ciel et du fond des entrailles de la terre? Lorsqu'il y a peu de jours nous visitions, dans la campagne romaine, les catacombes récemment découvertes
^ Somme^ quest. 62^ art. 4.
ou DE LA GHARITË. 55
At Saint-Alexandre, en entrant dans Péglise souterraine sur laquelle ouvrent les tombeaux des martyrs, nous en^ tendîmes une voix mystérieuse crier à notre oreille, ou plutôt au fond de notre cœur : Que viens-tu faire ici? Es-tu de la noble race des héros chrétiens ? Sens-tu dans ton ime ces transports d'un amour divin prêt h verser tout son sang pour Dieu et Thumanité 7 En nous prosternant sur ces dalles qu'avaient usées de leurs genoux et de leurs larmes ces saintes phahinges de grandes âmes, nous frémissions en nous-mêmes, car nous voyions les martyrs, écartant ee marbre, se lever pour nous dire : Non, tu n*es pas chrétien; non, tu n'as plus cet esprit vivant d'amour saint pour lequel nous avons répandu des torrents de sang. As*tu, comqie nous, tout abandonné, tout quitté, pour embrasser la croix, la couronne d'épines, la pauvreté, les persécu* tiens, les opprobres et la mort? T^es4u fait analhème et malédiction pour tous tes frères? As-tu vécu de leur vie, souffert de leurs souffrances et pleuré de leurs pleurs ? Tu adores le Christ, dis-tu, mais rimites-tu dans toute sa vie ? Il n'avait pas même où reposer sa tête : es«tu pauvre comme il fut pauvre, au moins dans l'esprit de ton cœur? Il laissait les grands et les puissants de la terre pour les petits, les faibles et les opprimés : as-tu laissé comme lui la terre aux pouvoirs de la terre en regardant au ciel d'où descend la puissance ? Dieu a-t-il besoin d'un bras de chair pour dé-« fendre son empire ? Il chassait les vendeurs du temple et flagellait les pharisiens : as-tu chassé les vendeurs et flagellé les pharisiens? Il stigmatisait les traditions humaines, et tu les suis. Ceint d'un linge, lui, le Dieu du ciel et de la terre, il lavait les pieds de ses apôtres, en leur apprenant à se faire le serviteur et l'esclave de tous : as-tu lavé les pieds
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de tes frères et t'es-tu fait leur serviteur et leur esclave ? Tu aimes la gloire ; et nous aimions Tignominie. Tu cherchesle bonheur; etnous cherchionsla souffrance. Tu vis pour ton salut ; et nous travaillions à la perfection de notre âme, en vivant pour le salut de tous. Tu aimes le commandement; et nous aimions l'obéissance. Tu laisses à chacun la responsabilité de leurs vices et de leurs erreurs ; et» nous, nous nous faisions, à l'exemple du divin Maître, solidaires et responsables pour nos frères , pour l'humanité tout entière. Qu'y a-t-il de commun entre toi et nous ? Tu adores le Christ: mais adorer le Christ c'est l'imiter, c*esten reproduire sa vie dans notre vie. Qui le fait? Vous êtes les disciples du monde, qui nous a égorgés, et non les disciples du Christ, qui n'était pas du monde. Comment donc pourriez-vous porter la croix, la couronne d'épines et le sceptre de roseau? comment pourriez-vous être martyrs comme le Christ et comme nous? « Des bras accoutumés à des bracelets précieux pourraient-ils supporter le poids des chaînes, ou les pieds entourés de soie celui de la torture ; le cou garni de perles et d'émeraudes ne laisse plus de place paur le glaive du bourreau*. »
En entrant dans les catacombes mêmes, nous vîmes le saint squelette d'un martyr, et à ses côtés les instruments de supplice qui avaient servi à lui donner la mort, et le vase encore rouge où les pieuses mains des martyrs du lendemain avaient recueilli le sang de celui d'aujourd'hui. Alors tout notre être fut transporté en esprit au milieu de ces luttes sublimes où tant d'hommes, hier, encore païens, tant de faibles femmes, tant de jeunes enfants avaient souri avec
* TertuU., De Habit» muHeb. et de CuU. fem.
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amour aux tortures et à la mort, comme nous sourions aujourd'hui à la joie et à la vie, scellant, de leur holocauste suprême, leurs saintes fiançailles au Christ bien-aimé. Et ces demeures de la mort s'illuminant tout à coup d'une splendeur céleste nous vîmes , avec d'ineffables ravissements , cette Eglise primitive dont une main contemporaine traçait alors ce touchant tableau : « Les chrétiens ne se distinguent des autres hommes ni par leur pays, ni parleur lanpe, ni par leurs Usages civils. .. Ils ne cherchent point à apprendre tout ce qui a été imaginé par Tesprit curieux des hommes. Ils ne se posent point en défenseurs des opinions de tel ou tel homme, comme le font quelques personnes... Leur conduite est généralement reconnue comme admirable, car ils sont dans leur patrie comme des étrangers. Ils prennent part à tout, comme il convient à des citoyens, et ils supportent tout comme des anbains. Tout pays étranger est pour eux une patrie, toute patrie est pour eux un pays étranger. Ils ont la communauté de la table. Ils sont dans la chair, mais ils ne vivent point selon la chair. Ils habitent la terre, mais leur domicile est au ciel. Ils obéissent aux lois existantes, mais leur vie vaut mieux qu'elles. Ils aiment tout le monde, et sont persécutés par tout le monde. On les tue, et ils vivent. Ils sont pauvres, et enrichissent beaucoup de monde. On les dépouille de tout, et ils ont de tout en abondance. On les calomnie, et pourtant on avoue leur vertu. Ils sont outragés, et ils bénissent. Ils sont raillés, et ils honorent. Ils font du bien, et sont punis de mort comme des malfaiteurs. Ils marchent au supplice avec joie, comme si on leur rendait la vie... En un mot, ce que l'âme est dans le corps, les chrétiens le sont dans le monde. L'âme habite, à la vérité, le corps, mais ne fait pas partie du corps ; de même
les chrétiens demeurent dans le monde, et ne sont pas du monde. La chair hait l'âme et lui fait la guerre, parce qu'elle s'oppose à ses désirs; le monde hait les chrétiens, parce qu'ils sont contraires k sa concupiscence. L'âme aime le corps qui M est hostile^ ainsi que les membres; les chrétiens aiment leurs ennemis. L'âme est à la vérité renfermée dans le corps, mais c'est elle qui maintient le corps dans son intégrité; de même l^s chrétiens sont renfermés dans le monde comme dans une prison, mais sans eux le monde s'écroulerait. L'âme immortelle vit dans une dépouille mortelle ; les chrétiens croient dans un monde périssable en attendant l'immortalité dans le ciel '. » Or, h cause de tous ces prodiges, c'est la charité '.
Contemplant ces merveilleux tableaux dont l'histoire ne nous a laissé qu'une imparfaite ébauche, nous écoutions vibrer des entrailles de la terre les inénarrables paroles des sainte et des martyrs. Puis nous nous primes à répéter, avec ces voix mystérieuses d'outre-tombe : Non , nous ne sommes plus chrétiens ; non, nous n'avons plus l'esprit vivant d'amour de ces âges sublimes. Il y a seize siècles passés qu'il est couché sur cette pierre* ce martyr, enfant béni du Christ, et ce n'est qu'hier que Dieu l'a montré au monde pour lui crier de toutes les voix de l'histoire et du sang : Qu'as* tu fait de la vie chrétienne ? Qu'as-tu fait de l'esprit d'amour divin qui vivifiait les saints et leurfaisait franchir d'un bond toutes les linaites de l'héroïsme et de la vertu? 0 mon Dieu ! unissez ensemble toutes ces voix de la terre et du ciel« toutes ces voix des martyrs et des saints qui, du cri de leur
* Epitre à Diognète,
* la., c X.
00 D£ LA GHARITË. 59
saiig, redisent au moQde et à nous-méines : Yaine, vaine est la science ; la seul réelle et vraie c'est Tamour ; c'est celle qui apprend à l'homme à vivre et à mourir pour Dieu et pour ses frères, pour la justice et la vérité. Et nous nous sommes retiré, confus et pensif en nous-méme, demandant à Dieu Tamour au lieu de la science, l'esprit vivant du Christ an lieu de la lettre morte, et ne désirant plus écrire des livres qu'avec des actes, penser qu'avec le cœur , afin qu^arrive partout dans le monde le règne de Dieu et sa justice.
Asplrallon et respiration «pirltnelles.
L'atmosphère enveloppe nos corps de toutes parts, et nous ne le voyons pas : atmosphère des âmes. Dieu enveloppe de toutes part nos esprits, et nous ne le voyons pas. Pourquoi croyons-nous à l'un si nous ne croyons pas à l'autre 7 Tous les deux ne sont-ils pas invisibles ? Je vous entends, vous croyez à l'air parce que vous l'aspirez et le respirez , et qu'il est ainsi la vie de votre corps. Eh bien , les saints aspiraient et respiraient Dieu, qui était ainsi la vie de leurs âmes ; faisons comme eux et nous sentirons, comprendrons, constaterons partout l'action pratique et vivante de Dieu, sa présence réelle en nous. Or, aspirer Dieu c'est l'aimer, c'est aimer la charité, la sainteté, la vérité, la justice, qui sont en lui, qui sont lui-même. Le respirer c'est pratiquer la charité, l'humilité, la vertu et la justice qui sont en lui. Apemi os meum et attraxi spiritum, dit le prophète.
Source et foyer de toute vie. Dieu est au centre et à la circonférence de chaque être et de tous, comme il est en
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même temps au de là de tout ce qui est^ in œtemum et ultra. Le centre de tout être c'est son principe; or, le principe de tout être c'est Dieu. La circonférence de tout être c'est sa fin ; or, la fin de tout être c'est encore Dieu. « Il est l'alpha et Tomega, le principe et la fin, le premier et le dernier, » nous dit saint Jean. En effet, si Thomme pouvait vivre un seul instsint de la vie de Tâme ou de celle du corps sans l'action et la présence incessantes de Dieu, il serait lui-même son principe, son milieu et sa fin, il serait Dieu. Nous le savons, le déiste, comme le chrétien, dit : Dieu est partout. Mais pour le premier c'est là, nous le prouverons bientôt, •une simple abstraction, un mot, qui ne conduit à l'objet qu'il exprime qu'autant que l'homme se pénètre de l'esprit vivant qui rend cette présence réelle et pratique. Or, cet esprit vivant n'existe que pour le chrétien.
Le corps qui, bien qu'enveloppé de toutes parts par l'atmosphère, ne l'aspire et ne le respire point est un cadavre, et l'air n'est en réalité pour lui qu'une abstraction, car il n'y puise pas l'élément de sa vie. Ainsi de l'esprit de l'homme qui n'a que la formule morte de cette présence universelle de Dieu, et qui n'en sent pas, n'en manifeste pas l'action vivante par l'amour. Au contraire, celui qui se nourrit du Dieu fait homme y puise la vie divine de charité, d'humilité, de chasteté, de justice et de sainteté, qui assujettit la chair à l'esprit, il se dépouille du vieil homme et devient une créature nouvelle. Engendré par Dieu et l'Eglise dans cette seconde naissance, il recouvre par la pénitence et la communion au Christ l'innocence et la simplicité de Tenfant , et voit réellement Dieu, selon cette parole de l'Evangile : « Bienheureux ceux qui ont le cœur pur, parce qu'ils verront Dieu, «Comment le voit-il? 11 le voit par la vue de l'esprit,
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et parce qu'il sent dans son être borné dans toutes ses fa- * cultes, s'agiter un Esprit nouveau qu'il n'a pu se donner lui-même, Esprit infini, et perfection suprême. La raison a pu lui dire que Dieu était, mais non ce qu'il était; qu'il existait, mais non quelle était sa nature. L'amour, qui l'a mis par le cœur en rapport avec ce Dieu fait homme, dans la société vivante qui est son corps, le met ainsi par cet Esprit nouveau, qui le pénètre jusqu'au fond de sa substance, en communion même avec la nature divine qu'il sent, goûte et savoure de toute la plénitude de ses puissances spirituelles. Il a donc conscience de la présence et de Faction de Dieu^ au même titre qu'il a conscience de lui-même, et bien plus encore, car désormais il ne se possède réellement que par cet Esprit divin auquel il s'est donné tout entier, et qui est devenu sa vie. Alors, dans le transport de son bonheur, il s'écrie : « Dieu est tout, la créature rien, » et les œuvres d'abnégation, de sacrifice, d'humilité, de sainteté et d'amour dont toute sa vie^ déborde pour Dieu et Thumanité, révèlent extérieurement, en actes et en faits vivants, la présence et Faction réelles de Dieu, en en révélant ainsi la nature. Yoilà de quelle manière visible et pratique Dieu est vraiment partout, et comment « il est l'être, le mouvement et la vie » des esprits dans la vertu et Famour, comme il est la vie, le mouvement et le principe de toute la création visible, dans Fageut universel qui en constitue Funité et Fharmonie.
Ce livre tout entier n'a pour but que de replacer partout Fhomme sous l'action incessante de cette présence de Dieu. Enfoncés jusqu'au front dans la fange de Fanimalité, il est temps de nous relever debout, et de fixer sur le ciel ce regard profond qui touche aux étoiles ; il est temps de reprendre
m PHI1.0S0PHIE DE I/AMOUR
avec le uoble seutiineut de nos destinées sublimes la conscience de cette grandeur dont le sceau esi; empreint sur nos cœurs. Enfants issus d'une lignée divine, frères du Christ et jeunes compagnons des anges, il est temps de rentrer dans la société de Dieu et des esprits célestes ; il est temps de lever le voile qui nous sépare de ce monde invisible et divin, ^t d'entrevoir à travers le feu de Tamour saint ces régions de l'éternité vers lesquelles s'avancent en procès*sion sacrée les myriades de mondes, étoiles qui brillent au firmament comme les cierges sur l'autel du Seigneur. Il est temp s de replacer Dieu au cœur de Thumanité comme en son sanctuaire. Qui l'y replacera ? L'amour divin.
L'amour, unité de 1» personnalité humaine.
« Ce qui constitue l'homme, dit un philosophe eontem* porain, c'est la personnalité ; et le centre de cette personnalité c'est le cœur, qui est tout à la fois amour, raison et volonté*. » IjC cœur est ce sixième sens que nous avons signalé dans notre premier volume, avec Tfaomassin, et que les philosophes ont oublié, comme le remarquait de Maistre. Au fond c'est le sens unique et universel, dont tous les au** très ne sont qu une manifestation extérieure et visible ^ comme le remarque Gôrres. Il est le principe, la raison et la fin de ces sens externes qui ne sont que ses serviteurs, et ses agents dans Tordre de la création matérielle. En effet, la vision, l'audition, l'odorat» le goût, le toucher, n'ont pas
* De VUtilité spirititelley par BUoç Saint-Bonn elé