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leur siège réel et leur centre spirituel daus l'oeil^ Toreille^ les fosses nasales, le palais et la maiu, simples instruœeuts organiques, mais bien dans ce sens unique et universel qui, les reliant tous, met l'unité humaine dans leurs perceptions^ Ce sens universel c'est le cœur^ centre de la personnalité elle-même, dans ses rapports avec sa fin suprême, qui est Dieu.
Mais le cœur ne communique pas avec le monde visible seulement; il communique encore avec le monde invisible. Harmonie entre ces deux mondes, il idéalise les perceptions de la nature matérielle, et symbolise les conceptions deTesprit sous les formes sensibles du langage et des actes. Sentant la nature vivante, il est sentiment ou amour ; en idéalisant les perceptions, il est pensée ou intelligence ; en appliquant la force agissante^ il est activité ou volonté. Mais ce sentiment, cette intelligence et cette activité sont moins encore la manifestation de lui-même que celle de la nature pureoient visible dont il s'est fait ainsi l'agent actif, conscient et libre. Le cœur a besoin de se manifester lui-même dans un amour, une intelligence et une activité d'un ordre supérieur et spirituel, qui, en le manifestant, manifestent Dieu et le monde invisible. Or, cet amour que Dieu répand en nous par l'effusion de son Esprit, c'est ce que nous nommons la charité.
Le cœur est actif : il aime, il pense, il veut. Mais ayant par la chute déplacé son centre, qui était en Dieu, pour le chercher eu lui-même et dans les créatures, qui sont à leur origine le néant et le vide , il aime le néant « c'est-à-dire lui-même et la créature matérielle qui passe et meurt ; il pense le néant , c'est-à-dire l'abstraction métaphysique , ridéalisatioQ de la nature, qui u'est que Tabsence de la réa-
lité ; il veut le néant, c'est*k-dire Tamour et la jouissance de lui-même qui, en Tisolant de Dieu, le laissent dans le vide absolu, puisque Tamour est au contraire le don de soi et le bonheur la conscience delà vie de Dieu en nous. Delà Tamour charnel, la raison abstraite et Tactivité venant d^en bas, ces trois fruits de la chute.
Replacé par la rédemption dans l'orbe de son centre vrai, qui est Dieu, le cœur alors aime, pense et veut, non phis le néant et la mort, m^is la réalité vivante. De sa nature Tamour est assimilateur : or, on ne s'assimile pas le néant. Le cœur de Thomme déchu et non régénéré, qui aboutit à Tamour charnel, à la raison abstraite et au culte de soimême, n*est donc pas réellement le propre cœur de Thomme et sa vraie personnalité, mais un cœur, une personnalité, purement artificiels et négatifs empruntés à la limite corporelle, à la chair et au sang, dont il n*est que l'instrument passif. L'amour vrai n'est pas dans les sens, mais dans l'esprit : c'est ce que la sainte Vierge elle-même a nommé Y esprit du cœur (mens cordis), La pensée vivante n'est pas le cerveau, cet instrument logique, machine à déductions et à inductions que l'homme abandonne à la mort, mais elle est la forme même de l'esprit, la raison du cœur, sens divin que l'Écriture nomme recogitatio cordis^ le reflet du cœur sur lui-même. Enfin l'activité réelle n'est pas dans Taction physique, la volonté intime n'est pas dans ce libre arbitre qui peut également choisir le mal comme le bien, le mensonge comme la vérité, l'amour de soi comme l'amour de Dieu et de ses frères, mais elle est dans cette attraction divine, mouvement réciproque et harmonieux de Dieu en nous et de nous en Dieu, que saint Augustin nomme le poids des natures spirituelles, que la théologie appelle grâce et la
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langue révélée charité. L'homme cesse-t-il pour cela d'être libre? Tout au contraire; car sa liberté, dégagée de toutes les bornes qui arréteut son essor, communie à celle de Dieu ; et ne s'aimaut lui-même qu'en Dieu comme il aime Dieu en lui, le mal, Terreur et Tégoïsme ne sont plus autant de barrières pour sa liberté toujours esclave des conditions du temps qui l'enchaînent à la terre.
Quoi ! vous dites que Thomme est amour, intelligence, activité, et vous oubliez de nous montrer l'unité de ces trois choses? L'homme est-il donc triple? Non, assurément, il est un. Vous montrez les trois rayons qui partent de ce foyer qui est l'homme, mais c'est ce foyer lui-même qu'il faut nous montrer, puisque c'est l'homme complet que nous cherchons. Qu'est-ce qu'un rayon en dehors du foyer d'où il irradie? Une simple apparence, une abstraction, un mot. Otez par la pensée le soleil, que deviennent ses rayons? Voilà pourtant ce que vous avez fait pour l'homme. Tous avez ôté le cœur, centre de l'astre ; puis poétisant je ne sais quel amour charnel du néant vous dites : Toilà le sentiment ou l'amour ; théorisant je ne sais quelle raison métaphysi^ que abstraite, vous dites : Voilà rintelligencc ou la pensée; pratiquant je ne sais quel égoïsme monstrueux, attraction de soi par soi, vous dites : Voilà l'activité ou la volonté. Amour, raison et volonié cadavres, qui n'ont de ces grandes choses que le nom ; ombres, spectres et fantômes, qui n'ont de la vie que l'apparence ! Comment tout en nous ne se révolterait-il pas contre ce déni de la vie, contre cette apothéose de la mort? Oh ! vous qui niez la réalité en niant l'amour divin, gardez vos sombres nécropoles, méditez sur cette triple divinité du tombeau, dites aux morts le secret de ces révélations sépulcrales, mais laissez aux vivants le
mn de raconter les mystères de la vie. Pour nous chrétiens, nous ramenons les rayons à leur centre, qui est le cosur, et nous trouvons ainsi le principe et Tessence même de ce triple rayonnement, nous saisissons dans sa réalité vivante Tamour doQt ces trois rayons ne sont que le reflet et l'ombre.
Nous avons vu le cœur qui aime, pense et opère. II aime ; et cet amour, en le mettant en communion avec Dieu, le met par là môme en rapport intime et direct avee le monde entier des réalités éternelles. U pense ce qu'il aime; et cette peiasée vivante et aiipéelui donne sans mécanisme logique, sans déduction. ou induction, comme une vision anticipée, sûre^ spontanée, je dirai presque immédiate de ces immua*» blés essences. Il veut ce qu'il aime et pense ; et eette vo* lonté active est toute puissante , efficace et opérante, lors'^ qu'elle s'unit par l'amour à la volonté et à l'action de Dieu lui-même opérant en toutes choses. Voilà l'amour, l'intel*- Ugence et l'activité du cœur, toujours aussi féconds et vivants, que les vôtres après les avoir divisés, sont stériles et morts.
Oui, la vie pour l'homme est dans le cœur; lui seul sent, pense et veut la réalité vivante* Lui seul ne s^are jamais l'amour, la pensée et Taciivité l'un de l'autre. Que voulezvous qu'il fasse de votre science abstraite? Que voule2-vott$ qu'il fasse de l'affinité, cette abstraction remplaçant dans l'univers l'action de l'éternel Amour, qui ramène la multiplicité à l'unité? Que voulez-vous qu'il fasse 4e vos vertus occultes, de vo$ forices plastiques, ces abstractions rempla* çant la puissance créatrice et conservatrice de l'Amoyr infini? Que voulez-vous qu'il fasse de votre Dieu-idée^ cette abstraction remplaçant Taction toujours vivante de Di^u qui
ou D£ LA CBARITË. §7
<i entend le eri des petits des corbeaux et leur donne lear nourriture, qui ouvre ses mains et remplit toute créature de bénédictions? » Que youlesE-vous qu'il fasse de vos concep< lions métaphysiques? Est-ce que rien de cela est réel et peut être assimilé? Ne Tenseipez-vous pas vous-même, philosophes, le domaine du cœur n'est pas le vôtre, il ne peut Tétre. Ses pensées k lui» écloses sous le regard de Dieu, ont toutes une réalité. Ses pensées sont le beau, le bien ^ le juste, le saint, non dans leur abstraction métaphysique, mais dans leur action positive qui se traduit en actet par la vie du juste et du saint, noble triomphe de Tesprit sur la matière, se manifestant par toutes les splendeurs harmonieuses de la nature humaine dans ses rapports ^vec Dieu, nos semblables et la création. Tel est le beau, le vrai, le bien, non pas humains, mais divins^ réalisant dans rhomme la théodicée pratique, que Dieu écrit et réalise Ui^ u^éme d une manière sensible dans la création, dont chaque être et tous ensemble redisent perpétuellement en chœur la beauté, la vérité, la bonté. Que voulons-nous 7 Ramener l'homme à sa vraie nature spirituelle dont l'amour, ji'intelligence et ractivité ne sont q}ie les trois aspects de Tunité, ([ui est le cœur, siège de la personnalité. Dans cet état, le cœur aime, pense, agit, et, ne se divisant jamais en lui, embrasse toutes choses dans l'unité. Tel était, sans nul doute, rhomme originel dont la trine faculté était une imitation de la trinité des personnalités divines dans l'unité de leur essence. Tel est Thompie racheté et réhabilité, c'est-à-dire replacé dans sa condition primitive, autant que le permettent les conséquences de la chute. Lorsque vous isoler d|i cœur la pensée ou la pratique, vous proclamez donc, en la continuant, la chute originelle, cette grande division de
l'homme avec Dieu et en lui-même. Lorsque vous faites de la raison abstraite et métaphysique, vous présentez en rêve un magnifique repas à un homme endormi. Etonnez-^voas ensuite que s' assimilant un songe il en profite peu, et qu'il y cherche en vain la nourriture et l'aliment de sa vie ! La doctrine des brahmes est vraie en l'appliquant à la philo- Sophie isolée de Tamour, c'est le rêve éternel d'une éternelle illusion.
Ah ! comment dirons-nous, Seigneur, la merveille de Ta* mour divin, cet essor indéfini des aspirations et des besoins de Thomme? Vous Vavez placé au centre de son être comme le sens divin par lequel il vous sent et vous touche, et par lequel vous-même. Seigneur, vous touchez à lui. Toutes les langues l'ont nommé cœur, qui veut dire milieu, parce que là en effet est Tintérieur, le milieu, le fond même de notre être. C'est la racine par laquelle nous tenons à vous. Amour infini, et par laquelle vous tenez à nous, que vous avez créé pour être le lien et le point de jonction du fini et de l'infini. Le cœur c'est la personnalité se faisant en une certaine manière impersonnelle pour s'absorber tout entière en vous par le dond'elle-même, soupirant cette éternelle extase d'adoration : « Je vis; non, déjà ce n'est plus moi qui vis, c'est Dieu qui vit en moi. » Le cœur c'est le sens du mystère'de l'absolu, de l'unité, de l'infini, qui touche Dieu par l'amour, comme le corps touche l'univers visible par les sens, et l'intelligence, les vérités relatives et contingentes par la réflexion. Le sens du cœur, comme l'appelait un ancien *, c'est cette faculté primordiale et spontanément révélatrice qui porte sur tout ce qui est immuable et éternel, et nous en donne
' Richard de Saint- Victor.
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le sentiment et la conscience, qui e$tja plus haute des certitudes ; essor indéfini, mouvement éternel vers l'absolu , activité sans repos et sans fin, sublime tourment de l'âme faumaine, génie divin qui de tous les temps inspira les voyants et les législateurs des peuples ; Esprit-Saint de Dieu parlant à Tesprit de l'homme bouche à bouche, cœur à cœur. Oh ! quand sentirons-nous, Seigneur^ cet Esprit, pénétrant les enU*ailles de notre cœur, y bondir en élans divins d'amour, en torrents d'enthousiasmes et d'harmonies, en langues, en esprits de feu !
Que vous demanderai-je, ô mon Dieu l que vous demanderai-je si je ne vous demande ce sens divin du cœur qui ne peut revêtir aucune forme, s'exprimer par aucune formule? Ce sens de Tunité et de l'infini est le point mystérieux de l'âme humaine où vous touchez à Thomme et l'homme à vous, Seigneur, pour que s'accomplisse cette parole de votre divin Fils : « Qu'ils soient un tous ensemble, comme vous, Père, êtes en moi, et moi en vous, qu'ils soient de même un en nous. Je suis en eux, et vous en moi, afin qu'ils soient consommés dans l'unité ^ y> Ma voix s'arrête, ma raison succombe; je me prosterne et j'adore.
|}iil¥erMiMté on e«élio|lel4é de l*«iB«ar.
Qu'est-ce que l'amour ?
Cette question peut paraître étrange à ceux qui n'ont pas mesuré l'abîme qui sépare Tamour humain de l'amour divin. L'amour, dira-t-on, mais on ne le définit pas, on le sent.
Saint Jean, c. xTii, v. 21,22.
70 PHILOSOPHIB D£ L'AMOUR
Définition la vie 1 Or, l*ani'our c'est la ?ie. Sans doute Tamour se peut se défiDir , et nous allons tout à Theure eft donner la raison ; mais pourtant Tamour réel et vrai a conseienee de soi-même, et sll a conscience de soi-même fl peut dire^ il doit dire ce c[u'il est.
Qui ne parle d'amour? Qui n'a répété que Tamâur ou la charité est tout le christianisme, toute la loi 7 Mak dire ce que e'est que Tamour chrétien, en préciser le caractère et la nature de manière à œ qu'il se distingue au premier regard de tout ce qui n'est pas lui, et que toutes ses cotiséquences théoriques et pratiques» individuelles et sociales eu sortent comme d'elles-mêmes, c'est là ce que dans notre pensée on n'a pas fait encore, et ce que nous allons essayer d'indiquer.
L'homme étant un être fini et borné, tout amour pure* ment humain est nécessairement fini et borné comme lui« Il est fini dans son objets car il n'embrasse jamais qu'un ou plusieurs étres^ d'où ce dicton populaire « qu'aimer tout le monde c'est n'aimer personne. » Il est fini dans son mode et se particularise à ce point de vue eu autant d'amours différents qu'il y a de rapports divers entre les créatures, amour filial, amour paternel ou maternel, amour conjugal, amitié, etc., et certes aucun de ces amours, rayonnant (fu même foyer ne ressemble aux autres. Il est fini dans sa nature, ne pouvant jamais remplir l'esprit, l'âme j le cœur tout entiers, et laissant toujours en dehors de lui quelque chose de rhomme, soit l'intelligence, soit l'activité, soit même la partie affective de notre être qu'un amour purement humain ne suffit jamais à remplir. Il est fini dans son principe, dans sa puissance et dans sa durée : dans son principe, car nous ne pouvons donner plus que nous-même, c'est-à-dire
oc DE LA CalARlTÉ. li
qaél(iue eho&e de flnii dans sa puià^ance, car nul àttiour kumaln ne résiste à toutes leâ causes de dissolutiod, et quel que soit le degré de ^â fbree on pourrait toujours en tuar*^ 4pier le terÉiie ; dans sa durée, car tout atnour humaiti commencé et finit, né fût-ce qu'avec le commencetnent et là fin de notre vie terrestre. Ainsi le caractère dé tout amour humain c'est d'être toujours borné, fini, restreint, particularisé.
Renversez toutes ces propositions, pténez tous les caractères précisément inverses à ceux que nous venons d'énumérer, et vous aurea l'amour chrétien, l'amour divin. Son caractère fondamental, essentiel, unique, c'est d'être univenel. Le Christ Ta nommé lui-même d'un mot, universa lex, la loi universelle.
Il est univei*sel parce qu'il contient tout le christianisme, toute la loi, ou plutôt qu'il est là loi elle-même dans la plénitude de son esprit vivant.
Il est universel parce qu'il a pour objet tout ce qui est et tout ce qui peutêtre. Dieu et toutes les créatures en Dieu.
Il est universel parce qu'il comprend et remplit toutes les facultés, toutes les puissances de l'être : « Vous aimerez le Seigneur votro Dieu de tout votre cœur, de toute votre âme, de tout votre esprit, de toutes vos forces et votre prochain comme vous-même. »
Il est universel en principe parce qu'il procède de Dieu en qui tout est infini, ou plutôt qu'il est Dieu, l'infini luimême, car « Dieu est amour. »
Il est universel en puissance parce que n'étant que l'Esprit de Dieu en nous, il est l'action même de la toute-puissance divine à laquelle nous sommes faits participants.
Il est universel eu durée, car étant l'action de Dieu lui-
même , il est sans commencement et sans fin comme lui.
n est universel dans sa nature, dans son caractère et dans son mode : dans sa nature, car il est Dieu lui<*méme se manifestant dans toute la création qu'il ramène à lui en une indivisible et universelle unité ; dans son caractère, car c'est la loi même de l'universalisation des élres ; dans son mode, car il procède, comme nous le verrons, par trois lois uni^ verselles dont il est Tunité : — Loi de la solidarité universelle, — Loi de la responsabilité universelle, — Loi de la réversibilité universelle.
Cette universalité en tout, est ce qui a reçu le nom de catbolicité, qui ne signifie pas autre chose.
L'amour universel, comme idée ou vérité, c'est le dogme; comme loi, c'est la morale ; comme pratique, c'est le culte; comme moyens, les sacrements. Tout en sort, tout y rentre, ou plutôt, en un certain sens, lui seul est tout.
li'amour emi la w%e ûmwut mi flonrce.
L* amour est le principe générateur universel, la vie dans sa source même. Aussi Tapôtre dit-il : « Nous savons que nous sommes passés de la mort à la vie lorsque nous aimons nos frères. Qui n'aime pas demeure dans la roort^. » Et il poursuit, en ajoutant que celui qui aime a la vie étemelle résidente en lui, mais que celui qui n'aime pas est « un homicide qui n'a pas la vie éternelle immanente en lui*. »
1 Saint Jean, 1®' ép., c. m, v. 14.
ou DE LA CHARITÉ. 73
La vie est comme l'effet et le produit de l'amour qui rengendre^ la maintient et la perpétue. L'amour est le dernier mot du plus grand des mystères, du don de Dieu à Thumanité dans son Fils incarné. *La vie, c'est l'amour en acte, comme l'amour c'est la vie en principe. Or, le caractère essentiel de la vie est d'être universelle, et de ne pouvoir jamais être individualisée jusqu'à l'isolement. Quoi! les individus ne sont-ils rien qu'un pur néant? Non, ils ne sont pas le néant. S'ils ne sont pas le néant, ils sont donc Tétre ou la vie? Non, ils ne sont pas Tétre et la vie, car Dieu seul est Tétre, la vie en soi. Que sont-ils donc? Ils sont, comme le répète saint Augustin, le milieu entre l'être et le non-être. Or, ce milieu, c'est la participation à la vie par un être qui n'a pas la vie de soi. Dans le droit, nous distinguons parfaitement le propriétaire qui a la propriété et le souverain domaine d'une chose, de Tusufruitier qui n'en a que la jouissance et Tusage. Eh bien ! toute la distinction entre Dieu, qui est la vie en soi, et les créatures, qui n'ont que la jouissance et l'usage de cette vie, toute cette distinction est dans cet axiome de droit. Ici, le propriétaire qui a seul le souverain domaine de tout, c'est Dieu ; voilà pourquoi on peut dire en un sens très-juste et même rigoureux, que « Dieu est tout. )> L'usufruitier qui n'a que l'usage et la jouissance de ce dont Dieu seul a la propriété, l'usufruitier c'est toute créature, c'est l'homme, de sorte qu'on peut dire, en un sens très-juste et même rigoureux, que « la créature n'est rien. » Mais si la créature n'est rien de soi et par soi, elle peut être tout par sa participation à Dieu, qui est tout. Or, le tout de Dieu peut s'exprimer par un mot, amour. L'amour est donc universel, infini, puisqu'il est Dieu lui-même. Et comme l'amour est la vie dans son principe, la vie en soi
est donc universelle el mfliiie comme Dieu : considérée dans les créatures, elle est Teffet de Taction de Dieu*
L'amour étant la vie dans sa source, on comprend com* ment « celui qui n'aime pas demeure dans la mort ^. »
En effet, que fait Thomme qui cesse d'aimer» c'est-à-dire qui substitue l'amour de soi à Taniour de Dieu et de toutes les créatures en Dieu? En essayant d'individualiser et) lui l'amour et la vie» il se sépare spirituellement de l'être essentiel et divin, il cesse de participer à ce bien commun, mais toujours un et indivisible» qui est la propriété de Dieu, qui est Dieu lui-même se versant en nous par la charité. D'usufruitier, il a voulu devenir propriétaire : mais, renonçant à Tusufruit selon l'ordre établi de Dieu, et n'étant par lui-même rien, il acquiert la propriété de ce néant, de ce rien. N'est-ce pas là demeurer dans la mort? Insensés, qui vous croyes vivants lorsque vous n'aimes pasl Ahl vous êtes vivants comme Tantmal ou la plante qui passent , comme le souffle qui disparait, l'ombre qui s'évanouit t vous êtes vivants de la vie du sépulcre» vivants comme la néga* tion l'est en fiice de l'affirmation, le zéro en face dn chiffre; vous avez quitté le monde des réalités pour vous enfermer dans le monde des apparences, et» joyeux d'avoir dit adieu à la vie qui ne finit pas» vous vous enivrez de son ombre qui n'était pas hier et ne sera pas demain. Non, vous n'aurez la vie que quand vous aimerez, car aimer c'est vivre, puisque l'amour est le principe générateur universel de la vie.
1 Partout où nous parlons de Tamotir comme vittf, iioui parlODS évlderameotès la vie de rame.
ou DE LA GHARITË. 7S
VIH.
el de ré¥erfllblllCé.
L'Universalité on là catholicité de l'amour, participation de i^amour ihfitii, comprend en elle trois lois qui n'en font qu'une. La prctniëfe est la loi de la solidarité universelle, qui n'est que l'àmôUr même universalisé, et que l'Apôtre formule en ces termes : « Portez chacun le fardeau les uns des autres, et vous accomplirez ainsi la loi du Christ. Car, si quelqu'un s'estime quelque chose, bien qu'il ne soit rien, il se séduit lui-même. Àlter alterius onera portate , et sic àdmplebitis legem Christi, Nam si qitis existimat se aliquid èÈÈe^ cufti nihïl sit, ipse se seducit *. » La seconde de ces luis est celle dé la responsabilité réciproque et universelle qàB l'Ecriture sairtte proclame en disant : « Dieu à chargé chacun du soin de son prochain : Et mandavit illis unicui^ que de proxiinb silo ^ . » La troisième est celle de la réversibilité Universelle que saintPaul exprime ainsi : « Je me suis fait tout à tous, afin de les sauver tous : Omnibus omniafaC' lus sum^ ut omnes fhcerevi salvos '. »
Ces trois lois s'impliquent tellement l'une l'autre, qu'en Uomtnaut Tune d'elles, on nomme nécessairement les deux autres , et qu'eu en retranchant une seule, on retranche nécessairement les deux autres. Qui dit solidaire dit res-
* Ëcelefl.vOj tfiii V. 12.
» I Cor., c. IX) V. 32,
ponsable de celui dont il est solidaire, ses mérites comme ses démérites étant réversibles en lui. Nul n'est responsable que de celui dont il est solidaire, et n'exerce cette responsabilité que par la réversibilité de sa vie et de son action en lui. Les mérites ou démérites ne sont réversibles qu'entre ceux qui sont solidaires et responsables l'un de Tautre. Ce sont les trois faces d'une seule et même chose, en ellemême indivisible, à tel point qu'il pourrait sembler d'abord que la solidarité est purement et simplement la responsabilité et la réver$il)ilité, et ainsi réciproquement des deux dernières. Cependant, bien qu'indivisibles dans leur principe, elles sont parfaitement distinctes dans leurs effets. La solidarité est ce qui forme de plusieurs parties, de plusieurs êtres, un ensemble, une unité, un tout. La responsabilité est ce par quoi la vie, le mouvement, l'action de chacune de ces parties se répercute dans toutes les autres, comme un courant électrique dans tous les anneaux de la chaîne qu'il parcourt. La réversibilité est ce par quoi chacune des parties se donnent, se pénètrent, se reversent réciproquement les unes dans les autres, de manière qu'elles s'individualisent par l'action même qui les fait une et s'unifient par l'action qui les individualise.
Mais , solidarité , responsabilité , réversibilité , ne sont toujours, en tout et partout, que l'amour même en acte. Ne faites plus corps, essayez d'être un être à part et séparé du tout, isolez-vous, travaillez pour vous seul, alors plus de solidarité parce qu'il n'y a plus d'amour, plus d'amour parce qu'il n'y a plus de solidarité. Cesser d'être solidaire, c'est cesser d'aimer. Que la vie, le mouvement, Taclion de vos frères ne se répercute plus en vous, ne soyez plus heureux de leur bonheur, malheureux de leur souffrance, alors plus
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de responsabilité, parce qu'il n'y a plus d'amour, plus d'amour parce qu*il n'y a plus de responsabilité d*autrui. Cesser d'être responsable, c'est cesser d'aimer. Que votre cœur, votre âme, votre esprit, tout votre être ne se verse plus dans vos frères pour les pénétrer jusqu'au plus intime de leur vie, alors plus de réversibilité, parce qu'il n'y a plus d'amour actif et pratique, plus d'amour, parce qu'il n'y a plus de réversibilité. Cesser d'être réversible, c'est cesser d'aimer. Ainsi, la solidarité, c'est l'amour ; la responsabilité, c'est l'amour ; la réversibilité, c'est l'amour. Vouloir aimer sans être solidaire, responsable et réversible, c'est vouloir aimer sans aimer. Vouloir être solidaire, responsable et réversible sans aimer, c'est vouloir Tamour sans amour. Forcé de tout pluraliser pour tout distinguer, l'homme n'exprime, par tous ces mots divers, que les aspects d'une seule et même chose, aspects dont aucun n'est l'autre, mais dont l'unité, l'ensemble se nomme amour, et ta triple face, solidarité, responsabilité, réversibilité.
Le caractère fondamental, essentiel et constitutif de l'amour divin étant d'être universel, la solidarité, la responsabilité et la réversibilité qui ne sont que l'amour, dans sa divine effusion, doivent être universelles comme lui. La solidarité qui n'est pas universelle n'est plus la solidarité ; ainsi de la responsabilité et de la réversibilité. En effet, comment l'universalité de l'amour pourrait-elle s'exprimer autrement que par l'universalité des trois aspects qui l'expriment? Etant universels, ces trois faces de l'amour sont à la fois la loi du Christ, de l'humanité et de la création, tous trois réciproquement solidaires, responsables et réversibles, comme l'est également chacun d'eux.
Montrons d'abord cette triple loi dans l'univers visjjble.
I«a solidarité, la responsabilité et la réveralblllté diina la eréatlou vlslbto.
Si, inspiré par Tincessante révélation de Tainour, r)iOQ|ipe savait plonger au sein de la nature un de ces regard^ prpr fonds qui atteignent jusqu^à la raison même des choses, il depieurerait ébloui d'admiration devant la triple loi de soli* darité, de responsabilité et de réversibilité qui s'y Qianifeste, sous toutes les splendeurs que peuvent revêtir des étr^is privés de liberté. Mais déjà, même de notre vue si étroite at si faible, nous pouvons Taperçevoir avec une frappante évidence.
Voyez tous les êtres, depuis le plus grand jusqu'au pli^s petit, quelle intime et étroite communion, quelle solidarité profonde ! Tous communient à la vie une et indivisible ^ qui est celle de tous parce qu'elle est celle de chacun, et réciproquement. Tous vivent et se nourrissent liss uns i^s autres, non-seulement dans le règne animal oii le fait est palpable et vulgaire , mais partout outre les règnes divers comme entre les individus du même règne. L'aniipal vit et se nourrit, )nou-seulement de ranimai, mais au3si de la plante à Laquelle il redonne, comme un engrais puissant, 66 qu'il ne s'est pas assimilé de ses éléments, La plante puise dans la terre les sucs dont elle se nourrit et qu'elle lui rend en détritus qui la fécondent, en même temps qu'elle absorbe dans Tair, dans la lumière et àm$ Teau les principes plui» subtils qu'elle rend à la Qature squs des formes nouvelles* Lie règne minéral tire égaleinent des deux règne» ^upé-
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rieurs la matière organique que tour à tour il leur emprunte et Leur prête, pour l^s décomposer et les recomposer incee* samment ^ous l'action de rélectrioité, eet agent universel, symbole de Tampur, représenté par ses affinités et sa loi d'attraction. Les univers indéfinis d'atomes comme les uni* vers non moins indéfinis de spbàres célestes , d'astres, de soleiU, de systèqaes planétaires, de nébiileuses et de vQies lactées ne sont autre chose que la manifestation d*une soli<darité universelle organisée , et se pondérant Tun par l'autre, saqs doute par le dégagement d'électricité de na-» ture diverse.
Si, ddn3 cette communion iiitimç» et profonde où ils vivent ^t se nourrissent réciproquement les uns des au* très, tous les êtres visibles ne sont qu'une immense solidarité universelle organisée, voyez aussi comme tous sont responsables l'un de l'autre. Essayer de briser par la pen« séf un seul apneau de cette chaîne, déplacez un seul atome, et de (suite l'actioi) de ce déplacen^ent se fait sentir de pro* che e^) proche à tous les anneaux jusqu'au dernier, le moui* vement imprimé à un seul point ^e répercute successivement sur toute la surface et à toutes les profondeurs de cette sphère, dont le centre est en Dieu et la circonférence nulle pan. Cette loi est évidente pour les sphères célestes et tout le règne inorganique, plus évidente encore peut-être dans le règne organique et dans sou rapport au précédent. Déplacez d'un degré lepôle. changez laeourbe d'un rayon de lumière, arrêtez la pluie dans le nuage, faites passer le vent sur un sol iaipur, et aussitôt la vie de tous les êures, plantes, animau)^, corps humains^ en est profondément affectée. Chacun d'eux cQ^imi^ tous sont responsables du uioindre déplacement, de la moindre modification qui ^'accomplit
dans la nature. De même, à leur tour, toutes les autres créatures et chacune d'elles sont responsables de la plus faible modification, du plus petit déplacement qu'elles opèrent. La création tout entière est donc la manifestation de la responsabilité physique universellement organisée.
La réversibilité y est plus visible encore, s'il est possible. Voyez la lumière qui nous est renvoyée d'astre en astre, du soleil à notre satellite qui la reflète dans le calme des nuits« Descendue des sphères du ciel sur la terre, elle s'y reverse de l'un à l'autre sur tous, du minéral à la plante et à l'animal, tandis que ceux-ci reversent à leur tour sur les autres la lumière calorique qui leur est propre. De même que la lumière qui des étoiles s'étend jusqu'à l'atome, l'eau, ce principe fécondant puisé dans l'Océan et condensé en nuages, s'épanche sur la terre qu'elle fertilise, et les plantes, les animaux s'y désaltèrent. Cette réversibilité devient plus éclatante à mesure qu'on s'élève davantage dans l'échelle des êtres. Chacun d'eux reporte sur tous la vie qu'il possède et qui se multiplie à l'indéfini, la reversant dans de nouveaux êtres semblables à eux, et nés de leur semence, dans les végétaux, dans les animaux, et dans l'homme organique. Cette reproduction incessante de chague être, dernier terme de la réversibilité, et de la vie, clôt le cycle profond de la triple loi que nous développons, et rentre par le dernier anneau de cette chaîne admirable dans le premier. Comme nous l'avons déjà exposé, ces trois lois qui, bien que distinctes, se fondent dans l'unité, s'impliquent réciproquement l'une l'autre , de telle sorte que dans ce que nous avons dit de la solidarité on peut déjà voir implicitement les deux autres lois, et de même pour chacune de celles-ci à l'égard des autres.
ou DE LA CHARITÉ. 81
Non-seulement la solidarité, la responsabilité et la réversibilité universelles sont la loi de l'univers visible^ mais toute la création est encore solidaire, responsable et réversible envers Dieu et Thumanité. En effet, tout être, tout mouvement, toute vie, dans la création matérielle comme partout, n'est que la manifestation visible de l'action de Dieu : la création est donc solidaire de Dieu, qui est son principe, sa règle et sa fin. Elle est responsable en lui, non sans doute comme un être libre qui peut enfreindre sa loi, mais comme une créature qui, bien qu'inconsciente d'elle-même, réagit par les forces que Dieu maintient en elle pour coopérer, dans son ensemble et dans chacune de ses parties, au plan et à l'œuvre pour lesquels Dieu Ta créée. Elle est réversible eu lui comme l'effet Test de sa cause, la manifestation, de son principe. Mais c'est en l'homme et par l'homme, comme nous le montrerons, qu'éclatent dans leur grandeur cette solidarité, cette responsabilité, cette réversibilité de la création envers Dieu.
En parlant de l'homme, nous dirons comment la création visible est solidaire de l'humanité qui la modifie et la transfigure à sa guise, comment en un sens elle est responsable des œuvres de Thomme qui se reversent en elle comme elle se reverse en lui.
8t PHILOeOPBPi PE L'A4fPUR
t.» triple lui de «otliliirilé, é» respemiaMliié et «le iré¥^r«ll»Mfl<^ 4#f|« l'hupii^,
La triple loi de solidarité, de responsabilité et de réversibilité régit rhomme à la fois et en même temps, — dans ses rapports avec lui-même, — dans ses rapports avec la création, — dans ses rapports avec Dieu.
Nous avons montré celte triple loi dans l'univers visible. Mais là tout est aveugle et fatal, car aucune de ces créatures n'a la libre et intelligente conscience d'elle-même. L'homme seul, doué de liberté, d'intelligence et d'amour, peut manifester cette triple loi dont il est l'expression vivante, représentant en lui toute la création dont il est le pontife-roî, pour la ramener à Dieu comme prêtre et la « gouverner selon la loi de la justice et de Téquité, » comme souverain. Ce plan divin ayant été brisé par la chute, le Christ est apparu pour manifester cette triple loi, dont toute sa vie, surtout sa mort et sa résurrection, sont une révélation divine. Solidaire de Dieu et de l'homme dont il unit en lui les deux natures, responsable de la gloire de Dieu pour la création tombée et de la faute de l'homme; reversant tous les mérites de sa divinité sur le genre humain, dont les mérites à leur tour acquérant une valeur divine le font participant de la vie de Dieu même, le Christ exprime ainsi en lui cette triple loi d'une manière achevée et parfaite. L'Eglise, qui n'est que la prolongation de Jésus-Christ, est aussi l'expression de cette triple loi dans sa société vivante, dans ses sacrements et la communion des saints qui la caractérise et n'appartient qu'à elle. Solidaire du Christ, responsable et réversible eu lui, qui lui donne toute sa vie pour qu'elle
OP DJE LA CB^ftim Si
taMjPUfii^ m milm 4^ fiou^, Quand ^Qn m^v^ f^^n acçoa^
plid dan^ le tetwps, et qu'elle ^^ra ^ii saaQifestatioA gl^rieu^* 4an^ réterpîta, tpus les enfants d*Àdai» dan« le Christ et par ]e Christ, ratpiiroé^ à Tiinité divine, enrbrasseroiu ^^as 1$ ravissement de Te^tase r Amour inQni sous ces tro|s aspect^t
Cette triple Ipi, qui$ nous eoniemplons dans le Christ ^t dans l'Eglise, ^tait h véritable loi de l'homme è çon origine, car elle n'est que l'épanouissement de l'amour, comme le eorp$ tout entier n'est qu'un épanouissement du cmuv, foyer de sa vie» « Dieu, dit l'Écriture, a chargé eba^ eun du ^oin de son prochain ; » et noire conscience, voix de Dieu m nous, ne cesse de nous crier comme à Caïn ^ iK Qu'as-tu fait de ton frère ? j> De là la triple loi qui n'est que les trois faces distiiietes, dont l'amour est l'unité.
Bien que la personnalité y reste toujours un sanctuaire iay ioUble même pour Dieu, qui l'a ainsi vouln dans sa sagesse^ rien n'est purement individuel dans le Christianisme ; tout y est universel» tout y est solidaire. Voilà pourquoi la responr sabilité n'est pas seulement le compte que i^hacnn rend a Dien du trient qu'il lui p confié et qu'il doit nécessairement faire valoir, en en rapportant l'intérêt à son Maître, Le talent de chacun ne lui a pas été donné pour lui seult mais aussi pour ses frères, et il est responsable de chacun d'en) dans la mesure de ae talent» e'est-à-dire de ce qu'il a pu fi^ire pour les amener et les unir à Dieu» et de ce qu'il n a pap f^it. Dieu lui dira ; Ne t'avais^e pas remis le talent, e'eat^ à-dire l'esprit d'amour qui derait venir au secours de ton frère égaré ? Et tu ne Tas pas fait 1 Ne savais-tu p9s qne ma loi est la lai 4^ «barité, qu'ainsi nul ne peut aoqnérir i^t pos§édfr pour soi qu'en acquérant et po^d^at pour toua?
Pouvais-tu l'ignorer lorsque moi-même, ton Rédempteur, je me suis fait solidaire de Thumanité tout entière en m'incarnant, me faisant homme, et mourant sur le Calvaire pour racheter tous les péchés du genre humain? Pouvais-tu Tignorer, lorsque moi-même, me faisant Taliment de la vie éternelle de l'humanité, j'ai donné ma propre chair et mon propre sang pour la nourrir, et devenir sa chair et son sang spirituels? Voilà ce quej*ai fait, moi ton Créateur, ton Seigneur et ton Dieu. Qui as-tu racheté sur la croix de ta vie? Qui as-iu nourri de ta chair et de ton sang? Voilà, selon le Christianisme, la solidarité, la responsabilité et la réversibilité, dont TEuchar istie, comme nous le verrons, est le foyer toujours brûlant et la leçon toujours vivante. Cette triple loi n'est qu'une conséquence même de la loi de charité universelle qui est tout Tesprit du Christianisme.
Iji réversibilité n'en est pas une conséquence moins immédiate. Quels que soient les mérites que Thomme acquiert, ils ne lui sont jamais exclusivement personnels. Sans doute Teffort, le zèle et la persévérance qu'il a déployés dans la lutte, pour retrouver sa vraie nature, laissent à son mérite une part dont Dieu seul peut mesurer la grandeur. Mais d* abord le principe initial de cette force, de ce zèle et de cette persévérance c'estDieu quile lui a primitivement confié, et qui dès lors peut en exiger la réversibilité sur ses frères, sans rien diminuer à sa part. Ensuite tout ce que Thomme acquiert, il en puise au moins les premiers éléments dans le milieu où il naît, vit et se développe. Qui peut dire ce que chacun doit aux vertus héréditaires dont il a reçu les dispositions et l'empreinte dès le sein de sa mère ; à l'éducation qu'il a puisée auprès de ceux qui l'entouraient ou qui avaient vécu avant lui; dans les objets d'art, les livres, les paroles,
ou DE LA CHARITÉ. 85
les exemples y en un mot, dans tout ce qui l'a frappé, depuis l'influence de la famille, des lois et de la société, jusqu'à celle de l'Eglise et du prêtre? Dans cette innombrable quantité d'éléments, dans ces milieux divers, qui ont concouru par mille et mille voies a former sa vie spirituelle et morale, qui ne voit qu'une part de ses mérites revient nécessairement à chacun des hommes qui ont formé ces milieux, fourni ces éléments, et dans la proportion où ils les ont produits ou manifestés? Observez attentivement la concaténation profonde et ininterrompue de cette chaîne qui commence au premier homme pour se continuer qu'au dernier, et vous verrez que si la faute d'Adam s'est reversée sur tous, de même aussi il n'est pas un seul mérite d'un homme, dont la réversibilité ne s'étende immédiatement ou médiatement de proche en proche jusqu'à tous, de sorte que les mérites du dernier homme seront réversibles sur Adam, comme la faute de celui-ci sur celui-là.
La réversibilité et la responsabilité n'existent pas seulement entre les hommes, mais entre eux et Dieu. Le Verbe divin lui-même, par son incarnation, s'est rendu responsable pour le genre humain tout entier, dans le sacrifice du Calvaire où il a racheté tous les péchés du monde, dont il avait pris sur lui la responsabilité. C'est cet holocauste que continue d'une manière non sanglante le saint sacrifice de l'autel. Ce sacrifice divin forme un trésor inépuisable de mérites dont la réversibilité se répartit sur tous les fidèles, dans la mesure de leur communion au Christ par l'Eucharistie. C'est cette responsabilité, cette solidarité et cette réversibilité entre Dieu fait homme et le genre humain, qui constituent la loi régulatrice de celles simplement humaines dont nous avons parlé* Centre et foyer vivant de
PHILÔâOMit DE L'AMOUR
l'une et de Tatitre, lë Christ est le principe même ie (Jette triple loi, parte qu'il est le principe de charité universelle dont ces trois loris ne sont qne lè^ trois faces indivisibles.
SaUè.
Supposez l'homme voulant se dérohfer complètement à toute solidarité, re9poir?;abllité et réversibilité avec la création, Dieu et rhumanité. Pour s'isoler réellement de lacréa-* tion visible, il lui faudrait d'abord renoncer à tout ce qui vient de ce monde extérienr, cesser de se nourrir et de respirer, bien plus, rendre à Tunivers la matière de son corps, bieii commun qui ne lui appartient pas, et dont il n'a que l'usage ou l'usufruit. L'insolidarité vis^-'vis de la création ne serait donc autre chose que la mort corporelle. Pour s'isoler réel^ lement et complètement de Dieu, il lui faudrait renoncer à toute vie spirituelle qui n'est qu'une communion à l'amour^ à l'intelligence, à l'activité divines, en un mot, à l'Esprit de Dieu, bien commun dont notre àtbmr^ nmre science, notre activité ne sont qu'une participation^ mais qui, un et indi*^ visible en son essence ^ ne nous est jamais que commutriqné» L'iosolidarité vls-k-vis de Die» serait donc la mort de l'âme, ranéantissement spirituel. Pour s'isoler réellement de l'hu* manité, il lui faudrait renoncer à toute relation personnelle, et le moi humain ne se définissant que par son rapport à aotrui, l'homme n'aurait pas même consoience de lui-même t cet isolement absolu suppose l'abseftce de filiation orga-* nique ou point de i^erps, l'absence de filiation spirituelle on point d'esprit. Voyez b quel point la solidarité est la loi à$
ou I* LA GfiARItÊ. 87
la vie, ou plutôt la Vie elle-même, pnis(Jué Finsolidslillé complète sepait l*impossiblUié radicale à l'homme d'être comme corps et cdriime esprit , rimpd^sibilité complète d'être comme tooi oti persdtittalité. Ces trois choses Ôtéesf, dites-flOus ce qu'il teste dri rhommél Rien, moins quéftietï. Cependant si vous Voulez doAner à ce rieri une apparente réalité, figureis-^lfe par trois cercles, dont Turi représente le corps, l'autre Tespril et le troisième lé taoi ou la personnalité. Ces cercles sont tides* et la ligne ellcMnême <ïtli circonscrit chacun d'eux n*est qu'une pure absti^actiOri . Ce sont trois zéros se multipliant Fun par l'autre : combien cela fait-il? Ce triple iéro c'est, dans le monde physique, Tatorhe idéal qui n'existe qiie dsind Tesprit qtii le eonçoit ^ dans te monde moral, la double négatiofi dé la charité^ l'orgueil et Tégoïsme.
Mais qu'est-ce qde l'amour? Saint Jean von» l'a dit : d L'amour^ c'est Dieu. » Dieu, étant l'amour, est donc le princiipe naéme de là triple loi de solidarité, de responsabilité et do réversibilité dans l'humanité comme dans la création^
flolldjirllé) re«poii«aMllté et réversibilité en Dieu.
c Dieu est amour. » Or< si, comme nous l'avons prouvé, l'amour se révèle tou)our& sous le tripie aspect de la solidarité, dé la responsabilité et de la réversibilité, nous devons retrouver en Dieu eette triple loi^ mais élevée alors à la puissance de l'absolu. Eu effet, la foi nous enseigne précàsèment le dogme de la Trinité.
Si Dieu ^it l'unité nbdolue san» disttBctiM^ il ne saarldt
aimer. Mais, d*uD autre côté, si Dieu était la distinction sans Tunité absolue, il ne serait plus Dieu. Il est donc l'unité dans la Trinité des personnes. Ainsi la définition de TApôtre « Dieu est amour, » implique nécessairement les trois termes simultanés où Dieu est à la fois le sujet et Tobjet de son amour en même temps que cet amour lui-même.
Les trois personnes en Dieu sont solidaires, car ces trois personnes ne constituent qu*un seul et même Dieu toujours unique. Elles sont responsables, car chacune suppose les deux autres, comme réciproquement les deux autres ne sont conçues qu'avec la troisième. Elles sont réversibles, car se répandant, se fondant mutuellement Tune dans l'autre, elles ne font plus qu'un dans Tunité de nature ou d'essence, en même temps qu'elles se distinguent dans la Tri-" nité de personnes.
Mystère ! mystère ! Mais qui dit mystère dit amour. Oui, Seigneur, vous êtes Tinfini du mystère, parce que vous êtes l'infini de l'amour. Ah ! laissez*-nous nous anéantir de ravissement et d'extase devant cet infini de l'amour qui est l'infini de la vie. Son nom 1 Nul ne le sait et lui seul peut le dire. Sa demeure ! Elle n'est dans aucun lieu parce qu'elle est partout; et sa grandeur remplit l'immensité des univers sans bornes, qui ne sont que la poussière de sa route et Tem-^ preinte de ses pas. Les cieux des cieux ne contiennent pas même l'ombre que son incommensurable majesté laisse après elle. Et pourtant le plus infirme des hommes touche à Dieu par l'amour, et le mystère de son adorable Trinité n'est que le mystère même de l'amour dans son triple aspect de solidarité, de responsabilité et de réversibilité.
Nous avons admiré cette triple loi dans les créatures. Mais comment oser attribuer à Dieu, si ce n'est par analo-
ou DE LA CHARITË. 89
gie, les lois que nous découvrons dans ses œuvres 7 Toutes les perfections des êtres créés sont en lui, élevées à la puissauce de l'infini ; elles y sont d'une manière éminente , comme s'exprime la théologie. Yoilà pourquoi, éclairés d'une lumière supérieure, nous avons essayé d'entrevoir comment la triple loi de solidarité, de responsabilité et de réversibilité se trouvait en Dieu , dans sa perfection sans bornes. En effet, si tous les ordres divers de créatures qui composent ce monde nous ont montré cette triple loi, parce que tous s'unissent dans une unité à la fois originelle et finale, que sera-ce de l'adorable Trinité où la mystérieuse distinction des personnes s'unit si indivisiblement dans l'unité d'essence?
Si, comme nous le disons, la solidarité ressort pour les êtres créés de l'unité d'origine et de fin, où trouver la solidarité plus intime et plus profonde qu'en Dieu? Tous les hommes sont solidaires parce qu'ils sont uns d'origine. En Dieu, où il n'y a point de commencement ou d'origine, les trois personnes sont solidaires parce qu'elles sont unes de l'unité d'essence. Les personnes divines ne sont pas seulement solidaires, mais elles sont en même temps distinctes l'une de l'autre ; et cette distinction constilue la responsabilité des personnes dans l'unité. En effet, qui distingue ou personnalise, manifeste l'aspect par lequel l'être est responsable. Les trois personnes étant solidaires entre elles, d'où l'unité indivisible qui les lie , elles sont responsables les unes envers les autres, d'où les caractères qui les distinguent. Ainsi toutes trois contiennent la perfection de la responsabilité infinie.
De cette double loi résulte nécessairement que le bien de l'un des termes passe tout entier dans l'autre , et récipro-
quefflent. Ainsi, |^ar ^énérAiibti^ tOfité lâ tlsltufè dii Pèr« passe dains le Fils, chacun gardant le caractère ptopte qui le distingue. Par procession, toute là natiifé do tère et dû Fils passe dans le Saint-Esprit, sans qu*lb cessent un iû-* stant d'être parfaitement distincts. T^lle est eri Dieu la réversibilité élevée à la hauteur dé Tabscilu. Par cette révei'-» sibilité infinie, tout ce qu'il y à de perfecftiôri daltl* le ietttié téViènt au prirtcipe, et y demetlfe. La persorinâlilé ^tfi IdÈ distingue rentre, sans s'y pei'dre, dans l'unité, c^mmë de Ttinité sort, sans s y confondre, \â persoflnàflité qiii Ws dl^ tingue.
Ineffable pr'ofondeur de cet adorable mystère I Otti^ qiii voit le Fils voit le Père , et qui voit l'Esprit-Sainfi volt l'Esprit dd Pèfe et dû Fite. LePèfé eU dans le Fils, le Fils danslePèfè, et l'Esprit-Saint dans le Pète et le Ffls. Aiftsi t<mte h nature M terme itdfnanèiH 66 dé la péi'softMé est dans le principe, totlte la perfectîdh oii Fessetice du priôdpè est dans te terme M la persoi^ne. (Test la fiduVef aine perfection de la f éversibîlilé manifestée par les relations dîvinei.
Ainsi, àktiÈi le mystère de la Trinité,- la perfection defla Solidarité est dans Ttifrité d'essence des trois persottnes : la perfection de là ï^eépOnsabilité dans la distinction» des per* sonner ; et U perfectiofft de la réversibilité dartS la retelï^ iDItftuelle d'uftité à distinction et de distinction à unité, p^t laquelle une personne est dans l'autre ei réciproquenient par eircufnineeàèion. Remarquons, en passant, quelle étonnante profoûdeur dâfns ce lnùi(citcUm-ifiéëdete), (Jui éxprittfè nne sorte AeptoeeÉsion des trois perso toes divirfes l'une ^ l'autre (in cedere) et autour d'elles-même^ {drdUm) darts l^Uttité d^esSence. Tout étafit simultané eh Diëù, lés trois personrieè, sf t'où peut ainsi dîré, J'efltrent tti elles-ôiêmes
OîJ DE tA OHARlTÉ; 91
et Tané AiM l'autre par Tacte mfiffld par leffâA ellea en sortetri^ toujours loimafientes dans l'unité de nature... Mais je m'arrête i la parole expire et la tangue humaine n'a plus de mots devant ces profondeurs du mystère que le coeur saisit par Tineffable puissance de son amour, qui cherche toujours Tunité dans la distinction.
Yoilk ce qu'il nous est permis d'entrevoir dans le mystère de la nature de Dieu, k trarers les ombres lumineuses de la foi. Mais si nous contemplons Tinfini opérant hors de son essence, la création nous apparaît avec toutes ses harmonies vivantes, et devient la manifestation visible de cette triple loi si mystérieuse dans le créateur. Toute Tadorable Trmité est en toutes choses par son essence, embrassant jusqu'aux premiers et derniers éléments des êtres, ainsi solidaires des idées qui sont en Dieu, leurs archétypes éternels. Elle est dans toutes les créatures par sa toute^puissance, sa sagesse et son amour qui les crée, les conserve et les réalise, tous les êtres étant ainsi solidah^es^ responsables et réversibles pour la fin que Dieu s'est proposée, et qui est lui-même. Elle est en tout, atteignait du centre aorx extrémités et des ex-*trémités au centre, par sa ptésenoe et son action infinies, pénétrant tout dans la triple loi qui fait remonter à Dieu toute la gloire de ses œuvres, Cœli marrant gloriam Dei,
Mais toutes ces merveilles, les créatures privées d'intelligence les ignorent. L'homme seul peut les connaître, et ramenant en lui toute la création à sa destinée providentielle, il manifeste d'une manière spéciale non-seulement la présence et l'action de Dieu, mais encore sa vie même à laquelle il participe par l'amour, l'intelligence et la liberté. Aussi retrouvons-nous en lui, d'une manière particulière, h triple loi dont nous parlons.
Enfin, pour nous résumer, si Dieu n'était pas un de Tunité d*essence/ il ne serait plus Tunité absolue et infinie, il ne serait plus Dieu, car il pourrait exister quelque chose en dehors de lui. S'il n'y avait point en lui la distinction de personnes, il ne saurait se distinguer lui-même, puisqu'il ' ne serait que l'unité absolue. Si toute la nature de chaque personne ne passait pas dans les autres et réciproquement, il y aurait en Dieu le nombre, et partant il ne serait plus l'infini. La triple loi de l'unité d'essence ou de la solidarité, de la distinction personnelle ou de la responsabilité, de la circumincession des personnes ou de la réversibilité, n'est donc autre chose que le dogme même de la très-sainte Trinité.
Dans son Itinéraire de V esprit à Dieu, saint Bonaventure dit qu'on peut contempler le mystère de la divinité selon deux degrés ou deux modes, dont le premier, qui regarde Dieu en soi ou l'unité d'essence, est celui de la loi ancienne, et dont la second, qui considère la propriété des personnes, est surtout celui de la loi nouvelle. Ajoutez le rapport de l'unité d'essence à la distinction des personnes et réciproquement, et vous avez en Dieu la trine loi que nous venons d'établir.
ou DE LA CaBABITË. 95
Dieu IneomprélieiMiiMe et eompréheiuilble. liOl de Jiutlee et toi d^amoar.
En tant qu'Etre absolu, Dieu nous est inaccessible, incompréhensible, parce que n'offrant aucun rapport saisissable, il est la sphère dont le centre est partout et la circonférence nulle part; et ainsi, loin de pouvoir tomber sous une définition quelconque, il est l'inverse même de tout ce qui est ou peut être défini. Conçu à ce point de vue en tant que contraste absolu de tout ce que nous sommes, il est le mystère infini qui nous écrase et nous anéantit de son incompréhen* sible incompréhensibilité,de son infinie infinité, de son unité de toute unité. C'est Tinnommable, l'incommunicable des anciens jours. C'est le Jéhovah terrible que nul être n'a vu, que nul être ne verra. C'est le vide complet du tabernacle, la nuit absolue du Saint des saints, c'est Tabime sans fond ni rives des cosmogonies antiques. La crainte le précède, le suit et l'accompagne : il se manifeste par la foudre et la tempête. Il fallait d'abord que l'homme conçût la grandeur, la toute-puissance de Dieu et l'infinité de l'abîme qui l'en sépare. La crainte n'était qu'une première forme du respect, comme le respect d'adoration la forme inséparable de l'amour.
A la loi de justice vint succéder la loi de grâce. L'homme en dehors de la révélation n'avait que l'Idée, la notion de Dieu en soi. Dieu franchit par cette Idée divine, par son Verbe, l'abîme qui le séparait de la créature ; cette Idée s'incarne, le Yerbe, qui en est l'expression infinie, se fait
M PHILÔ60PRf£ m 1/AM0UR
homme. Désormais ce n'est plus seulement l'idée de Dieu que possédera l'humanité, ce s^rA Dieu lui-même ; ce Verbe divin se faisant homme, Thomme n'aura Tidée de Dieu qu'en ayant Dieu même avec lui. « Dieu est amour. » Il sera donc amour à l'imitation de Dieu» qui m sp définit plus seulement par opposition, mais par similitude. C'est toujours le mystère, ^ans doMte, parce que Dieu ^t Tbomme eonsidéré^ eo^oi reistent iucompréhepsible^. Voilà comment 1^ loi ancieand de||l^ura éternellement vraia eo principe. Dieu 6t Thomma étant um dans le Christ et par le Christ, le mystère garde ses abtmes, mais nous pouvons y jeter la sonde do Tesprit. L'innommable s'est nommé t il est amour, L'in^ copimuni€abl0 s'est communiqué à sa créatyire, L'inaeaessible^ riui^ompréhen^iblo s'est rendu relativement accessible et compréhensible par l'amour. Nul ne peut voir Dieu en lui-même, mais il le voit daas le Christ et par le Christ* Verbe divin incarné, Dieu fait homme* Le Saint des saints n'est plus vide ; l'hostie apparaît dans le tabernacle. Comme l'ancienne loi qu'elle accomplit, cette hostie dit bien louijours que le monde visible» la création n'est qu'une espèce sensible» une apparence qui a sa réalité dans son modèle qui vit en Dieu. Mais eUe montra en même temps cette mm du visible et de l'invisible aoeomplie en elle par l'a*mour. L'amour a chassé la crainte, comme dit l'Apôtre; piai^, loin d'avoir chassé avec elle le respect» il a seul iaaur guré l'adoration en esprit et eu vérité. L'idée a fait place à la personne elle-même , l'abstraction à la réalité vivante* La loi ancienne prophétisait l'amour; la loi nouvelle le donne. VoiU pourquoi la loi ancienne est contenue dans la loi nouvelle, la justice dans l'amour, Après avoir po;»é le priaeipe 4ont flious venons dç dérouler
ou m u mM^i, a»
les émUcpïewm^ Mini B0iia¥#ntuf e montm dans Ys^mmt les préfflissfis d'où 06 déduit ndtareUam^pt la sainte Triaitét Aimer implique, en isffei, un rapport personnel entre le sujet qui aime, Tobjet qui est aimé et Tamour qui les unit* Cet amoqr étant infini, le sujet qui aime est en même temps l'objet qui est aimé et i' amour qui les unit, tous trois dis^ tîncts dans leur unité et uns dans leur distinetion» Avant saint Bonaventure, saint Augustin Tavait remarqué, comme après eux Bossuet Ta redit. Il restait à en faire jaillir les conséquences. C'est ce que nous essayons, en montrant qu'il est vrai» ainsi que l'ont dit le Christ et ses apôtres, cpie Tamour est tout, qu'il est la loi du temps, la loi de Téternité et celle qui unit Tun à l'autre.
xrv.
Triple !•! des natloiiB éimnm le ptuÊmé^ le préseiik
0$ |%T«»lr.
$i l'unité dans le naonde physique se manifeste fatale^ ment par la triple loi de solidarité, de responsabilité et de réversibitiié, triple expression de Tordre et de l'harmonie; si dans le monde moral Tamour, unité des esprits entre eux, se révèle égaiem^t par cette triple loi librement acceptée et pratiquée ^^omme élément de leur vie, les peuples n'ont pas non plus d'autre base constitutive, et ee n'est la loi des individus que pour être celle de la société tout entière»
Qui dit société dit amour so«s sa triple face. Ceux-là seuls sont réellement en société qui sont réciproquement solidaires , responsables et réversibles les uns eavers les
autres. L'horrible antagonisme qui décompose aujourd'hui jusqu'aux derniers fondements de la société cesserait du jour où tous inclineraient leurs JBronts et surtout leurs coeurs sous le sceptre adoré de la charité. Beau rêve, magnifique utopie ! direz-vous. Non, non, ce n'est ni une utopie ni un rêve, c'est l'espérance en une promesse qui est la parole éclose sur les lèvres de Téternelle Yérité qui dit : « Il n'y aura qu'un seul troupeau et qu'un seul pasteur. »
Croyez-vous donc que c'est en vain que les prophètes ont annoncé la fusion de tous les peuples en un seul, l'ère de délivrance, de justice et de bx)nheur qui doit régner sur la terre, la fin de toutes les luttes qui divisent l'humanité, de tous les fléaux qui la dévorent, en un mot, le règne de Tamour soumettant à ses lois toute créature dans la nouvelle Sion, dont le Christ sera Roi? Croyez-vous que c'est en vain qu'après les sept trompettes et les sept coupes de la colère de Dieu, saint Jean voit descendre sur la terre le Verbe dans la plénitude de sa puissance et l'Esprit vivant d'amour s'irradiant sur le monde en rayons ineffables ? Sans doute la nouvelle Jérusalem est surtout celle de l'éternité, car l'espace et le temps ne sauraient enfermer dans leurs limites la perfection souveraine et sans bornes ; mais l'idéal divin nous aurait-il été montré pour n'être jamais réalisé ? Les ennemis de notre foi attendent un règne universel de leurs doctrines négatives du Christ et de l'Eglise, et à nous chrétiens il ne nous serait pas permis d'espérer le règne de Dieu et de sa justice? Est-ce donc en vain que nous crions chaque jour du fond de nos entrailles : « Seigneur ! que votre règne arrive ? » Est-ce donc en vain que les prophètes ont si souvent prédit la venue de cette Jérusalem nouvelle, Ae « ce monde nouveau que la justice habitera, » comme
ou DE LA CHARITÉ. 97
dit l'apôtre ? Sans doute Tidéal cesserait d'être un idéal du jour où le mal serait banni d'une manière absolue de la terre. Mais si l'absolu n*est pas de ce domaine des choses de l'espace et du temps, il n'en reste pas moins la loi du Christ et de l'Eglise qui nous, disent : c< Soyez pai'faits comme votre Père céleste est parfait. » Or, qui voudrait prétendre que la loi du Christ et de l'Eglise ne doit jamais s'accomplir dans sa plénitude, et qu'elles sont vaines ces paroles du divin Maître : « J'ai vaincu le monde et j'attirerai tout à moi ? » Quoi! l'Eglise primitive, ce berceau divin du christianisme, aurait pu réaliser spontanément dès Ja première heure cette suprême perfection, et elle deviendrait impossible après dixneuf siècles de préparation chrétienne ! Non, non, perpétuée dans les déserts de l'Egypte et dans les communautés mo^ nastiques, elle a progressivement dilaté et agrandi son moule à la mesure de l'humanité. Si l'amour nous illuminait d'un rayon de sa lumière, nous suivrions pas à pas, siècle à siècle, ce long travail d'élaboration qui se cache à ceux qui ne savent pas aimer. C'est au moment où tout semblera perdu que tout sera renouvelé, régénéré. Ouvrez les annales du genre humain, et vous verrez que toujours il en a été ainsi. Considérez le monde à l'époque de l'invasion des barbares : tout est sauvé lorsque tout semblait perdu. « Les barbares sont à nos portes, » a-t-on dit. Eh bien, oui, mais au moment où la Rome humaine croulera sous leurs coups, c'est alors que la Rome divine se relèvera dans toute sa splendeur. Ignorez-vous donc comment Dieu sait tirer la plénitude du bien de l'excès même du mal? Là où l'homme fait défaut, Dieu se manifeste. Pour nous, qui jugeons toutes choses d'un point isolé de l'espace et de la durée, nous disons que le soleil a disparu lorsqu'un nuage a voilé l'horizon borné
98 PHILOSOPHIE jm L*ÀMOtJR.
de ilotfe Yuea Mais le nuage passe, et le soleil éclate pluii éblouissant encore^ en reflétant sur la nue iies rayons de feu. Les prophètes du Nouveau comme de TÂncion Testai ment ont annoncé le règne du divin soleil des Ames. Âvet-» vous plus que la science des prophètes ? Avez-vous plus que la puissance du Christ, qui nous affirme qu'un jour il n^y aura qu'un seul troupeau et qu'un seul pasteur?
Oui, reposons nos cœurs dans Famour et dans l'attente de cet avenir promis, pour oublier un instant les douleurs et les tristesses qui remplissent Tâme, contemplant avec effroi la division toujours de plus en plus profonde entre les bornâmes, que rien, ce semble» ne peut ramener à Tunité de Vêi^ mour, ni le souvenir du passé semé dotant de ruines, ni la vue du présent si pleine de terreurs et d'angoisses. Vous avez beau vous laisser étourdir par le calme apparent et matériel qui couvre cette h&tive décomposition morale que vous nommez Tordre ^ vous n'en sentez pas moins le sol trembler sous vos pas, et vous le sentez si bien» que vous appelez à votre secours toutes les ressources de la force, et que , vous courbant sous sa main, vous lui criez : Sauvez-* nous.
Ce qui seul vous sauvera^ ce n'est pas la force, c'est l'amour. La société éclate de toutes parts; mais qu'y avee* vous mis d'amour pour qu'elle n'éclate pas? Où est pro-* clamée, où est réalisée la triple loi de solidarité, de resw ponsabilité et de réversibilité universelles , ees trois faces dont l'amour est l'unité? Cette triple loi est au monde mo« rai ce qat le soleil est au monde physique* Vous laisses vailé le soleil des âmes, et vous vous étonnez que le froid de la mort descende jusque dans nos entrailles. Malgré dix^neuf cents ans de christianisme, les lois qui régissent
ou DE LA QHARITÉ.
la terre sdiU profondément imprégnées de Te^prit pâiïen Hier encore» ne disait-on pas bien haut que a la loi est athée et doit Tétre ; » et vous vous étonnez que la société se dis^ solve et tombe en poussière, malgré le souffle de l'esprit ebrétieu qui la pénètre depuis tantôt deux mille ans 1 Le miracle est plutôt qu'elle soit encore debout , Tamour ne rayant pas renouvelée | le miracle est qu'il existe encore un peu de charité.
En vain vous méconnaissez la triple loi qui représente ks trois faces de Tamonr. Rien n'y échappe, et vous n'y échapperez pas vous-même. Elle a son retentissement à travers tous les lieux comme à travers tous les âges. Pour elle» il n'y a plus de distance ) du soleil auK atomes^ de la plante aux étoiles, du premier homme au dernier , elle relie tout. Vous ne voulez pas de ses conséquences dans le bien; vous avez celles dans le mal. Pourquoi cette solidarité entre tous les enfants d'Adam comme entre tous les êtres ? Parce que vous ne pouvez rien concevoir dans l'isolement absolu, surtout l'homme. Solidaires en tout» pour la vie du corps comme pour celle de l'esprit , nous portons en nous la vie de tous ceux qui nous ont précédés ou qui nous entourent, comme la postérité portera la nôtre. Vous ne comprenez plus le dogme delà chute, vous le niez peut-être, parce que vous ne comprenez plus la solidarité : isolant le premier homme de toutes le^ lois qui régissent l'humanité, comment pourriez -vous voir Tunité que la solidarité implique?
La grandeur des nations elles-mêmes est en raison directe de la conscience qu'elles ont de cette loi, et leur décadence en raison de Toubli qu'elles en font. Pourquoi la France, par exemple, est-elle demeurée le centre des peuples, et a-t-elle encore quelque chose de ce grand rôle d'initiative qui, depuis
douze siècles, eu fait le cœur de Thumanité? C'est que, malgré sou affaissement et ses lougs écarts, elle n*a jamais complètement perdu jusqu'ici le sentiment d'amour et de solidarité universelle, sève de l'esprit chrétien. L'Angleterre, l'Allemagne, l'Amérique, chacun des peuples de Taucien et du nouveau continent, dit moi; la France dit mus, embrassant dans sa pensée et dans son sentiment toutes les nations. Elle semble ne faire corps que pour le service de l'humaniié. De Clovis à Charlemagne, du vainqueur des Saxons au héros des croisades, de saint Louis à la révolution de 1789, des guerres qui la suivirent jusqu'à Navarin, à la conquête d'Alger et à la prise de Sébastopol , partout et toujours la France s'est faite solidaire de tous les peuples, et responsable pour eux, reversant sur leurs têtes tout le frnit de ses conquêtes , depuis sa langue jusqu'à ses idées civilisatrices ; toujours et partout elle a fait ainsi acte d'amour et d'abnégation, « assez riche pour payer sa gloire, i^ même sous le gouvernement le moins initiateur. Toute la grandeur, tout le passé de la France est là; et du jour où son cœur cessera d'être le foyer vivant de cet amour universel qui fait circuler la vie dans les artères de Thumanité, de ce jour elle cessera d'être comme nation. Prenez garde, la vie matérielle déborde déjà ce sentiment que mille ans de luttes et de sacrifices avaient inoculé jusqu'à la moelle de ses os. Le cœur ne bondit plus , à peine bat-il encore. La vie s'arrêterait-elle bientôt au cœur de l'humanité? Quelle en est la cause? C'est là ce que nous allons étudier.