‹ De la vie et des écrits de M. Vicomte de BonaldChapitre 1 sur 9 · SEGUIN AÎNÉ , IMPRIMEUR-LIBRAIRE · texte numérisé non relu

SEGUIN AÎNÉ , IMPRIMEUR-LIBRAIRE

rue Bouqucrle , 13.

AVAM- PROPOS.

En publiant cette nouvelle notice sur M. le Vicomte de Bonald , nous nous sommes proposé de suppléer à ce qui a pu être omis dans des notices de divers auteurs ; de corriger ce qu elles ont d’inexact ; de trouver une occasion de répondre à des critiques récentes , surtout contre les principes philosophiques de cet écrivain , et de prévenir, en les expliquant, l’abus qu’on pourrait en faire , et qu’une certaine école en a déjà fait.

Pour compléter ce travail, nous reproduirons, avec des notes, une lettre,

objet d’attaques injustes et passionnées.... Nous nous tairons là-dessus.

Nous donnerons une autre lettre adressée au Correspondant touchant ces nouvelles idées en philosophie que l’on s’efforce de propager aujourd’hui; idées ou système que des esprits inattentifs accueillent avec empressement, qu’ils admirent sans les comprendre, ou plutôt, parce qu’ils ne les comprennent pas. Omne ignotum pro magnijlco est , dit Tacite.

Enfin , nous reprendrons en détail les diverses objections qui ontétéfaites cou ire les principes pnuosopniques de M. de Bonald et contre Descartes , et nous les réfuterons avec brièveté et précision.

Si des personnes qui n’attachent aucun prix à la recherche de la vérité , qui n’en ont jamais fait le sujet de leurs études , nous reprochaient de vouloir ranimer ici de fâcheuses querelles , nous leur répondrions qu’une

discussion grave, en termes honnêtes, ne doit rien ranimer ; que loin d’encourir aucun reproche , on pourrait au contraire blâmer notre silence dans une discussion qui nous touche de si près ; qu’ayant été nous-même accusé , dans les réponses qu’on nous a faites , de soutenir de fausses doctrines , on ne peut nous interdire de nous justifier.

Les écrits n’ont pas une existence aussi fugitive que les paroles : les écrits demeurent, scripta marient , surtout lorsque leur auteur jouit d’une réputation de science et de talent. Or, tant qu’ils existent, on a le droit de les combattre. Cette explication, à laquelle il n’y a rien à opposer, met notre conscience à l’abri, et fait tomber tous les reproches.

En attaquant les doctrines , nous n’incriminons pas les intentions. Les intentions peuvent être très-droites , quoique les doctrines soient fausses.

Mais on se trompe , si l’on croit pouvoir s’écarter des routes naturelles suivies de tout temps par les hommes les plus éclairés.

Nous devons ajouter que nous ne touchons qu’à la seule partie philosophique des écrits de notre adversaire ; car cette partie seule est, à notre avis et jusqu’à un certain point , du ressort de tout le monde , puisque la philosophie, comme la définit Fénélon, n’est que la raison , et qu’on ne doit y suivre que la raison seule. Chacun peut donc en juger selon la part de lumières naturelles qu’il a reçue du Créateur, sans avoir besoin de fouiller, à la sueur de son front, dans les in-folio des Scolastiques. « Il n’est pas nécessaire pour « la philosophie , dit Bossuet , d’étu- « dier autre chose que soi-même et « de remarquer ce que l’homme trou- « ve en lui , sans feuilleter tant de « livres , sans faire tant de pénibles « recueils de ce qu’ont dit les philoso-

« plies , ni aller chercher bien loin « des expériences. » Paroles qui dispensent d’un grand étalage d’érudition ; qui ramènent à la seule raison , à l’examen, et non à l’autorité. « Vou- « lez-vous, dit Fénélon, que je croie « quelque chose en philosophie? lais- « sons les grands noms , et venons « aux preuves. »

11 est important de revenir aujourd’hui sur certains principes fondamentaux obscurcis par les anciennes erreurs du Lamennaisisme. Le ravage qu elles avaient fait dans les esprits est incroyable. On y a sans doute renoncé avec sincérité , mais leur maligne influence se fait encore sentir , même chez de très-bons écrivains, et animés des meilleures intentions. Ce sont là de ces restes du vieil homme dont il est si difficile de se dépouiller entièrement. Un mot , un simple mot sur Descartes , que nous avons mis dans notre première lettre, a suffi pour

IO

exciter un orage. La haine contre Descartes est en effet la pierre de touche de la nouvelle école. Mais pour nous , nous tiendrons à honneur de justifier dans cet écrit ce philosophe illustre , si injustement attaqué , qui n’eut aucun rival dans les sciences , et qui, suivant Fénélon , n’eut de supérieur en métaphysique que Saint Augustin.

Ce qui caractérise la philosophie traditionnaliste, c’est sa tendance à affaiblir la raison , à lui refuser toute autorité , lorsqu’elle est séparée de la lumière de la révélation. Elle se livre contre les philosophes anciens , tels que Platon et Aristote , si estimés de Saint Augustin et de Saint Thomas , à des déclamations désordonnées ; elle attaque avec non moins de violence les philosophes modernes , et Descartes en particulier , pour avoir témoigné de leur respect pour la raison et y avoir pris un point de départ. Elle

place la foi avant la raison, l’ordre surnaturel avant l’ordre naturel , et veut que toutes les vérités que l’homme doit connaître soient généralement répandues dans le monde par l’effet d’une tradition primitive. Voilà pourquoi elle a sans cesse à la bouche les mots de raison universelle , de consentement général , de principes généraux admis et gardés par Y humanité tout entière , etc.

Mais nous remarquerons que ni Saint Augustin ni Saint Thomas n’auraient jamais approuvé, dans la chaire de vérité surtout, ces exagérations de l’école nouvelle contre la raison, cette lumière donnée à l’homme pour le conduire , et contre d’illustres philosophes de l’antiquité. Ils reconnaissaient qu’au milieu même des ténèbres du paganisme , la raison avait conservé assez de lumières pour fonder une saine et véritable école de philosophie , œuvre du temps , des ef-

forts de l’esprit humain et de nombreuses discussions : Multis quidem seculis , dit Saint Augustin, multis contentionibus , sed tamen eliquata est , ut opiuor , una verissimœ philosophiœ disciplina. « Si on se laisse emporter « quelquefois , dit un savant écrivain, « à maudire la raison , à dénigrer Pla- « ton et Aristote , évidemment on a « tort, et l’Eglise nous condamne. » (1)

Elle nous condamne , parce qu’on semble supposer que la raison a été tellement obscurcie qu’elle ne peut d’elle-même s’élever à rien de bon. On ne peut cependant méconnaître qu’au milieu de beaucoup d’erreurs, les philosophes païens n’aient dit aussi d’excellentes vérités.

Il existait déjà une notice sur M. le Vicomte de Bonald publiée il y a une douzaine d’années. « Les circonstance ces de la vie de M. de Bonald , di-

(i) Sophist. de M. l’abbé Gratry , p. 56.

« sait naguère le Constitutionnel , sont « racontées avec simplicité et un vif « sentiment de religion domestique , « dans une notice écrite par l’un de « ses fils , M. Henri de Bonald. »

Nous ne prétendons pas faire aussi bien ; nous renvoyons même à cette notice pour divers détails intéressants et d’excellentes réflexions. Nous n’avons voulu que suppléer, comme nous l’avons déjà dit, à quelques omissions; mieux approprier notre travail à la réfutation de diverses critiques , et prémunir contre ce qui a été publié d’inexact ou de malveillant.

Nos deux notices réunies contribueront à honorer davantage la mémoire d’un père si digne de la plus tendre et de la plus profonde vénération; elles feront aussi mieux connaître celui qui , dans ces temps difficiles dont le souvenir contristera les siècles futurs , éleva la voix pour la défense de l’autel et du trône renversés ; con-

sacra tout ce qu'il avait de force dans l’esprit , d’énergie dans les sentiments, de zèle pour le bien public , d’amour pour sa patrie , à soutenir sans relâche tous les principes conservateurs de l’ordre social , et dont les écrits, si vivement empreints de ses vues élevées , de son génie et de ses vertus , attesteront à la postérité ses nobles efforts pour la plus sainte de toutes les causes.

Quoique la vie d’un homme qui a marqué dans le monde soit difficile à écrire sous les yeux de ses contemporains , et à une époque * surtout où mille passions , fruits des discordes civiles , agitent encore les esprits , j’essaierai cependant de retracer ici les principaux traits de la vie de M. de Bonald, persuadé que ces difficultés ne doivent pas arrêter , et qu’on peut trouver , et dans ses sentiments, et dans la droiture de ses intentions, le moyen de les surmonter.

M. Louis-Gabriel-Ambroise , Vicomte de Bonald, naquit à Milbau, en Rouergue,d’unefamille ancienne, le a octobre 1764. Il n’avait que qua-

tre ans lorsqu’il perdit son père. Sa mère, femme très-pieuse , l’éleva auprès d’elle jusqu’à l’âge de onze ans, et lui inspira ce vif attachement à la foi catholique dont il a donné des preuves dans toutes les circonstances de sa vie. On peut dire que c’est du zèle de ses ancêtres pour la religion qu’il se plaisait à relever. Il rappelait divers traits de leur conduite à l’époque de la prétendue Réforme, et l’ardeur que montra un de ses grands oncles , Étienne de Bonald , Conseiller au Parlement de Toulouse, pour empêcher que les nouvelles erreurs ne s’introduisissent dans cette ville. Théodore de Bèze en fait mention dans son Histoire de l 'Église réformée. 11 était beau-frère du premier Président Duranti, grand défenseur de l’autorité royale, et massacré par les Ligueurs en i58g.

M. de Bonald commença ses études dans une pension de Paris , mais il fit sa rhétorique et sa * philosophie au Collège de Juilly , dirigé par les Üratoriens , et qui jouissait d’une réputation méritée. Le PèreMandar, prêtre recommandable, était alors supérieur de cette maison. Il conserva beaucoup d'amitié pour RI. de Bonald , et entretiutunecorrespondanceavec lui jusqu’au moment de la Révolution.

Au sortir du collège, RI. de Bonald entra dans lesRIousquetaires,ety resta jusqu’à leur suppression en 1776 . Revenu dans sa ville natale, il fut élu maire, quoique jeune encore. Déjà les temps

devenaient mauvais : on était à la veille de la Révolution. M. de Bonald sut par sa prudence contenir les partis, et empêcher une collision menaçante; il prévint l’effusion du sang, comme avait fait, sous Louis XIII, Pierre de Bonald, son aïeul, juge et bailly de Milhau , lequel reçut de Louis XIV un brevet de Conseiller du Roi , en considération des services qu’il avait rendus pendant les troubles de religion.

On était à l’époque fatale de 89 ; un bruit fort extraordinaire se répandit dans toute la France. Chaque ville s’imagina voir à ses portes une armée de brigands dont elle allait devenir la proie. Des émissaires étaient envoyés dans toutes les directions pour s’assurer de leur marche , et leurs rapports contradictoires augmentaient la confusion et la frayeur. Comment cette alarme s’était-elle tout à coup et si universellement répandue ? Était-ce une manœuvre habile des fauteurs de la Révolution , ou un de ces pressentiments qui accompagnent toujours les grandes calamités? car il n’était que trop vrai qu’une armée de brigands était alors à nos portes et allait fondre sur notre malheureuse patrie.

Dans cette circonstance , M. de Bonald assembla le conseil municipal de Milhau et les notables de la ville, et leur proposa d’adresser à toutes les autres villes du département une invitation pour se réunir et former une association pour la défense commune. « La ville de Milhau, ditM.

o de Bonald , a la première réclamé les droits « de sa province , et elle sera la première à ré- « clamer le respect des lois et de l’humanité dans « un moment où l'extrême agitation des esprits a semble les faire oublier. Elle a vu avec une a vive reconnaissance, lors des terreurs qui vien- « nent d’affliger ces contrées, les différentes corn* « munautés s’unir pour le salut commun , et les « citoyens abandonner leurs foyers pour volera « la défense de leurs frères. Elle leur propose à « présent de s’unir étroitement en une confédé- « ration d’honneur, de vertu, et de respect pour « les lois, et pour arrêter toute infraction à l’or- « dre public, et toutes les violences qui mettaient « en danger la vie et les propriétés des ci- « toyens, etc. »

La délibération prise sur cette proposition par les officiers municipaux et les habitants de la ville , fut transmise à l’Assemblée nationale, qui, dans sa séance du 2 1 août 1 78g, en ordonna l’impression, et chargea son président, M. de Clermont-Tonnerre , d’en témoigner sa satisfaction. (0

En 1 790 , M. de Bonald fut nommé par ses concitoyens membre de l’assemblée du département, bientôt après, président de l’administration départementale. Il quitta alors la mairie de Milhau , et je trouve à ce sujet les mots suivants

(1) Cette séance, avec le discours de M. de Bonald, se trouve insérée dans les procès-verbaux de l’Assemblée , tome 3*.

dans les notes qu’il a laissées : « J’ai donné ma 0 démission de la place de Maire, que j’exerçais a depuis 1785. Dieu seul sait ce que j’y ai souf- « fert ! Je lui ai offert mes prières , et il a daigné « m’en dédommager en ne permettant pas que la « tranquillité publique fut troublée pendant ce « long espace de temps, etau milieu descircons- « tances les plus orageuses.... »

Il ne remplit pas longtemps ses nouvelles fonctions. L’horizon devenait de plus en plus sombre; un schisme affreux désolait l’Eglise; les exigences de l’Assemblée nationale ne pouvaient plus s’accorder avec les devoirs de la conscience. M. de Bonald pÉMse bâta de donner sa démission , et pour en expliquer les motifs , il adressa à ses collègues une lettre qui fut alors fort répandue :

0 Je donnerai toujours , disait-il, l’exemple de « la soumission la plus profonde à l'autorité ié- « gitime ; mais sur les objets d’un ordre supé- « rieur, je ne me séparerai pas de cette autorité « de l’Église, que les éléments les plus familiers « de ma croyance m’ont appris à reconnaître « dans le corps des pasteurs unis à leur chef..... « L’Assemblée a décrété des changements dans « la discipline ecclésiastique et dans la constitu- « tion du clergé. J^e roi, sur des instances réité- « rées, a sanctionné ces décrets , mais le chef de « l’Église se tait , mais les premiers pasteurs re- « jettent unanimement ces innovations... Et moi.

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« à qui il est commandé de croire, et non de dé* « cider, j’irais prévenir la décision du chef de « l’Église , braver l’opinion unanime de mes pas- « teurs , déshonorer ma religion en plaçant les

«prêtres entre la conscience et l’intérêt! »

Après cette démission éclatante, M. de Bonald se retira à la campagne ; et bientôt, cédant aux instances de sa famille, qui craignait pour ses jours; croyant d’ailleurs , comme toute la noblesse française, remplir un devoir d’honneur, il se décida à émigrer.

L’armée des princes licenciée , il se fixa avec ses enfants à Heidelberg , dans le Palatinat du Rhin. Ce fut là qu’il s’occupa de la composition de son premier ouvrage : La Théorie du pouvoir politique et religieux , privé d’ailleurs de tous ies secours nécessaires pour un aussi vaste sujet. Je me souviens qu’il n’avait guère sur sa table que l’Histoire universelle de Bossuet , quelques volumes de Tacite , qu’il lisait beaucoup. On lui avait prêté Y Esprit des lois et le Contrat social. Il eut alors l’idée de combattre les principes de ces deux ouvrages.

Avant l’âge de quarante ans , il n’avait jamais songé à écrire. Les temps agités où il vivait et les circonstances dans lesquelles il s’était trouvé, l’en auraient empêché, quand même il en aurait eu le goût. Il fallut les loisirs de l’émigration et un vif désir de s’opposer à l’envahissement des mauvaises doctrines, pour l’y déterminer. 11 ne

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s'était jamais occupé d’études philosophiques: il était plus entraîné vers la politique et les matières qui touchent à l’ordre social que vers la philosophie de l’école ; plus porté à se livrer à ses propres réflexions qu’à s’enfoncer dans de grandes lectures. Il disait , au sujet de ces liseurs infatigables, « que l’esprit, à force de lec- « tures, devient inhabile à produire , comme le « corps, lorsqu’on a beaucoup de domestiques à « ses ordres , devient inhabile à agir. » Nicole recommandait à Racine de ne pas acheter beaucoup de livres , et Racine faisait la même recommandation à son fils , lui rappelant ce mot d’un ancien : Tirneo hominern unius libri. Ce premier ouvrage de M. de Ronald fut imprimé à Constance par des prêtres émigrés qui, pour soulager leur misère et celle de leurs confrères, avaient essayé d’établir une imprimerie française. L’édition , envoyée en France , fut confisquée par le Directoire , et il n’en échappa qu’un petit nombre d’exemplaires.

Cet ouvrage, où tous les principes politiques et religieux qu’on avait voulu détruire étaient relevés , où les véritables bases de l’ordre social, ensevelies sous un amas d’erreurs , étaient re>mises à découvert, se trouvait parfaitement approprié aux circonstances , et fit impression sur le petit nombre de personnes qui purent se le procurer. MM. de Fontanes , La Harpe , de Chateaubriand en parlèrent avec les plus grands

éloges. On le demandait partout ; on pressait l’auteur d’en donner une nouvelle édition ; mais les corrections qu’il voulait y faire , les premiers chapitres qu’il avait recommencés plus de dix fois , et qu’il voulait remanier encore , lui inspirèrent une répugnance insurmontable pour ce travail : « On s’étonne, écrivait-il , que « je n’aie pas fait réimprimer mon ouvrage de la

« Théorie du pouvoir 3e n’ai jamais écrit par

« goût, encore moins par ambition et par inté- « rêt; j’ai cru remplir un devoir, et j’ài pris la « plume sous l’influence d’une irrésistible im- « pression. Cet ouvrage, composé sans secours et « sans livres, avec des réflexions et des souvenirs, « au milieu de toutes les misères de l’émigration « et des soins que je devais à mes enfants , fut « imprimé en Allemagne, et envoyé à Paris , où « il fut saisi par la police, et où je faillis l’être « moi-même. Je le fis parvenir à Bonaparte, à son « retour d’Égypte, en cachant toutefois mon do- « micile. 11 en fit copier textuellement et mot « pour mot quelques passages , dans lesquels il « appliquait à son frère Joseph, roi d’Espagne, » ce que j’avais dit de Louis XVIII.... Un peu « plus tard , il me fit presser par Desmarets, « chef de sa police secrète, de le faire réimprimer, « se chargeant d’en faire les frais. Je m’y refusai « pour n’ètre pas obligé de supprimer ce que je « disais de Louis XVIII, dont j’annonçais le re- « tour.... Depuis ce moment, distrait pas d'au-

« très soins publics et domestiques, je ne me suis « plus occupé de cette nouvelle édition. Il n’y « auraiteu,je crois, rien à changer aux principes, « mais il eût fallu retrancher la forme ; et sans « parler de la répugnance que j’éprouvais à re- « venir sur un ouvrage qui m’avait si pénible- « ment et si malheureusement occupé , je préfé- « rai d’en reproduire les principes sous une forme « plus abrégée , ce que j’ai fait dans plusieurs « écrits, et notamment dans la Démonstration « philosophique du principe constitutif de la « société. » '

Je rapporterai ici les paroles d’un journal qui, sans partager en tout la manière de voir de M. de Bonald, se plaisait néanmoins à peindre l’impression que dut produire l’apparition de ce premier ouvrage : « Jamais, disait la Revue européenne^ , « M. de Bonald ne fut plus éloquent écrivain ; « jamais un style plus beau , plus pur, n’a, com- « me un verre qui grossit, rapproché des yeux « les moins perçants la hauteur de ses concep- « tions. On aime à le voir au fond de son exil , « entouré de souffrances , étourdi de frivolités, « élevant une voix sévère et consolante ; appe- « lant ses compagnons d’infortune à des idées « graves et hautes , contraires à leurs habitudes , « étrangères à leurs souvenirs; détournant leurs « yeux des futilités du moment, pour leur révéler « la cause inconnue, la vraie, la grande cause de « leurs misères ; leur expliquant logiquement (1) Lettre à la Revue Europ. août 1834.

« les iniquités , les violences dont ils sont victi- « mes, par l'oubli qu’on a fait de la foi de leurs « pères! Quelle n’a pas dû être, au milieu de tel- « les circonstances, l’autorité d’une parole qui « présentait à des hommes persécutés la religion « comme une alliée perpétuelle , nécessaire , es- « sentielle , dont la nature est de vouloir tout « ce qu'ils veulent et de combattre les mêmes « ennemis! Quelle action ne devait pas exercer « sur ces enfants du XVIII e siècle un système « qui établissait , entre les lois de l’Église et « l’organisation politique dont la chute les écra- « sait, une telle parité qu’elles semblent s'iden- « tifier , et qui relevait en quelque sorte les ins- « titutions brisées en eux , au rang des choses « saintes ! »

Après six années d’exil , M. de Bonald rentra en France. Ses biens , sa maison , ses meubles , tout avait été vendu. Un coin de terre de peu de rapport fut le seul asile laissé à sa famille. Mais il n’eut pas même alors la consolation de s’y retirer. Les émigrés recommençaient à être poursuivis , et les faibles espérances de repos qu’on avait conçues s’évanouirent dans les événements du 18 fructidor. M. de Bonald se rendit à Paris, s’y cacha pendant deux ans , et ce fut dans cette retraite , environnée de beaucoup de dangers , qu’il composa plusieurs ouvrages.

Le premier fut le Divorce considère au XIX e siècle , question importante , traitée avec une

supériorité de talent cjui contribua à ramener les esprits a la vérité , et à faire effacer plus tard de notie code cette loi destructive de la famille, toleree cliez les Juifs a cause de la dureté de leurs coeurs , mais abolie par la religion chrétienne, qui rappelait le mariage à son institution primitive. M. Necker lui écrivit à cette occasion: « Votre ouvrage est excellent , plein de raison , « de mesure , de la meilleure philosophie , et «finit par des pages de la plus parfaite élo- « quence. » (<>

11 publia ensuite Y Essai analytique et la Législation primitive. Dans ces deux ouvrages, comme dans le premier, la Théorie du petvoir, c’est toujours I* même pensée qui domine , c’est la même théorie de l’ordre social , sous une forme différente , ^vec des développements plus ou moins étendus, plus ou moins importants. Quand 1 esprit, pour asseoir une théorie, a rencontré une vérité féconde en résultats, il ) a suit avec persévérance ; il ne peut plus s’en détacher. M. de Bonald appliqua son principe constitutif de la société en général , son principe générateur, à tout ce qui appartient à l’ordre moral , comme Newton appliquait son principe de physique à tous les phénomènes de l’ordre matériel , ou de l’univers. Il l’envisageait sous toutes ses faces; il en faisait les applications les plus variées ; il y trouvait les explications les plus satisfaisantes.

s (I) Lettre du 28 juillet 1802.

— aG -

Ce principe devint pour lui d’une fécondité qui ne peut appartenir qu’à la vérité.

Après ces ouvrages , il publia les Recherches philosophiques ; un recueil de Pensées sur des points importants de politique, de philosophie et de morale, intéressantes pour le fonds, agréables pour la forme , et ayant surtout le mérite de l’à-propos. Il fit paraître une réfutation solide de l’ouvrage de Madame la Baronne de Staël sur la Révolution française. Le nom de l’auteur, sa réputation , donnaient de l’importance à cet ouvrage. Une matière moins sérieuse eût été sans doute plus à sa portée. Cette plume spirituelle et brillante qui avait écrit Corinne , n 'était pas tout à fait taillée pour écrire sur les causes d’un aussi grand événement que la révolution française , sans compter les difficultés particulières qui devaient naître pour l’auteur, des préjugés de famille, de religion et de société.

La réponse de M. de Bonald , abrégée mais solide, ne s’écarte pas des égards dus à une femme d’un esprit aussi remarquable ; et quoiquï/ la traitât en Dame , comme l’écrivait M. de Maistre, néanmoins, il ne lui cédait rien sur les principes; il relevait avec force ses méprises sur des matières dont elle parlait sans les entendre; il lui reprochait son enthousiasme pour une révolution dont elle saluait l’aurore avec tant d’émotion et de joie , et si peu de prévoyance !

« Elle ne voyait, dit M. de Bonald , que pré-

« sages de bonheur à l’ouverture des États géné- « raux ; elle pleurait de tendresse à l’aspect de tant « de félicité promise à la France. Madame de « Montmorin, dont l’esprit, suivant Madame de « Staël , n’était en rien distingué, lui dit avec un « ton décidé : Vous avez tort de vous réjouir; il « a rrivera de ceci de grands désastres à la France et « à nous. Madame de Staël y voit un pressentimen t; « ceux qui ne croient pas si volontiers au merveil- « leux y verront la supériorité naturelle, en af- « faires politiques, du bon sens sur l’esprit. »

Elle traçait avec complaisance le portrait de Mirabeau ; puis elle se reprochait d’exprimer des regrets pour un caractère si peu digne d'estime , qui n’eut de talent que pour travailler à une vaste destruction ; et ensuite , « elle déplore,

« dit M. de Bonald , comme un malheur de ne « pouvoir plus, dans le cours de sa vie, rien voir « de pareil à cet homme si éloquent, si animé,

« parce qu’elle prend pour de leloquence tan “ de parler, comme elle le dit, sous toutes les/or- « mes, et la fièvre des passions pour l’énergie « de lame et l’activité du génie. Qu’elle ne le « regrette pas. Ces météores ne se montrent que « dans les tempêtes, et il nous en a coûté un peu « trop cher de donnercespectacle aux étrangers!»

11 écrivit encore une foule de brochures et d articles de journaux sur les questions alors agitées , et contre les erreurs qui tendaient à troubler l’ordre social. 11 avait pris part

à la rédaction du Mercure tle France avec MM. de Fontanes et de Chateaubriand ; plus tard, il s’associa encore aux hommes les plus distingués du parti royaliste pour la rédaction du Conservateur ; enfin, dans les premiers jours de i83o, il publia sa Démonstration philosophique du principe constitutif de la société , qu’il dédia aux princes chrétiens :« Voué depuis longtemps, di- « sait-il , à la défense du système éternel de la « société , je termine par cet écrit ma longue « carrière. C’est pour le bonheur de vos peuples, a rois chrétiens, c’est pour le vôtre et celui de « vos illustres maisons, que je l’ai entrepris.» Cet ouvrage fut comme un résumé de toutes ses théories politiques et religieuses, dont il rapprochait, enchaînait , coordonnait les diverses parties , embrassant l’ordre universel des êtres , leurs relations avec le Créateur , et celles des créatures entre elles.

Ces théories, fondées sur les lois les plus naturelles qui régissent les êtres intelligents , mais si opposées au mouvement qui entraînait alors vers d’autres théories des esprits inquiets , dévorés d’ambition et d’une soif désordonnée de liberté et d’égalité , étaient essentielles à établir après de si longues et si tristes expériences. Elles firent impression en France sur les esprits les plus éclairés , et reçurent aussi chez les étrangers les témoignages de la plus vive adhésion. Ee prince Elim de Mestcherki , d’un esprit si

distingué, correspondant du ministre de Tins*truction publique de Russie , et chargé de se mettre en rapport avec les hommes de France les pl us instruits, écrivait à M. de Bonald : « Vos ou A « vrages ont nourri mon âme et mon esprit. Vous <« avez arraché à la vérité un rayon lumineux qui

« éclairera l’univers Si la France n’en profite

« pas pour le moment , il est des pays mieux pré* « parés ,et je mets en première ligne ma patrie... « Vous avez donné une formule générale à la loi « qui constitue la société ; et ce qui prouve l’in- « faillibilité de votre théorie , c’est qu’elle s’ap- « plique à la constitution particulière des peu- « pies de tous les temps et de tous les pays. »

M. le Comte de Maistre lui écrivait : « Vos ou- « vrages sont faits pour les lecteurs de mon « espèce ; on les ouvre où l’on veut ; on les lit , a on pense, on vous aime. » Ce n’était pas un médiocre éloge que de plaire à des lecteurs de l 'espèce de M. de Maistre !

Les bons ouvrages gagnent à mesure qu’ils s’éloignent des temps où ils ont été écrits ; les médiocres , ou les mauvais, disparaissent avec leurs auteurs ; les uns et les autres reçoivent de la postérité la justice qui leur est due. « Les li- « vres de M. de Bonald , disait naguère un écri- « vain du premier ordre , malgré leur beauté, et « nous oserons le dire , malgré leur agrément ,

« sont peu connus. Le poids d’injures dont il a « été chargé par d’indignes adversaires pèse en-

« core sur lui. On le croit en effet suranné , bi- « zarre , obscur , et cette prévention prive la « vérité politique et sociale de l’un de ses plus « illustres défenseurs. Nous croirions avoir rendu « un grand service à nos lecteurs si nous les dé- « cidions à ouvrir ces livres lumineux , qu’on « leur désigne avec une sorte d’effroi comme la « région des ténèbres. Tout y respire le bon sens « et l’honnêteté ; ils ont été faits dans la force de « l’esprit et du cœur , par un homme qui ne « donnait rien à la passion ni à l’illusion , qui « aimait profondément Dieu et sa patrie. Nous « avons besoin de tels livres, et nous ferons bien « de n’attendre pas qu’on en écrive sur le même « sujet qui puissent plaire aux frivoles esprits « de notre temps. « (*>

Quand M. de Ronald commença à écrire, les esprits étaient profondément égarés par les doctrines du XVIII e siècle. Composer avec ces doctrines , les admettre sur certains points pour avoir le droit de les rejeter sur d'autres, était impossible : tout y était mauvais. Ce n’était que par leur négation absolue qu’on pouvait rentrer dans les voies de la vérité. Saint Remi disait à nos pères de brûler ce qu’ils adoraient , et d’adorer ce qu’ils avaient brûlé. Nous aussi, nous avions des idoles à brûler , les idoles du philosophisme, et il était pressant d’opposer au culte insensé qu’on leur rendait les leçons de la rai-

(1) M. Louis Veuillot

son, de la religion , et de l’histoire, cette lumière des temps , ce témoin fidèle de la vérité , comme l’appelait Cicéron. (•>

M. de Bonald nia d’abord le soi-disant état de nature * qui n’était pour le philosophe de Genève que l’état sauvage , et montra que Y état social était le plus naturel à l’homme et le plus conforme à sa destinée.

Il nia l’origine basse et terrestre que Jurieu et Rousseau donnaient a u pouvoir, et en rechercha la véritable source dans le sein même de la Divinité. « Quand des esprits malins et rusés, di- « sait-il , persuadent au peuple qu’il est souve- « rain , ils lui présentent, comme le serpent à « Eve, le fruit défendu; alors ses yeux s’ouvrent, « non sur ses devoirs, et sur les douceurs de la « vie privée et de la médiocrité, mais sur l’in fé- « riorité de son état. Infériorité nécessaire , iné- « vitable, et que, dans l’orgueil de ses nouvelles « lumières , il prend pour de la misère et de « l’oppression. Il a conservé toute son ignoran- « ce, et il a perdu sa simplicité. Heureux tant « qu’il n’était que sujet, il se trouve, comme sou- « verain, pauvre et nu. Alors tout bonheur est « fini pour lui ; et exilé de l’ordre , comme Adam « du Paradis terrestre, il entre dans une longue « carrière de révolutions et de calamités. »

M. de Bonald niait aussi ce Contrat social que ces deux sophistes , Jurieu et Rousseau , avaient

(t) Testis (emportait , lux veritatis. De Orat. 2.

inventé pour flatter les passions démocratiques de la multitude.

Aux idées républicaines, il opposa Y unité de pouvoir ; à la souveraineté du peuple , la souveraineté de Dieu ; à la déclaration révolutionnaire des droits de l’homme , la déclaration plus juste et plus chrétienne de ses devoirs. « L’hom- « me, disait-il , ne peut rien sur l’homme que « par Dieu , et ne doit rien à l’homme que pour « Dieu. Toute autre doctrine ne donne ni base « au pouvoir ni motifs aux devoirs. Elle détruit « la société , en ne faisant du pouvoir qu’un « contrat révocable à volonté ; elle dégrade « l’homme, en ne faisant de ses devoirs qu’un « marché entre des intérêts personnels. » Ainsi , en remontant tout de suite jusqu’à Dieu , source de tout ordre, de tout pouvoir , et dont la volonté immuable est la seule règle de tout ce qui existe, tant au physique qu’au moral, il replaçait le monde social sur des fondements immortels.

La société domestique , sa constitution , la subordination de ses membres , étaient pour M. de Donald l’image véritable de la constitution de la société publique, qui n’est en définitive que la continuation et le développement de la famille. Et comme la société domestique est assujettie à des règles immuables dont elle ne pourrait s’écarter sans périr , qu’elle est fondée sur Yunité d’un pouvoir d’origine divine , il pensait que la société politique était aussi invariablement

soumise aux mêmes règles , que le pouvoir y était essentiellement divin , essentiellement un , et que ce n’était que dans cette unité que l’ordre et la paix pouvaient s’établir et se conserver- Il pensait que « tout système de constitution « pour la société politique , qu’on ne peut pas « appliquer à la société domestique , en en ré- « duisant les proportions à sa mesure, était faux « et contre nature , et que c’était la pierre de « touche des constitutions. »

Il voulait le pouvoir absolu , c’est-à-dire indépendant des hommes , mais il ne le confondait pas avec le pouvoir arbitraire, indépendant des lois, a Tout pouvoir, disait-il, est nécessairement « indépendant des sujets qui sont soumis à son « action ; car s’il était dépendant des sujets , l’or- « dre des êtres serait renversé : les sujets seraient a le pouvoir , et le pouvoir le sujet. Pouvoir et « dépendance s’excluent mutuellement. »

« Ainsi , le pouvoir du père est indépendant « desenfantsjlepouvoir du maître estindépendant «des serviteurs; le pouvoir de Dieu est indé- « pendant des hommes. »

a Mais le pouvoir s’exerce en vertu de certai- « nés lois qui constituent le mode de son exis-

« tence et déterminent sa nature Quand le

« pouvoir est constitué dans une entière indé- « pendance des hommes , il est dans ses lois na~ « turelles , il est dans sa nature , dans la nature-

« de la société ; il est divin. Car Dieu est l’auteur « de toutes les lois naturelles des états. »

Il ne trouvait donc pas que le gouvernement co/«éû«/rorc/ie/-parlementaire fût dans les lois naturelles; il y voyait un renversement de l’ordre qui doit exister dans toute société bien constituée. Celte formede gouvernement lui paraissait aussi déraisonnable , aussi dangereuse pour un état qu’elle le serait pour la société domestique qui voudrait se constituer aussi avec trois pouvoirs distincts , celui du père , de la mère et des enfants. Du reste, l’expérience a bien justifié ces théories , puisque nous avons vu la ruine des états suivre infailliblement ce genre de gouvernement , d’autant plus difficile à mettre en pratique qu’il y a moins de subordination dans les peuples, moins de disposition de leur part à respecter l’autorité, plus d’agitation et d’extravagance dans les esprits. <*>

(t) Un orateur célèbre, admirable dans l’expression de ses sentiments religieux , moins admirable daus ses systèmes politiques , préconise dans un ouvrage récent le gouvernement •parlementaire. Il oublie sans doute tous les maux qu’il nous a causés-, mais comment ne voit-il pas que, dans l’état actuel des esprits, il y aura toujours, au sein de ces parlements , deux partis incapables de s'entendre et prêts à se déchirer ? Si les Anglais se préservent de ces divisions funestes , c’est par la puissance de leur aristocratie , et par un respect pour l’autorité qui n’existe plus dans notre patrie. C’est ce qui faisait dire à M. de Bonald que «l’Angleterre, heureusement pour elle, « avait conservé de vieux sentiments avec, ou plutôt malgré ses « institutions, tandis qu’en France, on avait travaillé à nous « ôter nos sentiments pour arriver à détruire nos institutions. »

La monarchie lui parut le gouvernement le plus naturel et le plus parfait , soit pour la société politique , soit pour la société religieuse ; celui auquel toutes les autres formes de gouvernement tendent à revenir, pour y trouver la stabilité et le repos. Il aimait à citer ce passage dé Tacite : Omnetn polestatem ad unum conferri pacis interfuit. C’était la tendance irrésistible de l’invincible nature. Ces peuples inquiets , disait-il , qui considèrent le pouvoir comme un ennemi contre lequel il faut se précaulionner , et non comme un père qu’il faut honorer ; qui le divisent , qui organisent des oppositions légales ou des résistances indéfinies, s’écartent des principes naturels et compromettent leur existence.

11 ne regardait pas sans doute comme illégitimes toutes ces diverses formes de gouvernement qui existent sur la terre ; il savait que « chaque « peuple, ainsi que le dit Bossuet , doit suivre « comme un ordre divin le gouvernement établi « dans son pays , parce que Dieu est un Dieu de « paix, et qui veut la tranquillité des choses hu- « maines; » mais il croyait que les gouvernements qui s’éloignent de la forme monarchique absolue , a la plus conforme , dit Bossuet , à la volonté de « Dieu, selon qu’elle est déclarée par ses Écritu- « res, » sont moins bien appropriées à la nature humaine , moins à l’abri des révolutions , moins propres à assurer le bonheur des hommes.

Il était persuadé qu’il ne pouvait y avoir qu’une seule forme naturelle de gouvernement, dont le principe général et constitutif se trouve dans la distinction des trois personnes, qui, sous divers noms, sont entre elles dans les mêmes rapports , et réunissent les mêmes fonctions dans toute société domestique , civile et religieuse. « Un jour peut-être, disait-il , on fera quelque a attention à cette doctrine simple et féconde , « qui classe sous trois idées les plus générales , « de cause , de moyen et d’ effet , comme dans a trois catégories , tous les êtres et leurs rap- « ports, » et qui, transportées de la métaphysique dans la société domestique, y deviennent le père, la mère et l 'enfant; dans la société politique, le pouvoir , le ministre et le sujet , et dans la société religieuse , Dieu , le Médiateur et les hommes , sauvés et éclairés par lui ; en sorte que la famille , l’état, la religion présentent, chacun dans l’ordre de son être, trois personnes, trois opérations ou trois rapports toujours en harmonie; et c’était de l’examen de ces rapports que M. de Bonald déduisait les lois naturelles de chacune de ces sociétés.

Car il n’admettait pas que l’organisation sociale fut abandonnée aux caprices des hommes? et quand il voyait que les espèces animales qui vivent en société ont pour leur conservation des lois précises qui règlent leurs mouvements et leur instinct , il ne supposait pas que les êtres

intelligents, vraiment destinés, plus que tous le» autres, à vivre en société physique et morale , fussent livrés au hasard de leurs passions, et que le Créateur n’eût pas réglé par ses lois leur triple société domestique , civile et religieuse.

Ce système universel des êtres , exprimé d’une manière si simple par les trois termes de cause , moyen et effet , lesquels se traduisaient en ceux de pouvoir , de ministre et de sujets , à l’égard des êtres intelligents , indiquait leur subordination , leurs rapports , et la forme de société qui leur était la plus naturelle.

La nécessité de ces considérations était évidente dans un temps de désordre, où les gouvernements ébranlés penchaient vers une dangereuse démocratie. Il fallait montrer , et c’était facile dans ce système , que la forme monarchique était la plus naturelle , et par conséquent, la plus parfaite ; qu’elle l’était, non-seulement pour la société politique , mais aussi pour la société religieuse, à cause de l’identité de leurs principes constitutifs ; car dans cette société , il y a aussi trois personnes distinctes : le pouvoir , c’est l’Être suprême , Seigneur souverain de toutes les créatures ; les sujets sont l’universa- 'lité du genre humain ; le ministre est le divin Médiateur à qui toute puissance a été donnée , devant qui tout genou doit fléchir , et qui a laissé sur la terre un vicaire visible pour le représenter.

Le raisonnement seul justifiait ainsi , aux yeux de ceux qui ne voulaient pas de l’autorité de la foi , l’existence de la société religieuse et de sa constitution monarchique , si odieusement attaquées. C’était encore à l’aide des seules lumières de la raison qu’il essayait de rechercher dans la nature de l’homme et de la société , et dans les rapports qui unissent la créature au Créateur , les motifs du sacrifice , de ce grand acte de toute société, et particulièrement de la société religieuse , observé dans tous les temps et chez tous les peuples. 11 le définissait :« Le « don de soi fait au pouvoir par le ministre, au « nom et dans l’intérêt des sujets. » C’était l’offrande de l 'homme et de la propriété , qui se retrouve , disait-il , sous une forme ou sous une autre, même dans la famille et dans l’état, mais surtout dans la religion, où, sans parler du grand sacrifice des Chrétiens , il y a un autre sacrifice, ou don de soi continuel , dans le renoncement aux douceurs de la vie domestique imposé aux ministres de la religion ; dans les austérités des cénobites ; dans les travaux et les souffrances des missionnaires; idée du sacrifice si profondément gravée dans l’esprit de l’homme , si impérieuse que chez les malheureux subjugués par l’erreur, elle va jusqu’à étouffer les sentiments naturels, et jusqu’à pousser une mère, comme chez les Chinois par exemple , à sacrifier ses enfants à YEsprit du fleuve. Mais la vraie religion ne per-

mit jamais que ses autels fussent souillés du sang des victimes humaines: elle arrêta le bras d'Abraham prêt à immoler son fils.... De ces idées générales sur le sacrifice, il arrivait par degré à ce qu’il y a de plus auguste et de plus mystérieux dans la religion chrétienne.

On a admiré , dans la seconde partie de la Théorie du pouvoir , le chapitre sur Jésus-Christ. « Il y a, dit M. Sainte-Beuve, de la force , de « la dignité, un sentiment profond, à la fois his- « torique et religieux , mais ce chapitre me pâti rail gâté.... par des raisonnements de théori- « cien et d'homme de parti ! » (0 Nous allons en citer un morceau où cependant l’esprit de parti, qui y perce évidemment , ne gâtera rien pour beaucoup de lecteurs, et , j’aime à le croire , pour M. Sainte-Iieuve lui-même :

« Que Jésus connaît bien l’homme ! Ce n’est a qu’avec un profond étonnement que je réfléchis « au sens caché de ce mot simple et sublime que « le gouverneur romain , ignorant également ce « qu’il fait et ce qu’il veut dire , adresse au « peuple égaré en lui montrant Jésus : Voilà « l'homme. Mes regards se fixent sur cet homme : a ses mains sont chargées de liens , son sceptre « est un roseau , sa couronne un tissu d’épines; « un manteau de pourpre cache des plaies doua loureuses. Voilà l homme , me dis-je à moi-mè- « me , et tous les hommes ; voilà l’humanité, a Maître de l’univers , l’homme n’est pas maître (1) Constitutionnel du 18 août 1851.

a de lui-même ; roi de la nature, sa royauté a la « fragilité du roseau et la piqûre déchirante de « l’épine; l’extérieur imposant de la dignité hu- « mai ne ne cache que les honteuses faiblesses de « l’humanité, ou les infirmités de la nature.....

« Oui voilà l'homme .... »

« Et moi aussi j’ai vu un homme qu’un satellite « aveugle et féroce montrait à une populace en a délire, en lui disant : Voilà votre roi. J’ai vu a des mains augustes chargées d’indignes liens ; a j’ai vu un sceptre brisé comme un roseau ; j’ai « vu une couronne qui n’a été qu’un tissu d’é- « pines cruelles ; j’ai vu, sous la pompe et l’éclat « du trône , les chagrins les plus cuisants , les « affronts les plus amers, les traitements les plus a barbares;.... et à ce rapprochement, mes lar- « mes coulent en abondance. »

Ceux qui n’adopteraient pas entièrement les théories politiques et religieuses de M. de Donald, ne pourraient au moins se refuser à reconaître combien elles ont été fécondes en conséquences utiles , en aperçus ingénieux , et quels développements inattendus et dignes d’être sérieusement médités, il a su leur donner. L’histoire vient toujours à l’appui de ses théories ; l’expérience confirme les principes qu’il pose ; il montre les peuples se formant et se fortifiant, ou s’affaiblissant et tombant en ruines suivant que leur constitution politique est plus ou moins conforme aux lois naturelles de la société, et qu’ils se rappro-

cbent ou s’éloignent de ce type fondamental et éternel de tout ce qui est bon , c’est-à-dire de la religion.

Admirateur de cette ancienne constitution du royaume de France , et vivement attaché à sa patrie, avec quelle douleur il avait vu ce beau gouvernement renversé en 89 , et tous les maux qui en résultèrent! Il répétait souvent cette parole de Condorcet : «Voltaire a fait tout ce que « nous voyons. » Mais il ajoutait : « La Régence « a fait Voltaire , et la Réforme a fait la Régence ,

« et de plus anciennes erreurs , la Réforme

« Grande leçon , disait-il, pour les rois de s’op- « poser à toute nouvelle doctrine en morale et « en religion. Ils ont un moyen assuré et tou- « jours à leur disposition de remplir ce devoir: « c’est de s’adresser à l’autorité suprême, et seule « légitime en religion et en morale , à l’Église « chrétienne personnifiée dans son chef visible , « autorité qu’ils doivent, quand ils lui deman- « dent son concours ou son secours , croire in- « faillible , même quand les écoles disputeraient « de son infaillibilité. »

Je remarquerai, sur la philosophie , que M.

de Bonald n’a pas essayé de ces systèmes qui embrassent une foule de questions insolubles à l’esprit humain ; il rejetait tout ce qui n’était pas de pratique , tout ce qui ne s’appliquait pas à l’utilité de l’homme et de la société. Sur toutes

les questions épineuses que la scolastique agite, M. de Bonald ne demandait pas à la raison plus de lumière qu’elle n’en possède, et la foi était toujours l’asile où il aimait à se réfugier. Il ne se rangeait sous la bannière d’aucun philosophe ; il ne formait aucun système; il se bornait à discuter quelques points isolés de la philosophie de l’école. Mais dans tous ses écrits , il prenait son point de départ dans la raison; c’était d’abord dans sa lumière qu’il puisait ses arguments , puisqu’il avait affaire à des rationalistes enivrés d’eux-mêmes et ennemis de toute révélation.

On s’est grossièrement trompé, si l’on a voulu rattacher celte méthode au Cartésianisme. Elle n’est certainement pas particulière à Descartes. Elle a été suivie par tous les philosophes sans exception, jusqu’au jour où M. de Lamennais vint brouiller toutes les idées en philosophie. 11 nous serait facile de montrer que Saint Augustin et Saint Thomas ne procèdent pas autrement que Descartes; mais ce philosophe, plus accoutumé à l’exactitude géométrique, a poussé plus loin aussi la précision et la rigueur du raisonnement. M. de Bonald n’était pas cartésien ; je ne crois pas qu’il se fût jamais occupé de Descartes , et il eût été bien étonné d’une accusation aussi ridicule. Car aujourd'hui, tout ce qui constitue véritablement le Cartésianisme a été universellement abandonné.

Les Recherches philosophiques , un des ou-

rrages que M. de Ronald travailla avec le plus de soin , se composent de plusieurs dissertations souvent indépendantes les unes des autres , et toutes sur des questions du plus haut intérêt: sur l’origine du langage, la cause première, les causes finales; sur l’immortalité de l’âme , etc. Les considérations auxquelles il s’élève , les solutions qu’il présente , les pensées remarquables qu’il y répand , mériteront toujours l’attention des philosophes.

La philosophie de X école , la philosophie proprement dite , ne considère que l’homme isolé. On la définit : La connaissance de Dieu et de soi. même par les seules lumières de la raison. C’est ainsi qu’on l’a entendu dans tous les temps. M. de Bonald fit entrer un élément de plus dans cette définition : elle fut pour lui la science de Dieu , de X homme et de la société', considérée toujours par la seule raison. Sa philosophie se distingue donc de toute autre en ce qu’elle ne considère jamais l'homme que dans ses rapports avec ses semblables et vivant en société ; elle est toute morale et sociale ; il en fait des applications continuelles aux gouvernements et aux divers états de société qui peuvent exister sur la terre.

Mais pour fonder une science quelconque , il faut nécessairement , ou un premier principe d’évidence naturelle , ou un fait incontestable , généralement admis , qu’on ne puisse révoquer

en doute , et qui puisse servir de point de dé- . part : M. de Bonald choisit comme fait primitif le don du langage fait au premier homme. Ce fait lui parut réunir toutes les conditions requises pour asseoir son édifice philosophique.

11 s’attacha donc à prouver que le langage ne pouvait être d’invention humaine , et de là résultaient deux conséquences : la vérité de l 'existence de Dieu , auteur du langage, et la nécessité de la société humaine pour le conserver et le transmettre à chaque individu , sans quoi les hommes n’auraient pu ni exprimer leurs pensées , ni les connaître, ni jamais se réunir.

Il déduisait de justes conséquences de cette théorie , mais pas toujours exprimées d’une manière irréprochable. Quelques esprits s’y sont trompés , d’autres les ont excessivement outrées. On a fait dire à l’auteur ce qu’il ne voulait pas dire , et M. de Lamennais a trouvé dans ces exagérations une des causes de ses égarements. Mais nul auteur ne peut répondre des erreurs de ceux qui le lisent. L’Écriture Sainte n’est pas responsable des hérésies qui en sont sorties.

Pour arriver à démontrer que l’homme ne peut inventer le langage, il fallut traiter d’abord la question des idées, et montrer la nécessité de leur union avec la parole qui nous les manifeste ; ce fut la partie la plus remarquable de cette théorie. Jusqu’alors les philosophes s’étaient assez inutilement fatigués à considérer les idées

en elles-mêmes , sans s’embarrasser du moyen qui nous en donne la perception. Ils divisaient ce qui semble essentiellement uni , du moius dans l’état actuel de l’homme. M. de Donald établit que la parole est absolument nécessaire , toujours dans notre condition actuelle, pour penser aux objets qui ne peuvent se présenter à nous sous des images ; qu’elle était le moyen de cette manifestation , et il la comparait à un rayon de lumière dans un lieu obscur, éclairant tous les corps qu’il renferme , et nous découvrant leur forme , leur couleur , et les rapports qu’ils ont entre eux et avec nous-mêmes. «Notre enten- « dement, disait-il , est le lieu obscur où nous « n’apercevons aucune idée, pas même celle de «notre propre intelligence , jusqu’à ce que la « parolehumaine, dont on peut dire qu 'elle éclaire « tout homme venant en ce monde , pénétrant j us- « qu’à notre esprit par le sens de l’ouïe comme « le rayon du soleil dans le lieu obscur, porte « la lumière au sein des ténèbres , donne à cha- « que idée, pour ainsi dire, la forme et la couleur « qui la rend perceptible pour les yeux de l’es- « prit. Alors chaque idée, appelée par son nom , « se présente , et répond comme les étoiles dans « Job : Me voilà ! »

De là , disait-il , on peut trouver un moyen d’accommodement entre les partisans des idées innées et ceux qui ne veulent que des idées acquises par les sens , ou des sensations transfor-

mées: l’idée est innée, son expression est acquise. «Ainsi, quoique nos idées nesoient pas innées « dans le sens que l’école ancienne l’a peut-être « entendu , il n’est pas moins vrai que la loi de « Dieu, et généralement toutes les vérités mora- « les, sont, comme dit Saint Paul, écrites dans le « cœur de l’homme , opus legis scriptum in cor- « ilibus nostris , où elles attendent que la parole « transmise à chaque homme par la société sui- « vant les lois générales du Créateur , vienne les « rendre visibles à l’esprit. »

M. de Bonald avait tort de supposer dans ce passage qu’il différait de l’école ancienne sur les idées innées. Il n’y avait d’autre différence que dans le moyen qu’il jugeait nécessaire à leur manifestation , et dont l’école ancienne ne s’était nullement occupée.

De celle théorie résultait cette conséquence, que l’invention du langage , invention la plus profonde , la plus étendue , la plus féconde de toutes les idées, et qui suppose une infinité d’idées accessoires , ne pouvait avoir été faite par l'homme. Comment en effet des muets auraientils pu se concerter pour une si belle œuvre?

comment auraient-ils pu s’entendre sur l’expression de leurs idées, lorsqu’ils n’auraient connu encore aucune des idées dont ils auraient eu à chercher l’expression ? L’homme n’avait donc pu inventer le langage ; il l’avait donc reçu d’un être intelligent et supérieur à lui , c’est-à-dire de Dieu

même , ce qui était une nouvelle démonstration de son existence.

De ce don primitif du langage , M. de Bonald déduisait encore comme une conséquence naturelle « une transmission ou révélation pre- « mière faite à la société, des lois qui doivent en « assurer la durée, et de cette législation primi- « tive , expression de la volonté divine. » De sorte, « disait-il, que toutes les vérités générales, fon- « damentales, sociales, sont en dépôt dans la so- « ciété et nous sont données par la société. »

On ne pouvait douter que le Créateur n’eût donné aux hommes, dès le commencement, toutes les connaissances nécessaires à leur vie privée ou publique, mais il était plus difficile de comprendre que toutes les vérités fussent en dépôt dans la société et nous fussent transmises par elle. Cette assertion , trop générale, aurait eu besoin d’être bien expliquée ; on se hâta d’en tirer des conclusions fausses touchant la loi naturelle, et M. l’abbé de Boulogne, écrivain d’une grande réputation , s’éleva avec force contre ces nouvelles idées , déjà répandues dans quelques ouvrages. « S’il n’y a point , disait-il , de loi donnée à « l’homme , mais à la société, de qui l’homme la « reçoit, l’homme n’aura donc aucun principe de « vérité , de vertu , que par sa communication « avec ses semblables, et la loi naturelle ne sera « plus qu’un fait qui ne nous sera appris que « par les yeux ou les oreilles. »

Mais il était facile de répondre qu’en raisonnant dans le système où les idées ne sont perceptibles que par leur expression , c’est-à-dire par le langage, si ce langage nous est donné par la société dans laquelle nous naissons , on pouvait dire, ch un sens , que l’homme tient tout de la société. Car ce langage, non-seulement nous fait connaître les vérités existantes par tradition dans la société , mais nous manifeste aussi les vérités qui sont en nous et que le doigt de Dieu y a gravées.

J’ajouterai qu’il avait formellement reconnu qu’il y avait dans notre esprit quelque chose d’ antérieur à l’enseignement , des pensées qui attendaient des paroles pour se joindre à elles ; que les mots réveillaient les idées, les montraient à l’esprit et ne les créaient pas ; que les vérités morales sont écrites dans le cœur , où elles attendent que la parole vienne les rendre visibles à l’esprit. Il pensait donc très-bien, et de la manière la plus orthodoxe, sur la loi naturelle, bien que , dans quelques passages de ses écrits , ses expressions aient pu être en défaut.

Les dissertations dont se composent les Recherches philosophiques présentent des idées lumineuses qui attachent l’esprit par leur importance , l’intéressent par leur nouveauté, et sont toujours exprimées avec noblesse et clarté.

M. de Donald rejetait les théories de Condillac, « le plus coupable des conjurés modernes», lui

écrivait le Comte de Maistre. « Vous en avez fait «justice, lui disait-il , mais avec quelque bonté. « Pour moi, je ne serais pas si patient. Je ne puis « penser à cet homme sans colère. » U combattit encore avec ardeur le médecin Cabanis, dont les ouvrages étaient alors fort répandus , et qui plaçait la faculté de penser dans l’organisation. « Si « nous n’étions , disait M. de Bonald , au moral « comme au physique, qu’organeset organisation, « nous ne pourrions jamais vouloir plus que nous « ne pouvons faire. Car où prendrait l’organisa- « lion pensante cet excédant de volonté, que « 1 organisation agissante ne pourrait accomplir ?

« Ce serait, non pas une erreur de notre nature

« mais une con tradiction impossible à concevoir.,’ Il ne fit grâce à aucune des erreurs alors en vogue , ne négligeant jamais de mêler à sa métaphysique des considérations religieuses et politiques toutes les fois qu’elles se rencontraient sous sa plume. Mais la religion surtout était toujours présente à son esprit : « Nous lui devons « tout, disait-il , force , vertu , raison , lumière •

« et lorsque nous lui préférons une philosophie’

« qui, par la licence de ses opinions et la mol- « 'esse de ses maximes, en poussant les hommes « a la révolté , ne peut que forcer les gouverne- « ments au despotisme, nous sommes des insen- « ses et des ingrats , et nous abandonnons une « épousé qui a fait notre fortune, pour suivre « une courtisane qui nous ruine. »

A cette époque régnait dans les ouvrages de physiologie une détestable définition de l’homme due à Saint-Lambert , écrivain assez heureux en vers , mais fort déraisonnable en prose : il avait dit « que l’homme était une masse orga- « nisée et sensible qui reçoit l’esprit de tout ce « qui l’environne, et de ses besoins. » Cette définition avait réussi au milieu de nos désordres révolutionnaires.

M. de Bonald entreprit d’en donner une autre, plus vraie et plus noble : « L'homme, dit-il, est « une intelligence servie par des organes. » Cette définition élégante et concise fut généralement approuvée ; on la cita dans une multitude d’écrits , et elle devint même alors sujet d’une thèse remarquable soutenue dans l’École de médecine de Paris, par M. Buisson, cousin germain du célèbre Bichat , jeune homme rempli de talent et de bons principes.

Elle éprouva dans la suite quelques critiques: on pensa qu’elle n'indiquait pas assez l’union des deux substances; on la mettait même audessous de celle d’Aristote : L'homme est un animait l) raisonnable , définition qui déplaisait singu-

(I) On peut bien dire en latin : Homo est animal ration ale, ou comme Cicéron , animal mortale rationis particeps. Ces expressions signifient que l'homme est un être animé doué de raison. Mais traduire comme on le fait dans toutes les philosophies : « L'homme est un animal raisonnable , » c'est présenter dans ce mot animal une idée peu noble , que le même mot ne présente pas en latin ; aussi Ovide a-t-il pu l'employer dans ses beaux vers en parlant de l’homme : Sanctius his animal , etc.

fièrement à M. de Donald , à cause de ce mot d’anûna/appliqué à la créature intelligente et faite à l’image de Dieu.

Cette critique était peut-être un peu trop sévère. Car enfin, il n’y avait rien dans cette définition qui se refusât au développement le plus orthodoxe. Elle semblait tout dire , mais en abrégé, et autant qu’une définition peut le faire. Si l’intelligence est servie par des organes , elle est donc unie à ces organes , elle forme donc avec eux une seule personne composée d’un corps et ■d’une âme, car la matière seule ne peut jamais former une personne ; nous voyons aussi que l’esprit seul ne la forme pas non plus en nous puisqu’il n’agit pas seul, et que la définition nous le montre assujetti à se servir de la matière , ne pouvant penser que par l’entremise du cerveau, ni sentir que par le moyen des sens. L'union intime des deux substances y paraissait donc exprimée, bien que le mot n’y fut pas. Mais quoiqu’il pût manquer réellement quelque chose à la rigueur de cette définition , elle fit néanmoins un bien qu’une définition plus exacte et moins élégante n’aurait pas fait , celui de faire tomber et disparaître la définition dangereuse de Saint- Lambert.

M. de Bonald aimaità revenirsouventsurcette définition qui commence par ce qu’il y a de plus grand dans l’homme, sans nier d’ailleurs l’union substantielle des deux natures spirituelle et ma-

térielle : et il en déduisait d’ingénieuses pensées: « Ce qui caractérise éminemment, disait-il , l’in- « telligence de l’espèce humaine, est moins la fa- « culté qu’a l’homme exclusivement de disposer « et de perfectionner ses organes pour les rente dre propres à tel ou tel genre de travail , que « celle de se créer en quelque sorte d’autres « organes pour aider à la faiblesse ou à l’im- « puissance des siens ; ainsi les outils de tous « les métiers , les instruments de tous les arts,... « sont de nouveaux organes que l’homme s’est « donnés ; et soit qu’il se serve de ses organes a naturels, ou de ces autres organes artificiels , « l’homme est toujours une intelligence servie par « des organes. Il y a même des machines , filles « et expression de son intelligence , auxquelles « cette définition pourrait aussi s’appliquer. Une « montre, par exemple, est l’horloger qui l’a faite, « et dont la pensée est servie tant que la montre « dure , par les rouages qui la composent , et qui « en sont comme les organes ; ainsi, quand vous « consultez votre montre, c’est une intelligence « qui répond à la vôtre , et qui lui répond à tout « moment ; et l’art de l’homme parle même lors- « que la nature est muette, et que le soleil, qui « mesure le temps , absent ou nébuleux , ne peut « pas vous apprendre à quel instant vous êtes « de votre fugitive existence ; et nous voulons « qu’il n’y ait que hasard dans la belle machine « du inonde ! «

Des écrivains , même peu favorables à M. de Ronald , ont avoué qu’il était l’auteur d’un mouvement nouveau imprimé aux esprits, et d’une réaction dans les idées philosophiques et politiques : « Si une ère plus heureuse succède à la nô- « tre , disait la Revue européenne O , M. de Bo* « nald y aura puissamment contribué , et l’avenir « lui paiera justement un ample tribut de recona naissance. » Le même journal, qui combattait avec chaleur ses théories absolues en politique , remarquait pourtant que les lumières qvi jaillissaient de nos dernières secousses , justifiaient lesprincipesdeM.de Bonald sur V unité essentielle du pouvoir et son indivisibilité ; « Il n’en est « guère, disait-il , qui ne rende hommage à la sa- « gacité de M. de Bonald : lui, au moins, ne s’est « pas laissé imposer par des formes vaines. Qu’on « en fasse honneur à ses lumières ou qu’on l’im- « pute à ses préventions , toujours a-t-il échappé « aux apparences fallacieuses dont tant d’autres « ont été éblouis. » Et c’est bien ici qu’on peut appliquer les paroles de Bossuet décrivant les événements qui ont tant de rapport avec les nôtres, « ce qu’une judicieuse prévoyance n’avait « pu mettre dans l’esprit des hommes, une maî- « tresse plus impérieuse , l’expérience, les a for* « cés de le croire. »

(1) Août 1834.

(2) Oraison funèbre de la reine d’Angleterre.

Quand les jours les plus mauvais de la révolution furent passés , et que M. de Bonald , qui s’était caché pendant plusieurs années à Paris , put sortir en sûreté de sa retraite , il revint joindre sa famille, fixée auprès de Milhau dans une petite campagne, modique débris d’une modique fortuneque la Révolution avait détruite. Ses écrits l’ayant fait connaître de tout ce qui tenait à Paris un rang dans les lettres, Bonaparte le nomma Conseiller de l’Université ; mais il n’accepta pas sur-le-champ, malgré les vives instances de M. de Fontanes et de M. l’abbé Émery, Supérieur général de la Congrégation de Saint-Sulpice. Ce ne fut qu’au bout de deux ans qu’il alla occuper celte place restée vacante , quoique vivement sollicitée.

Vers ce même temps, il reçut une lettre trèsflatteuse de Louis Bonaparte, roi de Hollande, qui désirait l’attirer auprès de lui pour l’éducation de son fils. Elle était tout entière de sa main :

« Après avoir cherché partout , lui disait-il , « j’ai réfléchi, Monsieur, que, sans vous connai- « tre autrement , vous étiez un des hommes que « j’estime le plus il m’a paru que vos principes i étaient conformes à mes sentiments. Vous me « pardonnerez donc si , ayant à choisir quel- « qu’un à qui je désire confier plus que ma vie, « je m’adresse à vous; c’est le cas de bien choi- « sir. Si donc. Monsieur, le bonheur dont vous « jouissez sans doute dans une modeste retraite,.

« ne vous a point rendu insensible au bien que « vous pouvez faire , je ne dis pas à moi , à un « individu , mais à toute une nation plus esti- « mable encore que malheureuse , et c’est beau- « coup dire!... acceptez d’être le gouverneur de « mon fils. Vous le confier , c’est vous marquer

« le plus vif désir de gagner votre amitié Je

« vous prie de faire un petit voyage dans ce pays; « vous devez imaginer avec quel plaisir je vous « recevrai. Si je ne puis réussir à vous faire ac- « cepter mon offre , j’aurai au moins, Monsieur,

• leplaisirde faire votre connaissance, et de vous « exprimer ma satisfaction de trouver en vous

* l’homme de bien et l’homme éclairé dont je « désire l’amitié. » Il ajoutait quelques réflexions touchantes sur le malheur de sa position comme roi, et sur ses efforts pour sauver la Hollande d’une incorporation à l’Empire, qui eût été, disait-il , sa ruine totale.

L’envoi de cette lettre est consigné par le roi Louis lui-même dans ses mémoires inédits, intitulés Documents historiques du comte de Saint- Leu : « Il chercha, dit-il , parmi les hommes dis- « tingués en France , celui auquel il pourrait « confier son fils d’avance , afin que, s’il était « obligé d’abdiquer, son fils et la reine eussent « un appui et un guide sûrs. Il fallait, pour être « agréé de l’empereur et respecté lors de la ca- « tastrophe , comme pour soutenir la Hollande « dans ce cas, un homme célèbre , un Français,

« un homme connu et estimé de l’empereur ,

« comme en Hollande; un monarchiste libéral , i un homme indubitablement ferme d’honneur « et de probité. Il choisit M. de Bonald, qu’il ne « connaissait que de réputation. Sa lettre parvint « par un secrétaire expédié expressément dans « le Rouergue. »

M. de Bonald ne put être insensible à une proposition exprimée avec tant de délicatesse et dans des termes si honorables. Il compatit aux douleurs de cet excellent prince , et s’il ne put accepter l’offre qui lui était faite, il ne refusa pas du moins l’estime et l’amitié si noblement demandées.

La Hollande se souviendra avec reconnaissance du court passage de ce prince, qui s’était si généreusement dévoué à scs intérêts ; les catholiques en particulier ne peuvent oublier ce qu’ils lui doivent; leur sort s’est amélioré depuis son règne ; aussi le Pape, l'invitant, après son abdication à venir à Rome : « C’est avec une véritable « satisfaction, lui écrivait-il, que nous verrons « un fils qui a donné tant de preuves de foi et a d’ attachement à f Église , habiter la capitale « du monde chrétien. » P)

Enfin , il fut donné à M. de Bonald de voir le jour heureux du rétablissement des Bourbons sur le

(1) 11 est très-intéressant de lire le chapitre intitulé, Louis , roi de Hollande , dans La Hollande catholique de Dom Pitrat , religieux Bénédictin de Solesme , ouvrage publié il y a quelques années.

trône de leurs ancêtres. Il n’avait jamais cessé de l’espérer, malgré tous les événements qui semblaient le rendre impossible. Avec quelle effusion de cœur , avec quels sentiments d’amour pour ses souverains légitimes , il célébrait ce retour, objet de tant de vœux , et qui semblait alors donner tant d’espérances ! « Que l’Europe , écrivait- « il, reconnaisse enfin et sans s’en alarmer , le « destin de la France , toujours sauvée des der- « niers malheurs , tantôt par l’héroïsme inexpli- « cable d’une jeune fille , tantôt par le concert, « plus étonnant peut-être, de tous les souverains. « Qu’elle admire surtout ce bienfait signalé de « la Providence, qui ne permet pas , comme dit « Bossuet , que les états soient battus dune éter- « nelle tempête , et qui toujours a donné à la « France l’homme qu’il lui fallait pour en affera mir la puissance ou en réparer les malheurs. « Jamais le bienfait ne fut plus nécessaire, et ja- « mais aussi il ne fut plus sensible. »

« Un roi de cette race antique et vénérée qui a remonte au berceau de la monarchie, après « vingt-cinq ans de malheur et d’exil, monte sur « un trône entouré de précipices , et que rien en « apparence ne défend contre les désordres du a passé , les embarras du présent , les dangers a de l’avenir. Il y monte, et son imperturbable « sécurité nous révèle le secret de sa force. A « peine y est-il assis qu’il imprime à ses démarches « le caractère de ses vertus et le sceau desa sagesse.

« Quel roi eut jamais plus de plaies à cicatriser, « plus de haines à éteindre , plus d’intérêts à

« concilier? Cette puissance miraculeuse de

« guérir les malades en les touchant , que la re- « ligieuse vénération de nos pères pour la royauté « attribuait aux rois de France une fois dans « leur vie , notre roi l’exerce tous les jours sur « les maux les plus invétérés et les maladies les a plus rebelles. Sa force est sans efforts et sa « prudence sans mystères , et l’autorité de son « caractère précède le pouvoir de la loi. »

Oui , c’était bien là le langage qu’un légitime enthousiasme pouvait se permettre dans les premiers jours de 1 8 1 S. Mais si le retour du roi comblait les vœux de M. de Bonald , il faut le dire , la concession d’une charte déconcerta bientôt toutes ses idées ; l’abandon de cette unité de pouvoir, qui avait été l’objet constant de ses méditations ; l’oubli de notre ancienne forme de gouvernement, qui lui semblait à peu près le type de la perfection ; cette irruption de la démocratie par l’institution de trois pouvoirs destinés à s’unir , mais qui ne pouvaient que se déchirer et se combattre, toutes ces nouveautés vinrent mêler de douloureux pressentiments à la joie qu’il éprouvait. Il ne pouvait même les tenir renfermés dans son cœur. Plus il aimait son roi et sa patrie , et plus ses craintes étaient vives ; elles se manifesfaient à tout moment:

« Aimez donc un peu la Charte,» lui disait un jour,

aux Tuileries, l’excellent duc Matthieu de Montmorency en lui pressant tendrement la main.

Mais c’était trop lui demander , il ne pouvait que s’y soumettre.

« Il se passe ici bien des choses, écrivait-il à cette « époque à M. le Comte de Maistre, qui ne vous « feront pas changer d’avis, pas plus qu’à moi , « sur la folie des constitutions écrites : nous y

« sommes tout à fait Jamais la philosophie ir-

« réligieuseetimpolitique n’a remporté un triom- « phe plus complet. C’est sous l’égide des noms « les plus respectables et à la faveur des circons- « tances les plus miraculeuses , qu’elle a introduit « en France , qu’elle y a établi ce que Bonaparte « aurait toujours repoussé, et dont il avait même « déjà culbuté les premiers essais. Si l’Europe « estdestinéeà périr, elle périra par là... Religion, « royauté, noblesse, tout est dépouillé, tout est « réduit à vivre de salaires et de pensions , tout « est viager et à fonds perdus. » C’était bien en effetparson régime parlementaire, parses élections, sa liberté de la presse , et tous ces grands éléments de dissolution introduits ou conservés dans le gouvernement à une époque où l’on pouvait si facilement y introduire tout ce qu’on aurait voulu de bon , qu’une catastrophe inévitable et prochaine était préparée à ce royaume si miraculeusement rétabli.

Un congrès des souverains alliés s’était réuni à Vienne pour travailler à une pacification gé-

— Co —

nérale. Les princes et les peuples éprouvaient le besoin de repos après de si longues et si terribles commotions. M. de Bonald publia alors sur l’mtérét général de V Europe un écrit fort applaudi. 11 y exposait en effet les véritables intérêts des diverses branches de la grande famille européenne ; proposait les moyens de les concilier ; rappelait les vices du traité de Westphalie ; signalait les écueils , et s’efforçait de concevoir de meilleures espérances du traité de Vienne. « Le « premier, disait-il , fut un chef-d’œuvre de di- « plomatie , de cet art qui ne sert trop souvent « qu’à tromper les autres , et quelquefois à se « tromper soi-même. Le second sera, il fautl’es- « pérer , un chef-d’œuvre de politique , de cette a science qui place les peuples dans les rapports « les plus naturels, et par conséquent, dans l’état « le plus stable. » Mais trop de passions s’agitaient encore pour que ce chef-d'œuvre pût être accompli. Et au fond, M. de Bonald n’avait presque aucune confiance dans les réunions de tous ces cabinets dont l’aveuglement et la longue incurie avaient amené sur l’Europe tant de malheurs ; qui, sans prévoyance sur les dangers de la philosophie du XVIII e siècle , n’avaient pu être enfin un instant reveillés que par les éclats redoublés de la foudre.

« Ce congrès de Vérone , écrivait-il à M. le « Comte de Marcel lus (*î , son ami de cœur , le

(1) Lettre du 13 décembre 1822.

« confident de ses pensées , ce congrès, avec ses « fêtes et ses opéras , me représente un peu les « festins de Babylone. Ce contraste de plaisirs et « de malheurs , cet enfantillage jeté à travers les « convulsions sanglantes des peuples , au milieu « de si grands intérêts et de si déplorables cala* « mités , est lui-même une calamité , car il est à « mes yeux un grand scandale. Deux politiques « vont partager les souverains , leurs ambassa- « deurs et leurs ministres : celle des monarchies « et celle de la révolution ; la politique anglaise « et la politique russe. On va prendre , tel est « l’esprit du siècle , un milieu entre les deux. « Je ne vois là que des vanités diplomatiques , et « pas une conception forte , et je persiste à dire , « même après le congrès de Vérone , que l’Eua rope attend quelque chose ou quelqu'un ; que « l’Angleterre perd le monde , et que toutes les « illusions ou les perfidies politiques nous viena nent du pays où régnent toutes les erreurs « religieuses »

« Hélas ! mon cher ami , y aura-t-il des mira- « clés pour guérir toutes ces maladies des na- « tions ? Les années s’écoulent , les sessions se « succèdent , et le crêpe funèbre qui s’étend sur a l’Europe s’épaissit de plus en plus. Les indivi- « dus n’ont que des médecins pour leurs malai- « ses , et ces médecins n’ont reçu mission que de « leurs talents, toujours bornés, et deleurexpé- « rience, si souvent fautive; tandis que les nations

« chrétiennes ont des rois pour les préserver des « maladies, des rois qui sont l’image de Dieu, et « qui doivent être ses premiers ministres. Lors- « qu’ils oublient par qui et pourquoi ils sont « envoyés , la société ne peut attendre que des « événements terribles qui les remettent dans la « bonne voie , si même il leur est possible de la « retrouver.... Pour moi , je commence à croire « que les rois sont tout à fait exclus de l’œuvre « de la restauration sociale , s’il doit y avoir res- « tauration ; qu’ils ont été pesés dans la balance, « et trouvés trop légers. »

M. de Bonald plaida avec chaleur, dans cet écrit dont nous parlons, la cause de la religion et celle de sa patrie. Il réclama pour la France ses limites naturelles ; il fit voir tous les avantages qu’il y aurait, pour l’Europe même, pour son repos, à ce que nos frontières fussent portées jusques au Rhin. Il demanda , dans l’intérêt de la religion , que le Saint-Siège fût protégé, sa puissance raffermie, son indépendance reconnue et solidement garantie. « C’est de là, leur disait-il, qu’est venue « la lumière. C’est de là encore que viendront « l’ordre et la paix des esprits et des cœurs.... La « politique se fortifie de tout ce qu’elle accorde à « la religion; elle s’appauvrit de tout ce qu’elle lui « refuse. C’est sur ce grand et noble principe que « Charlemagne avait constitué la chrétienté , et « malheur aux gouvernements, s’ils l’oublient! » Les Chambres se réunirent pour la première

fois après les Cent-jours le 7 octobre 1 8 1 5 . M. de Bonald avait été nommé Député, et ce témoignage flatteur de l’estime de ses concitoyens lui fut continué jusqu’à l’époque de son élévation à la pairie. Les orages commencèrent avec la réunion des Chambres. Les assemblées ne sont jamais tranquilles , et c’est là ce qui plaît à ces cbauds partisans de la démocratie qui prennent le désordre pour la liberté , et l’obéissance pour la servitude. M. de Bonald prit part à toutes les discussions vraiment importantes de cette époque; il demanda d’abord l’abolition du divorce: « Hâtons-nous , disait-il , de faire disparaître de « notre législation cette loi faible et fausse qui « la déshonore, cette loi, fille aînée de la philo- « sophie qui a bouleversé le monde et perdu la « France, et que sa mère, honteuse de ses déporn tements, n’essaie plus même de défendre. » La Chambre introuvable , et qui ne devait plus être retrouvée , se hâta en effet de faire disparaître cette pierre de scandale; et voici les réflexions que cet acte si religieux de la Chambre inspire à un historien de nos jours : « Faire abolir le di- « vorce était, dit-il, une violence qu’on devait « croire impossible. La passion d’un sophiste dé- « vol entreprit pourtant cette tâche. L’entraîne- « ment , la sottise et la peur l’accomplirent. » Mais bientôt la Chambre elle-même disparut aussi : « Cette Chambre de 181 5 , qui donnait de « si belles espérances, écrivait M. de Bonald, et

« qui avait montré que la Révolution n’avait rien « détruit en France de tout ce qu’elle y avait « étouffé, cette chambre futirrévocablement con- « damnée le jour qu’elle rejeta la vente des biens « publics, des communes, de l’état et de lareli- « gion. Sa dissolution fut jurée lorsque ceux de « qui cette mesure paraissait dépendre , n’en « avaient encore ni la volonté, ni peut-être la « pensée. On travailla donc à l’obtenir , malgré « les assurances formelles de satisfaction données « par le maître. Les uns tremblèrent pour leurs « places , les autres pour le retour des Jésuites, « d’autres pour les biens nationaux , etc. et de « toutes ces craintes sans fondement se grossit « l’orage du 5 septembre. » (•>

En 1817 , M. de Bonald sollicitait pour le clergé la restitution des bois non vendus. Rien ne lui paraissait plus pressant que de réparer autant qu’il était possible cette spoliation sacrilège de l’Église ; il croyait même que le premier acte des Bourbons aurait dû être un grand hommage rendu à la religion et aux droits sacrés de la j ustice, en restituant au Saint-Siège le Comtat d’Avignon t a) , qui lui appartenait si légitimement. Il disait au sujet des propriétés de l’Église non vendues : «t Où serait le prétexte de la dépouiller

(1) Lettre à M. le Comte de Maistre.

(2) « La province d’Avignon, acquise jadis par le Saint-Siège, « dit lePapePie VII , dans son allocution du 4 septembre 1815, •> était possédée depuis cinq cents ans ; le Comtat Venaissin « l’était pareillement depuis une époque plus reculée encore. »

a Je ce que vous ne lui avez pas donné , eï « de ce que lui ont donné quelques familles , à a qui seules appartient sur la terre la propriété « du sol cultivé et la faculté d’en disposer?....

« La Révolution , qui a régné par la spoliation ,

<« veut reconquérir ce qu’elle a perdu ; elle ne « veut pas lâcher sa proie; elle ne peutpardon- « ner le mal qu’elle lui a fait.... Je rends grâce à « mon siècle de m’avoir donné cette nouvelle « preuve de la vérité du Christianisme ; il est cer- « tain philosophiquement qu’il ne serait pas « capable de haïr si fortement ce qui ne serait « qu’une erreur.... Si lors de la première confis- « cation des biens , j’avais eu à prononcer entre « le sacrifice des biens publics et celui des biens « privés, je n’aurais pas balancé.... Ne consen- « tons jamais à dépouiller la religion du peu qui « lui reste... Si le sacrifice est consommé, comme « on l’a dit , ne cherchons pas un reste de vie « dans les entrailles des victimes : nous n’y pour- « rions trouver que de sinistres présages.... Ah ! « si le chêne que vous voulez abattre , sembla- « ble à ceux de Dodone , rendait des oracles , il « ne vous prédirait que des malheurs ! » Et ce*pendant le chêne fut abattu !

Une opposition qui prenait de jour en jour de nouvelles forces paralysait les vues les plus sages , et justifiait toutes les craintes. Un Concordat avait été définitivement conclu avec le Souverain Pontife pour relever les ruines de l’É-

glise de France , et l’on ne put parvenir à le faire exécuter. Les préventions et les obstacles furent tels que l’Archevêque de Paris se vit contraint d’écrire au Roi (0 : « Je rougis de porter les gages « du traité solennel qui ne reçoit, et ne recevra « peut-être pas son entière exécution. Je m’ap- « plaudis de mes longues et cruelles douleurs , « qui m’épargnent la confusion de paraître en « votre présence, tandis qu’autrefois , cette pré- « sence allégeait mes maux et dilatait mon cœur. « Sauvez-moi , Sire , de cet opprobre , ou per- « mettez-moi d’aller, loin de vous, pleurer comme « Samuel sur la rigueur du jugement de Dieu a envers le Roi qu’il a choisi , et mourir en im- « plorant sur vous et sur la France ses anciennes « miséricordes. »

Un peu de fermeté aurait aisément triomphé de ces vaines difficultés : « Ordonnez , lui disait « avec tout le clergé le vénérable Pontife , or- « donnez , et votre souffle dissipera les nuages « que l’impiété et la malveillance s’efforcent d’é- « lever jusque sur les droits sacrés de votre au- « torité.... Rome, la France, toute la catholicité « élèveront leurs voix pour célébrer la gloire « et la piété du monarque qui , restaurateur de « la monarchie , aura employé sa puissance à « restaurer aussi le royaume spirituel de Jésus- « Christ. »

Le Pape aussi se plaignait vivement de l’injure (1) Lettre du 11 mars 1818.

faite à son autorité par la non exécution du Concordat:» Il est tout à fait déplacé, disait-il, que « des décisions sur des matières religieuses don- « nées par le Siège apostolique , après s’être con- « eertéavecle roi très-chrétien, soientensuilesou- « mises àla délibération d’un conseil laïque, quel- « que illustre qu’il puisse être. » ('> Mais rien ne réveillait le monarque. Les rois constitutionnels sont sujets à s’endormir entre les bras de leurs ministres : ils croient pouvoir se décharger sur eux de toute responsabilité , et ils oublient qu’ils ne sont eux-mêmes que des ministres , et des ministres responsables vis-à-vis de ce Roi des rois , qui n’entend pas leur avoir en vain confié le glaive.

Quelle situation ! et comme elle confirmait M. de Bonald dans ses idées sur ces formes nouvelles de gouvernement où l’ordre fie la nature esl altéré , » où le gouvernant , dit M. de Maistre, est « aussi peu gouvernant , et le gouverné aussi peu « gouverné qu’il est possible! » Comme elle justifiait ses tristes pressentiments et ceux de tous les hommes sages ! C’était pour M. de Bonald le fruit inévitable de cet élément démocratique introduit dans notre constitution. Aussi, à la vue de ces assemblées turbulentes , de ces discussions interminables et de tous les maux qu’elles engendrent, il disait avec raison, «qu’il ne fau-

(1) Bref adressé à M. le Comte de Marceilus-

(2) Minister Del. Saint PauL

a drait assembler les hommes que dans les camps, o ou à l’Eglise, parce que là, du moins, ils écou- « tent et obéissent. » Une dure expérience , celle des révolu lions, aeneffetassezappris quele peuple n’est pas fait pour raisonner sur le gouvernement, mais pour lui obéir. « Qu’est-ce que l’état « de roi, disait M. de BonaldPle devoir de gou- « verner. Qu’est-ce que l’état de sujet? le droit à'è- « tre gouverné. Un sujet a droit à être gouverné, « comme un enfant à être nourri. C’est dans ce « sens que les peuples ont des droits et les rois « des devoirs. » Malheur aux états où les peuples entendent leurs droits dans un autre sens! Rois et peuples n’ont que des devoirs : les uns celui de commander , et les autres celui d 'obéir. C’était surtout dans les élections que M. de Ronald redoutait l’action de Vêlement démocratique ; c’était là que pouvait se développer tout ce qu’il avait de vénimeux. Une bonne loi sur cette matière était donc très-importante. Le sort d’une monarchie constitutionnelle, parlementaire , en dépend. Selon sa nature , cette loi peut prolonger un peu sa vie , ou la tuer sur-le-champ. M. de Ronald fit tous ses efforts , dans la discussion de cette loi , pour l’obtenir favorable à la royauté : « Cette question, disait-il, occupe en ce moment « toute l’Europe , l’Europe propriétaire , cette « Europe politique et religieuse qui n’est pas a tout à fait l’Europe des sociétés secrètes, des « comptoirs , des universités , des académies. »

U leur disait que, s’ils excluaient les chefs de la propriété les plus intéressés à l’ordre et à la stabilité de l’état, ils continuaient les principes qui faisaient les malheurs et les désordres de l’Europe. Que si , au contraire , ils constituaient le droit et l’exercice électoral dans l’ordre naturel, s’ils appelaient les grands propriétaires, qui auraient, disait-il , « les connaissances , les hakitu- « des , les intérêts , les vertus politiques que « donne, même au moins vertueux, la grande pro- « priété, ils rétabliraient la société européenne « sur ses antiques fondements , indestructibles « comme la nature , qui survivent même aux « révolutions , prêts à recevoir des constructions « régulières, ou, comme ceux d’un temple célèbre, « prêts à engloutir les imprudents constructeurs « qui tenteraient d’y élever un édifice que la naît ture repousse comme la société. Pensez-y , ajou- « tai t-il, pensez-y , et pour la France, et pour l’Eu- « rope, et pour vous-mêmes. «Mais on n’y pensa pas. Ses avertissements, dans cette occasion comme dans beaucoup d’au très, furent repoussés, et la chambre même le rappelait un jour violemment à l'ordre pouravoirexpriméle vœuque tous lesFrançais eussent le même dévouement que les Suisses, qui, au ip août, s’étaient fait tuer au pied du trône.

Il est inutile de dire que M. de Bonald ne fit jamais partie de cette opposition malheureuse qui ébranla le trône et donna tant de force à ses ennemis. Toujours uni au ministère de M. de

Villèle , sans l’approuver en tout , il n’affligea point le cœur si bon de Charles X en persécutant ses ministres. « Les gouvernements, disait-il, « sont partout ailleurs tranquilles , les peuples « heureux à moins de frais , et sans trop s’occu- « per de ceux qui les gouvernent ; et l’on dirait « que, dans ce seul gouvernement , les ministres, « objets d’une censure si âpre et si continuelle , « sont plus sujets à faillir parce qu’ils sont plus « surveillés , ou plus corrompus parce qu’ils « sont plus responsables. Comment peut-on har- « celer ainsi les serviteurs sans nuire à la conte sidération du maître qui les a choisis? Com- « ment peut-on prétendre que tout va mal dans « l’état, sans porter atteinte au respect et à l’af- « fection dus à celui qui en est le chef. » M. de Ronald n’était pas de ceux qui disaient à la tribune que le Roi n’avait point d’ennemis , il pensait au contraire qu’il en était environné , mais il ne voulait pas leur donner plus de force par une imprudente opposition.

Honoré des bontés de Louis XVIII , qui daigna le nommer successivement Ministre d’État, Pair de France, membre de l’Académie française ( l ), il reçut encore une haute marque de confiance de la part de Charles X , quand il fut chargé de la présidence de la commission de censure

(1 ) L'Encyclopédie du XIX e . siècle dit que le titre de Vicomte fut donné à M. de Bonald par Louis XVIII ; c’est une erreur : ce titre était depuis longtemps dans sa famille.

établie en 1827 dans l’intervalle de deux sessions , et que les excès de la presse étaient devenus si menaçants. Je m’arrêterai un instant sur cet endroit de la vie de M. de Bonald , parce qu’il n’est pas un des moins honorables.

Si l’on considère combien il était urgent d’établir une censure , et toutefois l’opposition qu’elle rencontrait dans les esprits , opposition aveugle chez les uns et perfide chez les autres; si l’on envisage la faiblesse du gouvernement , roseau à demi cassé , incapable de prêter aucun appui salutaire , on comprendra ce qu’il fallait de dévouement à la religion , au roi, à son pays, pour accepter une pareille commission. Tous les partis s’étaient déchaînés sous la Restauration. La bonté de nos rois n’avait pu adoucir des cœurs pervers , insensibles à tous les sentiments de religion et d’humanité. Tout périssait sous les coups redoublés d’une presse audacieuse ; trois millions de mauvais livres imprimés depuis 1814, c’est-à-dire dans l’espace de treize ans, attestaient ses ravages. « Il faudrait désespérer « de la société , disait M. de Bonald, si elle ne sen- « tait pas le besoin de mettre un frein à cette li- « cence , et de réprimer l’audace toujours crois- « santé de cet esprit infernal rentré, comme dit « l’Écriture , avec sept autres esprits plus mé- « chants que lui , aux lieux d’où il était sorti. »

Or, rien de plus honorable que d’ètre chargé de surveiller et de réprimer le pouvoir de la

presse , qui s’était élevé à un degré si effrayant de malice, de corruption et de révolte ; c’était se trouver en quelque sorte investi de la défense de la Religion désolée , du trône à demi abattu, de l’humanité entière livrée à toutes les fureurs de l’enfer. Tout fut donc tenté pour intimider M. de Bonald ou le rendre odieux; on se plaisaità répandre le bruitque ses fonctions étaient salariées, quoiqu’on sût fort bien qu’elles étaient entièrement gratuites; mais il méprisâtes menaces et les calomnies, n’envisagea que le bien public, l’obéissance qu’il devait au roi , et le désir qu’il aurait eu de se sacrifier pour son service. Il s’acquitta de son devoir avec assiduité , courage et désintéressement , et repoussa les invectives avec modération. « Les membres du Conseil de sur- « veillance de la censure ont accepté, disait-il , « les pénibles fonctions que la volonté royale « (car ils n’en connaissent pas d’autre) leur a o imposées. Ce sacrifice, dont ilsontmesuré toute « l’étendue , ils ont cru le devoir à leur pays et à « leur roi , et cette surveillance, que les journa- « listes de l’opposition et leurs amis trouvent « odieuse, parce qu’elle les blesse dans leurs in- « térêts personnels , ils la regardent comme « aussi digne de la pairie que la surveillance « des haras , des liquidations et des manufactu- « res. Le poste où l’on peut, avec le moins d’a- « vantages pour soi-même , ou même le plus de « désagréments et de dangers , défendre le mieux

« la religion et la royauté , les mœurs , la société « tout entière contre son ennemi le plus dange- « reux , la licence des écrits, est le poste le plus a honorable , celui qui appartient à la pairie,

« appendice de la royauté, royauté elle-même,

« et à ce titre, spécialement investie par la cons- « titution du devoir et du droit de défendre la « société envers et contre tous.... Et puisqu’on « me force à parler de moi , comment , après « avoir consacré tant d’années de ma vie à la dé- « fense de la royauté , après avoir tout sacrifié « à cette noble cause et tout perdu pour elle ,

« aurais-je pu lui refuser mes services contre l’at- « taque la plus dangereuse que la haine de ses « ennemis et l’aveuglement de ses amis lui aient « livrée depuis la Restauration ? »

Il répondait à M. le Vicomte de Chateaubriand, qui attaquait aussi cette censure temporaire, et réclamait une liberté illimitée , mais avec une loi terrible , immanis lex , avec la mort même : « Vos « lois sont une illusion. Plus la loi sera sévère , « plus sera forte et légitime la répugnance des « juges à l’appliquer.... Pourquoi porter des lois « atroces , pourrait-on dire au législateur; pour- « quoi exiger des condamnations à mort contre « les auteurs et à ruine contre les imprimeurs , « quand il aurait suffi d’un jugement de censure « qui, en ménageant la personne , la fortune et « l’honneur de l’écrivain et de l’imprimeur, au- « rait veillé aux intérêts de la société, en sup-

a primant de 1 écrit ce qu’il pouvait renfermer « de répréhensible? » Cette discussion amena, dit M. Sainte-Beuve , entre M. de Chateaubriand et M. de Donald , « une rupture ouverte , dans « laquelle le vieil athlète porta au brillant trans- « fuge des coups acérés , directs , et qui auraient « paru des blessures profondes, si on y avait « pris garde »

Qu’on lise la brochure de M. de Bonald , De V Opposition dans le gouvernement et de la liberté de la presse , et l’on pourra juger, par la nature de ses réponses , toujours calmes, quoique fortes , quelle était la vivacité des attaques. Nous n’accusons pas l’auteur que nous venons de citer de vouloir renouveler ces attaques. Ses critiques ne sont pas sans bienveillance , mais nous avons lu avec peine, dans ses Causeries du lundi t ces paroles : « En plus d’un cas , M. de « Bonald fut un instrument du pouvoir , sin- « cère , mais non désintéressé. »

Sur quelle preuve repose une assertion aussi injuste ? M. de Bonald a-t-il jamais fatigué pour lui-même le pouvoir de ses sollicitations? et cependant il eût été plus excusable que beaucoup d’autres, puisqu’il avait tout perdu pour la cause de la monarchie.

Il fut sans doute un instrument du pouvoir , comme tout sujet fidèle doit l’être dans les fonctions publiques , mais jamais il ne le servit qu’avec X indépendance d’un esprit élevé , et le

discernement d’une conscience honnête et éclairée. Ainsi, sous Louis XVIII, de qui seul il avait reçu des bienfaits, il fut souvent dans les rangs d’une opposition qu’il jugeait nécessaire , et sous Charles X, dont il n’avait rien reçu, il ne fit jamais d’opposition, parce que l’opposition était alors systématique.

M. de Ronald devait-il refuser les bienfaits qui lui étaient offerts? devait-il repousser ce que le roi, dans sa bonté, daignait lui accorder, soit comme dédommagement de sacrifices faits à sa cause, soit comme récompense de travaux importants , et dont l’utilité ne pouvait être contestée ?

Nommé Ministre d’État, et plus tard, élevé à la pairie , il pouvait, en i83o , conserver la pairie et sa dotation , puisquï/ les tenait de Louis XVIll , et cependant il les sacrifia à ses principes , comme il leur avait sacrifié sa fortune aux premiers jours de la Révolution , et il mourut sans fortune personnelle. M. Sainte-Beuve avoue qu’il n’avait jamais fléchi , jamais cédé une ligne de terrain : où découvre-t-il donc ce qui aurait porté atteinte à son caractère? (•>

(1) M. de Bonald tirait peu de profit de ses ouvrages. On lui proposait un jour un libraire qui offrait de meilleures conditions. Il ne l'accepta pas. Lui en ayant demandé la raison , il nous dit que le libraire vendait aussi de mauvais livres , et qu’il ne voulait pas contribuer à favoriser son commerce. Voilà de quelle manière il se laissait dominer par ces circonstances auxquelles, suivant M. Sainte-Beuve, il était très-asservi.

Mais ne seraient-ce pas là des réminiscences de ces assenions fausses répandues dans des mémoires fort connus , et de tout ce qu’on avait débité de calomnieux à propos de la présidence de la censure? Il n’est que trop vrai qu’/V reste toujours quelque chose de la calomnie, et souvent, même dans les esprits les moins mal disposés. Ces fonctions de président étaient toutes gratuites. Mais en les acceptant,M.deBonald n’ignorait pas à quel déchaînement des plus mauvaises passions il s’exposait , et il eût regardé comme indigne de lui de ne pas y apporter un entier désintéressement. Il n’était mû que par son zèle pour le bien , par son dévouement au roi , par un désir ardent de réprimer cette liberté de la presse, si fatale à la monarchie , et dont il avait été toujours l’ennemi déclaré.

« Nos députés se trompent, écrivait-il à M.

« de Maistre , s’ils croient obéir à leurs commet- « tants en réclamant une liberté illimitée d’écrire. « L’immense majorité des pères de famille , des « propriétaires amis des moeurs , attachés à la o religion , aux lois , au gouvernement , et qui, « sans faire des livres , peut-être sans savoir lire, (t sont guidés par le bon sens naturel, bien pré- « férable, pour la conduite de la vie et des affai- « res , aux fausses lueurs du bel esprit , repous- « sent de toute la force de leur raison une Ii- « berté sans précaution , qui contrarie toute éduv cation publique, toute surveillance domestique,

« fait pénétrer partout des germes de révolte et « d’impiété. » Mais tel était l’aveuglement de cette époque que l’on ne pardonnait pasàM. deBonald des principes qui, en effet, n’étaient plus de ce temps-là; on s’irritait d’une opposition constante aux idées de la génération nouvelle, et à toutes les folles libertés qu’elle réclamait avec fureur» et l’on repoussait avec colère cette censure tardive que le salut de la monarchie contraignait d’établir , comme si l'on eût été pressé d’ouvrir la porte aux conspirateurs et de tomber dans l’abîme !

On y tomba en effet , et environ deux ans après, tout était fini. Mais déjà , et dès la fin de 18:29, M. deBonald avait quitté Paris, ets’étaitret i ré dans sa solitude auprès de Milhau , l’âme remplie de noirs pressentiments. Il ne sortit plus de cette retraite. Avec quelle profonde douleur il vit crouler de nouveau ce trône dont le rétablissement lui avait causé tant de joie! Mais ce malheur ne l’étonna pas. Tant d’attaques contre la religion , tant de mépris jeté sur le pouvoir, tant de faiblesse d’un côté et tant d’audace de l’autre , ne laissaient plus d’espérance. Quelles paroles douloureuses lui échappèrent , quand il apprit que le Roi venait de signer l’arrêt qui proscrivait les Jésuites! « Dieu veuille, dit-il aus- « sitôt avec douleur, que son arrêt n’ait pas été « signé aujourd’hui dans le ciel ! » Il était persuadé que tout ce que les rois font contre la reli-

gion, ils le font contre eux-mêmes, et que toute infraction à la fin principale pour laquelle ils sont établis, qui est de protéger l’Église, amène des malheurs inévitables. Le 8 mai »8/|8, l’empereur d’Autriche rendit un décret qui chassait de ses états la congrégation des Liguoriens , des Li guoriennes,et F Ordre des Jésuites, et le 18 mai, il était chassé lui-même de sa capitale avec toute sa famille !

« Il ne vous échappe pas plus qu’à moi , écri- « vait M. de Bonald à M. de Maistre , que ce « sont les couronnes les plus catholiques , les « différentes branches de la maison de Bourbon, « celles qui ont détruit, ily a soixanteans, l’Ordre « célèbre qu’elles auraient dû défendre, qui sont « presque exclusivement les victimes de cette « terrible vengeance , la France, l’Espagne, Na- « pies, Lisbonne, et qui expient si cruellement « les crimes des Choiseul , des Pombal , des d’A- « randa, et de l’autre dont j’ai oublié le nom. Je « crois , et je ne puis le dire qu’à un petit nom- « bre de sages , que c’est la ruine de cet Ordre, « si nécessaire à la chrétienté, qui entraîne l'Eu- « rope dans l’abîme , et qu’elle n’en peut sortir « qu’avec lui ; mais qui lèvera la pierre qui cou- « vre le sépulcre où il est enseveli? La cornpa- « gnie du diable ne peut reculer que devant la « Compagnie de Jésus , et nous avons des hom- « mes très-nobles et très-influents qui aimeraient « mieux revoir les Cosaques à Paris que les Jé- « suites. »

11 ne comprenait rien à cette fausse prudence. « Que les rois sont forts, disait-il, quand ils sa- « vent de qui ils sont , par qui ils sont , et pour- « quoi ils sont ! » et il se plaisait à rappeler cette parole de Bossuet « O Rois , régnez hardi- « ment. » tO Belle parole qui devrait être imprimée dans l’esprit de tous ceux qui sont à la tète des empires ! O Rois , régnez hardiment ! Et pourquoi cette hardiesse ? parce que le pouvoir est divin : toute puissance vient de Dieu , dit l’Écriture. Sa force est dans la source même dont il émane. Ah ! si des rois , dignes d’ailleurs de tout l’amour de leurs peuples, avaient régné avec plus de hardiesse et dans un esprit de foi , leur sort n’eût pas été pire, et Troie peut-être serait encore debout: Trojaque nunc s tares !

M. de Bonald ne se mêla jamais à aucune intrigue ; il ne sollicita aucun suffrage. Le crédit qu’il put avoir quelquefois , il ne l’employa que pour rendre service. Simple dans ses habitudes, sérieux dans ses goûts, exact à toutes les pratiques de religion , on peut dire que la vraie philosophie, la philosophie religieuse avait pénétré jusqu’à son cœur , et y avait établi cette paix qui est le plus grand de tous les biens. Il aimait la liberté et le calme de la campagne ; les occupations de l’agriculture lui faisaient oublier volontiers la politique et la philosophie , ou plutôt

(I) Polit, sacrée.

lui inspiraient souvent de ces réflexions qui sont de la meilleure et de la plus utile philosophie. Une exploitation agricole le charmait : « C’est, « disait-il, une véritable famille dont le chef, pro- « priétaire ou fermier, est le père. Il s’occupe des « mêmes travaux que ses serviteurs , se nourrit « du même pain , et souvent à la même table.

« Cette exploitation nourrit tous ceux qu’elle a « fait naître. Elle a des occupations pour tous les « âges et pour tous les sexes ; et les vieillards « qui né peuvent se livrer à des travaux péni- « blés , finissent leur carrière comme ils l’ont « comnfencée , et gardent autour de la maisou « les enfants et les troupeaux. »

Quelle différence, disait-il, entre cette vie de l’homme des champs et celle de l’industriel occupé tout le long du jour à tourner une manivelle ! « Tout développe l’intelligence de l’agricul- ■ teur, et élève sa pensée vers celui qui donne la « fécondité à la terre , dispense les saisons , fait « mûrir les fruits ; tout tend à rabaisser l’intel- « ligence de l’industriel qui ne voit pas au delà « du maître qui l’emploie, ou tout au plus de l’in- « venleur de la machine à laquelle il est attaché. « L’un attend tout de Dieu, et l’autre ne reçoit « que de l’homme. »

Malebranche méditait les fenêtres fermées ; M. de Bonald , au contraire, aimait à méditer au grand air. La promenade était son exercice favori. C’est là que son esprit méditatif pre-

— Binait de nouvelles forces, et préparait , mieux que dans le silence du cabinet, les matériaux qu’il devait mettre en œuvre. « Souvent , » dit M. le Comte de Marcellus , qui a consacré à sa mémoire un écrit que nous conservons précieusement, « souvent , dans ces moments de rêverie « où on le voyait se promener seul dans les jar- « clins de la capitale , il travaillait à traduire avec « concision , exactitude et élégance , quelque « phrase énergique de Tacite ou de Cicéron , ses « deux auteurs favoris, ou quelques vers senten- « deux d’un poète latin. Rien, me disait-il, ne for- « me le style comme un tel exercice souvent « pratiqué. »

« Je citerai de lui deux quatrains pour faire «juger du talent qu’il aurait eu, s’il avait daigné « être poète : le premier gravé au bas d’un por- « trait de Fénélon ; il analyse pour ainsi dire ses « quatre principaux ouvrages :

« De Dieu même il sonda l'essence ;

Des états il traça les lois ;

Il donna des leçons aux rois ,

Et des préceptes à l’enfance. »

« Le second est la traduction des fameux vers « latins sur le supplice du duc de Montmoren- « cy , décapité à Toulouse, au pied de la statue « d’IIenri IV :

« Ante patrie statuam , nati implacabilis ira Occubui , indigna morte manuque cadens.

Illorum ingemuit neuter , meafata videndo ••

Ora patrie, natipectora, marmor erant. »

« Louis m'a poursuivi de sa haine inflexible ;

L’image de Henri vit mon trépas honteux ;

Le Ois fut implacable , et le père insensible :

Ils étaient de marbre tous deux. (I) »

M. (le Bonald avait lu beaucoup de livres d’histoire , et de ces ouvrages que les hommes du monde instruits ne se dispensent pas de connaître. Mais à l’égard de la philosophie proprement dite , il n’y avait plus pensé depuis le collège. Ce ne fut que très-tard qu’il s’en occupa, d’abord dans son Essai analytique , ensuite dans ses Recherches philosophiques ; mais ce qu’il en écrivit était bien plus le fruit de ses méditations que de ses études. Il ne se consumait pas dans de pénibles recherches historiques ou philosophiques. 11 ne s’enfonçait pas dans la poussière des bibliothèques. « L'immense quantité de livres, disait-

(1) Nous trouvons quelques vers à citer dans un petit livre de prières qui, depuis sa jeunesse jusqu’à la ün de ses jours, ne l'avait pas quitté. Il y écrivait des prières qu’il composait , ou qu’il copiait. Il y en a une qu’il composa dans l’émigration ; elle est intitulée , la Prière de F émigré :

O Dieu consolateur , j’osai , dans ma misère ,

De mes nombreux besoins me reposer sur toi ;

Fugitif, hôte errant, d’une terre étrangère ,

Mes parents , mes amis ne pouvaient rien pour moi : Seul , tu m’as protégé , tu m’as servi de père ;

Kn toi j’ai retrouvé ma famille et mon roi ;

Fais que de tes bontés conservant la mémoire ,

Dans tes membres souffrants je t'assiste à mon tour ; Fais que je vive pour ta gloire ,

Que je meure dans ton amour.

« il , fait qu’on ne lit plus ; et dans la sociélé des « morts comme dans celle des vivants, les liai- « sons trop étendues ne laissent plus aux amitiés « le temps de se former. » 11 remarquait que « si « du siècle de Louis XIV , on remonte à celui « d’IIorace et de Virgile, et des temps d’Auguste « à ceux d’Homère , on trouve toujours moins « de secours pour produire et de plus grands « effets produits ; moins de livres à consulter , « et plus de ce génie qui enfante par sa propre « fécondité : image du Créateur qui , pour pro- « duire toutes choses , n’a besoin que de lui-mê- « me. » Il dédaignait toutes les questions de philosophie autour desquelles on languissait autrefois sans utilité : elles ne lui semblaient plus appropriées aux progrès des esprits et à l’état de la société.

On voit par ses ouvrages quelle était son admiration pour Bossuet, ce génie rare qui ne s’égare point dans d’inutiles questions et ne respire que pour la religion. Il retrouvait dans sa philosophie ses propres idées , et dans sa Politi que sacrée sa propre politique. Il disait, au sujet de cette assemblée de j 682 , que ce grand évêque aurait voulu empêcher, et dont les décisions, désapprouvées par le Saint-Siège , devinrent plus tard l’objet des regrets du clergé et de Louis XIV lui-même: « Quand Bossuet voulut poser dans « les quatre articles les limites qui, en France, « séparaient les deux pouvoirs spirituel et tem-

« poret , il manquait, j’ose le dire avec le re&- « pect dû à ce grand homme , il manquait à ses « vastes connaissances , ce que les plus vastes « connaissances ne remplacent pas : l’expérience « la plus hardie en projet , la plus habile en exé- « cution , la plus désastreuse en résultat, qui ait « jamais été faite sur un peuple chrétien. Si « Bossuet eût pu prévoir cette révolution dont « le profond révolutionnaire Mirabeau donne « Y argument dans ce peu de mots : qu'il fallait « décatholiciser la France pour la démonarchi- « ser (*) , je ne crains pas de dire que ses idées sur a le pouvoir social , c’est-à-dire sur l’accord du « pouvoir universel du chef de l’Église catholique, « avec le pouvoir local du chef d’un état parti- « culier, auraient pris une direction moins locale « et moins tranchante. »

Par une suite naturelle de ses idées sur la perfection à laquelle le christianisme tend à élever

(1) L’Église est monarchique , et elle favorise cette espèce de gouvernement comme plus naturel et plus propre à maintenir le bon ordre dans la société. Aussi espérait-on , en le détruisant , de détruire aussi l'Église. Le colonel Laharpe , à qui l’on avait confié, dit Y Univers (janvier 1853), « l’éducation de « l’empereur Alexandre, disait à notre ancien collaborateur et « ami , le Comte d’Horrer, qui nous l’a souvent répété : Nous « avons inventé le régime parlementaire pour déshabituer en- « fin les peuples de la monarchie ; et quand il n’y aura plus « de monarchie , vous verrez ce que deviendra votre Église. » L’empereur Alexandre eut le bon esprit de maintenir la monarchie dans ses états, et de plus, il mourut catholique. ( Voyez les Mémoires de M. le Prince de Polirjnac , et les écrits du Prince de Ilohenloe )

l’homme et la société , M. de Bonald se faisait une théorie littéraire dépendante de ses théories sociales. Tout s’enchaînait dans ses pensées et se rapportait à un même principe. Buffon avait dit que le style est l’expression de l’homme, M. de Bonald ajouta quêta littérature est l’expression de Ici société, c’est-à-dire que la littérature , considérée d’une manière générale , dépendait de l’état social ; qu’elle était plus ou moins parfaite selon que la société était arrivée à un âge plus ou moins avancé , et que sa constitution politique et religieuse était plus ou moins conforme aux rapports naturels des hommes entre eux.

Il faisait remarquer que , dans l’enfance des peuples comme dans celle de l’homme, l’imagination est plus tôt éveillée que la raison , et qu’ainsi la littérature devait être alors pauvre d’idées et riche d’images ;mais qu’à mesure que le peuple avançait dans la voie de la civilisation, le langage de la raison se faisait mieux sentir, et qu’on trouvait enfin chez les peuples chrétiens la perfection du style , c'est-à-dire un style fort d’idées et sobre d’images , parce que la société chez ces peuples était parvenue à cet âge de virilité où la raison prend le pas sur l’imagination. Il ne prétendait pas sans doute faire l’application de cette théorie jusque dans les moindres détails , mais enfin la religion , qui tend à perfectionner l’homme et lasociété, était toujours pour lui la cause première et cachée des diffé-

rences qu’on aperçoit dans ie style des divers peuples et des diverses écoles de littérature.

Ainsi, d’après ces principes , il ne voyait, par exemple , de véritable éloquence politique qu’au sein des sociétés chrétiennes , c’est-à-dire de cette éloquence religieuse et politique qui expose les principes naturels d’ordre social , et enseigne les devoirs d’une morale universelle. Ainsi, dans la poésie, il mettait au premier rang des chefs-d’œuvre de l’esprit humain la Jérusalem délivrée parce qu’elle chante le triomphe de la chrétienté dans la lutte terrible qu’elle eut à soutenir con« tre l’erreur armée de toute la puissance des infidèles : sujet grand , majestueux et d’un intérêt général. Il trouvait que, dans ce poème, tout était élevé dans les motifs, noble dans les moyens , jus te et vrai dans les idées. « Ce qui distingue, disait- « il , le génie du Tasse, et fait de son poème le « tableau le plus parfait de ce que doit être la « société chrétienne , c’est le caractère à la fois « religieux et politique de ses guerriers ; ce mé* « lange de douceur , de force , de foi , de cou- « rage, de grandeur et de soumission , qui con- « stituent l’homme public, et dont le christia- « nisme seul a connu le secret. »

On a reproché à M. de Donald d’être trop absolu dans ses principes ; mais au moins ceux qui l’ont connu savent combien il était indulgent pour les personnes : « Au physique , disait-il , la « force employée avec adresse vient à bout de

« tout ; au moral , ries principes inflexibles et « un caractère liant prennent sur les hommes « un grand ascendant. Ce sont ceux dont il est « dit : Heureux ceux qui sont doux , parce qu’ils « posséderont la terre ! » Je ne crois pas qu’il ait eu d’ennemis passionnés parmi les adversaires de ses opinions. Quant au reproche qu’on lui adresse, on doit considérer que la vérité ne souffre pas d’accommodement; que la modifier, c’est la détruire ; qu’elle ne se place pas , comme la vertu, dans le milieu, mais dans les extrêmes. On s’étonna qu’il eût dit un jour que Dieu , c’està-dire la vérité même , est nécessairement intolérant de toutes les erreurs. Celte proposition excita même une espèce d’orage parmi les gens de lettres , et Madame de Genlis se donna la peine de la justifier dans ses Souvenirs de Félicie. Cependant rien n’était plus naturel et plus évident; et pourtant , cette même proposition , énoncée depuis près de cinquante ans, n’a pu être digérée encore. Le Constitutionnel y revenait l’année dernière: «Voilà Dieu, disait-il, compromis, dans la « bouche d'un homme pieux, par une expression « malheureuse. » Mais cet homme pieux n’aurait-il pas été lui-même fort compromis, s’il avait dit que celui qui est la vérité même tolérait Terreur ?

Non moins sévère pour ce qui est mauvais qu’absolu à l’égard de la vérité , il ne souffrait pas que des livres ou des journaux impies ou li-

cencieux entrassent chez lui. 11 aurait désiré qu’on donnât des éditions châtiées d’une foule d’ouvrages. Jamais ni Rousseau , ni Voltaire , ni les écrits d’aucun philosophe du XVIII e siècle ne furent admis dans sa bibliothèque. Il avait un exemplaire de F Esprit des lois, mais fort raturé, et même déchiré dans les endroits les plus répréhensibles. « Cet ouvrage, disait-il, manque de « gravité , et sa profondeur n’est souvent que de « la concision. Montesquieu ne pouvait pas bâtir. « Supérieur à tous pour les distributions et les « détails , il n’a pas su établir les fondements ; « il a manqué la famille : il a dit que le divorce « a ordinairement une grande utilité politique: « maxime destructive de toute constitution mo- « narchique. »

La flexibilité de son esprit et la fécondité de son imagination étaient remarquables. Il traitait avec une égale facilité des sujets de politique, de métaphysique et de littérature , et quelque vulgaires et rebattus qu’ils fussent, ils prenaient sous sa plume une physionomie nouvelle. Les idées politiques et religieuses qui le dominaient se reproduisaient dans les sujets mêmes qui en paraissaient le moins susceptibles , et s’y fondaient, pour ainsi dire, d’une manière toute naturelle et tout à fait satisfaisante pour l’esprit. C’est ce qui donnait aux divers articles qu’il insérait dans les journaux ou dans divers recueils périodiques , un intérêt qui les faisaient toujours

rechercher. « M. de Bonald , dit M. Sainte- « Beuve , est un des écrivains dont il y aurait le « plus de grandes ou spirituelles pensées à exa traire; on en ferait un petit livre qu’on pour- « rait intituler, Esprit, ou même, Génie de M . de « Bonald , et qui serait très-substantiel et très- « original. » (Constit. r8 août i85i.J

On ne pouvait pas dire sans doute qu’il eût marché avec le siècle ; mais il répondait à ceux qui lui en faisaient un crime qu’ils prenaient pour un siècle les courts moments où ils avaient vécu. « Depuis Tacite , disait-il , on appelle l’es- « prit du siècle tous les désordres qui y domi- « nent, seculum vocatur. Ce n’est pas avec un « siècle , c’est avec tous les siècles qu’il faut mara cher; et c’est aux hommes, quelquefois à un « homme seul , qu’il appartient de ramener le « siècle à ces lois éternelles qui ont précédé les « hommes et les siècles , et que les bons esprits « de tous temps ont reconnues. »

Mais c’est précisément la considération de ces lois éternelles qui offusque le plus certains esprits. Ils veulent bien de l’éternité des lois pour maintenir le soleil et la lune dans leurs orbites, mais ils n’en veulent plus lorsqu’il s’agit du pouvoir , ce soleil de X ordre social. Il faudrait qu’à son égard , il n’y eût rien de fixe , rien de nécessaire, et que le caprice des peuples pût tout déplacer à son gré.

«Dans la société, dit M. Sainte-Beuve, M.

« de Bonald croit à un ordre particulier, aussi « naturel et aussi nécessaire que l’ordre géné- « ral de l’univers. »

Et pourquoi n’y croirait-il pas? pourquoi n’y aurait-il pas un ordre naturel et nécessaire, puisque cet ordre existe dans la famille, élément de la société , et modèle de toutes les sociétés , comme dit Bossuet. Cela empêche-t-il que les sociétés qui se sont écartées de ce modèle ne soient trèslégitimes? Non, sans doute ; mais ne peut-on pas soutenir que leur état est moins parfait , moins propre à assurer le plus grand bien des peuples, et à les mettre à l’ubri des révolutions , puisque leur constitution s’éloigne de la constitution qui est la plus naturelle?

« M.de Bonald marche donc dans sa voie, conte tinue M. Sainte-Beuve , tranquillement , fer- « mement, soustœil de Dieu, et de ceux qu’il « a proposés , comme au temps de Moïse et du « Décalogue ; comme au temps de Grégoire VII, « d’fnnocentlll ; commeau temps de Saint Louis.» Eh bien ! qu’y a-t-il à dire à cette marche toujours ferme sous Y œil de Dieu ? n’est-elle pas très-digne de louange , et n’est-ce pas au fond la marche obligée ?

« Que lui importe, ajoute-t-on , que Voltaire « soit venu? » Il lui aurait au contraire importé beaucoup qu’il ne fût pas venu, a Voltaire ne « lui parait que le plus grand des beaux esprits. » 11 lui paraissait bien davantage : c’était pour lui

l’écrivain le plus coupable et le plus dangereux qui eût jamais parti. Sa profonde perversité faisait disparaître à ses yeux ses talents frivoles. « Montesquieu ne lui semble écrit bien souvent « qu’avec la même légèreté qui a dicté les lettres « persanes. » C’est très-vrai , et M. de Ronald n’a pas été le seul qui en ait jugé ainsi. N’a t-on pas dit que son Esprit des lois était plutôt de Y esprit sur les lois, et est-on porté à voir rien de bien grave dans celui qui a souillé sa plume par un livre qui offense la religion et les mœurs ?

Nous acceptons ces critiques comme des éloges ; et malgré « ce mélange perpétuel que lui « reproche le même écrivain , de moyens étroits, « de croyances bornées et de hautes vues », c’est cependant cette manière de penser juste, ferme, invariable, toujours fixée sur la religion et le bien de la société , qui l’a élevé , aux yeux de beaucoup d’hommes éclairés , au premier rang des écrivains de nos jours.

Inaccessible aux influences d’une société en dissolution; immobile, si j’ose m’exprimer ainsi, parmi cette affligeante mobilité des hommes et des choses , M. de Ronald fut comme un homme à part. Les nouveautés ne le séduisirent pas ; le mouvement ne l’entraîna pas ; ses principes ne fléchirent pas. Une heureuse vieillesse fut le fruit d’une vie toujours dirigée par la raison et la religion. Il n’éprouva aucune infirmité; sa vue ne

baissa pas , son esprit conserva une vigueur bien rare dans un{ âge aussi avancé. 11 était dans sa quatre-vingt-septième année quand nous eûmes la douleur de le perdre, le 23 novembre 1840. (O

Si ses jours avaient été nombreux eu égard à la durée ordinaire de la vie, ils n’avaient pas toujours été bons ; et puisqu’au bout de la carrière, la vie la plus longue paraît toujours trèscourte , quand il envisageait son exil , sa longue séparation de sa famille , sa fortune deux fois renversée, et plus que tout cela, les malheurs publics!! il pouvait bien dire, comme Jacob au roi d'Égypte , et avec plus de raison encore , puisque le saint patriarche n’avait pas vu la société renversée par des sophistes :« Les jours de « mon pèlerinage ont été courts et mauvais :

« Dies peregrinationis meœ.... pauci et rnali. » ( Gen. 47.)

« L’avenir , disent \e journal et Y écrivain déjà « cités , réservera , je crois , à M. de Bonald une « assez haute place. A mesure que les âges s’é- « Joignent et que les institutions s’évanouissent» « on sent le besoin d’en résumer de loin 1 es- « prit dans quelques figures et dans quel- « ques noms. Le nom et le personnage de M.

« de Bonald sont une de ces représentations «les plus justes et les plus fidèles quon « puisse trouver de l’ordre monarchique et

(1) M. de Bonald a laissé quatre enfants, dont l’un est aujourd’hui Cardinal et Archevêque de Lyon.

a religieux , pris au sens le plus absolu.... Il a « été un des derniers sur la brèche , et n’a pas « cédé un ligne de terrain en théorie. Ceux « qui pousseront le plus par leurs systèmes « vers les formes encore mal définies de la « société nouvelle , croiront s’honorer eux-mê- « mes en le respectant. » ('>

Ces aveux dictés par la vérité doivent être accueillis avec empressement. C’était bien en effet de l’ordre politique tel qu’il convient le mieux aux hommes , et de l’ordre religieux tel que le ciel l’a établi , que M. de Bonald avait voulu toujours être le représentant et le défenseur. Mais de même que , dans la société religieuse , il n’y a pas de formes mal définies , et qu’on n’est pas réduit à les chercher encore, comme ces fanatiques d’Angleterre dont parle Bossuet, qui, « dix-sept cents ans après Jésusa Christ, cherchaient la religion, et n’en avaient « point d’arrêtée, »(*> M. de Bonald ne pensait pas non plus que la société politique, livrée au hasard , marchât sans règles fixes , et n’eût pas aussi ses formes définies. Il ne pouvait croire que, six mille ans après la création du monde , après toutes les leçons de l’histoire et une si longue expérience , on ne connût pas encore quelle était la forme de société la plus favorable aux hommes , la plus conforme à leur nature , la

(t) Constitutionnel du 18août 1851, article de M. Sainte-Beuve

( 2 ) Oraison funèbre de la reine d’Angleterre.

plus propre à maintenir l’ordre et la tranquillité dans les choses humaines.

C’était à indiquer cette forme , ou ce gouvernement le plus naturel ; c’était à mettre dans tout leur jour ces règles éternelles de la société , et à les défendre contre des théories subversives de toutes les lois divines et humaines, qu’il consacra sa vie entière, quoique, dans cette lutte persévérante de la vérité contre l’erreur , au lieu de trouver, comme il le disait, des critiques disposés à l’éclairer , il ne rencontrât bien souvent que des ennemis pour l’outrager.

« Avec un esprit ferme , pénétrant , très-cul- « tivé,dit l’excellent écrivain M. Louis Veuillot; a avec un goût exquis, une aménité parfaite , et « qui ne s’est pas plus démentie que ses convic- « tions durant un combat de quarante années ; « avec une vie droite, modeste , toute donnée « aux lettres , et cependant toute pure , on dirait « volontiers toute sainte ; avec ces mérites et ces « vertus, il ne rencontra que l’impopularité la « plus violente qui fut jamais. » <0 D’où vient cette contradiction si singulière et si fâcheuse pour l’humanité? C’est que la vérité a ce triste privilège d’inspirer une haine furieuse contre ses défenseurs. On ne présente pas impunément la lumière à une génération qui la rejette et lui ferme les yeux. M. de Bonald le savait, mais il n’en fut pas ébranlé. 11 avait l’âme très-noble ,

(I) Univers , 24 août 1851.

les sentiments très-élevés ; c’était véritablement un demeurant cTun autre âge, suivant l’expression d’un écrivain célèbre, qui croyait lui faire un reproche ; mais il ne se trompait pas : M. de Ronald demeurait en effet en arrière du siècle actuel. Tout ce qu’adorait ce siècle , la fortune , la gloire, la faveur populaire, si inconstante, et souvent si mal placée, il ne l’adorait pas. Ces vanités n’étaient pas le but de ses travaux. Il ne vit jamais qu’une seule chose: son devoir, c’està-dire l’obligation de consacrer à la religion et à la défense de l’ordre social les talents que le ciel lui avait départis.

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