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De la vie future au point de vue socialiste

Au foiid de TAuvergne, entre Clermont et Puy-en-Velay^ s^étend, au dos d'une colline , le petit village de Neschers. Au milieu de quelques toits de chaume, s'élève un ancien château avec des tourelles , en face du château une église surmontée d'une flèche, et à côté de l'église le presbytère. C'est là que vivait, il y a quelques années, un humble prêtre, célèbre dans le pays par ses bonnes œuvres. Ayant fait alors un séjour de deux mois aux environs de Neschers, je venais de temps en temps lui rendre visite. Sa chambre était bien simple : un prie-dieu, un crucifix au-dessus d'un vieux lit recouvert en serge verte , quelques rayons de bibliothèque uivec des livres. On voyait aussi accrochés aux

murs des débris fossiles, des fragments d'animaux antédiluviens , dont les formes tronquées et confuses rappelaient vaguement une création évanouie. Ces richesses géologiques provenaient de fouilles récentes qui avaient été faites, aux environs, dans un des bassins de l'Auvergne. On arrivait dans celte chambre, ornée de moulures naturelles qui retraçaient des scènes de bouleversements et de ravages, par une entrée fort pauvre. Le presbytère était dans un état délabré : de larges crevasses lézardaient les murs extérieurs, et le vent arrachait des tuiles au toit recouvert de mousse. C'était un spectacle étrange que celui de cette masure en ruine qui servait à recueillir les ruines d'un monde.

L'abbé Symphorien avait un petit jardin qu'il cultivait lui-même. A force d'entrer la bêche dans une terre pierreuse et résistante, il était parvenu à changer la nature do sol végétal. On voyait dans ce jardin , enclos de haies , un * peu de vigne, quelques cerisiers et un grand pommier centenaire qui laissait tomber partout ses rameaux chargés de fruits. Un des désespoirs du curé, quand il avait bien bêché, bien semé, bien palissé, quand le fruit et les légumes se montraient , c'était de voir fondre dans son jardin les pigeons du château, qui mangeaient tout. U se fâcha d'abord contre ces oiseaux gourmands. Les tuer 1 c'eût été son droit: mais le bon prêtre se contenta de les effaroucher en frappant dans ses mains. Peu h peu, nos maraudeurs, s'apercevant qu'ils avaient affaire à un ennemi si traitable, venaient s'abattre à grand bruit d'ailes, lui présent, sur les pois verts et les fèves qu'ils saccageaient. Les menaces , les (»îs n'y faisaient plus rien ; le curé complaisant avait fini alors par rire de leur hardiesse et par aimer ces beaux enfants prodigues qui mangeaient son bien. Les pigeons reconnaissants voltigeaient çà et là, autour de sa tête, par blanches nuées, et venaient chercher leur nourriture jusques

dans ses mains, quMl leur ouvrait toutes remplies de graines.

L^église ressemblait au presbytère par son délabrement. N'élait le clocher, surmonté d'un coq, on Teût prise à Texterieur pour une grange. Des poutres transversales coupaient brutalement la voûte. L'autel avait un tabernacle avec des chandeliers de bois. Des images de saintes, naïvement couvertes de robes brodées et pailletées, variaient la nudité des murs. La plupart des fenêtres étaient défoncées , mais le lierre et la vigne sauvage formaient au-dehors des dessins, et comme des vitraux naturels qui coloraient à Pinfîni les rayons du soleil. Loin de rougir de la pauvreté de sou église, l'abbé Sympborien ne l'eût pas voulue plus ornée. I^'étable de Bethléem, me disait-il , était plus humble en-^ core , et le Sauveur ne dédaigna pas d'y naître. Le calice d'étain plaît autant à Dieu que le calice d'argent, quand il est ofifert par des mains pures. — Une partie du toit ayant été enlevée par un orage, il se fit au plafond de l'église un jour assez considérable que la commune tardait à réparer. Le bon curé supportait ces délais avec une résignation charmante : — a C'est une ouverture toute faite, ajoutait-il en souriant , ^t comme un chemin tout tracé , par où notre prière doit monter plus librement vers le ciel. *

L'abbé , dans sa jeunesse , avait étudié un peu de méde-^. cine. Comme il passait maintenant des journées entières dans les bois et les champs à herboriser, il avais appris dans ses courses à connaître le nom des familles végétales, fîul n'était aussi savant que lui sur la flore de l'Auvergne. On voyait dans sa chambre un herhjer qui figurait parmi les autres richesses naturelles. Cettç science, toute pratique, lui avait fait découvrir aux plantes des montagnes certaines vertus sanitaires dont les plus habiles botanistes ne se doutent pas. Comme il n'y avait pas de médecin dans la com-

mune, il se rendait lui-même au lit des malades. Il soignait chacun selon son âge et selon sa manière de vivre ; la connaissance intime qu^il avait des mœurs du paysan , de sa constitution , de ses besoins , le mettait à même d^appliquer, sans grandes lumières, des remèdes qui allaient au mal. Prudent, il comptait plus sur les forces de la personne souffrante que sur les ressources de Tart , pour rappeler la vie dans ces robustes et saines organisations que les désordres des villes n'avaient point usées. — Sachant que la plupart des maladies de ces bonnes gens viennent de privation ou d'excès de travail , il ne craignait pas d'apporter lui même le morceau de bœuf et le vin, dans des cas assez graves, où la médecine de l'école eût prescrit la diète. Quand le malade revenait à la santé , le bon curé se gardait bien de faire à ses remèdes les honneurs de la guérison; il attribuait cet heureux retour aux seules puissances de la nature et à la bonté dé Dieu.

On ne sait point assez ce que peut un curé de campagne pour le soulagement des classes qui travaillent. L'abbé Symphorien avait l'esprit orné avec les gens instruits, et simple jusqu'à la bonhomie avec les ignorants : il ne gardait visà-vis de ces derniers d'autre parure que l'Evangile , dont il citait volontiers la texte dans ses homélies. Son éloquence était toute rustique comme l'auditoire qui i' écoutait. Il prenait ses images dansles saisons, dans les travauxdes champs, dans les mœurs des animaux domestiques. Le jour de Pâques , il prêchait Jésus-Christ ressuscitant dans toute la nature renouvelée , et son humble discours jetait plus de fleurs que les pruniers sauvages dont on voyait les bouquets blancs s'épanouir à travers les fenêtres de l'église. Il parlait de Dieu en termes si touchants, que les enfants, les femmes le comprenaient et fondaient en larmes. A l'exemple de son divin maître, il aimait les enfants et admirait leur simpli-

cité. Le catéchisme, que d'autres prêtres font par habitude ou par devoir, le curé de Neschers le faisait avec goût : cela donnait à ses leçons un ton naturel et plein de grâce qui lui gagnait tous ces petits cœurs. Si quelques-uns montraient des dispositions pour l'étude , il se faisait lui même leur maître d'école. L'abbé avait réuni de la sorte une douzaine de pauvres enfants qu'il instruisait. Il leur expliquait, dans la langue de Virgile , Part de remuer la terre , d'élever les bœufs et les abeilles , d'avoir de riches moissons; il cherchait ainsi à déguiser sous le charme des beaux vers la monotonie et la sécheresse de ces rudes travaux.

Le châtelain de Neschers était un homme avare et dur au paysan. Il y. avait aussi , dans les environs, d'anciens domaines , dont l'abondance contrastait amèrement avec la triste misère des habitants du village. Le curé portait les alarmes de la conscience dans l'intérieur du château et toute sorte de consolations sous les toits de chaume. Sévère et quelquefois tonnant, la Bible à la main, il cherchait, par ses discours , à jeter dans le cœur des riches le brandon de la charité. Craignant d'ailleurs d'éveiller par là des sentiments de haine dans le cœur des pauvres , qui s'imaginent , et pour cause , que le bonheur des riches est pris sur leur propre sort, il avait toujours soin d'envelopper de telles menaces dans un langage figuré. Il désignait les avares et les orgueilleux par ces hauts cèdres du Liban que l'Ecriture nous montre couchés à terre , tandis que l'herbe des champs continue de pousser, après leur chute. Grâce à ces ménagements, il avertissait les grands de leurs devoirs. Son influence était toute de conciliation et d'adoucissement. Il disait aux riches : Donnez ! aux petits : Patience ! à tous : Aimez! Il ne voulait briser ni le chêne , ni le roseau. A l'ouvrier des champs il conseillait le travail , non comme un châtiment, mais comme une œuvre agréable à Dieu , qui a

— lofait l'eau pour couler, les astres pour se mouvoir, Phomme pour agir. Au besoin , il se servait deTespérance d'une autre vie. Le paradis n'était pas dans ses idées une sorte de freiû qu'on passe à la bouche du peuple pour le réduire ; c'était une compensation sublime aux maux de la vie , qui devait en adoucir l'amertume et nous faire aimer cette vallée de larmes.

L'abbé Symphorien donnait lui-même l'exemple d'une vie active et laborieuse. Toujours levé avant le jour, il ressemblait pour la vigilance au coq de son clocher. Un paysan était-il malade, il conduisait de ses propres mains la char-^ rue dans le champ et touchait lui-même les bœufs. Le vénérable curé faisait tout cela de bon cœur, car il aimait la terre. Pauvre , il était riche de désintéressement et d'abnégation. Quand ses petits revenus étaient épuisés , il donnait aux malheureux du bien des autres, mais il y ajoutait toujours une grâce et des conseils paternels qui doublaient le prix de l'aumône. Quand il portait au loin du blé et du vin, il allait quelquefois monté sur le dos d'un âne , comme son divin Maître, et encore sur un âne emprunté. La confession était pour lui un moyen d'entrer dans les peines de ses ouailles, de descendre dans la connaissance de leurs besoins, d'obtenir l'aveu de leurs misères, tout en leur épargnant une rougeur pénible. Il savait ainsi, l'hiver, ceux qui avaient froid ; l'été , ceux dont la récolte avait été mauvaise. Enfin, chose plus grave I il pénétrait les blessures du cœur. Pleurant avec ceux qui pleuraient , pécheur avec les pécheurs , il prenait sur lui tout le fardeau. Ceux ou celles qui aimaient trouvaient en lui un père indulgent , non un juge. Il s'intéressait à tout sans curiosité. Ce que son âme contenait de mansuétude et de charité chrétienne était infini. Quanddes intérêts faisaient obstacle à un mariage d'inclination , il recevait avec tendresse les confidences des

deuxsoupiraas; fallait-il parlera leur famille, il parlait; agir, le bon curé De se donnait pas de relâche que tout ne fût arrangé pour le mieux. Aimé de tous ses paroissiens , il les portait tous dans son cœur ; son troupeau était pour lui une famille. Quand un enfant naissait dans le village , c'était fête au presbytère; le bon curé sonnait lui-même la cloche en signe de réjouissance. C'était un enfant adoptif de plus. Quand, au contraire, un des fidèles venait à mourir, l'abbé se montrait désolé comme de la perte d'un ami. Il invitait un de ses confrères à venir faire l'enterrement ; car, pour lui , il en était incapable. Des soupirs et des sanglots avaient plus d'une fois , en pareille circonstance , coupé les chants de l'église sur ses lèvres tremblantes. La lune le voyait ^u contraire venir seul la nuit au cimetière et prier à genoux sur l'herbe des morts.

Sa tolérance n'avait d'égale que sa sagesse. Il parlait beaucoup de la morale et peu du dogme. A ceux qui voulaient sonder les mystères de la foi , il répondait avec douceur : — Je n'en sais pas plus que vous sur ces choses-là ; je suis un homme borné , dont la raison trompeuse flotte comme la vôtre dans toutes sortes d'incertitudes. Je tâche seulement de voiler mes yeux pour mieux découvrir mon cœur. Faites le bien avec amour : on répare en aimant ce qui manque à la connaissance. » — Les privations , ordonnées par l'Eglise, n'avaient de mérite à ses yeux que si elles servaient à soulager ceux dont l'état habituel est de s'abstenir de tout par nécessité. — Jeûnez, avait-il coutume de dire aux riches : mais donnez aux malheureux le morceau de pain et de viande que vous retranchez sur votre ordinaire, par respect pour le commandement de l'Eglise. Le beau mérite de se refuser le superflu par dévotion , quand on refuse aux autres le nécessaire par dureté de cœur I A quoi bon se faire pauvre quelques fois l'an, si l'on n'enri-

chit les autres de sa pauvreté? » — Quaud ses paroissieos lui demandaîeut en grâce de faire tomber la pluie , lui apportant pour cela de Pargent ave« une mesure de blé, U refusait leur présent d'un a*.r aimable, et cherchart à leur faire comprendre que l'Eternel ne dérange pas à chaque instant , selon notre bon plaisir, les lois immuables de la nature. — « Je prierai, cependant, ajoutait-il ; mais ne comptez pas beaucoup sur le pouvoir d'un homme mortel et pécheur comme moi. Dieu n'a remis àpersonne , je crois^ les clés du ciel pour en ouvrir et en fermer, selon notre bon plaisir, les réservoirs d'eau, encore moins au plus indigne de ses serviteurs.»

La tolérance de ce curé de village ne se démentait qu'envers lui-même. 11 était sévère pour ses moindres fautes , sous une apparence de liberté. Tout le temps que je le fréquentai ,^ je le vis assidu à ses devoirs et aux moindres pratiques de son état. Sa seule distraction était d'ouvrir, entre les lectures de son bréviaire , quelques poètes anciens ou modernes, qu'il aimait jusques dans leurs écarts. Son goût conservait en littérature la même impartialité qu'il avait ea morale et en religion. Le bon prêtre ne damnait personne y pas plus au nom d'Aristote qu'au nom des casuistes. Le voyant si raisonnable , je lui proposai mes doutes ; il les accueillit comme un homme préparé depuis longtemps à la controverse. Je ne trouvai pas chez lui cette opposition aux lumières du siècle, qui distingue trop souvent les membres du clergé français. Quoique attaché à la lettre, il regardait l'Évangile comme une semence que le Christ avait semée dans le champ de l'humanité et qui devait mûrir de génération en génération. Soumis aux oracles canoniques, par amour de l'unité, il croyait que l'Église reviendrait ellemême plus tard sur beaucoup de ses décisions. Enfin , je fus étonné de voir qu'il pensait sur le fond des choses

comme nous pensons tous : Pabbé mettait seulement dans le choix des termes une convenance qui modérait la hardiesse de ses jugements. Le voyant si sensible , si compatissant aux doutes et aux misères des autres hommes , si mûr d'expérience, je me dis alors tout bas : Cet homme-là doit avoir aimé.

Mes soupçons ne tardèrent pas à être éclaircis. L'abbé annonçait une quarantaine d'années ; il avait les traits ouverts , le front haut et traversé de rides précoces. Sous le calme ordinaire de sa figure, on découvrait , en y regardant ' bien , la trace de passions anciennes que le temps et une vie nouvelle avaient domptées. Les lignes du visage conservent longtemps l'impression des troubles de l'âme. Après la tempête , quand le ciel a repris sa sérénité , on voit encore se balancer sur le rivage les dernières agitations des branches. L'abbé lisait souvent les Confessions de saint Augustin; il semblait trouvera cette lecture un charme toutpersonnel, et, quand il avait fermé le volume, il paraissait se souvenir. Du reste il se trouvait heureux. Lui ayant montré un jour mon étonnement qu'un homme vraiment supérieur pût se contenter d'une petite cure, dans un pays de montagne , et d'une vie si uniforme , il me répondit en souriant : — «Pour qui aime les champs, les champs sont toujours nouveaux. J'ai beau voir tous les matins les mêmes arbres, les mêmes moissons , les mêmes ruisseaux , il me semble toujours ne les avoir pas vus de longtemps. Et puis, mon cœur a été si troublé dans ma jeunesse, que je goûte un grand charme à le reposer, en vieillissant, sur la nature. » Nous convînmes pour le lendemain d'aller voir le soleil se lever entre des gorges de montagnes. L'abbé me fit entendre qu'il s'ouvrirait plus aisément sur ses malheurs, en présence d'un des plus magnifiques spectacles de l'univers. Nous partîmes au point du jour. Quand nous fûmes assis

sur rherbe, le bon curé me dit : N'attendez ni grands coups de théâtre , ni un intérêt bien sensible d'une vie comme la mienne; mais, si vous tenez à connaître l'histoire d'une conscience, écoutez-moi. Vous voyez dans celui qui vous parle un des plus grands pécheurs que l'Eglise ait réintégrés après leur chute. Ma conversion tient un peu du miracle, et quoique je ne sois pas absolument un esprit crédule, j'ai quelque peine à me rendre compte des événements extraordinaires qui m'ont ramené dans la bonne voie.

U faut que je remonte très-haut dans ma vie et que je reprenne les choses du commencement; car, ce sont les premières traces qui marquent sur toute la suite. Je veux que vous assistiez à la formation de mon cœur. Mon enfance fut, comme celle de tous les h(»nmes, mêlée d'amertume et de rêves confus. Ma famille , qui avait éprouvé des revers de fortune , me destina presque en naissant à l'état ecclésias- Uque. On m'éleva dans cette idée. Mon caractère, loin de résister aux vues de mes parents, leur prétait un concours merveilleux. J'avais un fond de piété naturelle qui étonnait. Le vieux curé de la paroisse m'aimait pour mes cheveux blonds et pour mon air recueilli. Je passai de bonne heure par la main des prêtres , qui cultivèrent ces dispositions naissantes. On me comparait tout haut au jeune Samuel, à <^ause de ma sagesse, et je fus élevé comme lui à l'ombre du sanctuaire. Servir le prêtre à l'autel, tenir le livre ou le ^ bougeoir, m'asseoir sur un petit banc dans le chœur, avec une aube flottante, tout cela me comblait de joie. Ces goûts puérils furent regardés comme des marques précieuses de

vocation. Dès que j'eus atteint ma douzième année, je fus envoyé au petit séminaire de Paris. C'était un vieux bâtiment, situé dans la rue Saint-Victor, à côté de Téglise de Saint-Nicolas-du-Chardonnet.

Le cercle de mes études classiques étant dépassé, j'entrai au grand séminaire de Saint-Sulpice. Je ne vous dirai pas les tristesses austères de cette vie en commun, qui a pourtant ses grandeurs monotones. La bande des graves et taciturnes sulpiciens m'enrôla dans toutes les pratiques d'une dévotion minutieuse. Je passai bientôt par la tonswe et par les ordres mineurs. De bonne foi avec mes supérieurs comme avec moi-même , je leur découvris ma conscience, qu'ils trouvèrent assez pure et assez ferme pour franchir le degré redoutable du sous-diaconat. Je fis mes vceux entre les mains de l'évéque , et promis de garder une chasteté éternelle. Savais-je alors ce que je promettais ? Dieu m'est témoin que je n'avais jamais regardé le visage d'une femme, et que la beauté visible des créatures était ensevelie pour moi dans le linceul du Crucifié.

Un événement mémorable traversa mon avant-dernière année de théologie. On touchait aux vacances de 1830 , et les choses, réglées jour par jour, heure par heure, suivaient dans l'établissement leur cours immuable , quand le bruit des tambours, des tocsins et des coups de fusils, vint troubler le silence de nos exercices. On ne comprit d'abord rien à l'émotion de la ville. Huit ou dix jours auparavant, nous avions assisté, en dalmatique et en surplis, à un Te Denm solennel, qui avait été chanté à Notre-Dame, pour la prise d'Alger. Nous avions vu Charles X avec toute sa Cour. Le roi avait été reçu , à la porte de l'église, par l'archevêque, qui lui avait donné l'encens et qui, dans une courte harangue, lui avait promis de nouvelles victoires sur de nouveaux ennemis. La voix de Monseigneur pour nous était la

voix de Dieu L'éclat de cette fête, les vieux murs de la cathédrale couverts de drapeaux glorieusement troués , les habits rouges des Cent - Suisses froissés par les chapes d'or, la pointe des cierges allumés qui se mêlait à celle des baïonnettes étincelantes, le peuple qui inondait le parvis , les vivat et les chants d'église, toi^t cela avait une grandeur imposante et calme , qui ressemblait pour nous à l'éternité. Notre éducation toute royaliste confirmait cette erreur : la branche aînée des Bourbons régnait par la grâce de Dieu, et nous n'imaginions pas que les portes de l'enfer, ni celles de Paris, dussent jamais prévaloir contre^ eux.

Sous la Restauration, le souci des ohef$ de. l'Église fut constamment d'enter l'autorité de la foi sur celle du gouvernement monarchique. Cette intention, n^était nulle part si fortement prononcée que dans le séminaire de Saint- Sulpice. Nous savions , pour l'avoir ouï dire , que le roi avait rendu des ordonnances contre la liberté de la presse. Loin de lui en vouloir pour une telle vétille, les chefs de la maison approuvaient fort cette pieuse entr^rise. La liberté de la presse était à leurs yeux une hydre dévorante, qu'on ne pouvait trop charger de li.ens et de for^ chaînes. On s'attendait que ce coup d'État ne rencontrerait dans la ville de Paris presque aucune résistance. Cependant le bruit extérieur croissait de moment en moment. On commença de craindre et de pâlir. Cette frayeur sourde était encore augmentée par l'ignorance des événements. Quelques mères venaient réclamer leur fils au parloir. On entendait, à temps égaux, les détonations de la fusillade, auxquelles répondait un feu continuel et mal nourri. Au milieu de tout cela, notre horloge , impassible comme la règle du séminaire , laissait tomber les heures. Ces heures semblaient des siècles, mesurées qu'elles étaient par notre inquiétude. A chaque instant des nouvelles alarmantes se glissaient, malgré le si-

lence de la maison, et survenaîent du dehors à nos oreilles. Enfin , on apprit que rarchevéché était saccagé. La terreur fut au comble. On ne songea plus alors qu'à, s'enfuir du séminaire^ que notre sombre imagination se représentait ii chaque minute comme assiégé. Chacun prit un déguisement, coupa ses cheveux longs, masqua sa tonsure. Avant la nuit du second jour la maison était à peu près déserte. Dieu avait frappé le pasteur, et le reste du troupeau était dispersé*

Le clergé vit la Révolution de 1830 à travers le fantôme qu'il s'est fait de 93. Ceci explique ses frayeurs du premier moment et ses défiances prolongées. Pour moi , cet événement ébranla toutes mes idées. On m'avait si bien accoutumé à mêler Tordre politique avec l'ordre religieux , que je croyais tout cela maintenu par un bras invisible et supérieur, qui ne laisserait jamais rien tomber, malgré les efforts des hommes. La chut^ était pourtant profonde et impossible à nier. Ce fut un grand vide et une ruine dans mes croyances. La Révolution de 1830 relâcha les liens qui attachaient mon intelligence au pied de la croix. Si loin que jo fusse de la société , k cause de la solitude morale qui m'entourait, je reçus le contre-coup des événements politiques. Au bruit des premières décharges, ma raison bouleversée regarda dans le monde par dessus les murs du séminaire. Il y avait donc quelque chose d'inconnu pour moi qu'on nommait la liberté. Cette chose devait être grande puisqu'on mourait pour elle.

J'étais sorti comme les autres élèves du séminaire , en habits laïcs. Quoique je visse alors le mouvement de Paris avec des yeux prévenus, il m'était impossible de n'y pas reconnaître, malgré tout, une poésie enivrante : ces pavés remués par la colère du peuple , qui se soulevaient peu à peu dans toute la ville, comme des flots à l'heure de la

marée, ces bras nus qui passaient le canon du fusil audessus des barricades , ces bouches noires de poudre, qui juraient et priaient à la fois sur les morls, tout cela était pour moi un spectacle nouveau. Malgré mon éducation sacerdotale et monarchique , j'avais gardé dans mes veines quelques gouttes de sang plébéien. Mon grand-père, vieux montagnard, assistait sur la place de la Révolution, le jour où la tête de Louis XVI était tombée. Je ne sais ce qui se passait alors en moi : le soleil caniculaire des trois jour* me donnait des éblouissements; d'étranges idées me montaient au cerveau , avec la fumée de la poudre. Les révolutions appellent bientôt à elles toutes les souffrances. Il me sembla sur le champ avoir un intérêt personnel dans cette lutte : moi aussi j'étais opprimé ; moi aussi j'avais subi depuis mon enfance ce silence violent qu'on voulait imposer à la nation, et contre lequel la nation se soulevait I Je courais les rues comme un fou. Un jeune homme qui défendait une barricade, construite avec des tas de pavés et des débris de tonneaux, tomba à côté de moi , frappé d'une balle à la tête. Son cerveau vola à huit ou dix pas de distance et s'aplatit sur l'angle d'un mur. A ce moment, une fureur extraordinaire s'empara de moi ^ l'audace de ce grand peuple emplissait mon âme d'une audace inconnue. Je ramassai à terre le fusil encore tiède de ce malheureux, et, dans un éclair d'égarement, je fais feu sur les Suisses. Ce premier mouvement m'entraîne : je recharge aussitôt mon arme avec des cartouches que je prenais une à une dans la giberne du mort. En moins d'un quart d'heure, j'étais un des plus acharnés et des plus intrépides à la lutte. Une décharge de la troupe m'abattit. Je fus conduit sans connaissance à l'hôpital, où je rouvris les yeux.

Cette aventure m'étonna si fort moi-même, que je crus sortir d'un songe. Je fus quelques jours à me remettre; car

j'avais perdu beaucoup de sang. Mon nom et mon état restèrent un secret pour les internes qui me soignaient. Mes supérieurs eux-mêmes n'ont jamais rien su d'un tel emportement. A quoi tiennent, mon Dieu, nos destinées? L'orage avait brisé les carreaux et les verroux de ma prison ; il ne tenait qu'à moi de profiter des événements pour rompre les fers de mon esprit : je ne le fis pas. Après un mouvement soudain et inexplicable , je retombai sous la captivité du séminaire. C'est, qu'outre mon vœu , j'avais dans le cœur une chaîne plus forte que toutes les influences du dehors^ une chaîne dont l'éducation avait soudé les anneaux , et qui me ramenait fatalement à la pierre de l'autel, pour m'y attacher toute la vie.

J'étais sous-diacre : le grand pas était fait. Quelques mois après la Révolution de 4830, j'en fis un second, celui du diaconat, qui m'avança encore dans le sanctuaire. Je touchais maintenant à la prêtrise L'Ordre du diaconat était une dalle déplus, scellée sur le tombeau de mon cœur : rien de tout cela ne me troublait. Dans ma confiance à la grâce, je croyais mes passions éteintes : — hélas I mon Dieu, elle» n'étaient pas encore éveillées I

Mon ordination à la prêtrise fut retardée de quelques mois par des raisons de famille. L'année scolaire de 4831 venait de finir. On envoie assez volontiers, durant les vacances, quelques jeunes gens du séminaire dans les familles riches et aristocratiques ; leur charge est de servir d'instituteur au fils de la maison. Le hasard m'adressa par mégarde à Pont-Ghartrain , dans le château du marquis d'An-

gervilliers. M. le marquis était veuf, il avait un fils et une fille. Il fut convenu en entrant que mes leçons s'étendraient à tous les deux. La gouvernante , vieille fille sèche et dévote ^ devait faire, pendant ce temps-là, un voyage dans son pays. Albert , le fils du marquis d'Angervilliers , était un garçon de douze ans, pâle et délicat, qui ne pouvait souffrir la discipline des collèges. Il avait tout remportement de la faiblesse avec toute Tétourderie de son âge. Monsieur était élevé à faire ses quatre volontés ; le fond du caractère n'était pas mauvais ; il manquait seulement de gouvernail. On comptait sur moi pour régler cette frêle et indocile nature. Ëlisa , la fille du marquis , avait trois ans de plus que son frère ; c'était une fraîche et rose figure avec des cheveux bouclés. Elle était à la fois rieuse comme une enfant et pensive comme une fée. Je crus déjà avoir vu cette jolie téte-là parmi les anges, dans un tableau qui esta l'entrée d'une chapelle de Saint-Sulpice.

Habitué à me lev-er, à me coucher au son de la cloche , et à obéir en tout comme un enfant, je trouvai l'air de la liberté rempli d'une douceur insidieuse. La nonchalance de cette vie de château troublait le repos de mon cceur. Mes élèves étaient charmants : Albert m'aima dès les premiers jours , et la sœur ne voulut pas être devancée. M"* d'Angervilliers manquait de la garde naturelle qui veille autour de la vertu des jeunes personnes : elle n'avait plus de mère. Son père était un brave gentilhomme qui croyait eu Dieu et en ses enfants. Il passait des journées entières dans sa chambre, où il était retenu par des infirmités de vieillesse. Le marquis était un ancien émigré qui avait servi dans l'armée de Gondé. La récente commotion qui venait de donner à la France un roi et un gouvernement nouveaux , l'avait frappe au cœur d'un coup terrible. N'ayant plus d'autre jeunesse ni d'aulr<î éclat à prétendre dans le monde que

celui de sa fille , il se reposait entièrement sur moi du soin de Tinstruire. Maintes fois il me recommanda d'orner son âme de richesses solides. Le marquis était un peu du temps des femmes savantes ; il aimait le bel esprit et parlait luimême avec agrément.

La liberté dont nous jouissions tous au château était entière : nulle gêne , nulle surveillance ; le maître de la maison m'honorait , à cause de ma personne et surtout à cause de mon caractère , d'une confiance sans réserve. L'abbé (c'était le nom qu'il me donnait) avait toujours raison quoiqu'il fît. — La mémoire des justes est une douce rosée , dit la Bible: je ne puis renouveler celle du marquis sans attendrissement.

L'habitude qu'avait le marquis de recevoir des ecclésiastiques au château avait familiarisé depuis longtemps M"* d'Angervilliers avec les robes noires. Cette soutane, sur laquelle je comptais pour éloigner de nous les folles idées , les attira par la confiance et la liberté qu'elle mit dans notre commerce. Elisa était plus à l'aise avec moi qu'avec un autre maître : je n'étais pas un homme, j'étais un diacre. Nous nous promenions elle et son frère sous les vieux arbres du château. C'était un grand parc avec de l'eau pour bordure ;. cette eau courante s'amassait vers le milieu du parc en un clair vivier où nageait du poisson. Deux cygnes , le Jupiteret la Lédade ce bassin rustique, gonflaient leurs ailes parmi des roseaux , des joncs et des iris. Quelques nénuphars surmontaient de leurs larges feuilles la surface de l'eau. Le milieu de l'étang formait un miroir uni dans lequel on voyait les peupliers du bord se réfléchir avec grâce. Il y avait une petite grotte bâtie en rocailles dans laquelle je me retirais , (iurant les chaudes heures du jour, pour donner mes leçons. Un bateau était fixé au tronc d'un arbre par une chaîne ; nous le détachions tous les soirs et nous fendions notre petit

lac en ramant. Le sentiment agrandit les lieux : ce parc> cette pièce d'eau me semblaient l'infini ; je ne supposais rien au-delà ; le monde me semblait devoir finir où s'arrêtait mon cœur.

Elisa mordait avec ardeur au fruit de la science. L'élève enseignait souvent le professeur, et lui révélait beaucoup plus de choses qu'il n'en savait lui-même : nous apprenons ; les femmes devinent. Son âme avait les mêmes grâces délicates que sa figure. Sa toilette était simple, une robe blanche, une guimpe, un chapeau de paille à grands bords, avec un nœud de rubans sous le menton. Il me semblait que la nature était, pour ainsi dire, sa femme de chambre : le soleil lui mettait dans les cheveux des rayons d'or, les branches d'arbres secouaient des ombres agréables sur sa blancheur, les fleurs qui papillonnaient entre les herbes jetaient des parfums sur ses petits pieds ; tout ce qui existe, en un mot, ne valait à mes yeux la peine de vivre que pour elle; tout, selon moi, s'occupait à la parer. Le matin, nous lisions ensemble, avec plus de complaisance qu'il n'eût fallu , ces versets de Salomon : « Viens, ma belle bien aimée, déjà la voix de la tourterelle a été entendue dans nos bois... » Et les oiseaux répondaient à notre lecture par un chant passionné. Elisa n'était encore qu'une adolescente, pourtant il était impossible de ne pas se dire que ces membres délicats prendraient bientôt plus de consistance, — que ces fruits acerbes devaient mûrir, et alors I... Mais j'éloignais avec horreur de telles idées. Si l'amour se fût présenté à moi sous des formes grossières, charnelles, je l'eus certainement repoussé. Jamais sentiment ne prit, au contraire, pour s'insinuer dans une âme timorée, des apparences plus honnêteset plus délicates. Le moyen de beaucoup se tenir en garde contre une petite fille aux yeux bleus , qui frappe du bout du doigt à la porte de votre cœur fermé au monde, en vous.

donnant les noms gracieux de frère et d'ami ? Quelle Armide redoutable, en vérité, qu'une écolière de seize ans 1 et comment prévoir la grifife de Satan sous une tell^ main ? Il y a quelqu6 chose de plus redoutable pour un cœur novice que les séductions du mal , ce sont les attraits de la vertu. J'aurais éloigné les attaques d'une courtisane; je ne sus pas me défendre contre une enfant.

Je vois encore le grand arbre sous lequel nous avions habitude de nous réunir pour le goûter. M"' d'Angervilliers apportait elle-même, dans un panier de jonc, les cerises et les fraises qu'elle avait cueillis ; ses jolies mains leur donnaient un parfum que je n'ai plus retrouvé aux autres fruits. Nous étions assis sur l'herbe , Elisa , son frère et moi; quels moments! J'éprouve, à renouveler toutes ce& choses par le s«juvenir, un charme qui n'est peut-être pas^ très-innocent. Hélas! je ressemblée un mort qui soulèverait de temps en temps la pierre de son tombeau pour revoir encore du coin de l'œil les lieux enchantés où il a laissé la trace de son cœur. Ce qu'il y a de plus extraordinaire, c'est que je n'avais aucun remords : ma robe noire n'effarouchait pas dans nos âmes des sentiments qui se croyaient purs. Je continuais à remplir avec zèle mes devoirs de dévotion : seulement, quand dans mes prières je récitais un nom de sainte, la vision d'Ëlisa se montrait aussitôt à moi avec des cheveux blonds et des mains jointes. Elevé jusqu'alors dans l'enclos du séminaire , accoutumé que j'étais à borner mon horizon aux mUrs de la cour et aux grands arbres du jardin d'Issy , je n'avais pas rencontré l'occasion de m' éprouver. Mon cœur avait longtemps fait le mort ; serpent engourdi par le froid, il commençait maintenant à remuer sous le rayon printanier d'une jeune fille. J'entendais venir Elisa au frôlement de sa robe, à la légèreté de ses pas ; plus tard j'avais un sens intérieur qui me disait : la voici 1 Oh! les charmants ébats, les

graves eofantiUages I Nous courions dans le parc avec des filets desoie^ pour prendre des insectes allés. Ëlisa 'poussait çà et là des petits cris de joie , de surprise ou de frayeur ; elle n'osait toucher, la peureuse 1 avec ses mains blanches,, aux monstres qui étaient tombés sous sa puissance. Je venais à son aide, et me prenais moi-même, sans le savoir, dans ces mêmes filets, d'où je dégageais les captifs. — C'était de Famour, moins le mot, qui ne fut pas une seule fois prononcé entre nous. Ainsi , dans les conuneBcements, la conscience cherche à ruser avec elle-même ; elle s'effraie moins des. choses que de leur ombre et de leur fantôme. L'amour se déguisait, dans nos entretiens, sous le nom de diarité. Une fois pourtant Elisa me dit : « Quand vous serez prêtre, je ne me confesserai jamais à vous. » — Je lui en demandai la raison, qu'elle refusa de me découvrir. Gomme j'insistais^ — oc c'est, répondit-elle en rougissant, qu'on doit tout dire à son confesseur. — Vous avez donc des secrets pour moi ? — Un seul. » Je me sentis frémir et trembler; ce secret, Elisa venait de me le dire dans un regard.

J'avais aimé Dieu avant la femme : tout en changeant d^objet, mes sentiments conservèrent leur grandeur et leur pureté. Je transportai à ma nouvelle passion quelque chose de l'infini ; mon amour était encore une religion. Que parlai-je d'ailleurs de changement? Non, je mêlai Dieu à la femme sans m'apercevoir moi-même de l'impiété de cette alliance. J'y trouvai, bien au contraire, une douceur austère et comme un avant-goût des délices du paradis. Il y a dans le commerce de deux âmes saintes quelque chose de si délicatement voluptueux qu'on s'enivre à longs traits du charme d'être ensemble , sans se douter un seul instant que ce charme soit coupable. Oh! si les libertins connaissaient vAsi amour, je suis assuré qu'ils n'en voudraient jamais^'autre ! Dans nos leçons nous avions surtout beaucoup appris

par cœur. Sentir les cheveux blonds d'Elisa passordans l'air frémissant, écrire son nom sur Teau avec la pointe d'uD jonc , — autant en emportait le vent ; — > rêver sao» savoir ht quoi , tenir un livre ouvert entre les mains toujours à la même page , — c^est à cela que se passa le beau tempa de mes. vacances.

L'amour (de la femme développe chez Fhomme le sentiment de la nature. Au séminaire j'avais les yeux moralement fermés. Je me défiais du monde extérieur comme d'un serpent aux insinuations perfides qui cherchait a m'éblouir de sesregards et à me faire cueillir le fruit de la science. Peu à peu cette réserve cessa. Je prêtais par instants mes yeux, mes oreilles, mon cœur à la nature, avec crainte, il est vrai, et avec une sorte de remords, comme à une enchanteresse qui devait me détourner de la vérité. J'hésitais , et pourtant , combien était douce l'influence de ces beautés sensibles I Quel était mon étonnement de n'entendre autour demoi que des voix pleines de Dieu I Les oiseaux perdus dans, les branches me semblaient accompagner la lecture de mon* bréviaire. Toute cette verte campagne élevait mon ame vers une piété inconnue qui n'avait pas encore de nom sur mes lèvres , mais qui avait déjà un écho dans mon coeur. Je sentis de jour en jour se rompre les formes étroites dans lesquelles on m'avait habitué à contenir le sentiment religieux. — « Estce donc, m'écriai-je, par une enceinte de murs qu'on est chrétien ?» — Le temple s'élargissait; ma prière, enfermée jusques-là dans les voôtes d'une église , s'élevait en liberté vers l'auteur de tous les êtres . Ce mouvement fut sibvî d'une grande inquiétude. Ou ne saurait définir la tristesse qu'on éprouve , quand , élevé depuis l'enfance dans une foi aveugle, on vient à cueillir pour la première fois le fruit amer de la science. J'étais si fait à l'obéissance et à la discipline , que je trouvai dans cet essai de liberté humaine une jouis-

sance mêlée de trouble. Je m'arrêtai tout confus ; si mic voix m'eût appelé dans ce momeot-là par mon nom , comme Adam dans le paradis terrestre , je me serais caché. Cette ouverture des yeux de Famé a quelque chose de pénible : au rayon perçant de la connaissance succède comme une réaction d'ombre. Je crus voir le soleil s'obscurcir ; cette nature si riante tout à l'heure avait pris pour moi une figure sévère. La beauté matérielle, dont je ne pouvais plus détacher mes yeux soumis et fascinés , semblait me dire : — « C'est ta faute; pourquoi m'as-tu regardée? » —J'avais osé penser; j'avais osé connaître. Triste, je rentrais au château, quand j'aperçus Elisa qui venait à ma rencontre avec les cheveux boudés sur le cou. Jamais Eve ne fut plus #licate ni plus blonde. Il me sembla voir personnifié en elle ce monde de beautés extérieures que je venais d'admirer malgré moi. — * « Allons , Monsieur l'abbé , dit-elle en me poussant par le bras, avec une grâce qui me faisait bien du mal , voici la troisième fois qu'on sonne le souper : n'avez-vous donc aujourd'hui, contre votre habitude, ni oreilles, ni appétit? » — Je la suivis en silence.

il y avait une bibliothèque au château. Quoique le marquis fût un saint homme , il avait le goût des reliures : plus d'un livre équivoque s'était glissé sur ses rayons à la faveur du marroquin. J'avais depuis longtemps perdu le goût des auteurs profanes. Je croyais, avec mes maîtres de Saint-Sulpice, que les ornements littéraires sont trop souvent chez les poètes des ajustements immodestes de l'esprit. Je me défiais surtout de ces lectures modernes , où la religion n'est qu'un voUe, et où Jésus-Christ est tellement défiguré qu'il ne se reconnaîtrait plus lui-même. Au milieu de la vie oisive que nous menions à la campagne , j'ouvris par mégarde ou par distraction quelques ouvrages philosophiques. Ces lectures firent sur mon esprit une impression dont je ne m'aperçus

pas tout d'abord : j'avais laissé ma raison sous le drap noir qui avait couvert mon sacrifice ; quand les arguments d'Helvétius ou de Condillac serraient de trop près les dogmes de l'Eglise, la foi épouvantée se réfugiait chez moi derrière cette parole qui couvre tout : Credo quia absurdum, —-Et puis , le livre auquel je revenais toujours et qui me faisait oublier tous les autres, c'était Eliza. Il y avait tant a apprendre, pour un novice comme moi , dans une âme et un cœur de femme, que j'y perdais des journées entières : — était-ce vraiment des journées perdues? M"' d'Angervilliers avait toutes les qualités et les défauts qui rendent aimable. Un peu plus, elle eût été trop parfaite; un peu moins , elle eût laissé trop à redire. Son caractère était à la fois, comme sa figure , d'une douceur infinie et d'une vivacité surprenante. On découvrait en elle tous les contrastes, la grâce du cygne avec des réveils de lionne.

Je vécus ainsi pendant deux mois ; le séminaire était efface ; j'étais bien loin de moi même , et encore plus loin du prêtre dont je portais déjà les insignes. Le jour de la séparation arriva. Ce fut pour nous une grande surprise et une mortelle douleur. L'homme veut faire mie éternité à la place de celle de Dieu et s'y transporte tout entier avec ses inclinations : voilà pourquoi les amoureux ont continuellement à la bouche et dans le cœur le mot toujours. Cette éternité allait finir, et nous en étions inconsolables. Le marquis , brave homme peu clairvoyant , me fit promettre de revenir aux prochaines vacances. Un rayon de joie triste brilla dans les yeux d'Elisa. — Eh bien I l'abbé, ajouta-t-il , n'^nbrassez-vous pas vos élèves en les quittant ? — Je serrai Albert entre mes bras et lui donnai avec feu un baiser qui était peut-être destiné à sa sœur. M"' d'Angervilliers rougit subitement et son trouble porta dans mon cœur une émotion que j'avais peine à contenir. Nous ne pûmes murmurer

qu'un adieu à voix basse et la voiture partit. Je suffoquais ; une dernière fois je regardai le château ; il me sembla voir alors M'*' d' Angervilliersqui me faisait un dernier signe avec la main. Oh I comme dans ce moment^là j'aurais voulu pouvoir Tenleverl Je remportai en effet dans mon coeur, et je rentrai , pour ainsi dire , avec elle au séminaire.

Jamais rentrée ne fut si triste. Monté dans ma cellule> j'appuyai mes coudes au marbre de la cheminée et versai de grosses larmes. Dans le court espace des vacances , j'avais repris l'usage de ma volonté, que j'avais autrefois abandonnée; cette volonté reconquise combattait à outrance pour ne pas être réduite de nouveau eu servitude. Un grand changement s'était fait eu moi : je trouvai , dans les premiers jours, ma chambre bien petite, ma soutane bien noire, la vie du séminaire bien ennuyeuse. Mes supérieurs avaient un don de lire dans les âmes qui m'inquiétait; j'évitais leurs regards et leur présence. Je ne travaillais plus ; j'étais dans cet état de maladie vague qui fait que l'âme devient la pâture des vents. Combien de fois, sombre et discret, ai-je regardé sans être vu sur la place Saint-Sulpice , où de folles jeunes fille3 allaient, au bras de jeunes étudiants, cueillir, dans le jardin du Luxembourg, un dernier rayon de soleil. Pour chasser ces vaines images, j'ouvrais mon bréviaire; les doigts roses d'Ëlisa venaient alors se poser sur les pages noires du livre , et les brouillaient si bien que je ne savais plus m'y retrouver. Je la voyais partout. L'absence , loin d'apporter un remède à la maladie de mon cœur, l'aggrava singulièrement : j'étais

une de ces natures rêveuses pour lesquelles une idée est bien plus dangeureuse qu'une personne. De près, Ëlisa n'était pour moi qu'une enfant ; de loin , c'était une femme.

Les jours de promenade n'adoucissaient pas mon chagrin. L'hiver n'avait pas encore défiguré toute la nature : mais tout avait changé de face à mes yeux. Le soleil du jardin d'issy me semblait bien sombre. parc d' Angervilliers , où étiez-vous? Je n'étais plus touché ni de l'ombre ni de la frsdcheur des bois. Livres que j'avais lus près d'elle avec taiït de charmes , conune je vous trouvais fades et ennuyeux ! Les vers n'avaient plus de poésie , les bouquets plus d'odeurs. Lesoiseaux chantaient faux. La campagne, que j'avais vue avec Elisa et qui m'avait semblé si belle , le ciel , l'eau , la verdure , tout œla maintenant m'était à dégoût, parce que je ne l'y voyais plus elle-même, il me semblait que mon âme était restée à Pont-Chartrain, Dans cet état d'abattement et de tiédeur, je ne pouvais plus même soulever ma prière jusqu'à Dieu. La vérité n'était plus, pour moi , qu'un soleil obscurci. Diacre, je commençai à sentir le poids de mes chaînes. Il me sembla avoir rêvé ; oui , je crus sortir d'un sommeil léthargique , durant lequel on avait fait sur mon corps muet et insensible une lugubre cérémonie. Ma tête s'y perdait. J'étais comme un enfant qui s'éblouit lui-même dans la confusion de ses sentiments et de ses idées. Au milieu de ces ombres chimériques , les objets réels reprirent sur mes sens tout leur empire. Je me dis que pourtant la vie était belle ; qu'il y avait çà et là dans le monde des abris de chaume ou de feuillages où l'on devait être heureux à deux; que Dieu, qui ne refuse à personne le ciel et l'eau, ne pouvait non plus refuser l'amour.

Mou esprit, effarouché naguère à la seule idée d'une femme, raisonnait hardiment à cette heure sur le mariage , qui avait été permis aux diacres et aux prêtres , durant les premiers

siècles de l'Église. Le sacerdoce dépérit faute de lumières. Le moyen d'arrêter cette décadence ne serait-il pas de donner plus de liberté à la nature? Je me demandai pourquoi l'Église ne recevrait pas comme anciennement deux classes de prêtres : les uns , ayant une femme et une famille , seraient les ministres de la parole; les autres , voués au célibat, feraient le service de la paroisse et du confessionnal. Et puis, voyant le chimérique de mes projets de réforme, je maudissais presque la main de mes supérieurs qui m'avaient poussé vers l'autel. — <( Pourquoi, m'écriai -je, ne m'avez -vous pas arraché mon cœur, vous qui me défendez de m'en servir? » Au milieu de toutes ces secousses, je me réveillais effrayé dans mon drap noir, comme un homme enterré vivant. Mon cœur malade ne tarda pas à troubler le repos de mon esprit. Peu à peu , j'examinai tout ce que j'avais cru aveuglément jusques-là. Mes inclinations de nature, mal tuées par le jeûne et les austérités chrétiennes, remuèrent sous la oendre; mes doutes revinrent. L'amour divin a comme l'autre amour un bandeau sur les yeux ; quand une fois cebandeau vient à se déchirer, il se fait dans l'âme ua jour sinistre. Je vis le monde , je me vis moi-même à cette nouvelle lumière orageuse , et je fus effrayé de l'ébranlement de mes croyances. La religion est une chaîne de vérités , dès qu'un anneau est rongé tous les autres se détachent , et la chatne entière glisse entre nos mains , qui ne cherchent plus même à la retenir. Les idées de liberté fermentaient dans ma tête. Les Paroles d'un Croyant venaient de paraître; ce livre acheva de me troubler. Je lus les philosophes modernes et iîeux du dernier siècle. Cette lecture mettait des doutes dans mon esprit ; elle n'y mettait pas de croyances nouvelles. J'échangeais mon or pour du plomb. Voyant que les systèmes philosophiques menaçaient de me faire perdre la ioi , je prenais goût à mon ignorance , je tachais , comme

dit saint Augustin , de me réfugier dans mon ombre. Hélas l il était trop tard : la lumière morale est douloureuse à ToBil de l'esprit; mais on l'aime parce qu'eUe est la lumière. Voltaire surtout m'attirait : j'étais fasciné comme l'oiseau par le regard fixe de cette raison froide et souveraine qui m'ap^ paraissait pour la première fois : « — serpent , m'écriaije, retire-toi I » Et, dans mon ardeur de savoir, j'aurais été msjheureux que le serpent s'éloignât. Ce que je souffris alors ne peut se décrire. J'étais tiré par le monde et par Dieu; ces deux forces contraires mettaient mon cœur en pièces, il n'y a pas de maladie si violente que l'incertitude^ Les Ecritures me plaisaient par leur obscurité même , qui répondait à l'état de mon âme : mais je n'y vis plus alors, ^ue des sentences qui se contredisent. J'espérais que l'étude plus approfondie de la science théologique résoudrait mes. difficultés et mes doutes : les professeurs du séminaire passaient des semaines entières à réfuter le manichéisme, l'arianismc , le pélagianisme , et mille autres doctrines aussi oubliées ; a ces morts , me disais-je alors , ont pour toute occupation d'ensevelir des morts.»

Ne trouvant rien nulle part qui calmât l'inquiétude de ma raison , je demandais pour lors à Dieu de m'éclairer, et Dieu , justement irrité de mon inconstance, ne me montrait, comme dit la Bible, que sa face de ténèbres.

Je m'écriais dans mon trouble et dans mon égarement : « Pourquoi as-tu voulu , Seigneur, que je vinsse à la connaissance du bien et du mal? vérité amère , que t'avaisje fait. pour présenter à mes lèvres ton fruit séducteur? N'étais-je pas plus heureux dans mon ignorance soumise?» ' — Jean- Jacques, Voltaire, Diderot, comme je vous en voulais de m'avoir pris mes croyances et mes illusions ! — Il me revenait souvent à la mémoire un passage des saintes lettres , où Laban s'étant aperçu que Jacob lui avait dérobé

ises idoles, court après lui jour et nuit, l'atteint et s'écrie: €ur furatus es Deos meosi — J'étais comme Laban; on ^n'avait pris mes superstitions, si Ton veut, mes pratiques, ^es images , et je courais aussi , en criant aux philosophes kIu dernier siècle: Pourquoi m'avez- vous volé mon Dieu? Tous m'auriez pris tout le reste que cela m'aurait été bien -^gal , mais le larcin de la foi , mais l'enlèvement de ce qu'il y a de plus sacré dans le cœur de l'homme , voilà ce que je ne vous pardonnerai jamais. Soyez maudits, vous qui avez •ébranlé la pierre de l'autel sur laquelle je posais mes genoux 1 Soyez maudits , vous qui avez déchiré pour moi le voile du temple et qui m'avez fait voir le sanctuaire vide! rSoyez maudits , vous qui avez déraciné la croix dans un »orage et qui n'avez rien mis à sa place ! — Je les maudissais dans mon délire et pourteint je les lisais. Leur lumière *^tait blessante , car elle me montrait mes ténèbres , et je n'avais pas le courage d'en détacher mes yeux. J'étais matladede curiosité; j'en voulais à ces esprits forts quim'a- -vaient révélé toute ma faiblesse : j'aurais brûlé leurs cuivrages avec une joie vengeresse; mais je sentais qu'il n'était jplus temps et que je portais leur fatal scepticisme dans mon âme. Ce doute était le premier rayon d'une nouvelle foi , d'une vérité nouvelle.

Plus ma raison se détachait des dogmes sévères du catholicisme , et plus je me réfugiais à l'ombre du temple ; j'embrassais en quelque sorte un des piliers de l'édifice ébranlé, .et j'aurais youIu moUrir écrasé sous les ruines. J'avais une .âme naturellement poétique et amoureuse du merveilleux. Quelle séduction n'exerçait pas sur mon cœur , et jusques sur mes sens, la majesté des cérémonies de l'Eglise 1 Le sentiment dominait encore par instants la raison ; je croyais en quelque sorte malgré moi, par attrait, des choses surnaturelles et incroyables. Le mystère m'attirait : j'aimais le voile

du temple; j 'aimais à sentir des ténèbres entre mon âme et Dieu. La pompe des autels chargés de candélabres , la magie monotone et: prolongée des chants religieux, le son mélancolique des cloches , tout cela avait pour moi des charmes pénétrants. Mon enfance, si pure, si douce, si croyante , mêlait à cet enchantement des pompes catholiques la grâce amère des souvenirs. Cette poésie envahissante qui me gagnait de jour en jour aux solennités du culte, me faisait regretter d'autant plus le saint assoupissement de la foi. Quand le vieux célébrant se tournait du côté des fidèles pour souhaiter la paix, je sentais presque mon cœur et ma tête se calmer. On ne sait pas encore jusqu'où va le pouvoir de cette fascination lithurgique ; on ignore comme l'esprit se laisse prendre à cette mise en scène des vérités éternelles 1 La forme même des ornements me plaisait par l'ancienneté; j'aimais la chasuble blanche, écartelée d'une croix d'or ; la dalmatique des diacres m'agréait pour sa coupe simple et sévère. Il n'y avait pas jusqu'aux reliques, faibles os, germes de mort qui mûrissent pour la résurrection, dont je ne baisasse avec respect les fragments mutilés. Je signais mon front d'eau bénite et de cendre: cette cendre, j'aurais voulu m'en couvrir comme d'un vêtement. Je pensais encore un peu avec mon cœur, et le cœur trouve tout autour de lui , dans le catholicisme, d'attendrissantes beautés qui l'attirent. Ici, tout est mystère, mais tout est simple. L'Eglise a enveloppé les idées les plus redoutables dans des signes qui nous sont familiers. Dieu s'est fait pain et vin pour mieux entrer en nous sous les formes de la nourriture. Les services et les prières pour les morts , autant de cérémonies empreintes d'une tristesse consolante, allaient bien à l'état de mon âme.

Je me souviens surtout de mes impressions à l'un des saints de Saint-Sulpice. Quelques lumières perdues çà et là

éclairaient les ténèbres et la solitude de l'église. Les prêtres

et le« choristes entonnaient des versets appropriés à l'office de FA vent. Nous avions quitté nos habits d'été pour prendre le vêtement d'hiver, je veux dire le camail et le surplis. Les quatre semaines qui précèdent la fête de Noël figurent les quatre mille ans qui ont précédé dans le monde la naissance du Messie. L'Eglise met alors dans la bouche de ses officiants des paroles de désir et d'attente. De tels chaats expriment une joie qui n'a rien de frivole, une douleur qui n'a rien d'amer. Cette nuit des temps, que blanchit une aube croissante , représente bien ces ténèbres de l'humanité qui cherche, et pour laquelle doit se lever plus tard ime vérité nouvelle. Je n'ai jamais entendu, pour mon compte, de tels accents prophétiques de souffrance et de prière, sans me sentir des larmes dans les yeux. Je trouvais une sorte de rapprochement vague entre les tristes siècles d'enfantement, qui ont précédé la venue du Christianisme, et les jours mélancoliques où nous sommes. L'humanité, me disais-je alors, aspire de nouveau; elle«e croit, conmie dans les temps anciens, en mal de Dieu. Moi-même ne sentais -je pas dans mon cœur une 5oif de vérité que les anciennes sources ne pouvaient phis satisfaire? Je priais le Seigneur avec angoisse d'abréger les jours de l'épreuve ; une voix plus forte que «elle du choriste, criait en ce moment-là dans mon âme : « I^itte quem mUsurus ts I Envoie celui que tu dois envoyer! »

Longtemps captif du dogme , je l'étais maintenant de la poésie de l'Eglise, et mon esprit aimait cette dernière servitude. La fumée de mes rêves montait vers le ciel avec celle des encensoirs. Un tel état intermédiaire ne pouvait durer. J'étais déjà hors de l'élise que je ne m'apercevais pas encore de ma défection : j'avais été poussé par un courant insensible du dogme au raisonnement, de la tradition à l'examen, de la foi au doute. Cette tonsure, cette soutane,

tous ces liens extérieurs, qui me retenaient encore au clergé , étaient autant de liens morts qui pouvaient se rompre â la première secousse. Que de prêtres en sont làl Cette limite, à laquelle ils s'arrêtent, moi je devais la franchir. C'est que le cœur se mêla avec ses tourments dans la révolte de l'esprit. Ces deux tempêtes firent sombrer mon avenir. — J'avais écrit deux ou trois fois à Elisa sans recevoir de ses nouvelles. Ce silence irritait encore l'inquiétude de mes désirs : M^** d'Angervilliers brillait à mes yeux du double charme de sa beauté et de son absence. Tous les biens de la terre ne se font sentir à nous que par la privation. Cette figure idéale s'embellissait de tous les soupirs que je poussais pour elle. Jamais femme ne fut aimée dans un palais, comme celle-ci le fut dans une étroite cellule de novice. Son image seule balançait Dieu dans mon âme. Cette folle passion me faisait horriblement souJQTrir; je priais, je jeûnais, je portais le cilice. Dans mon désespoir et ma solitude, j'appelais toutes les forces du ciel à mon secours : rien ne venait. Comme ces malheureux jetés vivants dans la fosse , qui, après avoir vainement appelé à leur aide , finissent par se déchirer eux-mêmes, je dévorais mon cœur.

Loin de reposer mes yeux , la vue de la campagne m'irritait par le contraste d'une joie ironique. Il y avait sous les arbres de gais oiseaux , qui s'aimaient sans commettre de péchés mortels. Je me dis , dans ma révolte insensée , qu'en allant contre la nature , le catholicisme allait contre Dieu.

Mes supérieurs semblaient connaître Tétat de mon âme , tant ils m'épiaient d'un regard attristé. 11 n'y avait pourtant rien à reprendre dans ma conduite régulière et taciturne J'étais exact aux exercices. L'orage et la lutte étaient en moi ; je n'en laissais paraître que de rares éclairs sur ma face rigide. Les eflforts que je faisais pour chasser de mon esprit cette vision de ténèbres ne servaient qu'à la rendre

plus fixe et plus dominante. Je résolus enfin d'aller à moti directeur et de lui ouvrir les abymes de ma conscience. Malheureusement les hommes de Saint-Sulpice , si bons qu'ils soient , ne comprennent rien aux peines du cœur ; ils n'ont jamais éprouvé rien de semblable , ces hoomies n'ont point aimé. Mon directeur m'écouta pour la forme : quel fut mon étonnement de voir qu'il savait tout I Les supérieurs de la maison connaissaient, me dit-il, la cause de mon trouble et ils rougissaient pour moi. Il m'exhorta froidement à la prière et à la vigilance. — a Prenez garde, ajouta-t-il, de vons reprendre , après vous être abandonné vous même ! Ne regardez pas votre cadavre , de peur que cette dépouille du vieil homme ne vous tente et que votre âme ne cherche à y rentrer; car il y a chez nous des instincts de concupiscence qui aiment la pourriture des vers. » — Il continua sur ce ton dogmatique pendant une demi-heure : les prêtres de Saint-Sulpice ne voient dans l'amour qu'une illusion de la chair et du démon. Gomme les fêtes de Noël approchaient , il m'annonça qu'on différait à m'ordonner prêtre , jusqu'à ce que mon cœur fût guéri. Je me retirai sombre et abattu ; j'étais venu chercher une main vivante pour appuyer la mienne et je n'avais rencontré qu'une main de bois.

Mon vœu pesait sur ma poitrine comme une montagne. Loin d'avancer dans le sanctuaire , j'aurais voulu pouvoir reculer. Je tombai bientôt dans une sorte d'agonie morale. Je n'avais plus même la force d'espérer. Les eadavres couverts d'un voile noir, sur lesquels je voyais jeter dans l'Eglise de l'eau bénite avec des prières , étaient moins à plaindre que moi; j'aurais voulu pouvoir m'ensevelir dans leur repos éternel. Ce supplice se prolongea une année et demies le calice était épuisé. Mes supérieurs , voyant bien que le -temps, la solitude, ni le jeûne ne guérissaient pas mon

Haal, commencèrent à désespérer de moi. La mortification > cette plante amère , sur laquelle la grâce verse une douceur secrète , n'avait pour moi que des fleurs desséchées. On craignit à la tin que la maladie dont j'étais atteint ne se communiquât au reste du troupeau. Mon directeur, lassé de la faiblesse d'un cœur amolli par l'imagination et par les sens , me déclara un jour qu'on me laissait libre de me retirer.

Cela était bientôt dit : mais , rentrer dans le monde avec une tonsure de diacre derrière la tête et un vœu terrible sur la conscience, quelle destinée ! En dépit de ma folle passion , j^aimais cet état ecclésiastique auquel se rattachaient toutes les joies et tous les rêves de mon enfance. Encensoirs dorés , dont je me plaisais tout jeune à balancer le feu devant l'autel, je sentais avec larmes se rompre vos chaînés entre mes mains I L'habit a une vertu qui pénètre; on devient doucement et comme à son insu le personnage dont on porte longtemps l'uniforme. Je sentais bien d'ailleurs que je ne serais désormais à ma- place , ni dans le eloître, ni dans le monde : j'avais assez bu au calice des joies spirituelles , pour me dégoûter des plaisirs grossiers , et j.e n'étais pas assez délivré des sensations de la chair, pour m'attacher aux choses de Dieu. Ma vie était donc manquée. Un instant, j'eus l'idée d'entrer dans un monastère pour en finir vaillamment avec ma conscience ije ne veux pas, me disais-je, renouer avec le monde une vie dont le séminaire a usé la meilleure moitié , ni traîner sous les yeux du siècle la dégradante misère d'un apostat. Je m'ouvris de ce projet à mon directeur, qui l'accueillit ; mais ce fut tout. Cependant comme la Trappe était loin , et que ma bourse était vide , mes forces épuisées, je ne savais pas encore où j'irais. Le jour de ma sortie de Saint-Sulpice arriva. Ma mère était morte de tristesse en voyant retarder depuis deux années

mon ordination ; Paris était pour moi en pays étranger : que devenir dans cette grande ville où je ne connaissais d'autre maison que celle du séminaire?

Au moment où je mettais le pied sur la place de Saint- Sutpice , qui était pour moi comme le vestibule de ce monde inconnu dans lequel j'entrais avec terreur, j'avisai devant la grille du séminaire une chaise de poste arrêtée. Cette voiture attendait depuis longtemps. Quel fut mon saisissement quand je vis paraître à la portière la tète d'Ëlisa I Elle me sourit et me fit signe de monter à côté d'elle : nous ne poussâmes qu'un cri qui fut suivi d'un sil^ice. Depuis deux années que je ne l'avais vue, quel changement! L'âge lui avait beaucoup donné et rien ôté. Gomme elle était grande et belle ! Je regardais avec une complaisance damnable ses cheveux qui avaient un peu bruni, ses mains formées et le contour de sa gorge. — Allons, dit-elle en jouissant de mon trouble , je vois que nous nous aimons encore. » — Elisa me raconta tout en quelques mots : elle m'avait écrit plusieurs fois; ses lettres et les miennes avaient été intercep-r tées; elle était parvenue à savoir le jour de ma sortie. Son père était mort. Elle se trouvait , quoique mineure , à la tête d'une assez grande fortune qu'elle partageait avec son frère. Mes peines , mes tourments de cœur, elle les avait éprouvés. — « Je veux maintenant, ajouta-t-elle , vous rendre heureux.»

ï-.a voiture partit. — « Mais c'est un enlèvement , dis-je tout

effrayé de ma bonne fortune? — Je vous enlève, en effets reprit-elle d'un air moqueur : allez-vous pas appeler au secours? » Je ne sus répondre qu^u» baiser sur une petite croix d'or qu'Elisa portait au cou. — « Les vilains habits que vous avez là I ajouta-t-elle en montrant ma soutane , mon rabat et ma ceinture noire : je vous apporte de quoi changer. » J'entrevis dans un coin de la voiture un petit paquet de vêtements. — « Où allons-nous ? demandai-je avec embarras. — Mon Dieu , où vous voudrez ; il y a de la terre et du soleil partout. J'ai envie de dire au eocher qu'il ntms conduise à Venise ; c'est le pays des romans , et nous lrlloD& commencer le nôtre. — Non , non , m'écriai-je en faisant mi^ retour sur moi-même , retirez-vous , Elisa ; laissez^^moi , je suis diacre. Je dois finir mes jours dans un tombeau. W d'Aiw gervilliers fondit en larmes. — « Je ne veux pas /repris-je d'une voix ébranlée, vous mettre de moitié dans mon crime et dans mon apostasie. Savez-vous quel caractère je porte? Ne voyez-vous pas sur ma tête rasée le signe de Gaïn? Je dois être errant et seul comme lui sur la terre. — Eh bien , tant mieux , je serai la sœur du proscrit. Ne suis-je pas la cause de tes malheurs et do tes infidélités : gmBquej'ai partagé la faute , je veux avoir la moitié de l'anathéine. Sans moi tu serais seul : je te consolerai. Lesfenunesont, m'a-t-on dit, la main plus légère que les hommes pour toucher aux blessures du cœur : je soignerai les tiennes , je tâcherai de les guérir. Allons , méchant , ne veux-tu pas de moi pour ta sœur de charité? Morts au monde et vivants pour nous deux, nous pouvons encore espérer. Je serai le souffle de tes lèvres , la main de ta main ; ton Dieu sera mon Dieu. Est-ce donc après tout un si grand mal que de s'aimer? Il me semble que quand nous sommes l'un à côté de l'autre , le ciel même nous luit plus agréablement et nous envoie de plus douces influences. Est-ce que tu lis la colère divine dans.

mes yeux? moi , je vois le paradis daos les tiens.» — Nous partîmes le lendemain pour Venise.

La grandeur de la peine fait la grandeur de la joie qui lui succède. Dupant les premiers mois , l'enchantement d'être ensemble endormait toutes nos douleurs. Nous avions loué une petite maison sur l'Adriatique. Au lieu de cette étroite cellule du séminaire où j'étais seul, j'avais maintenant une retraite ornée avec délicatesse de chiffons et de fleurs. La mmn d'une femme met de la grâce partout ; je reconnaissais Elisa dans les mosaïques , les chinoiseries , les canges de porcelaine , les vanneries de Java , et tous les colifichets précieux qui font à Venise la toilette d'une jolie chambre. Le matin , la lumière nous donnait le bonjour en souriant. ËUsa ouvrait presque toujours ses yeux avant les miens : au lieu de cette grosse voix dé séminariste et de ces sombres paroles latinçs dont on saluait mon réveil à Saint-Sulpice ^ une douce voix de femme , au timbre clair conmie une cloche d'argent , me disait : t Levez-vous donc, paresseux! voici la mer qui est toute pleine d'étincelles , et les oiseaux chantent depuis deux heures le lever du soleil.» Elle accompagnait tout cela de si tendres yeux , elle secouait si coquettement par la chambre le parfum de sa chevelure , que je me trouvais presque mal de bien-être. Oh! combien pour un novice comme moi le fruit défendu avait d'attraits! Je passais la journée à me refléchir dans les yeux d'EJisa, dans son cœur. Une jolie femme est un miroir où l'on aime à se 'voir en beau. Le soir, nous regardions la mer, le ciel , l'immensité ; toute la nature nous semblait comme remplie de nos sentiments : assis tous les deux sur notre balcon , nous levions les yeux vers les plaines étoilées , en récitant ce vers

du Dante :

Amor che muove il sole e Taltre stelle.

Cette vie eût été délicieuse , si un prêtre pouvait aimer

comme un autre homme. Malheureusement cela n'est pas

possible. L'Eglise était devenue pour moi une seconde nature. Les efiforts que j'avais faits pour m'assouplir à la règle m'empêchaient maintenant de me relever : je marchais à demi-droit et à demi-courbé, comme un prisonnier qui conserve la forme de la voûte sous laquelle il a plié longtemps. J'avais vécu deux fois , car mon existence présente ne ressemblait guère à celle du séminaire ; mais telle est la force des habitudes prises , que je retournais toutes les nuits en songe à Saint-Sulpice. Cette persistance des rêves annonce toujours la fixité d'un sentiment ou d'un souvenir. La soutane était devenue pour moi , selon le langage de Bossuet, une seconde peau ; j'avais beau l'arracher de mes membres, elle tenait à mon imagination comme la robe de Déjanire. Je me représentais toujours à moi-même sous ce vêtement noir. On ne sait pas jusqu'où va l'influence des premières impressions cléricales. Je portais souvent la main à ma tête pour sentir la place de la tonsure : hélas I les cheveux repoussent sous le rasoir; mais les sentiments que l'Ëglise a retranchés se retrouvent-ils? mais l'oubli eflface-t-il les plaies saignantes que nos serments ont mises à nu sur le cœur? Mort mal revenu à la vie, je portais toujours le cadavre d'un abbé sous l'écorce fragile et transparente d'un homme du monde. Le catholicisme était le fantôme de ma conscience alarmée. Je mettais à fronder mes anciennes croyances toutes sortes de bravades et de faiblesses ; je ressemblais à un enfant qui , traversant un grand bois avec la peur dans l'âme, se met à chanter pour s'étourdir. Le ciel de Venise , ce ciel si bleu , me faisait songer amèrement à l'autre ciel que je perdais.

Au milieu de mes égarements j'avais conservé en secret quelques pratiques religieuses. Il était rare que je rencontrasse une église sur mon chemin sans y entrer ; je cherchais les coins sombres et me retirais à l'écart pour prier Dieu.

Hélas! mon âme était amère et ma prière était desséchée. Sentant que les réservoirs de la grâce étaient fermés pour moi , je retournais bientôt à la naoUesse et à la volupté. La vie que nous menions avecElisa, cette vie si calme, donnait aux orages de mon cœur une violence extraordinaire. Il m'aurait fallu l'activité, le bruit, le dur travail pour m'oublier moi-même. Oh I qu'on achète cher la paix d'une conscience étouffée I L'idée de mon apostasie était une de ces plaies qui creusent en silence. Je croyais entendre se lamenter dans mon cœur la voix de l'Eglise, de l'Eglise qui avait •compté sur moi pour consoler sa vieillesse , et dont j'avais trompé toutes les espérances. Combien je regrettais par instants, sans le dire, ma petite chambre de Saint-Sulpice avec mon pupitre et mes livres I Elisa était tourmentée en secret des tnémes remords : nous nous cachions l'un à l'autre pour souffrir. La pauvre enfant se montrait chaque jour plus bonne, plus dévouée, elle entourait mon existence de secret et d'amour comme d'un voile : mais ce voile si pur était taché par ce même amour qui me rendait à la fois le plus heureux et le plus malheureux des hommes.

Nous faisions de temps en temps, le soir, des promenades sur l'eau. Les promenades en gondole dans les bassins de Venise nous faisaient souvenir de l'étang de Pont-Chartrain, de notre ;petit bateau et des bonnes soirées que nous passions à regarder les étoiles. Une première fois Elisa fondit en larmes à cette idée. Je la pressai contre mon sein , en lui demandant le sujet de sa tristesse. Elle me dit que cette image et ce souvenir du château la faisait songer à son père, qui était mort. Je gardai le silence; mais, je crus entrevoir qu'Elisa regrettait, outre le marquis si bon, lapa x de l'âme et l'innocence qu'elle n'avait plus.

Les femmes, quoiqu'on en dise, ont besoin de plus de distractions que nous ; leur esprit, plus mobile , demande à

changer sans cesse d'objets; Tamour, si vrai et si grand qu'il soit, souflEre chez elles de Tuniformité de la vie. Cette retraite où nous passions nos beaux jours ne satisfaisait plus Elisa. Insensiblement elle devint triste et inégale ; je la surprenais quelquefois toute seule à pleurer. Son âme était atteinte, me disait-elle, d'un mal d<mt ou ne guérit pas. Le silence et la solitude Teffrayaient. Ne dispersant rien de notre esprit, ni de notre cœur dans des conversations étrangères , nous étions accablés l'un et l'autre d'une surabondance de vie. Qui voir, après cela , dans le monde? Notre fatal amour était un secret qu'il fallait ensevelir dans les ténèbres. M"' d'Angervilliers n'était pas sans faire des retours sur sa position : une jeune fille comme elle avait mieux â faire que de s'attacher à un homme comme moi. Malgré tout mon amour, je ne pouvais lui donner que de l'opprobre. Aux yeux du monde elle était ma maîtresse : la maîtresse d'un diacre 1 Je n'étais pas même un homme pour elle : les pratiques religieuses marquent sur les ^ifants de l'Eglise un caractère qui ne s'eflTacepas. Mes sens avaient gardé l'impression du cilie^. L'habitude de me retirer au-dedans de moi même pour méditer, avait donné à ma figure un air de tristesse et de froideur que je portais jusque dans notre conmierce. Elisa prenait quelquefois cette sévérité pour de l'indifférence. Ohl combien de fois ai-je envié le masque frivole de ces jeunes gens du monde qui ont toujours près des femmes le cœur dans les yeux! combien j'aurais payé cher leur tournure fringante et leur manière de porter le manteau ! Hélas ! moi je n'avais rien de tout cela ; on voyait toujours les restes de ma soutane sous mes nouveaux vêtements. Cette idée me rendait jaloux , — oui , jaloux comme un tigre ou comme un hidalgo. Les biens dont on resserre le plus la possession sont ceux qu'on craint sans cesse de voir se perdre. Une telle crainte me rendait ombrageux, défiant, frénétique. Jepressais

mon amour dans mes bras comme une ombre qui devait bientôt) m'échapper. Elisa voyait mes transes et mes fureurs avec une compassion morne , sans même avoir la force de me tirer, d'inquiétude. t)epuîs quelques semaines , elJe avait la voix troublée et la démarche languissante. Sa volonté se soumettait à la mienne avec une douceur indolente qui me faisait mal : j'aurais voulu rencontrer en elle plus de résistance. Leciel si clair qui brille sur Venise offensait ses yeux malades. Nous regrettions Paris et les toits pluvieux. Voilà doncr où en était venu notre bonheur. — Dieu veut que nous ne trouvions jamais dans les créatures qu'un amour troublé^ pour que l'imperfection de nos sentiments nous tienne sans cesse en haleine, et nous attire vers l'amour infini qui est au ciel.

L'idée que notre liaison devait finir me réduisait à l'extrémité , et cependant je sentais à chaque instant se rompre le fil de soie qui nous unissait. Même au milieu de nos pluS' doux embrassements , la voix de mon cœur m'avertissait de me hâter. Toute cette éternité n'était, je le sentais bien,, qu'une heure fugitive. Cette seule pensée changeait la douceur de notre commerce en une amertune qui ressemblait à un: avant-goût de la mort. Notre sommeil était assiégé de pressentiments douloureux. Il nous semblait à tous deux que notre amour devait se rompre par un dénouement tragique. Nous nous attendions en secret à une catastrophe qui devait terminer notre bonheur et notre supplice , sans savoir au, juste de quel côté le coup viendrait. 11 y avait même des moments où nous nous donnions le conseil de nous séparer; puis les larmes venaient aussitôt démentir une résolution si au-dessus de nos forces. Nous aimions notre mal et nous craignions plus d'être guéris que de mourir. Notre faiblesse se couvrait sous mille excuses héroïques : nous disions qu'il était beau de vivre ainsi en lutte avec la société. Peu à peu

aious retombions dans noire fatal engourdissement, sans plus avoir la force de nous soulever vers un autre état. Par instant les instructions du séminaire me revenaient; il me semblait que nous portions ensemble la peine d'avoir voulu demander au temps plus que le temps ne peut donner. La vie est un fleuve , et comme on ne cherche pas à retenir Peau qui court dans sa main , parce qu'on sait qu'elle trouve toujours quelque endroit par où s'échapper, de même le prêtre ne doit point arrêter la vie en iui-même pour la posséder et pour en jouir.

O inconséquence de nos sentiments I II y avait des jours où nous demandions à Dieu de mettre la main dans nos cœurs pour rompre les liens qui nous étaient si chers. Hélas ! le ciel nous exauça. Je voudrais jeter sur ma mémoire un voile éternel; car je sens ici le froid de la mort qui me pénètre jusqu'aux os. Faut-il rouvrir ces plaies de la conscience qui saignent toujours? L'amour qui m'avait fait apostat, allait me faire assassin. Seigneur I Seigneur I que l'abyme de votre justiceest profond, etqu'on tombe d'une grande chute, quand on perd un instant de vue la sainteté de votre loi ! Ils ont raison ces hommes qui ont cloué leur regard à la dalle du sanctuaire , qui ont meurtri leur cœur dans la pénitence et dans les larmes , -qui ont fait dans la solitude du cloître un lit d'épines sur lequel ils roulent leurs membres révoltés. Ceux-là , du moins , évitent à jamais les horreurs d'un serment trahi et d'une conscience violée, qui finit par devenir à elle-même son bourreau I — Un nuage rouge couvre cette dernière partie de mes souvenirs , je ne chercherai guère à les débrouiller. Je vous dirai la fin en deux mots.

Nous avions loué , comme je l'ai dit , une petite maison qui trempait à moitié dans la mer. Un soir que je revenais plus triste encore et plus agité que de coutume , je crus apercevoir du mouvement dans la chambre d'Elisa. Elle vint m'ouvrir

avec une ligure extraordinaire ; sa chevelure était défaite , je remarquai du désordre dans ses vêtements. — « Il est venu quelqu'un ici, lui dis-je , en arrêtant mes yeux sur les siens?» — « Non , répondit-elle faiblement, » et elle détourna la tête pour cacher sa rougeur. — Elisa avait tort de nier : des pas d'hommes étaient marqués sur le carreau, et une échelte de soie avait été oubliée sur Tappui de la fenêtre. Je répétai la même question d'une voix terrible : Elisa garda le silence. A ce moment un vertige affreux s'empara de moi. Un couteau se rencontra devant ma main , comme placé là par l'enfer ; une force invisible me poussait le bras; le sein d'Ëlisa était découvert : je frappai. Mon amante blessée tourna vers moi des yeux pleins de douceur et de reproche : — «Ah I tu m'as tuée! s'écria-t-elle : j'étais innocente I » — Ma tête était perdue : je saisis le couteau encore tiède et le plongeai avidement dans ma poitrine pour mêler mon sang à celui de la fanme que j'aimais. Cependant la mort ne venait pas : pour en avoir plus tôt fini, j'ouvris violemment la fenêtre et me précipitai â la mer. Mes blessures marquaient sur l'eau une traînée rougeâtre. Quelques pêcheurs qui étaient dans une barque vinrent à mon secours. Je me débattis contre leurs mains qui voulaient me sauver; j'avais soif d'achever sur moi-même ma vengeance. Cependant les forces me manquèrent; je fus tiré de l'abyme sans connaissance et conduit à l'hôpital des Frères Mineurs.

Une si tragique aventure fit quelque bruit à Venise : mais comme il y avait un diacre et une jeune fille dans cette affaire, les autorités jugèrent à propos d'étouffer notre his-

toire , pour éviter le scandale. On me ménagea les moyens de m'évader. Je me retirai aux environs de Naples. L'absence de mon amante me laissa dans un état d'anéantissement. J'avais beau regarder autour de moi , je ne voyais plus sur tous les objets que l'image de la mort. Un crêpe couvrait pour mes yeux la lumière du soleil et la figure de l'univers. Je m'en voulais de survivre à Elisa et je n'avais plus même le courage de me tuer. Le hasard m'apprit que mes soupçons étaient injustes : l'homme qui était venu chez M"' d'Angervilliers et qui lui avait fait promettre le silence, ^tait son frère. Albert avait suivi nos traces en Italie et s'était introduit en secret chez sa sœur pour la ramener dans la bonne voie. Surprise et intimidée par mon retour imprévu, elle avait perdu toute contenance.... L'innocence d'Elisa me fit d'autant plus apercevoir l'énormité de mon crime. ï'avais besoin de sortir de moi-même pour me sentir vivre. Le galvanisme des passions les plus grossières et les plus brutales m'était nécessaire pour me redonner un peu de mouvement. Je me jetai dans le jeu , dans la bonne chère, dans la débauche. Ne sachant que faire de mon cœur, je tâchai de l'ensevelir dans le vin. Il me fallait des émotions fortes , poignantes : je liai connaissance avec des joueurs et avec des courtisanes. La vie que je menais était celle d'un homme perdu de dettes qui s'étourdit lui-même en tournant sur le bord de l'abyme. Gomme l'ironie du ciel bleu me faisait mal , je dormais le jour et passais toutes les nuits à boire ou à tenir les cartes. J'étais du reste si éloigné de Dieu et de l'Eglise qu'il fallait un vrai miracle pour m'y ramener : mais Dieu nous tient souvent comme le prophète Habacuc au-dessus de l'abyme par un seul de nos cheveux , et ce cheveu suffit à nous tirer en haut , et il n'y a pas de risque, à mon ami, que ce soutien si faible se rompe jamais. Nous parlions souvent avec Elisa de l'immortalité de no»

âmes. Un des bonheurs de Famour, c'est de partager avec la femme qu'on a toutes ses pensées. — La vie future , disionsnous, n'est pas une vie surnaturelle qui sorte tout-à-fait des lois de l'existence présente. Nous commençons sur la terre des destinées qui se continuent ailleurs. La mort n'est pas une résurrection, ni une fin, c'est un prolongement. Le Créateur a pris soin de lier la vie actuelle à la vie future par la conformité des jouissances morales et des besoins physiques. Le bonheur du ciel qui succède dans le calice aux peines d'ici-bas, c'est le vin de la prochaine vendange, le breuvage de la terre renouvelé. Cette seconde formede notre existence immortelle a toutes ses racines dans nos mœurs , dans nos idées et dans nos sentiments. Nous préparons dès cette vie notre paradis en nous-même ou notre enfer, selon l'état dans lequel nous mettons nos âmes. La mort n'y changera rien et le jugement de Dieu ne sera que celui de notre conscience.» — Ces entretiens si graves me revenaient quelcfuefois dans la mémoire au milieu de mes désordres ; car le monde entier avait beau être eflfacé pour moi depuis mon crime , Blisa seule et les souvenirs de notre liaison vivaient toujours au fond de mon cœur.

Un matin , après avoir joué toute la nuit et avoir perdu des sommes considérables, je me retirai chez moi fort abattu. Mon esprit était , comme mon corps , dans un état d'accablement contre lequel je luttais avec les seules forces que me donnait la fièvre. Je me jetai sur un lit pour dormir : mais quelques heures se passèrent sans que jepusse dompter mon insomnie. J'avais les yeux ouverts et me perdais dans l'agitation de mes idées incohérentes , quand je vis ( il me semble la voir encore) une femme se présenter à moi. Je ne la reconnus pas tout de suite, tant elle était triste et défigurée : une affreuse maigreur avait creusé ses joues; ses cheveux, collés de poussière et de sang, tombaient en désor-

dre; son flanc nu montrait une blessure qui n'était pas encore fermée. Immobile , elle me regarda longtemps avec des yeux éteints par les larmes. Je ne saurais dire l'air de tristesse infinie qui était répandu sur toute sa figure. Son bras droit pendait le long du suaire qui l'enveloppait à mi-corps , tandis que de la main gauche elle retenait les plis de cet unique vêtement. Hélas I qu'elle était changée de celle que j'avais connue autrefois I — « D'où viens-lu, lui dis-je? Pourquoi avoir si longtemps tardé?» — <t L'endroit d'où je viens, reprit-elle d'une voix douloureuse , n'est pas marqué sur la carte de votre monde. Je viens du pays de la nuit. » — « Quel sujet de crainte ou quel tourment a terni la sérénité de ton beau visage? » — Elisa me répondit en tirant un long sanglot de sa poitrine : « Hélas ! dit-elle , c'est toi qui m'as faite ainsi : depuis le jour fatal où tu m'as envoyée à l'éternité, j'expie tes fautes et les miennes dans un feu que toi seul peux éteindre. Dieu , en considération de notre amour, ne m'as pas repoussée de sa face; il m'a seulement condamnée à racheter la peine de tes désordres. Le lien qui nous unissait sur la terre n'est pas rompu : ma vie continue de tenir à la tienne par l'étroite solidarité de nos âmes. Selon que tu fais le bien ou le mal, je me réjouis ou je souffre. Depuis que tu t'es jeté dans le vin , dans le jeu et dans les femmes, mon supplice redouble ; chaque plaisir que tu. cueilles sur ce sentier maudit est une épine pour mon cœur. Le feu de ton impureté me dévore. Les liens des mauvaises passions dans lesquels tu t'enlaces pour t'étourdir, ces liens coupables me serrent et me déchirent les membres comme des serpents. Mieux vaut encore cette destmée-là que de te perdre pour l'éternité. J'aime jusqu'aux souffrances que j'endure à ton intention ; c'est du moins quelque chose de toi : mais si tu m'aimes encore de ton côté , tu songeras à celle que tes iniquités affligent, et tu épargneras mesdouleurs. Au revoir.»

— Elle dit : iid nuage sombre passa devant sa face, et tout s'évanouit.

Ce songe (si c'était un songe) me donna à penser. Le démon me tenait d'ailleurs par tant de côtés que ma conversion me semblait une entreprise au-dessus de mes forces. Elisa revint les jours suivants. Sa présence me devint bientôt nécessaire : elle me donnait des conseils pour m'aider à réformepma vie. A chaque pas , je succombais sous le fardeau des engagements du siècle : elle me tendait la main pour me relever. Je vis cependant tomber peu à peu toutes ces attaches. Mon cœur se changeait comme par miracle : je fus pour ainsi dire reporté à mon ancien état , plutôt que je n'y revins de moi même ; car, il se fit alors dans ma conscience des mouvements dont je n'avais pas en quelque sorte la liberté. Soyez loué , ô vous qui m'avez envoyé du ciel ce secours inattendu pour me tirer de l'abymede mes mauvaises passions! L'amour m'avait perdu, l'amour me racheta. Dieu se servit d'une femme pour me délivrer de la captivité des autres femmes. L'idée qu'Elisa payait de son sang toutes mes infidélités était un frein qui m'arrêtait tout court dans mes déportements. A chaque fois que j'étais sur le point de cueillir un plaisir défendu , je voyais se dresser, entre moi et l'objet de mes convoitises, la pâle figure de ma maîtresse , toute crucifiée par mes désordres. Elle m'apparaissait en effet le lendemain , et je voyais sa chair cruellement pénétrée par l'aiguillon de mes volontés illicites. Ses yeux , consumés d'un feu sombre , me disaient : Pourquoi as-tu failli ?

Cette vision était, sans aucun doute , mon idée fixe qui se montrait à mes yeux sous une forme sensible. J'avais beau me dire cela , je n'en étais pas moins soumis à la puissance d'un charme qui m'obsédait. Ce fantôme de ma conscience, qui revenaittous les jours pour m'avertir de rompre

avec le vice , exerçait sur mes esprits troublés une terreur salutaire. Je me mis entre les mains des médeciis , qui ne comprirent rien à mon mal. Bien des choses sont restées obscures dans cette partie de mon histoire. Je m'apparaissais à moi-même dans cette jeune fille qui avait été la moitié de ma vie. Ces defux hommes si opposés n'en faisaient qu'un ; c'était moi qui me livrais à l'ivrognerie, aux femmes , et c'était moi qui me condamnais le lendemain par la bouche d'Ëlisa des excès de la veille. Ce bien m'échappait alors ; j'avoue même qu'il m'échappe encore aujourd'hui , tant la dualité de mes impressions était distincte. Cette apparition , dont je me rends maintenant compte , était à coup sûr un effet naturel de mes souvenirs et de mes sentiments renouvelés ; je me plais néanmoins à voir le doigt de Dieu marqué sur les phénomènes qui ont déterminé ma conversion. — heureuse folie qui m'as ramené à la raison et au devoir !

A mesure que je luttais contre moi-même pour me dégager des liens de la concupiscence, Ëlisa reprenait quelquesuns de ses ornements passés. Sa figure laissait tomber peu à peu ce voile de tristesse et d'obscurité que lui avaient donné mes égarements. Sa beauté revenait, une seconde beauté, plus pure et plus austère que celle dont j'avais brisé la fleur. Des grâces attristées se mêlaient sur ses lèvres à un demi sourire. Sa robe, d'une blancheur renaissante, ne semblait pas faite par une main humaine ; c'était plutôt cette robe d'immortalité dont il est dit que nous serons tous revêtus dans le ciel. Comme Elisa recevait le contre-coup de mes violences et de mes désordres, de même elle participait à mes victoires sur la chair. Cette unité de nos âmes, qui se prolongeait d'un monde à l'autre, était pour moi d'un secours et d'un charme infinis. Seul, je n'aurais jamais eu la force de sortir de mon abjection : une main attirant la mieime,

110US remontions, comme deux anges déchus, du fond de l'abyme jusqu'à Dieu.

L'amour vrai est celui que la mort ne termine pas. L'état mental dont j'étais affligé n'a pas encore de nom dans la science. C'est un mystère dont je ne veux pas pénétrer le sens caché, mais dans lequel j'aime à voir une nouvelle rédemption de l'homme par la femme. Je recommençais à vivre régulièrement. Elisa était mon directeur: elle m'avertissait de fréquenter celui-ci, d'éviter celui-là: elle nie marquait d'avance le bien que je devais faire. Une année se passa dans ce travail sur moi-même. J'avais arraché l'ivraie de mon champ et Jait croître le bon grain. Elisa m'apparut alors pendant le sommeil : je la vis coname ornée de mon repentir. Son visage était souriant et tout éclairé d'une douce lumière. — « Adieu I me dit-elle : je suis heureuse. Il vous reste un devoir à remplir. L'Eglise souffre ; elle vous appelle par son gémissement : allez à votre épouse I » — Ce furent ses derniers mots. Je laissai couler mes larmes entre moi et Dieu. Puis, comme je sentais que le fil conducteur de ma nouvelle vie venait de se rompre, et que je devais à Elisa d'achever son ouvrage, j'allai remettre ma conscience entre les mains d'un vieil évêque.

Gn m'imposa une retraite de quelques mois à la trappe de la Meilleraie. Malgré la dureté delà règle , je goûtai sous cette austère discipline un saint repos et comme un soulagement intérieur, au sortir des agitations du siècle. C'est une institution souvent utile que celle qui remet les péchés.

Comme ce pardon de Thomme à l'homme (pardon qui , selonkl foi chrétienne, descend des mains mêmes de Dieu) soulagela conscience accablée I J'avais besoin de cela pour reprendre intérêt à la vie. Le zèle de mes compagnons m^effrayait, je me contentai de les suivre de loin dans l'âpre sentier de la perfection chrétienne. Le trappiste habite en esprit un autre ciel et une autre terre. Il faut voir ces spectres d'hommes qui traversent la vie en silence. Toujours tués, toujours immolés , ils n'aspirent qu'à recevoir le dernier coup de mort. Qui sait ? peut-être ont-ils choisi la meilleure part. Ne pouvant décliner le fardeau , ils tâchent de l'élever jusqu'au ciel par l'espérance d'en être un jour délivrés. J'ai vu ces heureux misérables à l'ouvrage ; ils remuaient la terre avec une ardeur taciturne, comme si cette terre eût cadié un trésor. Le trésor qu'ils cherchaient avec la bêche , ce n'était ni une perle enfouie , ni une somme d'argent ; ce n'était même pas le fruit naturel du travail ; non : le trésor qui était caché pour eux dans ce champ aride , c'était le Paradis.

J'avais beau faire , je ne pus jamais atteindre à l'état de ces religieux. Leur pénitence me semblait horrible : elle faisait même injure à Dieu , qu'elle supposait dur et impitoyable. Je me contentai de réformer mes mœurs et de purifier, mon âme. On ne recouvre d'ailleurs qu'à demi la possession^ des choses du ciel. Le doute est comme la fumée qui laissedu terne sur les dorures : on nettoie , mais l'éclat enlevé ne revient jamais. J'ai pourtant gagné à mes égarements un^ don précieux , que Dieu refuse à la plupart des prêtres et qu'il me fit acheter bien chèrement : la tolérance. L'expérience de mes faiblesses m'a rendu indulgent aux faiblesses, des autres. Les mois passaient. Je ne voyais plus Ëlisa : mais je croyais encore sentir autour de moi son assistance. . Elle m'apparut une dernière fois. Son visage. avait comme

le mien cette sérénité douce que donne la joie d'une faute expiée. — « Tu ne me reverras plus sur la terre, dit-elle , je te donne rendez-vous dans un autre monde. Tu vas être prêtre : souviens-toi d^être tout à PEglise , cette chaste épouse, qui veut bien te recevoir malgré tes infidélités.»

Les portes de mon tombeau s'ouvrirent : une lettre de révêque m'annonçait que j'allais être admis à la prêtrise. J'hésitai devant cet honneur redoutable, dont je m'étais rendu indigne. Cependant je crus que dans le temps où bous vivons un prêtre pouvait encore être utile. Je n'avais plus rien à craindre des orages de la concupiscence. Mon cœur s'était promené çà et là , et n'avait trouvé nulle part où se reposer sur les créatures : pouvais-je mieux faire que de le rapporter au Créateur? Les années de la jeunesse m'avaient quitté, et les folles passions s'étaient envolées avec elles. L'Église était pour moi comme la terre natale sur laquelle j'avais ouvert les yeux; dans le monde j'étais au contraire un étranger. Depuis longtemps j e sentais dans mon ame le mal du pays de Dieu. Ce fut donc un grand jour, un jour heureux pour ma conscience , que celui où je renouai avec l'Église un engagement irrévocable. Pour mieux ensevelir mon passé je changeai de nom. Prêtre, on m'envoya dans les montagnes desservir une paroisse abandonnée. J'avais toujours eu du goût pour la vie des champs. Je suis heureux ici ; car je fais quelque bien et ces bosnes gens m'aiment. Avec mes livres , mes simples et l'espérance de revoir un jour celle qui fut mon bon ange sur la terre , je m'enivre des charmes de la paix et de l'oubli. Mon église est petite : mais Dieu n'est-il pas partout , ne réside-t-il pas dans la nature comme dans un temple qu'il a construit de ses propres mains ? C'est là aussi que je l'adore et que je cherche à expliquer sa grandeur aux autres hommes.

Ayant fait un voyage en Suisse , je rencontrai un ministre

protestant, avec lequel je rae liai de sympathie. C'était uq hotume de mon âge qui avait eu des aventures de jeunesse et qui avait fini par se marier. Nous nous racontâmes notre histoire, qui se ressemblait; car le cœur humain e»t le même dans toutes les croyances et dans tous les pays. Quoique je n^aime pas le protestantisme , ni par goût , ni par devoir, je fus frappé de la droiture de ses sentiments. 11 se consolait comme'^moi dans la pratique des bonnes œuvres. Faut-il le dire? le ciel voulut que je trouvasse chez lui de plus solides leçons qu'à la Trappe. Ce n'était pas une de ces solitudes de la mort où chaque heure, qui tombe sur le cœur repenti , sonne le glas de l'éternité , où le silence est , pour ainsi dire , l'état naturel de l'homme , où tout prend autour de vous la figure terrible du dernier jugement. Non : c'était une petitemaison puritaine, avec un cordon de vigne, tout le long duquel pendaient des raisins. Là , demeuraient lé zèle du bien, la franchise et toutes les vertus de l'honnête homme. Au lieu de cette religion sauvage qui commence par anéantir la nature, je trouvai chez lui la pratique des devoirs sans ostentation et sans faiblesse. La Trappe est bonne pour les^ caractères destructeurs : ces pieux assassins tueraient peutêtre leurs semblables s'ils ne se tuaient eux-mêmes : mais, pour les caractères doux comme le mien , il faut une vie plus commode et plus bienveillante que celle du cloître.

Mon cœur s'était fatigué dans ses égarements. Mon esprit s'était exposé lui-même à tous les venu de doctrine , et il en était si batUi que je nesavais plus où retrouver le repos de la conscience. Dans les premiers temps de maconversion> la crainte du doute rae fit souvent reculer jusqu'à ces pratiques minutieuses que je blâmais autrefois chez mes confrères. Peu à peu le calme se fit dans mon âme. La lecture des saintes lettres était une lampe qui éclairait mes pas dans le chemin de la morale. J'avais de plusque le ministre

genevois un écueil à craindre — la confession. Leprêtrecatholique respire, comme malgré lui , dans le confessionnal la fleur de toutes les virginités et de tous les mariages. Je veillai si bien sur mon cœur que je ne fus plus un seul instant tourmenté par Tombre de ces mauvaises passions qui avaient failli m' entraîner dans l'éternel abyme.

Je fus plus longtemps a endormir mon esprit raisonneur. Le temps et la grâce triomphèrent pourtant de ma rébellion. Aujourd'hui , je prie , sans condamner personne, pour ces enfants du siècle , dont je suivis autrefois les traces vaillantes dans le chemin de la vérité , dont je partage encore les tristesses et les espérances. J'attends toujours la parole nouvelle qui doit venir.

Le bon prêtre s'arrêta quelques instants, pour se remettre de l'agitation de ses souvenirs. Le jour était avancé ; le soleil déclinant lançait sur nous , de côté , ses flèches d'or. J'admirai une dernière fois le calme de cet homme juste, si bien en harmonie avec la nature, sur laquelle errait mes yeux et mes pensées émues. Je rompis enfin le silence : — Et maintenant, lui demandai-je, croyez-vous? — Je me soumets, répondit-il; la foi n'est que cela. Les religions sont comme le soleil, qui éclaire encore longtemps après son coucher ; prêtre , par la volonté des événements, je cherche à faire du bien à mes frères. Quand je possède au-delà du nécessaire , il me semble retenir la vie d'un autre homme , auquel le nécessaire manque, et je me hâte de me délivrer de ce superflu. Je hais les consciences scrupuleuses sur les petites pratiques et larges sur les véritables devoirs , qui filtrent le moucheron et avaient le chameau. Ma parole n'alarme jamais; elle console. J'instruis; j'invite à croire et à espérer : c'est le moyen d'élever les humbles, les petits, les ignorants; car toutes les intelligences s'égalisent d'avance dans la foi en une autre vie. Loin de moi ces dogmes

qui terrifient la raison et cette théologie aussi enveloppée que les mystères de Gérés. Je ne défends ni aux autres ni à moi-même d'avoir des yeux pour la nature, pour cette magie des objets sensibles que l'Eglise condamne. Fais-je mal? je ne le pense pas. beauté unique, je n'aime dans les autres êtres créés que la beauté qui vient de toi. D'autres apportent plus de lumières que moi à l'œuvre de régénération sociale qui se prépare; nul n'est entré dans la pratique de l'égalité avec une volonté plus droite. Si mon orthodoxie n'est pas entière, je tais mes doutes, et je trouve moyen de les couvrir sans dissimulation sous la régularité de mes mœurs. De cette manière-là je suis le seul à en souffrir. Qu'aurais-je fait hors de l'Eglise ? Ma faible résistance se serait usée en protestations stériles. Il y a par le monde une grande voix qui remplit cette mission : c'est la voix du Précurseur. Mon œuvre est plus humble et plus soumise ; j'attends, et, en attendant, j'ouvre autour de moi les cœurs pour recevoir la semence de l'avenir. »

Je revis l'abbé Symphorién à Paris quelques jours après la Révolution du 24 février. Il était censuré par son évêque pour la hardiesse et l'excentricité de ses doctrines. Son regard était extraordinaire^ Sa pensée rayonnait par-dessus les étroites barrières de la foi. Le catholicisme était dépassé par l'interprétation qu'il donnait aux dogmes et aux symboles de l'Eglise. 11 me parla d'une religion universelle qui devait s'étendre à toutes les intelligences et fondre successivement toutes les sectes dans une nouvelle, idée de Dieu et de la nature. A l'entendre, la religion avait toujours été soumise à la loi du progrès. Il voyait dans les Ecritures la trace de quatre alliances, contractées par Dieu avec son peuple dans la personne d'Abraham, de Moïse, de David et de Jésus-Christ. Ces quatre alliances étaient a ses yeux quatre époques de transformation religieuse. Il en concluait que

les formes étaient de leur nature toutes provisoires, et qu'il n'y avait eu, depuis Torigine du monde, qu'une seule religion , dont le développement était la vie même de l'huma^ ni té.

Il avait renoué avec le souvenir de cette femme, qui avait été à la fois le bonheur et le tourment de sa conscience. Elisa lui avait apparu de nouveau. Cette hallucination répandait sur ses idées une teinte particulière. Il me parla beaucoup de la vie future. Ce malheureux avait déjà une moitié de son cœur hors de la vie présente. Il se trouva que ses idées répondaient aux miennes; c'est en mêlant nos deux points de vue sur les destinées de l'homme, que j'écrivis les pages qu'on va lire. Et dans quelles circonstances , grand Dieul c'était après les fatales journées de juin 4848. Les derniers coups de canon tonnaient dans le faubourg Saint- Antoine. Mon domicile venait d'être envahi. N'ayant plus où reposer ma tête, poursuivi dans la ville par les fureurs royalistes, j'allai passer quelc[ues jours chez ce prêtre persécuté. Il me reçut en ami. Le proscrit tendit la main au proscrit. Son esprit était malade , mais son cœur était bon. Nous causâmes fort longuement de ses visions et de ses espérances au-delà du tombeau. A ces entretins philosophiques se mêlait une sombre préoccupation des tourments de la démocratie.

Les rapports qu'on nous faisait, chaque jour, sur les plaies de la guerre civile, sur l'état du faubourg Saint-Antoine dévasté, nous glaçaient l'âme. Des murs fouillés par les boulets ; un squelette de ville ; la consternation et la faim assises sur des ruines : nous voyions tout celo, de loin^ à travers les hallucinations de la douleur. J'étais navré ; il était résigné , mais triste.

Tous les objets de la nature sur lesquels je portais mes^ yeux me montraient partout l'image de la mort.

C^est sous la pression de cette tristesse que j'écrivis.

J'adresse ces pages inspirées du cœur à ceux de nos frères qui n'ont pas succombé dans la lutte et qui souffrent. Ils y trouveront peut-être quelque soulagement à leuis maux. L'immortalité fait le tourment du riche et la consolation du pauvre.

J'ai peu consulté la tradition; je n'avais que deux livres sous les yeux , la nature et mon âme.

L'immortalité n'est d'ailleurs chez l'homme ni une opi* nion , ni une croyance : c'est un pressentiment.

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