‹ De la vie future au point de vue socialisteChapitre 2 sur 5 · DE LA · texte numérisé non relu

DE LA

iU POINT DE TDE SOCIAUSTL

»e la Créatton.

Nous allons d'abord étudier la vie future dans ses rapports avec notre globe.

Gomme dans une mécanique , une première impulsion donne lieu à une série de mouvements qui s'engendrent les uns des autres : de même Funivers , que certains naturalistes ont nommé l'admirable machine, est le résultat d'un premier mouvement communiqué à la matière , lequel , par une suite de mouvements enchaînés, a produit successivement tout ce que nous voyons , les plantes , les animaux et Thomme. Il n'y a de la sorte pour nous dans l'avènement des choses

à la surface du globe qu'un mystère , un seul, qui enveloppe toute la suite des phénomènes naturels; c'est ia création de la matière et de la vie.

Au commencement , le globe que nous habitons était une vapeur, Tâme matérielle d'un monde à naître. Avec le temps cette masse fluide s'est embrasée. Nous avons dit ailleurs (1) les origines de notre planète ; son état primitivement igné ; les vastes ténèbres qui couvraient ce noyau d'un monde en fusion ; la précipitation atmosphérique des épaisses nuées qui chargeaient la face du globe brûlant ; la lutte infinie de l'eau et du feu ; l'immersion de cette masse incandescente dans un Océan qui bouillonnait; le refroidissement lent et gradué de cet abyme d'eau : le monde en était là , quand les premières formes de la vie ont apparu vagues , indécises , immenses.

Les eaux ont été peuplées avant la terre. L'Océan, le plus ancien réceptacle de la vie , a été le témoin des premières formations végétales et animales. Dès que ces grandes secousses furent calmées , dès que la température des eaux se fut abaissée peu à peu , la mer désolée et vide , après les premières scènes d'invasion tempétueuse , avait vu se former dans son sein ému des générations successives d'être doués de mouvement et de vie^. Cette création sous -marine se traîna d'abord dans les débilités , et comme dans les ébauches du premier âge. Les très-anciens végétaux ou animaux qui apparurent, rarinantesingurgitevasto,

{i)'Pari8 ou les sciences , les institutions et les mœurs au XIX* siècle , 2 vol.

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quoique pourvus d'un volume considérable , appartenaient aux espèces inférieures des deux règnes. La vie s'éleva par une foule de degrés intermédiaires du ilernier zoophyte jusqu'au poisson et au reptile. Encore ces types connus donneraient-ils une bien faible idée des gradations primitives de la vie et de ses tâtonnements multiples ; la même espèce était tour à lour produite au sein des eaux , détruite par des cataclysmes violents , reproduite sous l'empire de nouvelles causes extérieures et infiniment remaniée dans ses formes. Le règne végétal et animal s'essayait ainsi au globe naissant.

Cependant, la masse de feu liquide plongée sous Fimmensité des eaux s'était éteinte dans son naufrage. Une écorce solide s'était formée autour de cette matière volcanique et refroidie. Sur les premières terres découvertes , des plantes et des animaux se montrèrent. La vie s'avançait d'espèce en e^èce , marquant çà et là des distances , des intervalles, des repos entre une formation et une autre , ne s'arrêtant jamais. Chaque famille végétale ou animale , en revêtant l'existence , ajoutait , pour ainsi dire , de nouveaux organes à la Création une et de plus en plus variée. Ces anciens animaux étaient alors bien différents de ce qu'ils sont aujourd'hui; ils l'étaientautant que l'état passé différait de l'état actuel de la terre. Les conditions extérieures imprimaient à cette création naissante un caractère surprenant de force et d'uniformité. Des révolutions survenues dans Je calorique , dans les fluides respiratoires , dans l'économie générale du globe, modifiaient

successivement la constitution des premiers êtres. Le règne végétal et animal s'avançait ainsi des ténèbres de Tenfance vers un état organique de plus en plus perfectionné. L'imagination a de la peine à se défendre du merveilleux , quand elle se reporte vers ce printemps de la vie , vers ces régions peuplées d'animaux inconnus maintenant sur la terre , qui ont annoncé et préparé d'âge en âge l'avènement de l'homme. Quelle poésie étrange et indéfinissable que celle répandue sur ces parties du globe récemment abandonnées par la mer ! Quand la science agite ces ossements et cette poussière des mondes , toute une création , éteinte par les bouleversements et les transformations de la nature , revit. On assiste alors au rêve de Dieu. Le monde que nous habitons était préformé de toute éternité dans l'idée créatrice ; mais la réalisation ie ce projet n'a paru qu'en son temps, par une suite de développements mesurés , de transformations prévues. C'est ainsi que l'homme, prémédité, dès l'origine, par l'auteur des êtres , annoncé sur le globe par une succession de faits naturels , ne s'est manifesté qu'à la fin et à heure fixe, quand les animaux , ses aines , lui eurent , pour ainsi dire , ouvert les voies à l'existence. Sa venue semble avoir été précédée d'un dernier cataclysme , dont les traces sont répandues sur toute la terre et que les historiens ont appelé le déluge.

Il n'y a eu qu'une seule émission d'êtres à la surface du globe , quoiqu'il y ait deux zoologies distinctes. Parmi les anciens animaux, les uns ont succombé au progrès ; nou3 retrouvons seulement la trace de

leur existence dans les entrailles de la terre ; ce sont les animaux antédiluviens. Les autres se sont conformés par des changements survenus dans leur organisme à Tétat plusieurs fois renouvelé du globe terrestre : ce sont ceux qui existent maintenant à la surface de notre planète. Tout ce qui respire aujourd'hui dans la nature est lié par des rapports intimes à une première formation végétale ou animale, qui s'est modifiée séculairement sous l'empire des agents extérieurs. 11 y a donc unité dans la Création. Cette unité ne gêne en rien , quoiqu'on en dise , la liberté divine. L'orbitedes développements de chaque être a été tracé, dès l'origine , dans le plan général de l'univers. L'Auteur des choses a préformé , au commencement , les plantes et les animaux dans un rapport déterminé aux diverses révolutions qui devaient changer d'époque en époque la face de notre monde.

Ce qui résulte de cette manière philosophique d'envisager les faits, ce n'est pas, comme on nous l'a reproché ailleurs , l'éternité du monde , ni le panthéisme de Spinosa ; c'est la fraternité des êtres , c'est la communion de la vie sur le globe. Parmi les philosophes qui ont voulu expliquer la création des choses, les uns admettent un Dieu impotent , inventé seulement pour le repos de leur conscience ; les autres , au contraire , imaginent un Dieu pour tout faire , qui met sans cesse la main à l'ouvrage ; de ces deux systèmes le premier laisse l'ordonnance des choses au hasard ; le second dégrade la notion du Créateur, en assimilant son action à la nôtre. Au commencement , la main de

Bn liéclt de la Créatton par MI«I«e. ,

Moïse avait puisé ses idées sur l'origine du monde tlans les mystères de F initiation égyptienne. La terre avait alors une mémoire plus fraîche , si l'on ose ainsi ^ire , des événements qui s'étaient passés à sa surface, durant cette longue nuit de siècles, d'où sortit l'enchaînement des êtres. La pensée de Dieu, présente à la pensée de Moïse , comme elle Test à celle de tous les écrivains qu'elle inspire , lui fît découvrir sous les images de la sagesse antique le plan général de la Création.

Ce qui étonne , c'est que ce grand géologue d'intuition trace à vol d'aigle la marche que la vie a réellement décrite dans son mouvement général d'ascension ou dans ses retours partiels sur le globe. Les plantes, selon la Bible , ont paru avant les animaux , les poissons avant les reptiles , les reptiles avant les mammifères , les mammifères avant l'homme. Les six jours de la Création , dont il est parlé dans la Genèse , sont évidemment six époques , durant lesquelles se développe , à travers des repos et des sommeils , l'inépuisable force qui préside au gouvernement de la vie sur Je globe.

Ce qui manque au récit biblique ce n'est pas l'ordre d'avènement des êtres à la surface de la terre ; c est rhistoire des perturbations et des changem^ts que le règne organique a subis. On cherche vainement dans le tableau esquissé par Moïse la trace de ces espèces animales, apparues tout d'abord à l'existence , disparues dans un des naufrages de la terre , reparués à la suite des temps sur le globe revivant et transformé.

Ceux qui ne veulent point surprendre la révélation* en défaut , peuvent dire que Moïse a jeté à dessein le voile du silence sur cette succession des formes végétales et animales ; qu'il a prétendu faire , non le récit de l'évolution des choses à la surfacode notre planète ,. depuis l'origine des temps ^ mais l'histmre du renouvellement de la vie et du repeuplement de la terre , après une des dernières catastrophes violentes qui avaient englouti successivement les anciens mondes.

Ce qu'on a pris pour lechaos , dans le texte hébreux ^ serait alors tout simplement la trace d'un âéluge récent; la terre était , dans ce moment-là , stérile et vide , et d'épaisses ténèbres couvraient sa face morne. « Dieu dit que les er.ux qui sont au-dessous des cieux. soient rassemblées en un lieu et que le sec apparaisse , et il en fut ainsi. Il nomma le sec terre et l'amas des eaux, mers. »

Ce chaos était la transition d'un monde à un autre monde.

Moïse raconte ensuite dans quel ordre les plantes et les animaux détruits en apparence par le dernier cataclysme terrestre et confondus dans cet abime d'eau qui

recouvrait la terre , sont retournés à la vie. Ce qu'il y avait , cette fois encore de changé , ce n'était pas le principe inaltérable de Tétre , c'étaient les formes sous lesquelles ce principe se manifeste d'âge en âge. Le globe fut repeuplé avec les types remaniés des créations précédentes.

Lesnaondes primitifs n'ont pas jusqu'ici d'historien; ils n'ont , pour perpétuer le souvenir de leur antique existence, que ces archives déposées dans le sein de la terre par l'événement même qui leur a donné la mort, et que la science appelle aujourd'hui ossements fossiles.

Ce qui se montre dans ces archives vénérables du globe , ce qui éclate encore mieux par la réflexion , c'est la persistance et l'unité des existences végétales ou animales à travers d'incroyables variationsde formes, qui troublent et dénaturent les choses en apparence , qui, en réalité, conservent tout. Les êtres paraissent se détruire; ils changent.

Ainsi, les mondes oubliés par Moïse, ou laissés à dessein dansTimpénétrable nuit des âges , avaient déjà modifié plusieurs fois la structure primitive des êtres organisés , pour l'approprier aux changements séculaires du globe terrestre, quand la main de Dieu s'étendit de rechef sur les continents submergés. Ce ne fut point des êtres nouveaux , mais bien des êtres renouvelés qui se montrèrent alors pour consoler la solitude de la terre. Le naufrage de la vie , dans le passage douloureux d'un monde à un autre, avait bien pu engloutir les êtres par milliers ; mais il n'avait pas éteint en eux la force réparatrice en vertu de laquelle ces êtres naissent , meurent et renaissent perpétuellement.

Be la croyance à de noa^rellefi» réirolutloufii terrestres*

Les naturalistes, les philosophes, les politiques raisonnent , comme si le globe terrestre étant dans sa période stationnaire , il ne devait jamais être rien changé à Tétat présent des choses. Cette opinion n'a point été partagée par les sages de tous les temps; Pour peu qu'on remonte dans les traditions de l'Orient, on retrouve distinctement dans les monuments et les livres sacrés , une secrète terreur des bouleversements de la nature. Les anciens avaient peur de notre planète ; ils craignaient que toute la Création ne vînt encore une fois à sombrer, avec l'homme, dans une nouvelle teippête géologique.

Il s'est écoulé très peu de temps depuis le grand cataclysme qui a précédé une des dernières renaissances du globe — six ou huit mille ans, tout au plus.

Que le globe remanié, dans sa structure intérieure et extérieure , par cette catastrophe , qui a préparé Tavènement de l'homme, ait maintenant reçu toute sa perfection, il est permis d'en douter. Les anciens ne l'ont pas cru. Les déluges et les autres convulsions terrestres, dont ils avaient pour ainsi dire ressenti les dernières secousses, leur faisaient supposer que des>

mouvements semblables pourraient se rencontrer dans l'avenir avec les mêmes conséquences. De là, le pressentiment presque universel de la fin du monde.

Au moment où Jésus-Christ parut dans un coin de la Judée, l'idée d'un désastre géologique, suivi d'une nouvelle rédemption des êtres, se mêlait, par toute la terre, à cette vague attente d'un sauveur, qui tourmentait les esprits d'élite. On la retrouve dans Virgile, qui probablement l'avait puisée dans les mystères de Cérès. Les trois épreuves que l'on faisait subir à l'initié, par le feu, l'eau et l'air, contenaient un emblème des trois agents créateurs qui avaient concouru, dans l'origine, au perfectionnement des mondes , et qui , selon toute vraisemblance, devaient encore purifier notre globe.

Les quatre évangélistes se montrent très-préoccupés de cette fin prochaîne des choses ; saint Mathieu en est convaincu jusqu'à la terreur ; on touche déjà, par son récit, au nouveau sinistre qui doit replonger notre planète dans les ténèbres de la mort. Saint Pierre annonce une révolution future dont le feu sera le principal agent, et qui donnera à notre monde une nouvelle face. Le vieux saint Jean assiste , l'œil plongé dans une vision douloureuse , et la sueur froide sur le front , à cette lente défaillance du globe , que remplaceront bientôt de nouveaux cieux et une nouvelle terre.

Cette croyance se prolonge dans l'humanité ; elle reparaît à certaines dates avec des signes inquiétants. L'an mil , les chrétiens qui peuplaient la terre se préparent à s'ensevelir dans le sépulcre de toute la nature. Ce sont des tremblements soudains et des an-

goisses infinies. Il semble aux yeux malades que le soleil a déjà perdu sa clarté , que les étoiles du ciel se détachent , et que la terre fuit sous les pieds. Tous les travaux sont suspendus : à quoi bon construire des édifices , quand la terre ne sera bientôt plus qu*un tombeau? On porte par avance le deuil de ce globe moribond qui se voile lui-même la face avec désespoir dans les plis de son linceul !

Ces terreurs se calment avec le progrès des lumières ; mais Tidée d'un renouvellement futur, d'une succession nouvelle des êtres , persiste dans l'esprit humain. Des penseurs continuent à se demander si les choses sont fixées sous la forme oîi nous les voyons paraître ; si la création terrestre est bien terminée à l'homme ; si l'homme ne doit pas revêtir sur le globe des organes nouveaux , ou , transporté plus tard dans une autre sphère , céder la domination de notre planète à un des animaux perfectionnés qui l'habitent maintenant avec lui ?

Il esta croire que si des révolutions doivent encore modifier l'économie des choses à la surface du globe , ces révolutions seront moins violentes et moins tempétueuses que celles qui ont très-anciennement marqué par toute la terre d'ineffaçables ravages. A mesure que la nature avance , les forces régénératrices des êtres déposent ce caractère destructeur qui glaçait d'épouvante l'imagination des premiers chrétiens. Les sombres traditions des premiers âges du globe ont dû déposer dans l'esprit humain l'idée de nouveaux cataclysmes , dont le résultat devait être de changer

I état présent de notre monde en un état futur. Nul ne peut dire que ces cataclysmes n'éclateront pas ; mais il nous semble plus conforme aux desseins du Créateur d'abréger, selon les paroles du Christ , ces jours d'épreuves. La dernière crise du globe devra surtout être une crise morale , accompagnée sans doute de tressaillements et de signes matériels. Cet évanouissement d'un monde sera le passage douloureux des ^tres à une vie nouvelle ; ce sera un des moyens régénérateurs, prévus de toute éternité par l'auteur de la nature , afin que la Création se succède à elle-même , sans s'épuiser.

Des motifs ^iii rendent ee renouvellement très probaMe.

Si la nature paraît aujourd'hui stationnaire , c'est qu'elle a épuisé la série de ses premières transformations ; encore l'action de Thomme et des sociétés sur le règne organique donne-t-elle lieu à une suite de mouvements dans l'économie végétale ou animale, qui, pour être moins rapides et moins tumultueux que les mouvements de la vie dans les mondes primitifs , n'en sont pas moins très appréciables. Les plantes et les

animaux sont , sous la forme actuelle des choses , capables de perfectionnement. Le progrès de l'instinct chez les êtres inférieurs est une suite des progrès de Fintelligence chez Thomme.

Le genre humain , sans changer radicalement les lois ni les conditions de sa nature , a sensiblement modifié depuis son avènement sur le globe , et modifie encore tous les jours la forme de ses organes. Les races se sont transmises , en se succédant , les germes d'un progrès physique et moral qui se continue. Les générations se lèguent les unes aux autres une matière humaine perfectionnée. L'éducation donne aux sens des facultés spéciales qui sont peut-être dans la nature, mais qui ne se montreraient jamais sans l'exercice. Il y a l'œil du peintre , l'œil du naturaliste, l'œil du plongeur, l'œil du géomètre , autant de modifications des organes de la vue, produites par l'habitude, les connaissances et les opérations les plus ordinaires de l'esprit. On peut dire que dans ce cas , comme dans beaucoup d'autres , l'homme a déterminé par artifice une seconde création du sens.

La limite de ces changements est-elle fixée à l'état actuel du globe par la constitution organique des êtres? probablement non.

Les imperfections de la nature , dans l'état actuel de la vie , ne sauraient être masquées par quelques sophismes. Les docteurs catholiques, de meilleure foi que nos philosophes , ont voulu expliquer ces imperfections par le dogme de la déchéance. A les en croire, le premier homme aurait entraîné, non-seulement sai

race , mais encore toute la nature dans les conséquent ces de sa faute ; les éléments , les plantes , les animaux auraient , pour ainsi dire , péché en Adam , et seraient tombés avec lui. Il y a du moins dans cette^ croyance l'aveu d'une imperfection qui s'étend à tous les êtres créés.

Sans parler de l'homme , dont les aspirations et les désirs ne sont point en rapport avec l'état faible et borné de ses organes , toutes les créatures se montrent sujettes à des défectuosités. A la vue de ces privations de l'être , on se demande si les choses visibles doivent demeurer toujours comme elles paraissent aujourd'hui, ou bien si elles sont suspendues seulement pour un temps à la forme présente. C'est une question qui mérite au moins d'être posée.

Chez les anciens , la destination future de l'homme se liait à une idée de révolution géologique.

Nous retrouvons dans toutes les croyances religieuses la trace d'un enfer ; cet étang de flamme est une des images dont on se servait dans les antiques mystères d'isis pour représenter les transformations dévorantes de la nature. Le feu a été , en effet , dans l'origine , un des ministres les plus redoutables du Dieu créant; c'est à son action que nous devons l'existence de ces puissantes roches granitiques, vastes ossements de la terre. L'existence du feu central , conservé dans toutes les traditions , et dont les prêtres de tous les cultes ont fait la matière des châtiments éternels , est, comme on voit , une réminiscence géologique. On a imaginé le feu pour la punition des méchants , parce

que le feu avait été F élément mortifiant de la vie sur le globe.

L'heure d'une transformation , si elle doit avoir lieu sur la terre , est inconnue sans doute ; les premiers chrétiens en faisaient un mystère caché dans les profondeurs de la sagesse divine ; ee changement arrivera quand les êtres créés , Fhomme en tète , ayant épuisé la série dés progrès limités par leurs organes , il sera besoin d'une nouvelle révolution dans la forme présente des choses , pour que l'homme et les animaux s'élèvent à une existence plus parfaite.

Si les animaux qui peuplent aujourd'hui la terre «ont, comme nous l'avons dit , les dépouilles vivantes des différentes formations que le principe de l'être a traversées pour arriver du zoophyte à l'homme , pourquoi ce principe s'arrêterait-il, quand toute la nature aspire douloureusement à une nouvelle forme de vie? Le monde que nous habitons est en gémissement et en travail ; une vaste mélancolie s'étend sur les êtres doués de connaissance et de mouvement; chaque créature est pour ainsi dire en mal d'une création nouvelle.

Le principe de la renaissance réside en tout ; seulement ce principe est masqué , dans l'état présent des choses , par les conditions mortelles d'une nature inférieure. Tous les progrès ne se révèlent dans le monde que par le concours des circonstances extérieures ;, quand ces circonstances manquent ou avortent , les ^rmes ne se manifestent pas. Ainsi , tout ce qui respire maintenant sur la terre contient le germe d'une <)xistenee perfectionnée , qui attend pour se développer un changement dans l'univers.

L'attente du dernier jour est souvent comparée dans les Ecritures à Tétat d*une femme grosse ; c'est , à vrai dire, l'enfantement d'un état de choses perfectionné qui existe déjà en germe , mais que Tavenir fera paraître.

Dans ce germe , que nous appellerions volontiers le commencement de l'être nouveau , réside indéfiniment le mystère de la régénération des espèces. Habituonsnous donc à voir dans le règne organique des formes provisoires qui s'usent et des forces invisibles qui croissent pour une rénovation future. Les bouleversements de la nature interviennent ici comme moyens auxiliaires. De même que le progrès historique a besoin d'être activé dans son cours par ces grands cataclysmes qu'on appelle les révolutions ou la chute des empires , de même le progrès naturel irait trop lentement sans ces grands mouvements du globe qui troublent tout , mais qui , sous une apparence de ravages , donnent aux changements de l'organisme le moyen et la volonté de se produire.

De la nature et de la portée de ee eli an^emeiit*

Ce qui existera un jour existe déjà en germe , celé dans la profondeur de nos organes. La mort dernière , qui doit détruire toutes les formes créées , ne fera que

découvrir ce qui était masqué par les conditions présentes de la vie. Il faut , en effet , que la partie inférieure et imparfaite des êtres soit absorbée pour que la partie supérieure se dégage ; de là cette nécessité de mourir. Ce qui vit peu et ce qui n'attend guère de changement^ meurt peu ; témoins ces mousses séculaires qui se perpétuent sans altération jusques dans nos herbiers. L'homme, parTétendue de ses sentiments et de ses attaches , est de toute la nature celui qui meurt le plus.

C'est surtout dans nos organes rudimenlaires , dans nos sensations fugitives et , pour ainsi dire, ébauchées, que réside le germe impérissable de nos transforma- ^ions à venir. C'est dans le cerveau et dans le grand sympathique , siège mystérieux de certains pressentiments vagues , de sourdes révélations , d'émotions délicates et obscures , que nous paraît surtout se cacher la racine de la perfectibilité future de l'homme.

Tel est du reste l'admirable enchaînement des parties au tout, que l'idée d'une réparation des êtres entraîne celle d'un changement complet dans l'ensemble de leur organisme. Le cerveau de l'infirme répond actuellement à son infirmité ; ouvrez l'oreille du sourd-muet, la place du mutisme n'en subsistera pas moins dans la partie du cerveau qui correspond aux sensations auditives. D'où l'on voit que , si l'opinion des palingénésistes est vraie , la forme caduque des êtres et de l'homme en particulier sera modifiée un jour de fond en comble par le renouvellement qui se prépare , et dont les signes nous sont encore inconnus.

L'art est un essai de la résurrection des choses. Non seulement il fait passer dans le marbre ou sur la toile les traits de ce qui s'évanouit dans la nature ; mais encore il donne à tout ce qui a vécu une seconde forme en rapport avec Tidéal de Tartiste. Les images , les portraits tracés par une main magistrale sont, sous ce rapport , comme les prémices de la renaissance future des êtres.

Le changement n'aura pas lieu seulement dans la forme ; il s'étendra aussi dans la substance. La matière humaine , quoique égale , est loin d'être la même , dans l'état actuel des choses , chez toutes les personnes. L'éducation , la race, le sexe varient infiniment les qualités du sang et les éléments de la vie. La civilisation donne , pour ainsi dire , aux organes des molécules perfectionnées.

La comparaison si philosophique de saint Paul , relativement à la diversité d'éclat qui règne parmi les corps célestes , le soleil , la lune , les étoiles , est applicable aux corps humains. Toute chair n'est pas la même chair ; celle-ci est transparente , celle-là compacte et argileuse. Il y a , nous disait un grand statuaire , notre ami David, certaines femmes qui brillent d'un éclat particulier, comme si leur chair était pétrie avec de la poussière de marbre ou de diamant. La lumière que versent autour d'elles , même pendant les ténèbres , ces créatures privilégiées, forme souvent, ajoutait-il , une opposition frappante avec l'obscurité terreuse des corps vivants qui les environnent.

Si l'ordre naturel des choses doit être remplacé sur

le globe , et nous avons donné les motifs qui rendent cette transformation comme probable, le travail de perfectionnement qui a pour objet de revêtir nos corps matériels de certaines propriétés moins grossières, sera continué et accru dans la suite des temps. La nature a enté présentement les jouissances les plus recherchées et les plus délicates sur nos organes les plus vils. Les palingénésistes sont fondés à espérer que l'avenir changera la constitution physique de Thomme en même temps que ses facultés morales. L'état qui suivra doit transporter ces mêmes jouissances dans le siège de Tâme et dans les membres spirituels qui lui serviront de satellites. On connaît les incroyables efforts de TEglise, au moyen-âge , pour revêtir ses adeptes d'un corps mortifié. Les macérations et les jeûnes révélaient dans les cloîtres la pensée constante de spiritualiser la chair, pensée qui se lit à chaque instant sur les toiles religieuses des maîtres primitifs. Cette pâleur, cette morbidezza , cette chair angélisée , angelificata caro , qu'est-ce? sinon un avant-goût de l'immortalité.

L'organisme humain ne sera pas le seul théâtre des changements survenus dans les lois présentes de la vie. C'est par amour-propre que l'homme a tout d'abord limité à sa race les conditions de l'immortalité : tout ce qui vit est appelé à revivre.

L'homme seul a le privilège d'entrevoir cette renaissance future ; d'oii il a conclu , son orgueil aidant , que seul il était destiné à franchir l'abyme d'éternelle nuit dans lequel toute la nature , autour de lui , s'engloutit de moment en moment. La question de savoir si les

Inimaux participeront à cette vie future ne fail pas pour nous l'objet d'un doute. Ce que ces plantes et ces animaux seront un jour ne parait pas encore ; mais le germe de tous ces changements invisibles n'en est pas moins déposé , dès maintenant, dans leurs organes.

Le dogme de l'Eglise, en condamnant toute la nature à finir, et en n'exceptant de cette sentence que l'homme seul , altère profondément l'idée que nous nous faisons d'une nouvelle terre et de nouveaux cieux. La vie promise à nos espérances n'est que la vie présente , reconstituée sur ces principes de justice et de perfectibilité organique dans la matière, qui forment pour nous, dès ce monde-ci, l'idéal du bonheur.

La grande révolution géologique dont nous attendons notre développement final, n'aurait point de sens, si elle n'enveloppait toute la nature. La vie future ne serait pas un bien si l'homme n'y transportait le germe de tout ce qu'il a vu et aimé sur la terre, durant ses existences antérieures. Nos affections doivent nous suivre sur le globe régénéré. L'Eglise, en rejetant dans les froides ténèbres du néant tout ce qui n'est pas Tâme humaine , réduit beaucoup trop l'immortalité. D'où la défense absolue de ne point contracter des liens sur lesquels le temps et la destruction étendent leur empire. Selon les docteurs catholiques , les habitants du même globe, les membres de la même famille doivent à peine se reconnaître à la fin des siècles, confon- <ius qu'ils seront dans 1 immensité de Dieu. Cette ma- 4iière d'envisager les suites de la fin du monde est ^contraire au bon sens et aux traditions du genre hu-

main. La destinée de l'homme , à travers toutes les évolutions et toutes les reprises de son existence , est de puiser en Dieu , jusqu'à Tinfini des temps, une vie distincte de Dieu.

Le monde actuel , avec tous ses habitants , participe aux changements qui sont prédéterminés , depuis l'origine des choses, dans les mystères de la création.

Aujourd'hui, le globe étale partout, à sa surface, les traces de son imperfection. L'homme n'a pas encore pris possession de son royaume terrestre; il ne s'est pas établi en maître sur sa planète. Son action a pourtant déjà modifié les forces aveugles et sauvages de la nature. De siècle en siècle il humanise 1^ climats , adoucit les contrées farouches et civilise les éléments. Cette influence de l'être moral ^ur la matière est capable de développements prolongés. La lente puissance de l'homme et des sociétés enlève le venin aux reptiles, le poison aux herbes malfaisantes , aux épidémies le souffle humide de la mort. Un peu plus, elle fondrait les mers de glace , elle arrêterait le cours des vents impétueux, elle commanderait aux nuages du ciel et aux rayons du soteil.

Enchaîné aux lois actuelles de l' univers et aux forces dont l'homme dispose sur le globe, ce progrès ne saurait néanmoins donner aux êtres créés toute la perfection future, s'il n'était secondé par des agents ultérieurs que la nature tient, sans doute, en réserve. Le résultat du prochain remaniement de la vie devra être d'amener des changements considérables dans le calorique et dans la lumière. C'est par suite des bouleversements

survenus dans ratmos[Aère que la respiration des premiers êtres a été transformée, et que l'ensemble de leurs organes a été atteint. Il en sera de même dans l'avenir : les changements qui attendent les plantes , les animaux et l'homme , seront une dépendance des mutations dont le monde extérieur sera frappé. Les formes particulières se trouveront toujours soumises à la forme générale que Dieu imprime aux agents modificateurs de la vie.

Concluons :

Comme il y a dans la croissance de l'homme des temps oîi la force motrice parait s'arrêter , de même nous sommes maintenant dans un état de repos ; mais il ne faudrait pas conclure de cette période stationnaire des choses , que toute la nature soit désormais et irrévocablement fixée aux formes présentes. Nous croyons avoir indiqué les raisons qui militent pour l'opinion contraire. Si à un temps d'arrêt doit succéder une série nouvelle de créations, ou, pour mieux dire, de transformations , les destinées futures de l'homme et de l'humanité se trouvent nécessairement liées à l'état futur du globe. Le caractère de tels changements nous est inconnu ; mais on peut l'entrevoir par voie d'analogie, en s'appuyant sur l'étude et la connaissance des faits qui ont marqué , depuis l'origine des choses , le développement de la vie par toute la terre. Cette science constitue, si nous osons ainsi dire , la théologie de la nature.

L'humanité pense de siècle en siècle dans le cerveau de quelques hommes ; une lumière sombre et troublée

se répand çà et là , toutes les fois que la main de ces hommes agite le voile qui recouvre le problème de nos destinées. De telles recherches ne sauraient pourtant être stériles. C'est par la curiosité que le fruit de la science est tombé aux mains des premiers habitants du globe ; c'est par la curiosité que l'homme étendra ses prévisions sur le monde à venir.

Dieu commence pour nous où s'arrêtent les limites de notre raison ; d'où il résulte que le progrès de la raison humaine est autant d'envahi sur la Divinité ; mais l'éternel auteur des choses voit encore avec une secrète joie cette témérité de l'homme qui s'avance sur lui, couvert de la liberté de pensée comme d'une armure.

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