De la vieillesse
« On a fait des éloges, a dit, je crois, d'Alembert, de l'amitié et de la vieillesse ; on n'a pas eu besoin d'eni faire de la jeunesse et de l'amour. » Je le crois en effet et je m'étonne même que 1 on ait pu se féliciter, si ce n'est par ironie, ou féliciter les autres, si ce ne fut par politesse, d'être affligé d'une maladie, la vieillesse n'étant pas autre chose. Montaigne dit du de Seneclute qu'il donne appétit de vieillir. C'est le considérer comme destiné aux
De la Vieitteise
jeunes gens et c'est le considérer avec justesse. Pris de ce biais, le de Seneclute est un livre écrit, non pour consoler les vieillards d'avoir vieilli, mais les jeunes gens d'avoir à vieillir. A la bonne heure, et en effet, si la plupart des jeunes gens ne songent jamais à la vieillesse, non plus qu'à la mort et vivent dans l'illusion qu'ils seront toujours ce qu'ils sont, quelques-uns vivent dans un effroi de la vieillesse qui les attend, qui est si vif, si profond et si douloureux qu'il est bien avisé de les consoler d'avance, de les rassurer, et de leur dire : « ce n'est rien ; et c'est même doux » et comme d'Aubigné :
Qui a jamais été si friand de voyage Que la longueur en soit plus douce que le
[port ?
Mais cependant, pourquoi ces hypocrisies? N'est-il pas vrai qu'il faut dire vrai ? Les consolateurs mentent comme des médecins. Ils traitent la vieillesse comme les
De ta Vieillesse
médecins traitent la maladie, en la niant et en assurant que ce n'est qu'une indisposition. Ils ont raison si l'on veut ; mais peu ; car ils ne sont pas crus. On dira : « si peu qu'ils le soient, c'est un bien. » je ne sais, du moins, non plus pour les médecins, mais pour les consolateurs. La maladie étant une vieillesse dont on guérit, il est expédient de dire au malade qu'il guérira ; la vieillesse étant une maladie dont on ne guérira pas, pourquoi ne pas la montrer telle qu'elle est ? Ne vaut-il pas mieux, en ne trompant point, habituer les jeunes esprits à prendre leurs précautions contre la maladie qui doit venir et qui est inévitable, en ce sens que personne ne veut l'éviter et que tout le monde souhaite de l'avoir ? Ne serait-il pas mieux, en représentant la vieillesse dans toute son horreur, donner aux jeunes gens le vif désir de l'atténuer par un genre de vie qui la rende moins douloureuse quand elle arrive ?
De ta Vieitte»»e
Car la vieillesse est une maladie qui se soigne d'avance et qui ne se soigne que d'avance. Elle se soigne par rhygiène, par l'économie des forces, par la sagesse, par le bon sens, par une vie ordonnée et saine. A ces conditions elle sera douloureuse, mais non horrible.
Cette médication préventive de la vieillesse, on ne se l'imposera sans doute que si l'on est bien persuadé que la vieillesse est un mal très sérieux et avec lequel il ne s'agit pas de badiner.
Les jeunes gens me diront, d'abord que ce sont là conseils de sexagénaire et que, comme dit La Rochefoucauld, « les vieillards se consolent, en donnant de bons conseils, de ne pouvoir plus donner de mauvais exemples ». Sans doute; mais peut-être aussi faut-il, en suivant les bons exemples, se préparer à pouvoir donner légitimement de bons conseils ; et, en donnant de bons exemples, n'avoir pas besoin de bons conseils.