QU IL Y A DES REMEDES
Us me diront encore que soigner la vieillesse d'avance par une vie scrupuleusement réglée, ce n'est pas autre chose que répandre la vieillesse sur toute la vie. 11 yadu vrai en cela. La vieillesse est une. maladie que l'on combat par l'homéopathie.
On l'a dilue en l'étendant sur une très grande surface. On l'atténue en la prélibant. Prœlibafa minus nocent.
On peut dire aussi, comme Montaigne l'a dit de la mort (et si entre la vieillesse et la mort la différence est grande, la distance au moins est petite) que la pensée de la vieillesse en est le remède ou le palliatif. C'est une sorte de mithri-
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datisme. Considérer la vieillesse longtemps d'avance, fréquemment et bien en face, émousse sa blessure quand elle survient. Elle frappe :
mais du moins ne surprend pas et surprendre c'est frapper deux fois.
On la connaît, on a fait commerce avec elle. L'hôte ennuyeux qu'on a attendu paraît quelquefois presque agréable. On s'attendait à pis; c'est presque du bonheur. « Je suis celle que vous croyez horrible. — Vous n'êtes qu'importune. ■ — Voilà un accueil que je ne reçois pas partout.
Ce que c'est que d'être préparé ! »
Et en effet la vie ne doit pas être unz préparation à la mort, à laquelle, en vérité, rien ne prépare. Elle doit être une préparation à la vieillesse, à laquelle tout doit préparer, puisque tout l'annonce.
Elle doit être une réflexion tranquille sur elle-même, c'est-à-dire sur le temps. Il passe ; on doit le senHr passer, bien se convaincre qu'il passe, ne pas croire qu'on jette l'ancre un seul jour et vivre à moitié
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en considération du présent heureux à moitié de l'avenir lugubre. 11 faut mettre des feuilles d'automne dans le jardin de la jeunesse pour ne pas frémir d'angoisse quand l'automne arrive et se montre partout autour de vous. Je comprends peu le mémento mon, la tombe creusée pour lui par le trappiste, la tête de mort sur une console et contemplée assidûment. A quoi bon se préparer à une chose que l'on n'aura pas à pratiquer et qui, dès qu'elle nous aura atteinte, sera un pur rien ?
Mais je comprends que l'on regarde les vieillards qui passent auprès de vous et que l'on se dise : « Je serai tel ; j'aurai même de la chance si je deviens tel et le souhait le plus ardent que je fasse, plus ou moins consciemment, est de devenir tel.
Accoutumons-nous à ce visage-là.»
On me dira : « Tout au contraire!
Pourquoi s'empoisonner dans le dessein de s'accoutumer au poison?
Quand le poison viendra, il sera temps de s'en apercevoir. Quand le
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mauvais temps viendra, on le subira; tant qu'il n'est pas venu, il est inutile et ridicule et très cruel de l'inventer. La nature veut que l'on vive dans le présent et non, par anticipation, dans l'avenir et surtout dans l'avenir malheureux. La nature nous a donné deux biens qui sont très probablement les plus grands des biens: l'espérance et l'oubli.
Vous les remplacer par la crainte.
'Vous ne voulez ni qu'on espère en l'avenir, en tant que supposé bon, ni qu'on l'oublie en tant que mauvais. Vous tirez le linceul noir de la vieillesse sur toute la vie, pour qu'à la vieillesse il soit moins lourd ou paraisse moins sombre. Laissezle là où il est. La nature ne frappe de vieillesse que ceux qui ont vécu ; cette philosophie est barbare autant qu'elle est sotte, qui frappe de vieillesse, par l'imagination qu'elle veut qu'ils en aient, ceux qui ont à vivre. »
Soit ; et c'est un choix qu'il y a à faire ; ou vivre selon la jeunesse tant
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qu'elle dure et selon la vieillesse quand elle est venue, avec toute la joie de lune et toute l'horreur de l'autre ; ou vivre de tempéraments, en modérant la jeunesse par un peu de vieillesse anticipée et la vieillesse par un peu d'habitude que d'avance on en a prise. C'est un peu de gris partout, au lieu de blanc, puis de noir. Et la nature conseille certainement le premier parti; et une certaine sagesse, même instinctive, conseille certainement le second.
Une certaine esthétique aussi ; car si l'art de la vie est de faire de la vie un objet d'art, il faut la composer, la mêler de nuances délicates, de tons confondus, sans notes criardes et en faire un ton harm^onieux ; il fdut en régler le rythme et faire en sorte qu'il y ait dans ce qui suit quelque ch.ose de ce qui précède, dans ce qui précède quelque chose de ce qui suit. Ce que Goethe admirait le plus dans Schiller et ce qu'il aurait pu admirer en lui-m.ême, c'était « le grand style de sa vie. »
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Il me semble que mettre quelque chose dans la jeunesse du ralentissement de 1 âge qui décline, c'est ménager le rythme et soigner le style et faire de la composition.
Et encore ce n'est pas cela ; ce n'est pas seulement cela. Regarder la vieillesse, c'est, pour le jeune homme, non pas, comme quand il regarde la mort, se glacer et s'enfoncer dans le renoncement ; c'est se viriliser et se fortifier.
« Voilà ce que je serai. Ce n'est pas beau. Quoi que je fasse, ce ne sera pas beau. Mais il dépend de moi d'y mettre d'avance ce qui y sera souvenir du beau et par conséquent beauté encore. Soyons homme, c'est-à-dire surmontons-nous, autant qu'on peut se surmonter, en considération de l'âge où l'on est audessous de soi et où ce qui console c'est d'avoir été au-dessus- Et soyons homme, étant donné ce point de vue, comme la vieillesse entend qu'on le soit ; car l'être autrement qu'elle ne le conçoit ce
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serait lui donner une douleur de plus et non pas une allégeance. Or la vieillesse entend, par être homme, être très fort au service des autres, de ses proches, de ses concitoyens, de tous ses semblables. C'est ce qu'elle voudrait être, précisément, parce qu'elle sait qu'elle se suffit à peine à elle-même et qu'elle ne se suffit pas à elle-même. C'est ce qu'elle voutii-ait être et l'avoir été un peu la console et la rassérène.
Lui demander à elle-même ce qu'elle veut que je sois, c'est donc me la préparer plus douce. L'homme vaut ce que la vieillesse le félicite d'avoir valu. Soyons donc vieux en ce sens que nous prendrons pour règle de vie le jugement que porte le vieillard sur ce qu'il a été. »
Il est donc sain de regarder la vieillesse face à face pour nous habituer à sa figure. C'est ce que nous allons faire brièvement.
11 y a quatre belles choses qui ne sont pas belles, dit un bon proverbe : « Une belle grossesse, un beau froid, une belle vieillesse et une belle mort. » La plus belle vieillesse est laide. Toutes les métaphores tirées des choses de la nature : « c'est le soir d'un beau jour ; c'est un crépuscule plus beau que l'aurore ; c'est la douce splendeur de l'automne », sont absurdes, puisque toutes les vieillesses de la nature sont des commencements de renaissance, comme le soleil est la promesse d'un matin triomphant ; tandis que la vieillesse de l'homme est le commencement d'uue nuit éternelle. S'endormir n'est charmant que quand on doit se réveiller.
La vieillesse est une sorte d'engourdissement de l'être tout entier :
sens, cœur et esprit. Inutilede parler des sens. Ils nous quittent tous, comme des coiupagnons auxquels on était tellement habitué qu'on ne les apprécie que quand on les a perdus et que leur absence seule nous donne la mesure dcleurvaleur. Que dis-je?
11 n"y en a pas un peut-être qu'on n'ait désiré perdre et que, perdu, on ne regrette. Combien de fois, en entendant parler ceux qui depuis Adam sont en majorité, n'a-t-on pas répété le mot de Labiche à Augier :
« Vous êtes sourd ? C'est mon rêve 1 » Combien de fois... on peut abréger. Eh bien î la vieillesse est
tellement malheureuse quelle souhaiterait écouter des sots, voir des choses laides, flairer de mauvaises odeurs, entendre de mauvaise musique et embrasser des femmes mal faites. Le pire malheur n'cst-il pas d'estimer que le malheur estun bien, en tant qu'il vaut mieux que rien ?
C est précisément l'état du vieillard.
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Son esprit est à peine moins paralysé que ses sens. 11 lui en reste juste assez pour sentir qu'il n'en a plus. 11 lit encore, et, si tant est qu'il comprenne, il comprend surtout que ce qui lui manque, c'est la manière vraie de comprendre.
Comprendre, c'est collaborer ; c'est tirer d'une pensée ce qui y est et ce qui n'y est pas et qu'on y ajoute. Un bibliophile disait à un penseur : « Vous n'aimez pas les éditions rares, les beaux imprimés, les belles reliures. Vous n'aimez des livres que ce qu'il y a dedans.
— Pas même. — Quoi donc ? — Je n'aime que ce que j'y mets. » Le vieillard peut encore voir ce qu'il y a dans les livres ; mais il n'y met plus rien. Dès lors il ne les aime plus. Chose qui l'étonné ; mais qui est bien naturelle ; il les trouve un peu vides. « Tout ce que j'ai loué est bien surfait. J'étais, en le louant, sous l'influence des admirateurs. » 11 se trompe : il n'était que sous la sienne ; il s'échauffait
de tout ce que le texte lui inspirait, beaucoup plus que du texte même, et maintenant la stérilité du volume, ce n'est que la sienne.
Quant à produire, cela lui est défendu. II écrit peut-être, mais il ne produit plus. 11 se répète.
Diderot disait de Voltaire : « Voilà vingt ans qu'il réimprime. Je conviens du reste qu'il avait dans son atelier une grande variété de caractères. » Le vieux penseur s'ankylose et parce qu'il s'ankylose il prend très naturellement des attitudes hiératiques qui sont le contraire de la vie et qui sont très ridicules.
Comme Nietzsche l'a bien dit, songeant surtout à Comte, il décide et ne raisonne plus ; il veut fonder dès institutions et non pas des systèmes ; il cherche des adulateurs ou une adulatrice et non pas les vrais disciples, ceux qui contredisent. Tout cela, ce n'est pas autre chose que le retour à soi, succédant à tout le déploiement des forces expansives. La vieillesse
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n'est pas précisément égoïste ; mais l'esprit du vieillard est égoïste, egocentrique, si vous préférez. Le vieillard écrit ses mémoires ; s'il ne les écrit pas, il les parle ; s'il ne les parle pas (ce qui du reste n'arrive jamais) il les vit. Montaigne commence par parler de n'importe quoi ; il continue en parlant de ses lectures ; il continue en parlant de son caractère et finit par parler de son intestin. Voyage capricieux, guidé cependant par une loi secrète, de la circonférence au centre- La vieillesse intellectuelle consiste à se répéter et à rétrécir sans cesse le cercle de ses répétitions. C'est une retraite déplorable vers le point de départ.
Le cœur aussi s'engourdit. Le cercle, aussi, des rêves se rétrécit.
C'est le marquis de Lassay qui a dit : « Quand on commence à ne plus rêver, ou à rêver moins, c'est qu'on est près de s'endormir pour toujours ». Le vieillard rêve pourtant ; mais ce sont « les lourds et
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tristes rêves » de Henri Heine.
Les rêves du jeune homme sont au futur, les rêves du vieillard sont au conditionnel passé. Le jeune homme dit : « Je ferai ceci ; ceci m'arrivera sans doute. » Le vieillard dit : a J'aurais pu faire ceci ; il aurait pu m'arriver cela. Que ma vie aurait été belle si... » Tout rêve de jeune homme contient une espérance ; tout rêve de vieillard contient un regret. Les rêves du jeune homme sont faits de ce qui pourra advenir, ceux du vieillard sont faits de ce qui aurait pu être, d'où il suit que les rêves du jeune homme ont une odeur de lilas et les rêves du vieillard un goût de cendre .
Le vieillard aurait certainement le goût d'aimer, mais il n'en a plus la force, parce qu'il est accablé du sentiment de la brièveté de la vie.
C'est Voltaire qui dit : « La vie est courte ; on n"a pas plus tôt écrit soixante volumes qu'il faut plier bagage. » II a dit aussi : « Le cœur
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ne vieillit pas ; mais il est triste de le loger dans les ruines. » C'est Chateaubriand qui dit de la vie : « Trop courte pour l'action ; trop courte pour la pensée, trop longue pour le bonheur, i) C'est Louise L'Hermitte qui écrit : « Les cheveux blancs, cette neige du coeur, qui en conserve la chaleur, mais qui en arrête la sève. » C'est je ne sais plus qui qui s'écrie : « Faites, ô mon Dieu, que je ne survive pas à mon cœur ! » On lui survit toujours, au moins partiellement. C'est une chose étrange. On le voit décliner, s'enfoncer, se retirer en lui-même comme ces fleuves qui, le printemps fini, semblent s'enfuir loin de leurs berges ; on voudrait le rappeler à ses rives qu'il remplissait, qu'il comblait, sfringens flumine ripas.
Madame Akermann disait :
Est-ce que le Destin nous donne un autre
[coeur Quand il nous fait survivre et nous force à
[vieillir ?
N'en doutez pas. A brebis tondue
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Dieu mesure le vent. Aux êtres devenus plus faibles, il diminue la faculté de souffrir. Mais quelle misère que ce réconfort, qui est une diminution ! Les Romains avaient des dtminutt capite et c'étaient ceux qui étaient privés de leurs droits civils. Le vieillard est un diminutus corde. Il est privé du di^oit de souffrir.
A vrai dire il se fait là-dessus une demi-illusion. 11 secroit aimant, sensible. Il s'attendrit sur ses enfants, sur ses petits enfants. 11 n'est pas l'envieux dont parle Nietzsche et dont il dit : « 11 ne faut pas lui souhaiter d'enfants : il leur en voudrait de ce qu'ils seraient enfants. »
11 n'en est pas là ; mais au moment même où il se sent aimant, il sent comme son impuissance à aimer. 11 sent que son amour est mêl é du regret de n'être pas partagé, de ne pas pouvoir l'être ; il sent que l'amour est un désir de possession uni au désir d'être possédé et que lui, le vieillard, peut être possédé, mais
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ne peut pas être possesseur. Et c'est donc un amour qui ne bat que d'une aile, ou plutôt qui n'a que deux bras, alors que l'amour véritable doit en avoir quatre. L'amour du vieillard est une source qui se tarit à se sentir inféconde. Le geste est navrant des vieillards qui souhaiteraient garder leurs petits enfants sur leur cosur, sur leurs genoux, au moins sous leurs regards ; et qui de cette main qui voudrait les retenir, leur dit : « Allez jouez!» Et cette expérience se renouvelant souvent, étant quotidienne, le vieillard se renferme peu à peu dans J'égoïsme qu'on lui impose, s'y habitue comme à une prison, dont après un certain temps passé on serait embarrassé de sortir, ne sait plus, et aussi bien c'est ce que personne ne peut savoir, si l'égoïsme est en lui ou s'il s'insinue en lui ; et si on le lui raprochait, répondrait, devrait répondre : « Vient-il de vous ? vient-il de moi ? »