‹ De la ville au moulinChapitre 12 sur 15 · I,\ VI M I VU M0U · texte numérisé non relu

I,\ VI M I VU M0U

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la fait rire, et me voî e jusqi le inture,

;r\ ec un corps plat < i i bransparei i >m uni

i femi est au jusqu'à la. ceinture oiaii

sur sa rine laite de planches niai jointes, e\h >rte deux globes de cristal que je reconnais. Jfc m'élance pour les lui reprendre. Elle m'échappe court p la route, et j'ai beau avancer, la distance entre elle et moi reste la même. Je la supplie alors de me rendre le lait. Sans ce lait mon enfant m pourra pas vivre. La femme continue d'avancer sans vouloir m'entendre; elle est bientôt forcée de de s'arrêter, car devant elle la route est finie et le fossé qui la coupe est si large que nul être humain ne pourrait le franchir.

Je la rejoins enfin, mais avant que j'aie pu lui reprendre les globes, elle les arrache de sa poitrine et les brise sur les pierres. Et le lait coule en deux ruisseaux blancs jusqu'au fossé plein de vase.

Mon désespoir est si grand, que je m'éveille réellement. Je reconnais la chambre où je retrouve le

: berceau et l'infirmière. Mais la vision a été trop •5orte et, pendant un instant, j'hésite entre le rêve et la réalité. Et brusquement une épouvante me

I traverse. Est-ce que je vais mourir? Ce lait perdu ^ans retour, cette femme faite de planches et insen-

sible comme la mort, n'est-ce pas un avertissement? Oui, je vais mourir, je vais mourir tout de suite, je le sens aux battements désordonnés de mon cœur, mais je ne veux pas mourir sans avoir revu encore une fois mon petit. Il me faut emporter à jamais le souvenir de son fin visage. Et je cri vers l'infirmière :

Donnez-le moi!

Elle sursaute, se met debout devant le berceau et refuse de me donner l'enfant.

J'insiste, j'ordonne même avec violence, car je n'ai pas le temps de supplier. Et comme elle continue de refuser je recette mes couvertures pour sortir du lit.

Elle me calme d'un geste, et m'apporte enfin mon petit.

Pour mieux le voir, je le couche au creux de mon bras. Comme il est blanc! aussi blanc que le lait répandu sur la route. La petite bouche ouverte comme pour téter est immobile, les grands yeux sont pareils à deux diamants bleus enchâssés dans des cils dorés. Ils me regardent ces yeux, mais ainsi que la bouche ils restent immobiles.

J'étends la main pour toucher le beau front lisse, et au lieu de la douce chaleur habituelle, je le trouve froid et dur comme une pierre.

Et soudain je comprends mon rêve.

Ce n'est pas pour moi que la route est finie.

J'ai encore le temps de voir l'infirmière m'eniever le petit corps et tout disparaît.

Manine a au désir de Clémence. En dé-

; cembre dernier, peu après ma sortie de l'hôpital, I elle est arrivée ici avec ses deux filles et tout son

mobilier. Elle a choisi, à mon intention, un ioge- ! ment ayant une pièce indépendante, et nous vivons

comme autrefois, très près Tune de l'autre tout

en étant chacune chez soi.

i Firmin vient toujours le dimanche mais cel

ne durera pas longtemps : le deuil de sa fiancée : prend fin et les deux jeunes gens préparent déjà

leur mariage.

Dans ce petit logement où Manine mecombl ; d'attentions, entre Reine si affectueuse et Firmin parlant si gaiment de son bonheur prochain, il m'arrive d'oublier que le malheur s'est approche de moi jusqu'à l'extrême.

L'autre jour, dans la poche de mon manteau j'ai retrouvé deux grains de genièvre que Valère y avait mis pendant une de nos promenades. Je ies ai jetés au vent, sans regret ni rancune. La peine qui m'est venue de l'enfant a défait mon amour pour le père. Lorsque je pense à Valère

i DE LA ' tLLE UN

Ch il me semble l'avoir connu daj

> qui n'est ] celle-ci. De lui, je n'aper< plus i (I* binct. C'< no ombre qui re\ de tr loin et qui .s'en retourne encore plus 1< i.

Après la mort de mon enfant, Firmin craignant pour ma propre vie avait tout raconté à oncle meunier qui s'était rendu auprès de Val ère avec la certitude d'une réconciliation immédiate. Il était si étonné de cette séparation!

Qu'avait dit Valèrc en apprenant à son tour la vérité? Rien de bon à mon sujet sans doute; autrement, le cher oncle n'eût pas hésité à me le rapporter. Il n'avait su que pleurer sur mon sort en me disant :

« Valère était ivre quand il est venu à mon appel mais en me quittant il était certainement plus ivre de chagrin que de vin. »

Oncle meunier s'est trompé; Valère Chatellier n'était ivre que de vin, car, depuis ce jour, personne parmi nous ne sait rien de lui.

Reine s'ennuie à Paris. Tout l'hiver elle a regretté la neige du moulin, cette neige éblouissante que rien ne venait ternir et qu'elle retrouvait le matin posée au creux des branches par petits bouquets comme des fleurs mystérieusement

écloses pendant la nuit.

Maintenant que nous sommes au printemps, elle regrette la basse-cour où chaque volaille avait son nom. Elle regrette le pré sur lequel elle pouvait se rouler dans l'herbe haute, mais surtout, elle regrette les haies fleuries qui se trouvaient sur le chemin de l'école.

I i la font

Oh! \miHI i\ di

de Pari

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U m ipli la ville lui able la p] ; gra>

njusi du monde et '-II'' ne i " r]

poui pas de c« lies qui poi nt i

tout temps des robes magn {ues. En s

de La i"; 1 , elle n'aperçoit au< jo

que Manino a consenti une gro. pen our

assurer cette joie, Clémence a un autre désir qui lui apporte les mêmes regrets et les mêmes tourmei . Son amour de la toilette s'étend à sa sœur.

A travers la porte de la chambre des deux jeunes

filles on entend :

Reine, il faut demander à maman de t' acheter un autre chapeau.

Pourquoi en acheter un autre? Le mien rne

riffe bien et il n'est pas fané.

— Espèce de sotte! il te coiffait bien quand il ait à la mode. Maintenant il t'enlaidit. Gomment

ne le vois-tu pas?

Clémence n'aime pas non plus que Reine porte des souliers de forme nple où le pied est à Taise. « C'était bon au moulin, mais ici il faut mettre tes pieds à la forme des souliers ».

Et Reine se laisse martyriser les pieds pour ne pas déplaire à sa sœur. Sa jolie démarche en est toute changée et la souffrance qu'elle endure lui ô l'envie de courir et de sauter.

i DE LA VILLE AU MOULIN

11 y a encore les desserts fins que Clémence rapporte et qui sont restés longtemps à l'étalage des boutiques où les choses se vendent à des prix élevés. Ces jours-ci, elle a rapporté une pomme Calville, toute ridée et pleine de poussière au creux des côtes. Reine s'est inclinée avec respect devant la pomme et, les yeux tout rayonnants de malice, elle a dit :

— Oh! qu'elle est vieille!

Clémence a bougonné : « Bien sûr elle n'est pas cueillie de ce matin; par contre elle sort de l'avenue de l'Opéra ».

— « Ça ne la rajeunit pas » fit Reine, en sautant à cloche-pied autour de la table. Et, à la fin du repas, tandis que Clémence pelait délicatement sa pomme poussiéreuse et ridée, Reine croquait à pleines dents une des pommes rouges et brillantes conservées au grenier du moulin et qui nous étaient arrivées la veille.

Des disputes commencent à s'élever entre les deux sœurs dont les goûts diffèrent de plus en plus. Reine, au besoin, mangerait sa soupe dans le couvercle de la soupière alors qu'à Clémence il faudrait des couverts d'argent et des assiettes à filets dorés. Mais c'est surtout le dimanche, que s'affirment les exigences et la mauvaise humeur de Clémence. Tout lui paraît insupportable dans la maison. Manine et Reine lui épargnent cependant tous les travaux du ménage et la traitent en belle demoiselle. Lasse de récriminer, elle s'installe à la meilleure place avec des bouts de soie et de velours dont elle faut des chapeaux qu'elle défait et redéfait rageusement, ne les trouvant jamais à son goût.

i | \ VIL I AU MOULIN i

Manie a perdu patience :

M.- sois dono gaie un peu; profite de \ ji nesse; vois, il fait beau, va te promener av< ttette i. Reine.

Cl i, plus mécontente que jamais, a ré-

pondu que sa robe el son ohapi i n'étaient plus à

la demi* »de et qu'elle n'avait pas envie de s»

faire mo< r d'elle en allant l^s montrer par la

ville.

Excédée Manine a élevé la voix :

Tu te rends malheureuse pour d niaiseries.

Des niaiseries?

Ce fut une vraie colère qui mit Clémence debout.

en face de sa mère :

Des niaiseries? La toilette d'une jeune fille Et Clémence hors d'elle-même, bégayant presque, cria :

— Toutes mes camarades sont mieux habillées que moi. Toutes ont une vie facile alors que tu me fais une vie si pauvre que j'en ai honte.

Ce reproche était trop loin de la vérité pour qu< Manine le prît au sérieux. Elle se moqua :

— Pas si pauvre, puisque te voilà riche de tes dix-huit ans.

Et Clémence, au lieu de rire comme nous, s'assit en disant avee une profonde amertume :

— Pour ce que cela me sert d'avoir dix-huit ans.

C'est à mon tour d'être abandonnée de ceux que j'aime. Manine et ses filles sont au moulin pour la durée d'août et Firmin s'est marié le mois dernier.

L'absence de Reine ravive durement mes regrets.

ni; i m iimi i.i

Son (in visa itait comme un in >ir ou je vo\

un i bre lin visage, e1 dans ses beaux yeux y

] rouvais d'à s beaux yeux que je ne re^ rai

jan >.

Quel mal étrange a donc laissé « moi le rej ird bleu de mon enfant? Hors lui, rien ne m'attire ni ne retient ma pensée. Ce beau regard bleu je le cherche dans l'ombre comme dans la lumière. Chez les riches comme chez les pauvres. Au visage des enfants comme à celui des vieillards. Dans la rue aucun passant n'échappe à mon propre regard. Il y a des yeux pleins de sûreté qui s'en vont vers un endroit parfaitement connu (feux. A ceux-! j'ai envie de crier :

« Emmenez-moi où vous allez! » Aux autres, à ceux qui errent et s'égarent, j'ai envie de dire :

« Venez avec moi, nous chercherons ensemble. »

Ce soir, étendue sur mon lit, sans courage, même pour préparer mon repas, je pense à ce mal qui me ronge et dont je ne voudrais cependant pas guérir. Oh! non, il ne faut pas que le petit visage de souffrance s'échappe de ma mémoire. Je voudrais seulement dormir: dormir pour me reposer un peu; mais le sommeil me fuit, mes rêves doivent

lui faire peur.

Le regret que j'ai de mon enfant s'augmente de ma certitude de n'en plus avoir jamais.

« Un nouvel amour » m'a soufflé Manine.

Non, qu'apporterais-je à un autre homme?

Désormais il me faudra vivre seule.

Et voici qu'à penser à cela je me souviens d'un arbre que j'ai vu l'été dernier à l'entrée d'un parc. Il portait par le milieu du tronc une blessure large

ï I \ VILLE M / 201

►fonde dans laquelle on avait mis des briqm !u ciment. Il rit grand et d it, et il i sndai loin s branches verte >uffu< on pour

xi- ni pe lant que le i Lalheur ne I dt touch ; mais, si on s'arrêtait près lui, ( h .ni le rouge des briqui à travers le ciment lé et la i ut penser è m plaie vive q rien ne pourrai! gi rir.

Je n'ai pas tant d'orgueil. Bt surtout M i;,n ne ont-elles pas cod un dou:

sur ma blessure. Je resterai auprès d'eJ si

longtemps que cela me sera po^ ble. Et, qui sait? Peut-être ne nous séparerons-nous jamais. Quoique séparées en ce moment ni l'une ni 1 ître m'oublient. Reine me promet beaucoup d'histoires à son retour, une par jour, me dit-elle.

Chère petite fille! J'aime à me rappeler sa ve ie ici. Très faible encore, j'attendais les voyageuses, enfouie dans le mauvais fauteuil de ma chambre d'hôtel. Je tins ferme sous le regard apitoyé de Manine, mais lorsque Reine posa sur moi ses deux papillons bleus, je fus prise d'un chagrin qui m'enleva toute retenue. Reine ne demanda pas la cause de ce chagrin. Elle s'assit légèrement sur mes genoux et dit en essuyant mes larmes :

Je ne peux pas les boire, il y en a trop.

Il m'avait bien fallu lui sourire.

Tandis que j'évoque cet instant, un glissement me fait regarder vers la porte. J'at tonus, croyant que quelqu'un va frapper, mais il n'en est rien. Et comme je cherche la cause de ce bruit, j'aperçois à terre quelque chose de blanc. C'est une lettre qui vient d'entrer par surprise, et tout de suite

reconnais l'éciiure de Valère Chatellier. Sans hâte et presque sans émotion j'ouvre l'enveloppe et je lis :

« S'il te reste pour moi un peu de pitié, Annette, viens à mon secours. Je suis comme une barque sans gouvernail dans la tempête, et depuis des mois je me débats dans l'horreur de moi-même sans parvenir à retrouver la bonne voie. Aujourd'hui j'ai toute ma raison et je souffre. Je souffre sans courage ni dignité, et je t'appelle comme dans une nuit mauvaise, on appelle la douce clarté du matin. Demain je viendrai frapper à ta porte, si elle ne s'ouvre pas pour moi, je retournerai sans doute à ma fange. » « Valère. »

J'ouvris ma porte à Valère le lendemain et je fus épouvantée du désordre de ses traits. Je crus qu'il était ivre encore et je m'éloignai de lui avec répugnance. Il le vit et resta sur le seuil. Non, il n'était pas ivre; il gardait seulement cet air abject et sournois des ivrognes. Il dit :

Annette, veux-tu m' aider à redevenir un

homme?

Sa voix aussi changée que ses traits augmenta ma répugnance et je continuai à le regarder sans

répondre.

Il eut un geste du désespoir et dit encore ;

— Firmin ne m'a pas repoussé, lui.

Au nom de Firmin une tendresse chanta dan mon cœur et je répondis enfin :

Moi non plus je ne te repousse pas, mais j'ai peine à supporter la vue de l'être dégradé que tu es devenu.

, L.À VILLE AH W l.ll

Je l'attirai devant la glace :

\ s ce que tu as tait de Vj tellierl

Il r rda ses yeux clignotants, sa lèvi • h

boutée tte flétri qui s'< it sur son visag*

Il n se détoi :

Quelle houle!

1 bu il resta longl aps sans rien

dire.

Puis ce tut le pénible aveu de sou *tenc depuis plus d'un an. Tout d'abord me croyant

lieuse et infidèle, fâché contre moi autant qu outre lui-même, il s'était lancé à fond dans 1 tourbillon des affaires et des plaisirs. Cependant, il n'avait pas abandonné notre logis. Là seul» ment il se sentait en sûreté et pouvait se reposer de ses nuits de fête. Souvent même : par les matinées chaudes, il s'étendait pour dormir sous l'olivier où l'ombre était si douce. Et cela jusqu'au jour où la jeune voisine arrêtée près de lui avait dit à son mari : « Si tu crois que c'est appétissant un homme dans cet état. Annette a bien fait de

partir avec son Firmin ».

Ces paroles l'avaient complètement réveillé et tout de suite il avait pensé : « Firmin, toujours Firmin. S'il était vrai pourtant que Firmin fûtvenu? »

Lorsque ses patrons lui avaient parlé de ma

rencontre avec un jeune homme à la mine délurée et à la tenue peu convenable, il les avait crus sur parole. Il avait cru aussi la vieille piqueuse de bottines qui assurait que ce même jeune homme était resté deux jours à rire et à chanter dans la maison. Mais cette jeune femme qui venait de

DE LA Vîl m ULIN

parler avait retenu In nom du visiteur se

douter qi ! était un pareût. Cotait ell< sait

M'ai. Ci it elle qu'il fallait croire. Subitement di out, A s'était approché de la gentil!

brune | ur l'interroger, mais elle lui avait tourn le dos avec mépris. Rentré chez lui avec l'intention d" riiv tout de suite à Firmin il n'en avait cependant rien fait. Comment avouer à son ami que chacune de ses lettres avait < jetée au feu sans être ouverte?

Et comme les jours passaient le bissant indécis, oncle meunier était arrivé avec la mauvaise nouvelle. Alors, fou de regret, pensant que tout étaii perdu, il avait cherché l'oubli de ses torts dans l'ivresse quotidienne. Puis, ces jours derniers, au reçu d'une lettre dans laquelle Firmin parlait de son mariage accompli et de son espoir d'être heureux malgré tout, il avait tout quitté sur l'heure pour revoir cet ami si indulgent et si fidèle.

Et maintenant Val ère parlait de liquider ses affaires de Nice pour venir s'installer à Paris où il se sentirait protégé par Firmin et moi, les seuls qui l'avaient aimé et dont il n'aurait jamais dû se séparer. Je n'avais aucun désir d'une nouvelle visite de Valère, cependant lorsqu'il partit, je lui tendis la main :

Au revoir, Valère Chatellier. • A peine s'il toucha le bout de mes doigts, mais dans les yeux mornes et décolorés qu'il leva sur moi, une toute petite clarté trembla.

Il pleut, il fait soleil. La pluie est douce, le soleil est doux, et les vitres de ma fenêtre se sont

( LA VILL1 ' i ' 2 i

nsformée i d chapelets de dia/mmis qui s'< t- .(. et roui la es brai brillante

C octobî I I lin t le l

meni de M an i ne est n • u br eual

( mi •' il que ' îne «•! ont ri

u moulin bous les son mira qi y avaient

i ni i qu'il ne leur m plus i poi

>urei Clément i nu me, au li le

bou mi i bui ries chaj i \ qui

t1 d »ur et de I ius ibil Reine m 7 a i en j rand s« une letti

(ronclc inouni qui est pour moi comme un livre

res. Cette lettre dans laquelle le cher oncJ

a mis tout son cœur contient des conseils qui me

ont précieux et me font longuement réfléchi]

Il dit : « Tout vaut, il s'agit seulement de mettre les cho s à leur place », Il dit encore : « La vie

une gravité que beaucoup n'aperçoivent pas ».

Au sujet de Valère il parle ainsi : « Il faut que tu saches ce qu'il fait à Nice. En restant dans l'ignorance de ceux que nous aimons nous les aidons à faire leur malheur et le nôtre. Si Valère avait su la vérité, songe à ce qui serait au lieu de ce qui est. Ne l'abandonne pas afin de le sauver si cela est possible car en le sauvant tu te sauas toi-même. »

Il ajoute entre les lignes déjà pleines :

« Quelque route que tu prennes dorénavant, elle sera dure. A toi de l'aplanir en ôtant les pierres une par une. Et surtout, ma grande fille, n'oublie jamais que le bonheur est en nous et que nous le faisons et défaisons à volonté. »

Le soir, à la veillée, tandis que Manine se repose

chaise basse on se balançant comme au fins des nourrissons, je relis très lentement Ia 7ettre d'oncle meunier. Reine en face de moi, sous la même lampe, fait ses devoirs de classe. Ses papillons bleus bougent et se posent plus souvent sur moi que sur la page d'écriture. A la

lin elle me dit :

— Maman, c'est quand elle chante que je la

trouve belle, mais toi c'est quand tu lis.

i# Noui voici en juillet 1914. Je mis i ; de min dans la jolie maison où a femme est né

>ù elle a vécu heureuse auprès de son grand-père,

t où le temps présent apporte au jeune ménage

me somme considérable de bonheur.

Cette jolie maison, accotée à d'autres maisons, cache aux passants le jardin potager, un carré de vigne et un petit bois.

Firmin, qui m'a fait venir ici pour me reposer <i<'s fatigues de la buanderie, s'amuse de me voir occupée du matin au soir dans le potager, le petit bois et le carré de vigne. Il sait que cette activité en plein air est, pour moi, le vrai repos et quand la caserne le laisse libre il m'aide à porter les arrosoirs. Tandis que je soigne les légumes, Rose soigne les fleurs. Firmin, par amour pour sa femme a surtout planté des rosiers roses. Ces rosiers s accrochent à la grille d'entrée, grimpent le Ion* •les fenêtres, s'enroulent en berceaux et montrent tout autour de la maison, leurs touffes roses et parfumées. Quant aux autres fleurs, Firmin les a plantées sans souci de leur espèce ni de la place qui leur était réservée autrefois. Il en a mis dans -

DE LA VILLl M! Moi ' ' ;

les moindri oins. Il eu a mis dans des endroits p preux où il semblait que rien ne dût pousser jamais. Il en a mis tant et tant devant la maison qu'elles ont envahi sentiers et 1 'ouse et s'étendent jusqu'à la route comme un magnifique parterre de toutes couleurs.

Dans cette maison tout entourée de fleurs, les jeunes époux font des projets d'avenir. Encore quelques mois et Firmin sera libéré. Sa femme possède une somme suffisante pour monter un petit commerce, mais si Valère Chatellier s'installe à Paris dès l'automne, ainsi qu'il le promet, Firmin sera trop heureux de s'associer avec lui. La jolie maison de Rose deviendrait alors un lieu de repos pour vacances et jours de fête.

A mes doutes sur l'installation de Valère à Paris, Firmin a répliqué qu'il ne fallait jamais fouiller dans le passé; que les lettres de son ami étaient maintenant très suivies et pleines de bon sens, et que, s'il n'était pas de retour déjà, c'est qu'il avait à Nice des affaires qu'il ne pouvait abandonner sans risquer d'en perdre le bénéfice. Et, comme pour excuser plus encore Valère, il s'est

moqué un peu :

— Écoute, Annette, il faut du temps aussi pour

se guérir du bon vin.

Afin de ne rien perdre de ma joie du moment, j'évite de fouiller dans le passé, ainsi que le conseille Firmin. Et, si le passé s'ennuyant de moi tente de me rejoindre au jardin, au bois ou à la vigne, je rentre vite à la maison où deux voix amies font une musique sonore et joyeuse qui intimide la tristesse et l'empêche d'entrer.

m; LA VU U M'>i i,i 20

R< iril M iitant m i ' o

■Ile est ai tuei i d'un< qui

pern difficili à Pi ni d r dani

Tou1 i." I rire, mâme les brui de ; Luchotent à la <•• i que Firmin i rap-

porte un peu iiujiii» I Kilo Se moque l \ ■

l de Bon mai b fc du i ;t, elle

i eB ■■ le pli dur qu'il a au front depuis '"' "' ie. Mai pli no s'eff. pas, il se civu. au contraire, et Fin rin qui se trouve retenu plus que d'habitude à la casi ae n lus

le temps de m'aider à porter les arrosoirs. Hier, on inqut ide avait augmenté encore. Et ce matin, à l'heure où nous ne l'attendions pas, voici qu'il nous arrive pâle à faire peur et tremblant comme un criminel en nous disant :

— C'est la mobilisation!

Ni Rose ni moi ne savons exactement en quoi consiste la mobilisation pourtant nous nous mettons à trembler comme si Firmin nous annonçait la pire des catastrophes. Lui ne se remet pas. Il cherche des yeux un siège, il cherche les mots qu'il veut dire. Et, la voix raffermie enfin :

— Si c'est la guerre, mon régiment va partir en couverture et je ne serai peut-être plus ici demain...

. Comme je ne comprends rien à ce régiment qui peut partir en couv bure, je demande des explications.

Firmin me les donne en quelqir mots, ces explications; mais la guerre qu'il redoute me parait une chose si incertaine que je suis tentée

i<> DE i M m m MOI s I I

de rire et me moqi notre frayeur mutuelli

Je n'en fais rien parce que Firmin a un visag qui me rappelle le visage flétri de mon père. Cette fois Rose ne songe pas à rire; elle regard itensément son mari et lui demande :

Que sais-tu au juste? dis-nous la vérité.

Firmin la regarde à son tour en répondant :

Seulement ce que je viens de vous dire, j'ai tort de vous effrayer. Demain apportera la délivrance peut-être.

Il ajouta presque aussitôt :

— Ou une peine insupportable.

Il faut qu'il retourne à la caserne tout de suite. Il est venu en coup de vent, préférant nous apprendre lui-même la nouvelle. Il peut faire faute là-bas, car il n'est pas le seul à s'être échappé ainsi. Il dit en nous quittant :

— Nous sommes tous comme des- fous.

Le lendemain n'apporte aucune précision; malgré cela Firmin sait que son régiment doit partir d'un instant à l'autre, et il nous prie de faire les emplettes nécessaires à ce déplacement.

Au lieu de la délivrance que nous espérions, c'est la peine insupportable qui arrive. Firmin en nous l'apprenant n'est pas troublé comme la première fois. Il est pâle, d'une pâleur de colère, dirait-on, mais rien n'est défait dans son visage.

Sa femme, prête à sortir pour aller aux provisions, est prise d'un tremblement nerveux qui déplace le son de sa voix fraîche. On croirait qu'elle va pleurer, mais elle ne pleure pas; elle s'efforce de sourire et dit avec un joli mouvement de la tête :

m: i.\ VILLE ut MOI LIN

Soyons crâne! Je suis fil] fc f< j d< oldj i ons ci

Et, de fait, avec la haute c< de cuir qui

retient l< plis de sa ro légère, av m coquet ohapeau que Firmiu a mis de travers en la serrant dans bras, elle passi la porte ayant l'air d'un jeune lill» 1 pieuse et mutine courant à quelqu partie de pi ii' de son âge,

Incapable de rester dans la mai se j'entraîne Firmin au jardin; mais il y fait trop chaud et nous ançons jusqu'au petit bois. Tandis que ous en faisons le tour, la cloche d'une église se met à sonner, puis une autre, puis d'autres, au loin.

— C'est le tocsin, me dit Firmin.

Le tocsin? Il me semble bien que j'entends ce mot pour la première fois; pourtant, je pense à la mort et j'ai peur. Firmin aussi a peur. La fermeté de son visage s'efface. Il me prend par la main et m'entraîne vers un banc de pierre tout en disant :

Le tocsin, c'est la voix qui sème la terreur et réveille le courage. C'est l'appel au secours pour la défense contre le malheur. Si tu as si peur, Annette, c'est que tu as déjà compris son langage.

Nous nous asseyons et Firmin reprend vite et sans arrêt selon sa manière :

— Aujourd'hui, le tocsin appelle aux armes contre les voleurs qui s'avancent en bandes innombrables et armés jusqu'aux dents. Ces voleurs, pour prendre gros comme le poing de ce que nous possédons, n'hésiteront pas à en détruire gros

omme des montagnes. Ils brûleront nos vignes,

DE LA vu ! E MOULIN

i bois, r. m :ms. Ils dèl liront d illes sans souci de leurs habitants. Ce sera l'égorgé aient de créatures innocentes. Co s* a la foli lâchée sur des êtres sages jusqu'alors, sur c< c de la défense comme sur ceux de ittaque, ca la guerre transforme en bêles féroces les bon tout comme les méchants.

Il serre ma main comme pour me rassurer; cependant il dit encore :

Oui, il faut avoir peur. Avec le grand-père de Rose je me suis instruit sur la guerre et j'en connais toutes les horreurs.

En même temps que la voix de Firmin j'écoute celle du tocsin. Cette voix forte, dure, tenace, frappe l'air comme des coups de marteau et commande bien plus la défense qu'elle n'appelle au secours. Elle frappe le haut des arbres qui nous abritent et tombe sur nos têtes, les martelant sans pitié. J'entends ses reproches :

Allons les Beaubois, que faites-vous là?

tranquilles à l'ombre au lieu d.e courir aux voleurs qui menacent votre bien.

Je veux me lever pour obéir, mais Firmin me retient :

Tout à l'heure! dit-il.

Et son geste paraît s'adresser plus encore au

tocsin qu'à moi.

Je songe que ce soir ou demain mon frère ira au-devant de la bataille et un regret me fait dire : Si tu n'avais pas rengagé, Firmin!

Il hausse une épaule et répond :

La guerre m'aurait pris tout de même, comme elle prendra tous ceux de mon âge.

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