‹ De la ville au moulinChapitre 13 sur 15 · DE ' VILLE AU H \S · texte numérisé non relu

DE ' VILLE AU H \S

11 réfléchit un in itanl t1 d ajoul

Et oins, juste, on doit toujoi ■ fa

voleurs.

Il nae re ird< il je vois qu'il n'a pli . S<

yeux e il élaj brillent d'un lat

dinai II est sûn i de ceux qui i r*

h .1 toute le de la s . Aujourd'hui

i lui qui est l< uni IV moi la petit

sœur. Je l'écoul me sen : i lui obéir

h tout el pour tout.

Le tocsin cjei ' enfin et qo ts nous levons du

c pour nous couder à Ja palissade qui horde un min allant à travers champs. Je ne trouve

rien à dire. Je suis comme étourdie par Je silence ubit des cloches. Je regarde les vignes qui peuvent Ire saccagées, lu ville qui peut être détruite, et, au loin, les petites maisons où chaque famille vit sa part de bonheur et que les voleurs brûleront peut-être. Un bruit de pas me fait regarder plus près. C'est m vieux vigneron qui s'avance, un panier à la main et une pioche sur l'épaule. Le tocsin l'a chassé de sa vigne sans doute, et il en revient comme à regret. Il s'arrête, repart et s'arrête encore. La tête inclinée sur la poitrine, il semble écouter une voix qui parle à lui seul. Lui-même parle d'une voix étouffée. Arrêté à quelque distance de nous, il dit :

Us prendront un village, et puis un autre village et encore un village.

Firmin et moi avons le même sursaut de révolte : — Oh!

Le vieux nous aperçoit alors, il se redresse et s'éloi d'un pas ferme.

Au tournant proche, ses gros souliers sonnent sur le pavé, et je crois entendre le pas cadenc* d'une troupe de voleurs ayant déjà pris un village et s'en allant prendre un autre village.

Le soir-même, sans désespoir ni récrimination, Firmin nous fit ses adieux, nous entourant de ses bras et mettant presque autant de baisers sur mes joues que sur les lèvres fraîches de sa femme. Puis nous joignant toutes deux, épaule contre épaule il nous a dit :

Aimez-vous, aimez-vous, mes deux chéries.

Moins d'une heure après, le régiment passait devant notre maison. Par bonheur, Firmin se trouvait de notre côté. Serrés l'une contre l'autre dans l'ouverture de la grille nous le regardions venir. Ses yeux plus larges et plus brillants encore allaient de l'une à l'autre comme avaient fait ses lèvres, et je compris que ses yeux disaient comme ses lèvres : « Aimez-vous, aimez-vous, mes deux chéries ».

Quand il fut passé, Rose arracha d'un coup sec une touffe de fleurs au rosier qui pendait sur nos têtes et chaque fois que Firmin se retournait elle levait très haut les roses qui s'effeuillaient un peu. Un jeune sergent tendit la main, et Rose lui donna les fleurs juste au moment où Firmin se retournait encore. Il acquiesça de la tête, et les deux hommes se sourirent.

Trois jours plus tard, un parent de Rose arrivant des Ardennes nous remit une lettre que Firmin

venait de lui confier.

« Partez, nous disait Firmin, pour l'amour de moi, partez! Allez à Paris attendre les nouvelles. »

— ] rtez, nous dit à son tour le par il de I partez par n'importe quel mo N'avoz-vous

pi de bicyclettes?

\1 ,iut in ir car Roi ne voulait pas quitl sa i on el moi je voulais pas abandonn la femmede mon ire, R< la enfin en voyant

le p affolé d'une multitude de gens. Et bien

tôt il y .-ni deus cycli is de plus sur la route.

A Po aous trouvons le I mont vide, Depuis une qumzaine, Manine e au moulin avec ses tilles qui avaient grand besoin air pur.

Sous ma porte je ramasse un papier plié en deux et comme une fois déjà je reconnais l'écriture de Valère. Il a tracé au crayon :

« Je trouve ta porte fermée, Annette, et je pars à la guerre. Tu ne sais pas ce que c'est que partir à la guerre sans avoir revu le visage de celle qui fut autant votre sœur que votre femme, celle-là qu'on a si cruellement offensée et cependant jamais cessé de chérir. Demain je serai un instrument de mort parmi d'autres instruments de mort. Saurai -je seulement frapper l'ennemi? Et comment ferai -je pour défendre ma propre vie?

« Je voudrais te serrer longuement, étroitement sur mon cœur et recevoir de toi le baiser d'adieu et de pardon. « Valère. »

Mes oreilles bourdonnèrent comme à un nouveau tocsin et le désir me vint de courir châtier les voleurs armés. Dans ce départ pour la guerre je n'avais pensé qu'à Firmin, et voici que Valère y allait de même. Peut-être en ce moment, faisait-il

DE i \ VILLE ATI M0UL1

-i as im le « min qui m it ameni

il être él dit-il dans l'un de ces régimem s couv f «It 1 poussière et se hâtant, rencontré sur ia r< ? Peut-être encore m' avait-il vue et reconm au passage sans oser me parler?

Le baiser d'adieu et de pardon, je le lui aurais donné sans honte devant tous ses camarades. Je le lui aur; s donné devant le monde entier.

A Rose qui me regardait, consternée, je criai presque :

— Oncle meunier a raison. En restant dans l'ignorance de ceux que nous aimons, nous les aidons à faire leur malheur et le nôtre. Ce baiser d'adieu et de pardon sera mon regret tant que durera l'absence de Valère. Et si Valère devait ne pas revenir de la guerre ce regret deviendrait

mon remords.

À la fin d'août seulement, une lettre de Firmin nous arrive. Il nous supplie d'aller l'attendre au moulin. C'est là qu'il compte venir nous chercher dans un mois ou deux. Ainsi, il pourra voir en une seule fois toute sa famille. Sa lettre n'est pas

triste; il dit :

« Mettons-nous bien dans la tête qu'en guise de pain blanc, nous avons sur la planche quelques bonnes semaines de souffrance. »

Au moulin tous les hommes sont partis. Il ne reste que Nicolas qui a dix-sept ans et oncle meunier qui en a cinquante. A eux deux, ils font le travail de six et ne se plaignent pas. Oncle meunier dit à tous :

« On a toujours le temps de pleurer; il faut agir d'abord, »

Tante Ru n m plus m plaint pi il i iil : bon de pieu ioher autour d \n quiète | '".s de la gui te

Ile entre garçon le village :

Qu il; ■ se batti 'dit elle.

Gomme je lui | rie «lu départ possible de son elle répond l'i tranquille :

Ha ne l'ont bn bon i régi-

Lonl . pourquoi me l< i prendrai b-ils mi tn1

Manine est comme assomm -, et Reine est cuse. Dans son doux visa de fillel

ux papillons bleus bougeuf peini A l'inverse de Manine et Reine, Clémence est libérante et active. Elle va aux nouvelles dans le village, elle part à la recherche des journa Elle court au-devant des régiments qui passent offrant des fleurs aux soldats qui s'étonnent de sa beauté et lui en font compliment. Reine l'accompagne avec des fruits, mais si les soldats acceptent volontiers les fruits de Reine, tous tendent la main vers Clémence et ses fleurs. De ne savoir auquel répondre Clémence en paraît plus jolie encore sous le grand chapeau qui ombrage son teint soigné. Et, parce qu'un jeune officier a nus un baiser sur la fleur reçue, elle vient de rentrer en fredonnant :

Partons, partons belle, Allons à la guerre Allons bien vite Allons.

Jean Lapierre et Nicole, fiancés depuis le prin-

temps d ancent 1 >oque fixée pour leur mariage.

218 DE LA VILi M MOULIN

Ce maria: va se faire sans fête ni robe blanche, et Firmin ne pourra y assister.

Mme Lapierre, toujours assise sur sa chaise haut dossier, se réjouit du bonheur de son fils et s'épouvante de la menace de son prochain départ.

L'hiver touche à sa fin et la guerre s'est installée chez nous comme si elle comptait y demeurer toujours. Rappelée d'urgence à la buanderie où je faisais faute au linge des blessés, oncle meunier m'a vue repartir avec un réel dépit. Je ne l'ai pas quitté avec moins de regret ayant retrouvé pendant quelques semaines auprès de lui toute la confiante intimité d'autrefois. Dans nos conversations affectueuses, il me parlait souvent de Valère, qu'il jugeait être une victime autant que moi-même. Il m'encourageait à ne pas chasser délibérément son souvenir. Il disait : « A garder de la cendre chaude au foyer, il faut peu de choses

pour allumer le feu. »

Pour l'instant, dans ce tourbillon de misère et de crainte, Valère Chatellier ne tient pas plus de place dans mon souvenir que certains visages désolés aperçus au hasard d'une rencontre et s'imposant à moi sans raison.

Rose m'a suivie à Paris avec l'espoir d'aller faire ses couches dans sa jolie maison; mais c'est dans ma propre chambre qu'elle a mis au monde

son petit Raymond.

Manine et ses filles ne sont pas restées au moulin non plus. L'ouvrage n'y manquait pas pour elles cependant. Mais, lorsque les régiments eurent cessé de passer sur la route, Clémence fut pris

DE i..\ VILLE AD AH» 1 ' IN 2*9

un ennui bel qu'il fallut I mi • Par

\,,, r imen i p ;sent en< i sur le bou

<l ci ) n'offre pas de fleurs, mais elJ

ofii l iuté tout enti . Montée sur un ban od int les autreB jeunes filles accouru

elle semble une fleur rare, pou.' ;i: [leur endroil afin d'< itéraient vue

de tous.

Elle ne s'ennuie p i moins qu'au moulin e dès que mère lui fait une remontrance elle aace de ne plus rentrer à la maison. Elle veut ivre à sa guise et non à la nôtre, dit-elle. Par loraent, on aperçoit en elle comme une folie. Elle parle pendant tout un jour d'un aviateur ii renom qui ne demande qu'à l'épouser. Le lendemain elle dit la même chose d'un lieutenant, d'un capitaine et même d'un général. Et, sans souci de celles qui pleurent ou craignent, elle chante son refrain de guerre, d'amour et de splendeur!

Elle était si belle Qu'on la croyait reine Du beau régiment.

Le linge que je lave à la buanderie n'a plus cette odeur douceâtre qui m'écœurait; il a une odeur de sang qui me prend à la gorge et me fait tousser. Le travail presse. A tout instant on entend la voix

du contremaître :

« Dépêchez-vous! dépêchez-vous! les blessés

manquent de linge. »

Courbées sous les paquets secs ou mouillés qu'il

nous faut transporter d'un endroit à l'autre nous

Minons comme des bêtes de somme surchargées.

Person ne se plaint, chacune de nous ay. t

un fils, un frère ou un mari dans la bal

Mlle Lucas, si faible pourtant, peine comme i rcs, mais ce n'est plus à la clocl du cim quelle tend l'oreille. Elle s'immobilise brusquement et ses mots souvent inaehev lonnent de l'épouvante. Hier, plus pâle, et le regard plu inquiétant que jamais, elle nous a dit :

« Prenez garde! Il va venir une bête étrange qui couvrira la ville et broiera tous les os. »

La mère Françoise continue de poser son pain du goûter n'importe où, et derrière le contremaître elle répète :

« Dépêchons-nous! dépêchons-nous! les blessés manquent de linge. »

Anm e!Annette!j: ne veux pas mourir.

Depuis plus de trois ans que dure la guerre, c'est presque toujours ainsi que Firmin commence ses lettres. Il est persuadé qu'en affirmant sa volonté de vivre en dépit de tout, il échappera au monstre qui supprime chaque jour tant de vies jeunes et nécessaires.

Il a aussi une manière de m 'indiquer les endroits du front où il se trouve, et je m'y trompe rarement. « Ainsi, dit-il, ta pensée peut rôder dans les parages et me protéger. »

Sa lettre d'aujourd'hui, affectueuse et gaie, me renseigne une fois de plus :

« Je suis près d'une rivière que je ne te nommerai pas, grande curieuse, et tu es libre de croire que cette rivière est un fleuve; mais ne va pas t'imaginer que ce fleuve peut me noyer. Te souviens-tu de ce voyage que nous avons fait avec nos parents pour aller voir des dames qui habitaient dans une vallée très encaissée? Moi, je me souviens très bien des deux jeunes collègues de notre père qui voyageaient par hasard avec nous.

Di i \ \ ILLB AU MOULIN

Fous ix s'empressaient auprès de toi, I nant pour une vraie jeune fille tellement tu étais déjà grande. Pendant un arrêt, ils sont allés boire au buffet de la gare. Et, ils t'ont rapporté chacu un morceau de sucre mouillé d'alcool, l'un de kirsch et l'autre de cognac. Et toi, fine gueule, tu trouvais cela si bon que tu suçais les morceaux de sucre l'un après l'autre sans seulement penser à m'en offrir. Les jeunes gens s'amusaient fort de tes gestes de gamine. Et quand notre père leur eut affirmé que tu n'avais que treize ans, ils ont dit tous deux à la fois : « Je vous la retiens pour femme, M. Beaubois ». Ah! comme nos parents riaient et comme nous étions heureux alors... »

Jusqu'à la prochaine lettre de Firmin, ma pensée va rôder vers la Meuse où la bataille fait rage.

De Valère Chatelher je ne sais rien; aucun de nous ne connaît le numéro de son régiment et les recherches entreprises à Nice par oncle meunier n'ont pas abouti.

Au début, Firmin s'est étonné du silence de son ami; mais depuis longtemps il n'en parle plus

et je fais comme lui.

L'autre matin, comme je longeais le boulevard pour aller à mon travail, un soldat qui marchait près de moi se mit à courir en appelant : « Valère! Eh! Valère ». Celui qu'on appelait se retourna; c'était un tout jeune soldat n'ayant rien de commun avec l'autre Valère, et je ne pouvais m'y tromper. Pourquoi donc alors, le banc qui n'était pas à trois mètres de moi, me fut-il si pénible à atteindre?

Je n'avais guère le loisir de m'attarder sur ce

[) R LA VILLE AI i

une grandi faiblesse m'y retint. Mon œur ce it sourdement et prenait une telle dans ' poitrine, i'à la (in je me moquai de lui et lo moi ai :

Qifaa-tu t'agil Valère est loin,

puis, i .11 donc oublié ^| ne tu d l'aimes plus A la buanderie oe souvenir ne de me tour-

enter; mais, rentrée chez Manine, il s'effaça très ite.

C'est que, chez Manine, il y a mainf iant troi nfants. Rose vient de donner une petite sœur à Raymond. Et Nicole nous est arrivée ces jours derniers avec un gros garçon qu'elle appelle M- Jean, et qui a deux ans passés.

Jean Lapierre est aviateur, et rien n'a pu retenir Nicole au moulin dès qu'elle a su que son mari était au Bourget. Il vient assez souvent ici. A peine s'il prend le temps de nous dire bonjour. Il embrasse sa femme et son enfant avec une sorte de frénésie et il repart aussi vite qu'il est venu.

Clémence n'est plus auprès de nous. Un jour,

i qu'elle savait me trouver seule à la maison, elle

> entra et jeta sa cle 1 sur la table comme une chose

désormais inutile; et, sans répondre à mes ques-

! tions, elle ouvrit l'armoire, mit à son bras deux

minces bracelets d'or, dont l'un appartenait à

i Reine, et fit glisser au creux de sa main toutes les

écettes d'argent qui étaient au fond de la boite.

L'armoire refermée, elle se regarda dans la glace,

le côté, de dos et de face, consolida son chapeau,

regarda encore, et, les yeux audacieux et

presque menaçants elle sortit en tirant violem-

1)1 ,A VILLE AU MOr i : 1

tm t la porte derrière elle. Mais tout n it pa^ ni. Dans sa précipitation, elle avait laisse» prendre un peu de son mant< u dans la jointure de la porte. Elle tira dessus et donna du poing contre le bois, mais la porte tenait bon. Et avant que j'aie pu Touvrir, l'étoffe se déchirait et Clémence descendait l'escalier en courant. Je compris qu'elle partait pour toujours et, sortie à mon tour, j'appelai :

— Clémence!

Ma voix sonna étrangement dans la cage de l'escalier. Il y eut un arrêt dans la descente. Alors, comme si toute la peine de Manine était en moi je dis plus bas, avec un accent de prière :

— Clémence! reviens.

Une réponse incompréhensible me parvint et la descente reprit. J'écoutai décroître et se perdre le pas vif. Et, comme je me retournais pour rentrer, j'aperçus, collé au chambranle, le bout d'étoffe que la porte gardait comme un bon chien garde entre ses dents un morceau de l'habit du voleur.

Pour Manine, la nouvelle n'a pas été aussi terrible que je le craignais. Attristée elle a dit : « Clémence en fait à sa tête, nous la reverrons bientôt. »

Nous n'avons pas revu Clémence. Maintenant Manine pleure. Et, pour le cas où sa fille viendrait à rentrer de nuit, elle laisse une petite lampe allumée sur le palier.

Reine, de son côté, commence à donner du souci à sa mère. Elle veut à toute force être infirmière militaire. Elle n'est pas bien grande encore et si frêle qu'il semble qu'un coup de vent n'aurait pas de peine à l'emporter.

DE LA \ [LL] i MOI LIN

Maniiii- espère la fair< i hangar d'id< mais pot ne ] ; trop la contrarier elle lui promet < i-

loigner lea bl dès qu'elle aura leize ans.

n attei ni Reine luit d< ours d'infirmière, et -1 utour <li i nous, elle donne des soii roits.

1 soir, elle Ni Je > ou Ja peUi

de Rose un cli itanfy comme autrefois s

Fille oharitô

Vous irez

Parmi les soldats blessés.

Pour Nicolas qui est au front depuis une quin-

aine, ma pensée rôde aussi, mais je ne sais où

la diriger. Malgré sa promesse d'écrire chaque

jour, je n'ai. reçu qu'une seule lettre dans laquelle

il disait :

« J'arrive aux tranchées. Je voudrais, comme

Firmin, te raconter des choses gaies mais je ne

peux pas. La campagne de par ici est comme un

grand cimetière. En place de fermes et de moulins

il y a des croix, des croix, des croix. Il viendra

peut-être un temps où je pourrai te rappeler des

histoires gaies de mon enfance, mais aujourd'hui

je me souviens seulement que tu m'empêchais de

me battre avec les gamins de mon âge. Je m

rappelle bien que tu me recommandais de parer

les coups sans jamais les rendre. A présent on me

lit que, pour bien me défendre, il me faut tuer

l'ennemi avant qu'il n'ait le temps de me tuer

lui-même. A toi, Annette, je le dis. Je suis bien

écidé à me défendre et à rendre des coups à celui qui m'en donnera, mais vois-tu, je sens bien que je ne pourrai jamais tuer... »

Nicole ne s'inquiète pas trop du silence de son frère jumeau. « J'ai tant prié pour qu'il ne meure pas » dit-elle. Elle est pieuse, presque autant qu'Angèle. A l'intention de Nicolas, elle s'agenouille dans le coin de ma fenôtre où l'on entend un bruit semblable à un tonnerre souterrain.

Elle est persuadée que c'est le bruit de la bataille qu'elle entend-là. Il lui semble être agenouillée sur la tranchée même et qu'ainsi elle peut y implorer plus sûrement la miséricorde divine.

L'autre soir, le bruit souterrain a cessé brusquement tandis qu'elle priait; mais, au lieu de s'en réjouir, elle s'est relevée toute pâle en disant :

« Ce silence-là, c'est comme un signe de mort.

11 ne passe plus de régiments sur le boulevard. On voit seulement passer des groupes de jeunes civils encadrés par des militaires. Le groupe d'aujourd'hui chante : « Mourir pour la patrie ». Il y a si longtemps qu'on n'a pas entendu chanter dans la rue que des femmes se mettent aux fenêtres.

Autrefois, ce chant guerrier ne retenait pas plus mon attention que les berceuses accoutumées de Manine. Mais, à voir ces jeunes gens, fiers, souples, si bien faits pour vivre dans leur patrie et s'en allant en chantant mourir pour elle, je pense que Nicolas avait raison de dire, en apercevant un vieillard tout tordu : « Il en a de la chance cet homme-là d'être vieux et infirme. »

« Aimez-vous, aimez-vous, mes deux chéries. » Et voici que la discorde s'est glissée entre nous. Rose a pris goût au métier militaire. On dirait

m qu'elle prend goûl à la guerre depuis qu m i i es1 o is-lieuienant. Elle fait des projets our i enfants. Son fila sera offic r et sa fille n'épousera qu'un officier. I donne au p t

Raymond des fi la et dea Bibres comme jouets et lui montre la manière de s'en sr. iv contr l'ennemi. Paro< quej isaye de détourner l'enfant de ces jouets elle me reproche d'avoir un caractè

cariâtre et contrariant. Elle a dû se plaindre à son mari, car voici qu'il m'adresse une lettre sèche

dans laquelle il parle avec aigreur de la mauvaise

entente de sa sœur et de sa femme. Sans un mot

iueux pour l'une ni pour l'autre, il termine ainsi :

« II faudra bien que vous vous mettiez d'accord; du reste j'arriverai bientôt et je donnerai des ordres. »

Des ordres l J'en reste stupéfaite; puis je dis comme si mon frère était devant moi :

Des ordres de toi, Firmin?

Révoltée, je lance la lettre à travers la pièce :

— Des ordres! il nous les donnera ba onnette au canon peut-être?

Devant le petit Raymond qui me regarde apeuré j'entrevois soudain la frêle silhouette de mon frère nous menaçant d'un fusil, et je me mets à rire.

Je prends dans son berceau la petite fille qui s'est réveillée au bruit et je dis à la mère :

— Restons unies. Rose, sinon gare à Firmin.

Comme moi, Rose se met à rire. Et, sans doute

par crainte de Firmin, la discorde n'osera plus s'approcher de nous.

228 DE I VILLE M 'MOI i IN

La prédiction d Mlle Lucas se réalise. Pen< al li nuit, une bête étrange couvre la ville et broie les os. Mlle Lucas a < ) une des premi< imes.

Sortie de chez elle pour gagner l'abri voisin, h bête l'a atteinte et a déchiqueté son maigre corps.

Le deuil de guerre vient d'entrer chez nous avec la mort de Nicolas. C'est tante Rude qui nous apprend le malheur. Elle écrit : « Ton oncle pleure tellement qu'il en est ridicule ». Elle joint à sa lettre celle d'un sergent qui s'excuse d'avoir tardé à nous prévenir. Mais, blessé lui-même par l'obus qui a tué Nicolas, il n'a pu s'acquitter plus tôt de ce devoir. Nicolas a été tué le lendemain même de son arrivée aux tranchées. Et le sergent ajoute : « Ce petit gars était trop jeune pour faire la guerre. Il est mort du bruit plutôt que de l'obus, car il n'avait pas de blessure. »

Si tante Rude nous voyait pleurer Nicole et moi, elle dirait certainement que nous sommes ridicules.

Firmin est venu et n'a pas donné d'ordres.

A peine entré, il est resté en contemplation devant sa petite fille qu'il ne connaissait pas.

La mort de Nicolas ne l'a pas fait pleurer. Il a vu mourir tant et tant de jeunes hommes qu'il ne sait plus si mourir est un plus grand mal que vivre. Depuis sa dernière permission il me paraît vieilli de plus de dix ans. Il est maigre et déprimé; et lui, qui entre seulement dans sa vingtneuvième année, a des cheveux blancs aux tempes comme un homme de quarante-cinq ans. Il est las,

[Lï >UUN 22

plui

ur I: ii. aine, son fils sur

mon et sa fille dans son bras, il n< d1 m p< dire sa joie. I il seul* ent de I lis,

''■ malchai les ads ent,

h et tuent. Firmin s'< de nôtres.

i>; Il voudrait non;, voir au i m-

lin, \ I\ -, qui a ii peur affi avion

eui iers, il cou [lie vivemé d'aller retrouver ime Lapierre. Mais il sourit en >nnant ce conseil

sa jeune sœur car il sait bien qu'elle supportera out plutôt que de se séparer de Jean Lapierre. între deux bombes qui éclatent dans le voisinage

me souffle à l'oreille : « Que veux-fu? C'est un Beaubois. »

De Valère nous ne savons toujours rien, et Firmin m'a dit, comme avec un peu d'envie :

« Les disparus laissent au moins l'espoir de les revoir. »

A la fin de sa permission j'ai accompagné Firmin à la gare de l'Est. Il s'est étonné du salut respectueux d'un soldat, puis il s'est moqué : « Ah! oui! c'est vrai, je suis un bel officier ». Tout de suite rembruni, il a murmuré : « Et cela peut durer, durer, durer... »

Devant l'espèce de désespérance qui s'étendait sur son visage, j'ai levé un doigt pour rappeler sa confiance en lui-même :

— Souviens-toi Firmin, tu ne dois pas mourir. L'air distrait, il m'a regardée en répondant ;

— Tu crois?

Dans la petite salle à manger de Manine il fait froid en ce mois de mars 1918. Groupées autour du poêle dans lequel nous brûlons du charbon, plein le creux de la main, ainsi que le dit Nicole, nous tâchons de réchauffer le plus possible les enfants avant de les coucher. Rose qui vient d'endormir sa petite fille, veut maintenant déshabiller son fils :

Allons Raymond, viens au lit, mon mignon.

Raymond recule et regimbe.

— Non, je ne veux pas aller au lit, parce que tu vas encore me battre pour m'emmener à 1 cave.

La voix de Rose s'amollit :

Mon chéri! viens te coucher; si les méchants avions passent je t'éveillerai tout doucement, je te le promets :

Oui, tu dis toujours ça et puis tu me bats tant que tu peux.

Cette fois, le petit Raymond peut avoir confiance dans les dires de sa mère, car nous avons renoncé à la cave. La quantité de vêtements chauds qu'il fallait y transporter! La descente dans l'escalier obscur avec les petits endormis ou apeurés! La courageuse Manine devenant d'une faiblesse incroyable à l'annonce des avions et Reine qu'il me fallait porter à moitié sous peine de la voir s'évanouir au milieu des étages! Et encore l'un dos enfants de la voisine n'était-il pas mort d'une pneumonie contractée à la cave? De plus, une maison ne s'était-elle pas écroulée ensevelissant ceux qui étaient au fond? Quoique Ton fasse, où que l'on aille, on était quand même en dang

Raymond cède enfin aux trei '- ; s promesses de sa iim ; m pein< Qt-il de s idormir que les sirènes »ncent la veni de !

be et] -. Leun \ oix aiguî et graves toui à la f< at en lami ritati s de di •• et d

il ipoir :

C liez-vous, cachez-vous! crient ces voi de malheur h d'épouvante; descendez au plus

fond de la terre CJ a menace est dans l'air.

Cachez-vous, eacl s-vous, car, | îr mieux

ous tromper la bête a pris la forme d'un oiseau:

mais cet oiseau porte sous ses ailes des œufs pleins

de feu qui vont tomber sur vos maisons et les

briser comme verre.

Pour mieux se faire entendre les sirènes se sont posées sur les plus hauts toits, jusque sur les tours de Notre-Dame. Elles crient, elles hurlent à perte de voix, mais toujours elles disent :

Cachez-vous, cachez-vous. Éveillez les enfants, sortez les nouveau-nés de leur berceau, cachez-les dans la poussière et l'humidité des caves, de crainte que la bête méchante ne vienne à broyer et disperser leurs membres délicats...

Nicole affolée tourne avec son enfant serré

contre elle. Ses yeux se dirigent avec une rapidité

incroyable dans tous les coins de la pièce. Elle

e précipite vers la cuisine et en revient aivec le

même affolement :

Oh! dit-elle, si je pouvais le remettre dans

mon ventre!

Et elle serre si fort le gros Ni-Jean qu'il se ré-

eille et se met à crier de peur.

Nicole se ressaisit alors, s'assied et I ihe de faire

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