‹ De la ville au moulinChapitre 15 sur 15 · XVII I · texte numérisé non relu

XVII I

Joli mois de Mai

Joli mois des filles Des filles et des garçons, Des garçons et des filles.

Dans le jardin de la maison aux rosiers roses, c'est Rose qui chante ainsi en faisant la ronde avec Raymond et la petite fille. Elle est heureuse de se retrouver ici où les enfants peuvent jouer et courir à l'aise et où un nouveau bonheur se

prépare pour elle.

Depuis que nous tâchons de rendre habitable

ce qui reste de la jolie maison, nous avons chaque

jour la visite d'un jeune capitaine qui fut l'ami

de Firmin au temps où tous deux étaient sergents.

Celui-là même qui a tendu la main et reçu les roses

en partant pour la guerre. Ce jeune capitaine

semble avoir reporté sur Raymond et sa petite

sœur toute l'amitié qu'il avait pour leur père. Il

les entoure de prévenances et partage leurs jeux.

Et pour que Rose ait, comme autrefois, le plus beau

jardin du pays, il a semé des graines de toutes

sortes et planté des fleurs de toutes couleurs.

De bous les rosiers roses qu'avait plantés Firmin trois seulement ont résisté aux miser du temps, mais ces trois-Jà montrent qu'ils sont de force à supporter tous les malheurs. N'ayant pas él taillés ni guidés pendant ces quatre dernières années, ils se sont étendus à leur fantaisie, en largeur comme en hauteur, se rejoignant ainsi que des amis qui se reconnaissent et se soutiennent pour mieux lutter contre l'adversité. Il semble qu'à eux trois ils aient voulu remplacer toutes les autres fleurs disparues. Et, pour entrer dans la maison, il nous faut nous courber sous leurs guirlandes et repousser leurs bouquets roses qui barrent le seuil, cachent la porte et aveuglent les fenêtres.

Aujourd'hui Rose a quitté le deuil. Ce deuil qu'elle a porté le temps voulu comme une marque nécessaire et visible de son chagrin. Mais en môme temps qu'elle a ôté sa robe noire on dirait qu'elle a ôté la raideur qui figeait les traits de son visage redevenu presque aussi rose que son nom. Dans sa robe claire qui lui couvre à peine les jambes, elle ne semble pas être la mère des deux petits qu'elle fait tourner et sauter si joyeusement. Comme marque de son chagrin il ne lui reste qu'un léger pli aux paupières et un son grave dans la voix. Elle a tellement pleuré son mari, elle l'a tellement supplié de venir la prendre pour l'emmener là où il est !

Sous ce clair soleil de mai 1919 les souvenirs de mort s'effacent pour moi aussi et il m'est impossible d'imaginer Firmin sans vie; mais, dans

■lie m m qui Fut la rois m manque

pour l'entendre, je relis rtaines lettres qu je port< mr n omn s reliques. La voix d irmin me parai 1 r du p api « lie s'élève

n i at ou iis$< n ( Idehce el tou-

jours j'y retrouve ' ; r 1 blement de tendr< ie qui Burprenait et i onfîanc our

n« an1 on dirait que la Firmin se m-

celle du jeune cap qui fcoun* avec Ros

et les petits en chantant galment :

Joli mois de Mai Joli mois dos filles...

Mon séjour ici s'achève. Demain je serai Paris où je retrouverai vide une fois encore le logement de Manine. Reine est malade et, pour la guérir, sa mère l'a conduite à la montagne où

Pair est pur.

Nicole dont la santé donne les même inquiétudes est allée les rejoindre entraînant avec elle Mme Lapierre qui m'écrit : « A vous Annette qui gardez un espoir, je prête ma maison. Cette maison que je ne quitte pas sans regrets, dans laquelle j'ai élevé mon fils avec amour et où j'aurais tant aimé le voir vivre. »

Dans le logement de Manine, qui était comme une auberge où chacun allait et venait à sa guise, le silence s'est fait. Un silence lourd et plein d'ombre malgré le bruit de la rue et la lumière du soleil passant à travers les fenêtres fermées. Dans ce logement où tant de voix ont gémi et imploré, je fais mes pas légers comme si je craignais d'éveil-

1er l'écho des douleurs passées. Le soir, en ren rant de la buanderie, je m'assieds à ma place habituelle et, aussitôt, ceux qui sont partis à jamais se groupent dans mon souvenir. C'est toujours le visage de Nicolas qui m'apparaît le premier, un visage de tout jeune homme, si étonné d'être obligé de s'en aller mourir loin du moulin. C'est ensuite le regard d'oncle meunier qui me dit clairement : « Valère peut revenir ».

Je ne crois pas au retour de Valère. La guerre Unie, me souvenant « qu'on a toujours le temps de pleurer et qu'il faut agir d'abord » j'ai entrepris à Nice des recherches qui n'ont pas plus abouti que celles d'oncle meunier pendant la guerre. « Valère est perdu, perdu pour toujours, r

C'est cela que je me répète sans cesse. Mais Firmin avait raison lorsqu'il disait que les disparus laissent au moins l'espoir de les revoir. Cet espoir je le garde sans vouloir me l'avouer à moi-même. La nuit, je m'éveille en sursaut, croyant entendre un pas monter l'escalier et s'approcher de ma porte.

Toujours j'y regarde sous cette porte. Hier, apercevant quelque chose de blanc je me suis baissée espérant que c'était une lettre. J'avais bien vu pourtant que ce n'était qu'un tout petit bout de chiffon.

« Valère est perdu. >>

Malgré cela, de loin comme de près, tous les hommes de haute taille retiennent mon attention. Môme ce vieillard malade que je vois passer depuis quelque temps au bras d'une jeune femme qui le soutient.

Valère, dans sa vieillesse, aura certainement

DR LA VII Al ,l< i N"

ces cheveux gris, ces épaules voùi s et cet abandon de bout le corps.

Il me semble que j'aimerais mieux savoir la vérité sur Valère; sa tnorl m'apporterait-elle une

peine plus grande que celle qui m'est venue de aotre Béparal ion ?

Aujourd'hui dimanche, h ive et tout- mes êes tendues vers 'ea chers absents, je rencontre de nouveau le clair r ird d'oncle meunier m<

disant : « Valère peut revenir. »

Comme si j'avais entendu réellement ce mots j'ouvre la fenêtre. C'est de la clarté, c'est de la haleur qui entre et tout mon corps se réchauffe au soleil comme autrefois à une caresse de Valèr' Chatellier. Ce n'est pas assez d'une fenêtre, j'ouvre les trois qui donnent sur le boulevard.

« Oh! si Valère revient, qu'il puisse voir au

moins que tout n'est pas mort dans le logement

de Manine. »

Tandis que les pièces s'emplissent d'air et de

lumière je regarde au dehors, à droite et à gauche, mais Valère n'est pas là. Les arbres sont d'un vert magnifique et dans le ciel bleu les hirondelles jouent et crient. Les passants ne se hâtent pas comme les jours de semaine, mais aucun d'eux ne songe à regarder les fenêtres de Manine. Seul, le grand vieillard tourne la tête par ici tout en marchant. On dirait même qu'il ralentit son pas déjà si lent.

Je m'intéresse de plus en plus à ce vieillard

malade. Je voudrais connaître son nom et savoir

de quoi il souffre. 11 est vêtu de grosse laine malgré

a chaleur et, dans son vêtement trop large son

m: i \ VIL u MOULIN

bras | tuche par fc inerte. Il va U nue alors qu il

est engoncé dans un cacho-i qui lui couvr presque tout le visa: . Peut-être, ainsi que Valère Chatellier, a-t-il été un homme droit, souple, à l'allure aisée et au col bien i gagé. Je le suis des yeux. Et, parce qu'il a le même repliement du genou que Valère, mon cœur se dérange et fait du bruit.

En mettant de l'ordre dans la cham] e de Reine, j'ai trouvé dans une boîte la photographie d'un jeune homme que je ne connais pas. Longtemps j'ai tenu dans mes mains cette image au front plat, à la bouche ferme et aux yeux craintifs et fiers tout à la fois. Au verso, Reine, de sa fine écriture a mis une date, une date récente et qui ne répond à rien de ce que je sais. ;

J'ai tiré de ma poche la lettre reçue le matin même, avec l'espoir d'y trouver une indication.

Du haut de sa montagne Reine m'écrit :

« Notre maison d'ici est semblable à notre maison du moulin. Elle a aussi une chambre abandonnée dont la fenêtre s'ouvre sur le jardin et la porte sur trois marches de pierre qui regardent la rivière et le pré. Tout comme au moulin, par les nuits de lune, les lupeaux (1) viennent chanter sur les marches. Cette nuit, ne pouvant dormir, je suis allée les voir. Ils étaient nombreux, et tous le nez en l'air flf taient leur note fine à la lune. Ma présence ne les a pas dérangés. On aurait

(1) Petits crapauds-

DE I I Vf '•' £01 Ll VA

dit qu'ils étaient endorm i et chi le

sa> ow.

«Je voudrais pour le reste d< i vie demeun ans la. chambre abandon] ■ du moulin. J'y irai un joui- toute vêtue de blanc. ( serait par dr de haute lun< bil y aui >asbesoi d'allumer les (lambeaux, ir l< pierre

les lupeaux vieri raient souffler i i leur fl te b, par la i • ouverte, le t apporterai

mi le parl'ii des tilleuls en fleurs, Mes pensées lors s'envoleraient une à une et j'entrerais douement dans le sommeil. »

La lettre de Reine se termine sur deux lignes

biffées au point de ne pouvoir en lire m seul*

phrase.

Je la replie lentement et la remets dans ma

poche :

« Reine, petite fille de dix-sept ans, l'amour

serait -il venu à toi déjà? »

En cette fin d'août je n'ai plus l'espoir dont parlait Mme Lapierre. Pourtant je sais maintenant que Val ère est vivant.

Ce vieillard chancelant qui passait sous les arbres d'en face au bras d'une jeune femme attentive et maternelle, ce vieillard qui ralentissait encore sa marche pour regarder les fenêtres de Manine, c'est Valère Chatellier. Lentement je l'ai vu redresser sa haute taille et assurer ses pas comme s'il se dégageait chaque jour un peu de cette enveloppe de vieillesse qui le recouvrait et le courbait. Son bras gauche paraît toujours inerte et son cache-nez se croise toujours très haut sur son visage, mais tout cela n'arrive pas à dissimuler son allure d'homme jeune, l'allure de Valère Chatellier ayant retrouvé sa force et sa santé.

Adroitement, je me suis mise sur son chemin afin de m'assurer de la forme de son visage comme j'étais sûre de la forme de son corps. Et, dans le mouvement de surprise qu'il eut en m'apercevant, j'ai reconnu ses yeux, ses yeux d'autrefois, intelli-

et tendn Mai aussitôt, i] a h la ;

s'est éloi té.

Je suis r> à la môme place et la j- ne femm

n trd , l'air étonné.

Depu ce jour, de même qu'un mauvais - en

ail oaohé dans ma hanche de fiil< e un petit animal osi. venu se lo| 'i plus profond < non t'Mir. Je le vois et je l< tens; il l blanc et il ne • i de frémir i ; trembler comme s'il avait peur i froid; et boujoui il creus' plus avant comme il espérait trouver un endroit chaud où il pourrait se blottir pour longtemps. « Mais tu peux fouiller avec tes fines griffes, petit animal tout Jane. Il ne fait plus chaud dans mon cœur. Et lorsque tu auras pénétré au fond même de ma vie, tu continueras de frémir et trembler, tout comme ces peupliers qui frémissent parfois sans qu'on sache d'où vient le vent. »

En perdant l'espoir j'ai perdu le goût de vivre Mon cerveau est comme engourdi et je ne sais même plus si mon corps est sensible. Cependant je ne suis pas malade et ce que je prends pour la menace d'un mal mystérieux n'est que l'effroi de ma solitude présente et à venir.

Je n'ouvre plus les fenêtres de Manine; je reste enfermée sans pensées, même pour appeler à moi le souvenir de mes chéris et, s'il m'arrive de rencontrer comme un reproche le clair regard d'onch meunier, je ne sais que lui dire :

« Laissez-moi venir auprès de vous. Parce que je suis sans amour je n'ai plus de courage. »

Au sortir de la buanderie, je fais un détour pour longer la Seine. Elle glisse, silencieuse et noire,

DE i VILLE AU IN

luisante j ir endroits, pleine de mystère, 'irant comme un long repos et effrayante comme un langer de mort. En la regardant je songe à un corps roulé par elle. J'imagine ce corps se heurtant à tous les ponts, tournoyant dans tous les remous. Et, qui sait? frôlant d'autres corps demeurés au fond et les entraînant à la surface.

Toute frissonnante de dégoût je m'éloigne de Peau sombre.

Ah! si la Seine avait une eau claire comme la rivière du moulin. Une eau qui ne cache pas les cailloux et qui coule parmi des herbes qu'elle plie mollement!...

A la buanderie, la mère Françoise, remise d'un grave maladie et toute joyeuse de son retour, nous a dit :

J'avais déjà un pied dans la tombe, mais je l'ai retiré.

Elle est seule aussi, et si vieille! Elle fait un travail bien au-dessus de ses forces et je n'aperçois rien qui puisse égayer son existence.

Je lui demande ses raisons d'aimer la vie :

Elle rit, heureuse de faire rire les autres, en répondant :

Qu'elle est jeune cette Annette Beaubois!

C'est bien simple. Si je vis, le soleil me chauffe, le froid me pique et la pluie me mouille. Si je meurs, je ne sens plus rien et tout est gris.

Je ris avec les autres. Et, au cours de la journée, chaque fois que l'eau du bassin me gicle à la figure ou m'inonde les pieds, je me dis tout bas :

« Si je meurs je ne sens plus rien et tout est gris. )>

DB i \ ILLB AU MO' UN -

Pour bâcher de retrouver mou courage, ( | ( ,, iiier pasi tout un dimanche au oulin,

,1 | , on de M e La ne. Le *

, à pei le'trois heures de chen le fi i ar i, j | preri train et je prendrai 1

«I nier pour le retour.

, ,, défaut de Nicole et du gros Ni-Jean,

rrais lea deux enfanta d'Ang< que je ne

conn * j 3.

« Ohl revoir les I de Rrmin ou ceux d

Nicolas dans les mignons s isagefl des doux petits! »

A mon arrivée, le soleil du fr s matin travers le toutes parts le brouillard léger qui couvre la campagne. J'évite de passer par le village et j m'engage dans la venelle qui longe le jardin de Mme Lapierre. Ce jardin qui va être le mien tout le jour et dans lequel je pourrai cueillir des fruits tout à mon aise. Je m'appuie à la palissade où grimpent les plantes les plus diverses et où des fleurs délicates et fines se cachent entre les pieux. Des abeilles mal réveillées cherchent les ronces et trébuchent sue les mûres noires et pleines de

sucre.

Tout à côté de moi, sur l'un des pieux un papillon

jaune étend ses ailes au soleil pour en faire sécher la rosée qui l'alourdit. Après plusieurs essais il s'envole enfin dans le jardin où il va se poser sur un arbre à fruits. Je le reconnais cet arbre : c'est un pêcher; celui-là même qu'il fallait toujours étayer; les étais lui manquent cette année et ses branches privées de soutien plient sous le poids des fruits et touchent terre.

Rien n'est changé dans le jardin. Voici Le bassin

dans lequel Nicole est tombée un jour, entraînant Nicolas et Jean Lapierre. Voici le berceau de chèvrefeuille où les enfants restaient si sages pendant les heures de grande chaleur ; et l'escarpolette, sur laquelle Clémence se balançait fièrement debout, se moquant toujours de Reine qui s'y asseyait peureusement.

La maison avec ses volets clos a l'air de bouder derrière la rangée de pommiers et de hauts cerisiers.

Je m'attarde dans la venelle où le soleil pénètre en plein et éclaire les moindres fleurettes. Avec la chaleur, les abeilles ont retrouvé toute leur vigueur, et dans le roncier, elles s'activent, tournent et bruissent.

Un homme, venant du village, s'avance dans le chemin. Il me reconnaît, mais il est obligé de se nommer pour que je le reconnaisse lui-même tant les années de guerre l'ont marqué de vieillesse. Il ne s'étonne pas de me voir là. Il semble que rien ne pourra l'étonner désormais et il s'informe de ma santé du jour comme s'il m'avait

déjà rencontrée la veille.

Il me parle des travaux de la campagne car il se souvient que je m'y entendais parfaitement autrefois. Il me parle de tante Rude qui a vendu le moulin pour s'en aller vivre auprès de sa très vieille mère. Il me parle de mes frères dont le nom est inscrit en lettres d'or sur une haute colonne blanche comme sur un trône de gloire, parmi d'autres noms tout en or. Et tout à coup

il dit :

— Le camarade de Firmin a échappé, lui;

il est venu i< i ces jours derniers. Je l'ai rencontré sur ce i chemin avec une jolie dame et je l'ai

ii i reconnu malgré son bras en D 18 et s figure ble se.

OUI comme le pe minimal blane s'agite et use dans mon cœur. Mais déjà l'homme ajoute :

— Il croyait trouver le meunier, et que i il a su qu'il était dt'fiinl aussi, il s'est appuyé à cette palissade et il a pleuré comme un enfant.

Je voudrais interroger cet homme qui est heureux de causer. Je voudrais connaître les blessures dont il parle et que je n'ai pas aperçues. Je voudrais surtout savoir si la jolie dame est la compagne que Val ère a choisie pour toujours. Mais lorsque je peux enfin desserrer les dents, au lieu de toutes ces questions, je demande :

Où sont donc les oiseaux? Je n'en vois pas un seul sur le chemin.

L'homme me regarde comme si je lui parlais soudain une langue étrangère, puis il comprend et répond avec indifférence :

— Oh ! ils sont tous dans la vigne à piquer le raisin. Il s'éloigne sur ces mots, et je reste sans plus

savoir ce que je suis venue faire ici. Puis, l'espoir, que je croyais parti pour toujours revient et chasse de mon cœur le petit animal tout blanc. « Cette jeune femme qui accompagne Valère n'est peut-

tre que la marraine de guerre compatissante et douce du blessé? Valère, infirme, venait peut-être

emander l'appui d'oncle meunier pour revenir auprès de moi? »

Mon espoir grandit :

« A défaut d'oncle meunier, Valère a certaine-

mont vu Angèle et Angèle a sûrenu fc quelqu chose à me dire. »

Rapidement je quitte la venelle et me dirig vers le moulin.

Non, Angèle n'a pas vu Valère, je le comprends à son étonneraient de ma venue et à sa ci ite d me voir séjourner chez elle. Mais je sais qu'à Paris je retrouverai facilement Valère et c'est sans aucune tristesse que je dis à Angèle :

— Je souffrais d'être seule et je venais chercher un peu d'affection auprès de toi.

Elle s'assied sans m'inviter à en faire autant et c'est, pendant un long moment, comme si nous étions devenues muettes toutes les deux.

C'est elle qui parle la première :

Tu vois, nous ne trouvons rien à nous dire J'en conviens avec elle et pour éviter un nouveau silence, je désigne la porte du fond par où nous arrivent des voix enfantines :

Laisse-moi embrasser tes enfants.

Elle se lève.

Écoute, Annette, je ne veux pas que les enfants te connaissent, tu as un air que je n'aim pas et que je n'ai jamais vu à personne.

Elle paraît si inquiète que je ris en f; lisant mine de sortir.

— C'est cela, dit : elle, il vaut mieux t'en aller. Je sors sans l'embrasser et sans trouver un seul

mot à lui dire. Après quelques pas, je me retourne pour un geste d'adieu, mais elle ne répond pas à ce geste. Elle reste sur la porte, droite et digne, comme pour bien me montrer qu'elle tient à s'assurer de mon départ.

DB I \ Aff BI0UL1 24

Pour ne pas inquiéter ge c

gardienne du logis, je m'en vais i itte foia par la >ute. \n i les as du villa i pourront eertifi

que i ai né le pour le i pain midi.

I côté, la h ison de Mme Lapierre a un

persienne détachée par le vent et cela lui fait omme un œil à i mi ouvert qui guette mon

an e.

Je lui parle en m'approchant :

Je ne passerai pas la journée a-\ ■ vous, maison de Mme Lapierre, ei je ne cueillerai pas un seul fruit de votre jardin.

Je consolide de mon mieux la persienne et je m'y adosse pour contempler un moment J moulin

et tout ce qui l'entoure.

Les champs ont presque tous la couleur du chaume, mais les vignes sont claires comme du raisin mûr et l'on dirait qu'elles répandent de la lumière autour d'elle. Dans les champs et dans les vignes j'aperçois des points blancs qui bougent. Ce sont des dos de paysans, des dos faits à l'ardeur du soleil comme à la brume du soir et du matin.

Si je le voulais, je pourrais reprendre ma place parmi ces paysans, mais qui donc m'attendrait au retour dans la maison?

Je ne m'attarde pas ici comme dans la venelle.

Des groupes d'enfants vêtus de leurs beaux habits s'en vont joyeux vers le village.

Là-bas, sur une route qui descend à la plaine les arbres ont l'air d'aller deux par deux.

Dans le logement de Manine, je retrouve le silence, mais un silence sans lourdeur ni ombre.

Ma bête est comme emplie par les paroles du paysan : « Je l'ai bien reconnu malgré son bras en moins et sa figure blessée ».

Sa ligure blessée? Ce cache-nez si large est-il donc un rideau servant à dissimuler la blessure Valère blessé au visage, défiguré peut-être, n'ose pas se montrer à moi.

Devant cette idée qui m'obsède, tous les autres souvenirs s'effacent. Je n'aperçois plus les papillons bleus de Reine, ni le regard pénétrant d'oncle meunier. Et, même dans le fin visage de mon enfant, les rayonnantes prunelles si précieusement enchâssées pâlissent et s'éteignent.

Lasse de mon voyage trop précipité, je m'assieds auprès de la fenêtre et je guette sous les arbres l'arrivée de Valère. Dès qu'il apparaîtra, j'irai à sa rencontre. Je le supplierai de venir dans le logement de Manine. Et là, de mes deux mains, je déferai le cache-nez et découvrirai la chère figure

blessée.

Je guette sans oser bouger, même pour prendre la nourriture que mon estomac réclame. Mais bientôt, épuisée de fatigue, de faim et d'attente je m'endors et je rêve.

Appuyée contre une haute fenêtre, dans une ville bâtie au pied d'une montagne, je vois passer des gens qui fuient en criant éperdument : « Famine, famine! » Certains ne crient pas, mais leur bouche reste affreusement ouverte comme s'ils ne pouvaient plus la refermer à force d'avoir crû Pourtant des troupeaux de bœufs descendent de la montagne et viennent d'eux-mêmes se placer sous le couteau du boucher qui les dépèce au mi-

lieu de la rue. Mais les gens ne voient ri< ; ils passent, la bouche tordue, 'riant toujours : << Fanu m\ famine' » Comi eux je i pprête à fuir car la crainte de mourir de faim me vient aussi, lo< un lioimiir me prend la main et m'entra fur :

a Venez, je connais un pays ou il n'y a pas ci

faminr. »

Le chemin qu*il me fail prendre monte, monte et, tout de suite, je reconn i la côte qui mène au calvaire et que j'ai tant de fois parcourue déjà. Je refuse d'aller plus loin, mais l'homme me tire par la main!

« Venez, venez, vous ne connaissez pas l'autre versant. »

Je me laisse entraîner de nouveau; le chemin se resserre, la côte s'accentue et un vent violent me souffle à la face. Puis, sous mes pieds, c'est un escalier de pierre tout branlant; je monte lentement, péniblement, les marches étroites et hautes. Encore une sur laquelle il me faut me hisser des coudes et des genoux, et me voici enfin debout au faîte du calvaire me retenant à la croix pour ne pas être rejetée en arrière par le vent furieux. Mais, tout aussitôt, j'aperçois l'autre I versant.

I II est fait d'une plaine sans fin, toute couverte 1 de fleurs et de blé, et si brillante sous le soleil i que j'en suis éblouie.

Éveillée par un brusque balancement de mon

j corps, je reste dans le ravissement de cette minute

de sommeil. Puis, comme si je me préparais à

î descendre le versant fait de fleurs et de blé, ie

quitte ma chaise. Je ne ressens plus ni faim ni fati et je m'entends dire :

Ma peine est âpaiséi

Le jour baisse, le soleil a l'air d'aller se coucher tranquillement, et la fumée d'une haute cheminée s'incline vers lui comme pour lui dire adieu.

La paix qui était ce matin sur la campagne semble être venue ici avec le soir. Au Sud, le ciel est couleur de chaume, tandis qu'à l'Ouest il est clair comme la vigne. Et soudain je me revois adossée à la maison de Mme Lapierre. Je revois le moulin où. j'ai si durement peiné derrière l'homme à la faux et derrière l'homme à la bêche. Je revois les moissonneurs frotter la semelle de leurs souliers avant d'entrer dans la maison pour la soupe du soir.

A cette heure toutes les bêtes sont rentrées, et les porcs, gorgés de lait caillé, grognent doucement. C'est l'heure où les champs sont devenus silencieux et où la charrue reste seule au bord du chemin.

Le jour baisse de plus en plus, et voici qu'une chauve-souris commence à tournoyer; elle vole comme les papillons en soulevant ses ailes l'une après l'autre et elle s'abaisse avec une telle brusquerie que je crains toujours de la voir tomber. Je me penche pour mieux la voir et, dans le même instant, j'aperçois Valère et la jeune femme traversant le boulevard comme pour venir ici. Valère avance, le front bas, mais la jeune femme, la tête haut levée, me regarde et me sourit. Tous deux pénètrent dans le couloir de la maison et, l'instant d'après, j'entends leurs pas dans l'escalier

Mon cœur tremble alors et me secoue si fort que mes dents s il r hoquent.

Je n'attends pas que l'on frappe à d

ur Touvrir toute grande.

Valère s'arrête sur le iîl, comme une foi déjà. De sa BeuJé main il écarte le c he-nez et j vois enfin son I i joues sont couturées

de cicatrici gro ;, le n z est déformé, le

enton pr< [u< ibsent; mais, parmi ces ravages, la bouche forte et saine est à sa place. Le front intact aussi et marqué d'intelligence sous les cheveux gris. Et c'est dans J yeux pâles qui sont fixés sur moi que je retrouve toute la tendresse de Valère Chatellier.

De cette voix basse et pleine qu> je n'ai pas oubliée il dit :

Tout n'est pas perdu, Annette; nous sommes jeunes encore et si tu le voulais nous pourrions reconstruire notre foyer et fonder une famille.

Fonder une famille!

Oh! oui, je le voulais, je le voulais de toute mon âme et de toute ma chair, et comme je ne trouvais pas de mots pour le dire, j'attirai Valère dans la clarté du couchant et je posai comme autrefois mes mains sur ses épaules afin qu'il vît bien que mon amour pour lui était aussi pur et aussi fort qu'au premier jour.

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