I. — Constance
L'attrait que nous ressentons pour un état de vie quelconque ne peut avoir de valeur et motiver le choix d'une carrière qu'autant qu'il consiste en une disposition habituelle, en un état fixe qui dénote, s'il est permis de s'exprimer ainsi , une des formes fondamentales de l'âme. S'il se bornait à un éclair rapide, à une aspiration passagère presque aussitôt effacée que produite et ne laissant aucune trace après elle, il est évident qu'on n'en pourrait rien conclure. A plus forte raison en doit-il être ainsi, s'il s'agit d'un attrait d'où il soit permis d'inférer l'appel de Dieu. Plus que tout autre, l'attrait surnaturel pour le sacerdoce doit avoir une certaine fixité. C'est un germe déposé dans l'âme de l'élu de Dieu dès le principe, et qui y demeure. Il peut être parfois voilé ou enveloppé , mais il ne peut jamais disparaître entièrement.
Ce principe est incontestable; toute la dif-
ficulté consiste à déterminer à quels signes on peut reconnaître que l'attrait qu'on éprouve offre ce caractère. C'est là un fait de conscience que chacun doit étudier en soimême. Tout ce que nous pouvons faire, pour aider à faire cette étude , c'est de présenter diverses hypothèses , au moyen desquelles il sera facile à chacun de reconstruire l'histoire de son attrait sacerdotal, de s'en remettre devant les yeux les diverses phases et de juger quelle en a été la constance.
i° Le cas le plus favorable est celui dans lequel on voit l'attrait pour le sanctuaire se révéler dès le début de la vie, pour persévérer ensuite sans interruption et sans éclipse.
Il y a des âmes prédestinées en quelque façon au sacerdoce dès le sein de leur mère, et qui peuvent dire comme le Prophète : Dominus ab utero vocavit me. A peine les premières lueurs de la raison se sont manifestées que l'attrait sacerdotal s'est aussitôt révélé. Des instincts de piété extraordinaires, le goût des cérémonies sacrées et des divins
Offices, l'imitation enfantine des saints Mystères, l'empressement à répondre à l'invitation faite par le pasteur de remplir à l'église l'office d'enfant de chœur, l'estime et l'amour du sacerdoce et de tout ce qui s'y rapporte, le désir spontanément exprimé et plusieurs fois réitéré d'être prêtre , les instances faites auprès des parents pour obtenir cette faveur et commencer les études ; en un mot, tout un ensemble d'indices ont fait reconnaître d'une manière sûre dans cette âme l'attrait sacerdotal.
Loin de l'affaiblir et de le diminuer, les années, en se succédant, l'ont au contraire fortifié. A mesure que la raison s'est développée, et que le sacerdoce a été mieux connu, le mouvement intérieur qui portait à l'embrasser est devenu plus net et plus distinct. Peut-être au début quelques éléments étrangers s'y étaient mêlés ; ils ont peu à peu disparu ; l'attrait sacerdotal épuré, dilaté, agrandi, s'est montré dans tout son éclat surnaturel. Enfin l'entrée au Grand Séminaire,
l'influence du milieu sacerdotal où l'on y vit, l'essai que font les séminaristes de la vie des prêtres, ont contribué à le rendre plus manifeste et plus explicite encore.
Dans un tel état de choses , la constance de l'attrait est évidente ; il n'y a, sous ce rapport, pour le directeur, aucun doute à avoir, aucune erreur à craindre.
20 Mais l'attrait même légitime ne se révèle pas toujours d'une manière aussi frappante ; et même le cas que nous venons d'exposer est, on peut le dire, une exception.
Voici un enfant dont les premières années se sont écoulées, sans qu'il pensât au sacerdoce. Il était néanmoins sage et pieux, et sa vie était pure. Ces qualités, jointes aux dons d'intelligence dont il était doué et qui lui assignaient une place d'honneur dans le catéchisme et à l'école, ont attiré l'attention de M. le curé, qui s'est demandé s'il ne fallait pas reconnaître dans cet enfant un élu de Dieu pour le sanctuaire. On lui a mis devant les yeux la perspective du sacerdoce, et on
lui a proposé de commencer ses études. Sans se bien rendre compte de la tâche qu'il s'imposait et du but vers lequel elle le dirigeait, il a accepté. Jusque-là, si rien ne prouve l'absence de l'attrait, rien non plus n'en révèle la présence. Mais le rayon de lumière finit par percer le nuage, et l'expérience prouve que le coup d'oeil du pasteur a été perspicace et ne l'a pas trompé.
En effet, à mesure que les études de l'enfant s'avancent et que son intelligence se développe, l'attrait du sacerdoce se révèle. Le terme vaguement entrevu au début, et maintenant nettement envisagé, non seulement ne provoque aucune répugnance, mais excite plutôt la sympathie et le désir. Cette disposition va se fortifiant de jour en jour, et lorsque le moment est venu de franchir le seuil du Séminaire et de prendre la soutane, la joie et l'élan avec lesquels on s'y détermine, montrent bien que c'est avec un plein consentement qu'on veut être prêtre.
L'attrait sacerdotal, quand il se manifeste
dans de telles circonstances , a un caractère suffisant de fixité pour être jugé légitime.
30 Considérons un autre cas. C'est un attrait nul d'abord en apparence. Les études ont commencé sans aucun désir du sacerdoce, sans même aucune pensée de ce saint état. Un autre but s'offrait en perspective et était l'objet de toutes les aspirations. L'aisance et la condition de la famille permettaient de prétendre à une carrière libérale ; c'était le terme vers lequel on se dirigeait; on était dans la maison, où l'on faisait ses études, selon l'expression reçue, un élève laïque. Mais peu à peu l'influence d'un milieu favorable, le développement de la piété, une direction sage et intelligente qui a appelé l'attention sur la nécessité jusque-là ignorée d'étudier, dans la lumière divine, sa vocation, avant de se déterminer pour un état de vie, et par-dessus tout l'action surnaturelle de la grâce, ont modifié les dispositions antérieures. La lumière s'est faite; l'attrait s'est révélé, et une fois en possession de l'âme il
a résisté à tous les efforts tentés pour l'arracher. Il a fallu, pour le suivre, soutenir des luttes : la famille trompée dans ses espérances a résisté, des influences de diverse nature ont essayé de faire abandonner la résolution arrêtée ; parfois il s'est produit une lutte intérieure plus redoutable que les luttes du dehors. Rien n'y a fait; l'appel de Dieu était manifeste ; force était de s'y rendre , on s'est rendu.
Ici encore, quoique n'ayant apparu que tardivement, l'attrait réalise néanmoins les conditions de constance exigées. Disons même que, le plus souvent, l'attrait qui s'est manifesté de cette manière est plus solide-, plus satisfaisant et donne pour l'avenir des espérances meilleures qu'un attrait plus précoce.
4° Quelquefois c'est d'une manière subite et inattendue que l'attrait sacerdotal se montre. Il se produit quelque chose d'analogue à la conversion de saint Paul terrassé sur le chemin de Damas. La vie antérieure avait été
légère, plus ou moins débordée peut-être, et s'était écoulée dans l'éloignement de toute pratique religieuse. Puis voilà que tout à coup une grâce puissante ramène à Dieu cette âme égarée; et, chose remarquable, en même temps que ce changement s'est opéré, la pensée de la vocation sacerdotale s'est présentée à l'esprit, et l'on s'y est senti attiré, comme si, pour le nouveau converti, la pratique de la vie chrétienne et la vocation au sacerdoce avaient été inséparables.
Un attrait qui se révèle ainsi mérite indubitablement d'être pris en sérieuse considération. Il ne faut pas se hâter pourtant de le déclarer légitime. Survenu subitement, il peut disparaître de même. Il y a donc lieu de l'éprouver, d'attendre qu'il s'affermisse, et de l'étudier avec soin pour voir s'il ne serait pas un pur effet de l'imagination.
5" Le cas le plus embarrassant est celui dans lequel on 'rencontre un attrait variable et fluctuant, c'est-à-dire un attrait qui, après s'être déclaré à une époque quelconque de la
vie, disparaît ensuite, pour reparaître encore plus tard.
Il faut rechercher alors dans quelles circonstances et pour quelles causes se produisent l'apparition et la disparition de l'attrait. Si la première coïncide avec les époques de ferveur et de fidélité au service de Dieu, la seconde avec les époques de négligence et de péché, c'est un préjugé favorable. Le sacerdoce est un état de pureté et de sainteté; il est naturel, fût-on bien appelé, qu'on s'en dégoûte, lorsqu'on s'est écarté de la bonne voie et que le cœur est embarrassé dans des attaches coupables. Il arrive parfois que le contraire a lieu ; le préjugé dans ce cas serait plutôt défavorable.
En toute hypothèse , il convient de tenir grand compte des dispositions où l'on est depuis l'entrée au Grand Séminaire. Les lumières y sont plus abondantes et le milieu, pour apprécier le sacerdoce selon la vérité, est très favorable. Quelles qu'aient été jusque-là les fluctuations de l'attrait, lors même que,
dans la vie antérieure, il aurait été incertain, si, au Séminaire, il se produit d'une manière ferme, nette, décisive, il doit inspirer pleine confiance. Si, au contraire, après s'être manifesté au début et dans le cours des études, même avec une certaine vivacité , il disparaît au Séminaire sans laisser aucune trace, il faudra le plus ordinairement conclure que ce que l'on avait pris pour un attrait sacerdotal n'était qu'une illusion, dont il ne faut tenir aucun compte au point de vue de la vocation.