I. — Suffrage du public
L'Église a toujours attaché une grande importance à la bonne renommée de ses minis-
très ; voilà pourquoi elle veut que dans le choix qui en est fait on tienne compte de l'opinion publique.
Le livre des Actes nous fait connaître que les premiers diacres furent choisis par l'assemblée des fidèles; et les Apôtres, en se déchargeant sur elle de cette élection , lui recommandèrent de ne donner son suffrage qu'à des hommes de bon témoignage : Considérai ergo, fratres, viros ex vobis boni teshmonii septem , plenos spiritu sancto et sapientia quos constituamus super hoc opus (i).
Pendant plusieurs siècles, dans l'élection des papes, des évêques, des prêtres, des ministres inférieurs, le peuple fut consulté et admis à donner son suffrage. Saint Cyprien, voulant récompenser le courage d'un jeune chrétien qui avait confessé la foi devant les tyrans , proposa au peuple de Carthage , réuni dans l'église, de l'élever à la dignité de lecteur. Plus tard , il est vrai , les abus aux-
(i).Act., VI, 3.
2p DE LA VOCATION SACERDOTALE.
quels cette pratique avait donné lieu obligèrent à l'abolir. Réservées d'abord au clergé seul, puis aux chapitres, les élections soit aux divers degrés de la hiérarchie, soit aux bénéfices ecclésiastiques , finirent par être dévolues au pape et aux évoques , sauf les privilèges concédés pour la nomination à certains bénéfices tantôt aux patrons, tantôt à la puissance temporelle.
Toutefois, un double vestige de l'ancienne discipline subsiste encore et témoigne du désir qu'a l'Eglise de connaître ce que le public pense de ceux qui sollicitent l'entrée du sanctuaire.
En premier lieu, le saint Concile de Trente (1) exige que les noms de ceux qui doivent être promus aux Ordres sacrés du sous-diaconat, du diaconat et du presbytérat, soient proclamés dans l'assemblée des fidèles, afin qu'on soit renseigné sur la légitimité de leur naissance, sur leur âge, sur leurs mœurs
(1) Sess., XXIII, cap. V, de Reform.
et leur vie , et que des lettres testimoniales constatant le résultat de l'enquête soient envoyées à l'Evêque. En second lieu, le Pontifical veut qu'avant d'ordonner les diacres et les prêtres, l'Evêque interpelle les fidèles présents pour savoir s'ils n'ont pas d'objection à faire contre les ordinands qu'il va promouvoir. Ce n'est plus là, il est vrai , qu'une cérémonie ; mais cette cérémonie est significative et montre que l'Eglise , aujourd'hui comme au temps des Apôtres, ne veut dans le clergé que des hommes de bon témoignage.
Et en cela elle fait preuve d'une profonde sagesse. En effet :
i° Quelque soin que l'Evêque ait mis à étudier, par lui-même ou par ses délégués, les mœurs, la conduite , la piété des ordinands, il n'a pu tout voir et tout connaître, et il peut arriver que des faits graves, connus seulement d'un petit nombre, aient échappé à ses recherches. Il ne possède pas de moyen plus efficace, pour se renseigner,
que de consulter les fidèles et de faire appel à leur conscience.
2° En supposant même qu'aucun fait de ce genre n'existe, la consultation du public n'est pas néanmoins sans utilité. Le peuple généralement est assez bon juge de la valeur des vocations sacerdotales. D'une part, il ne manque pas de tact pour apprécier ce qui convient et ce qui ne convient pas dans un ecclésiastique, et il sait parfaitement distinguer les nuances qui différencient la vie des prêtres. Il ne confond pas le bon et le mauvais prêtre , le prêtre fervent et zélé et le prêtre tiède et négligent, le prêtre honnête homme et le saint prêtre. D'un autre côté, son regard se porte avec un intérêt d'ordinaire bienveillant, et parfois malicieux, mais toujours attentif et perspicace sur les aspirants au sacerdoce. Son jugement sur leur compte, si l'on veut savoir la vérité, mérite donc qu'on en tienne compte.
30 Enfin, le ministère que les prêtres doivent exercer à l'égard des fidèles exige qu'ils
DES MARQUES POSITIVES DE VOCATION. 2<j<,
aient leur estime. Ils sont leurs chefs , leurs conseillers , les dépositaires de leurs, secrets les plus intimes. Tout cela suppose la confiance et même une confiance exceptionnelle. Or quelle confiance les fidèles pourraient-ils avoir en un prêtre qu'ils n'estimeraient pas, qui, dès le temps qui a précédé son sacerdoce, s'était plus ou moins attiré la déconsidération et le mépris , et à qui ils n'auraient pas donné leur suffrage pour cette haute dignité.
Il sera donc bon, nous inspirant de cette pensée de l'Eglise, de nous enquérir de ce qu'on pense, et de ce qu'on a pensé de nous dans les divers milieux où notre vie s'est écoulée.
Il y a des ordinands à la vocation desquels tout le monde rend hommage. Dès leurs plus jeunes années, leur piété, leur modestie, je ne sais quel reflet de vie sacerdotale, faisaient présager à chacun qu'ils seraient prêtres un jour. Pour d'autres, il n'en a pas été ainsi. On les a vus avec quelque surprise commen-
cer leurs études, ne pouvant que difficilement se figurer qu'ils parviendraient au sacerdoce. Souvent, on a entendu formuler sur leur compte ce jugement sévère qui aurait dû faire réfléchir ceux qui s'occupaient de* leur éducation : « Oh! pour celui-là, il ne sera jamais » prêtre. Il est trop léger, trop dissipé, » trop libre dans ses paroles ; il aime trop le » monde; il manque de piété, de modestie, » de retenue, etc. »
Quel est, de ces deux jugements, celui qu'on a porté sur nous ? Peut-être n'avonsnous pas tous les éléments nécessaires pour le savoir. D'ordinaire, cependant, nous pourrons y parvenir, au moins approximativement, en faisant l'examen suivant :
i° Le laisser-aller et les relations intimes du foyer domestique ont permis aux membres de ma famille mieux qu'à qui que ce soit de me connaître. Avec eux, en effet, je me suis épanché en toute liberté. Quelle idée mes parents, mes frères, mes sœurs ont-ils de ma vocation? N'ai-je pas parfois entendu sortir
de leur bouche quelques paroles propres à me faire croire qu'ils n'y ont pas une confiance entière ?
20 II convient de m'adresser la même question par rapport aux habitants de ma paroisse natale. Ils m'ont connu petit enfant; au cours de mes études classiques , ils m'ont revu chaque année , durant les vacances ; leurs regards se sont fixés sur moi avec plus d'intérêt, depuis que je porte la soutane. Que pensent-ils de ma tenue, de ma piété ? L'impression que je leur ai donnée a-t-elle été une impression d'édification ? Croient-ils à ma vocation ?
30 Quelle opinion ai-je donnée de moi aux prêtres de ma paroisse, ainsi qu'aux autres prêtres avec lesquels j'ai été en relation, qui m'ont vu dans leurs réunions, dans leurs repas, etc., et qui ont pu ainsi apprécier ma réserve, ma discrétion , mon esprit, mon caractère ? Ne les ai-je pas étonnés par ma désinvolture, la liberté de mon langage, la hardiesse et la présomption de mes juge-
ments ? N'ont-ils pas , en me voyant et en m'entendant, formulé intérieurement, extérieurement peut-être , le vœu de ne m'avoir jamais pour vicaire ?
40 Quel jugement ont porté sur ma vocation les maîtres sous la direction desquels j'ai été placé depuis le commencement de mes études ? Ont-ils été unanimes à me croire bien appelé ? N'y aurait-il pas eu, à certaines époques, unanimité dans le sens contraire ? N'ont-ils pas été, à tout le moins, hésitants et partagés à cet égard ? Il n'est pas rare de rencontrer dans les notes transmises par les supérieurs des maisons d'éducation sur les élèves ecclésiastiques qui entrent au Grand Séminaire des indications ainsi conçues : Vocation certaine, probable, douteuse, peu rassurante, probablement nulle. Ce sont là des appréciations auxquelles il importe d'attacher une notable importance.
50 Je ne dois pas même, dans la recherche de tout ce qui est de nature à m'éclairer sur ma vocation, négliger de m'enquérir du juge-
ment qu'en portent mes condisciples. Dans les mille relations de la vie de collège et de séminaire, les natures se révèlent telles qu'elles sont avec leurs qualités et leurs défauts. Les élèves de ces maisons se connaissent donc parfaitement. Ils ont passé de longues années assis sur les mêmes bancs et à la même table, prenant ensemble leurs récréations, vivant de la vie commune la plus intime. Ils se connaissent et ils se jugent. Bien plus, dans les conflits inévitables qui s'élèvent entre eux , ils se disent sans ménagement et sans respect humain ce qu'ils pensent les uns des autres. C'est donc là un tribunal dont je puis connaître la sentence. Quelle a été par rapport à moi cette sentence ? Quand, à la fin des études classiques, mes condisciples ont appris que je me proposais d'entrer au Grand Séminaire, n'ont-ils pas été un peu surpris de cette annonce ? Ne leur est-il pas échappé de dire : « Je ne me serais pas douté qu'un tel songeât à prendre la soutane » ? Et maintenant que je suis séminariste,
déjà peut-être initié aux premiers ordres, que pense la communauté à mon sujet ? Si, tandis qu'a lieu la délibération intime dans laquelle MM. les Directeurs vont se prononcer sur mon appel, mes condisciples étaient invités à émettre leur vote, dans un scrutin secret, sur ma promotion aux Saints Ordres, leurs suffrages me seraient-ils favorables ; ne seraientils pas plus sévères que ceux de mes maîtres ? Tous ces témoignages doivent manifestement peser beaucoup dans la balance. Lorsqu'ils sont convergents, ils forment, pour ou contre une vocation, un préjugé qui a presque la valeur d'une démonstration.