III. — Assentiment du confesseur
L'appel de l'Évêque manifesté par la déci-
sion des directeurs du Séminaire est la condition sine qua non de l'entrée dans le sanctuaire. J'ajoute même que cet appel, quand il n'a point été faussé par suite d'un défaut de loyauté de la part de celui qui en est l'objet, est, en faveur d'une vocation, un préjugé considérable. En effet, quand, durant l'épreuve du Séminaire , un jeune homme s'est montré tel qu'il est, si le jugement des directeurs est favorabje , il y a tout lieu de présumer que la vocation est légitime. Néanmoins, la sentence portée ne suffirait pas pour nous autoriser à contracter les engagements sacrés du sous-diaconat ; cette sentence est permissive; elle prononce qu'à l'extérieur, aucun obstacle ne s'oppose à l'avancement dans les Saints Ordres; mais elle se tait sur Tintérfeur, sanctuaire fermé où le regard des hommes ne saurait pénétrer.
Il faut donc que la décision des directeurs soit complétée par une autre décision qui sera la sentence définitive, le jugement en
dernier ressort. Or, ce jugement, nous ne pouvons le prononcer nous-même. Il serait à craindre que, juge dans notre propre cause, nous ne fussions aveuglé par l'amour-propre et en danger de nous tromper. Mais il y a un tribunal dont le prononcé devra faire loi pour nous, et que nous ne pourrions, sans une témérité coupable, nous dispenser de consulter sur notre vocation : c'est celui du confesseur.
Seul en effet, le confesseur, dépositaire et confident de nos pensées les plus secrètes, de nos dispositions les plus intimes, est pleinement compétent pour juger si notre vocation repose vraiment sur un fondement solide. Aux lumières qu'il partage avec ses confrères sur notre aptitude extérieure, il joint la connaissance de notre intérieur que nous lui avons révélé. Enfin, en vertu de son saint ministère, il a reçu de Dieu l'autorité nécessaire non seulement pour nous absoudre de nos péchés, mais pour être l'interprète de la volonté divine dans la direction de notre vie.
C'est donc lui qui devra dire le dernier mot sur la valeur des marques de vocation que nous avons cru reconnaître en nous; et si, dans nos communications avec lui, nous avons procédé loyalement et consciencieusement, nous devons considérer sa décision comme l'expression fidèle de la volonté de Dieu sur nous. Or, cette décision pourra être, ou que notre vocation est nulle, ou qu'elle est douteuse, ou enfin qu'elle est certaine. Il y a donc lieu d'examiner quelle obligation s'impose au pénitent dans ces trois hypothèses.
Première hypothèse, vocation nulle.
Examen fait, le confesseur a déclaré que Dieu ne nous appelle pas ; et notre conscience, quand nous l'avons consultée avec sincérité, nous a donné la même réponse.
Dans ce cas, le parti que nous avons à prendre ne peut être l'objet d'aucune hésitation. Quels que soient les embarras qui résulteront pour nous de l'abandon d'une car-
rière à laquelle jusqu'ici nous nous étions cru appelé, quelques reproches que cette détermination doive nous attirer de la part de nos parents déçus dans leur attente, il faut que la voix de la conscience qui nous commande de renoncer à une vocation qui n'est pas la nôtre l'emporte sur tout le reste.
L'entrée dans le sacerdoce sans vocation est, on ne saurait trop le redire, un des plus grands malheurs qui puissent arriver à un homme, une des plaies les plus douloureuses dont l'Eglise puisse être affligée. Pour s'en convaincre, il suffit de considérer : i° le désordre d'une telle démarche; 2° les conséquences désastreuses qu'elle entraîne après elle.
i° De quelque côté qu'on l'envisage, l'entrée sans vocation dans le sacerdoce, lorsque, comme dans le cas dont il s'agit, elle est volontaire et réfléchie, est un grave désordre. Eile renferme, en effet : i° Un vol et une usurpation sacrilège. Qui non intrat per ostium in ovile opium, sed ascendit aliunde, Me
fur est et latro (1), a dit Notre-Seigneur. Or, tel n'est-il pas celui qui, sans être appelé de Dieu, pénètre dans le sanctuaire ? Il n'a donc pas le droit d'exercer les fonctions sacrées ; il n'est pas un vrai pasteur. — Elle renferme 20 Un renversement réfléchi de l'ordre providentiel le plus important ; renversement qui s'applique, non comme les autres péchés, à un acte isolé et transitoire, mais à la vie tout entière de celui qui s'e'n rend coupable, et qui se constitue par là dans un état de désordre permanent et en quelque sorte irrémédiable. — Elle renferme 30 Une profanation de ce qu'il y a de plus saint sur la terre. Pour avoir voulu usurper le sacerdoce lévitique, Coré, Dathan et Abiron ont été frappés de mort, combien donc se rend coupable celui qui profane, en s'en emparant, le sacerdoce de Jésus-Christ î — Elle renferme enfin 40 Une témérité inouïe. Les saints les mieux appelés ont tremblé à la pensée des respon-
(1) Joan., X, 1.
sabilités sacerdotales ; comment donc oserait-on les assumer sans attendre l'appel de Dieu et contre sa volonté ?
20 L'entrée dans le sacerdoce sans vocation entraîne les conséquences les plus désastreuses, non seulement pour l'Église que le prêtre mal appelé couvrira le plus souvent, par ses scandales, de deuil et d'opprobre; non seulement pour les âmes qu'il conduira en enfer au lieu de les conduire au ciel ; mais encore pour le prêtre lui-même.
Ce n'est pas d'ordinaire par un acte de perversité et de malice que l'on entre illégitimement dans l'état ecclésiastique. C'est un expédient pour se tirer d'embarras. Faisons voir que cet expédient est illusoire, que le prêtre qui l'a employé s'est grossièrement trompé , et que , pour éviter un inconvénient passager, il s'est exposé aux plus effroyables malheurs.
i° Sa vie sur la terre sera une vie d'ennui et de tristesse. Rivé comme par une chaîne à des obligations pour lesquelles il n'était pas
fait et qui ne lui inspirent que du dégoût, il ne peut être mieux comparé qu'au malheureux forçat traînant partout son ignominieux boulet. Les amers mais inutiles regrets qui le déchirent sont inénarrables. Ah! sans doute, le prêtre bien appelé a aussi des amertumes à dévorer; mais il y a pour lui des compensations précieuses. La prière qui l'unit à Dieu, l'assurance d'être dans sa voie, les consolations que Notre-Seigneur lui prodigue le dédommagent abondamment de ses épreuves. Pour le prêtre sans vocation, ces compensations n'existent pas; le sacerdoce, de quelque côté qu'on l'envisage, ne lui présente que peine, douleur et tristesse.
2° Ce sera de plus une vie de remords. Le prêtre non appelé est malheureux, et il l'est par sa faute. C'est lui qui l'a voulu. Il savait qu'il ne devait pas être prêtre ; c'est pour échapper à une situation précaire à laquelle il ne voyait pas d'issue, qu'il s'est précipité étourdiment dans la carrière redoutable du sanctuaire. Il a reçu contre l'ordre
de Dieu et la voix de sa conscience le sousdiaconat, le diaconat, le sacerdoce. Première source des remords qui le torturent. Et combien d'autres prévarications en feront naître de plus cuisants encore î Ce seront des chutes dont, au début, il se relèvera peutêtre, mais qui bientôt feront de sa vie un affreux tissu de profanations et de sacrilèges. 30 Ce sera bien souvent une vie déshonorée, même aux yeux du monde. Cachés d'abord, les désordres tôt ou tard éclatent. En présence du scandale, l'autorité longtemps indulgente est enfin contrainte de sévir et de frapper. Voilà donc ce pauvre prêtre marqué au front, comme Caïn, d'un sceau d'ignominie. Pour lui désormais toute réhabilitation est impossible ; une fois perdu, l'honneur sacerdotal ne se recouvre plus. Et que sera-ce, si la justice humaine intervenant le flétrit de ses arrêts ? Le cœur se serre à la pensée d'une telle dégradation et d'une telle misère, de la couronne sacerdotale ainsi profanée et livrée au mépris.
Rien donc de plus lamentable que la vie d'un prêtre entré dans le sacerdoce sans vocation. Que dire maintenant de la mort qui viendra y mettre un terme ? Pour ce prêtre, à la vérité, comme pour le reste des hommes, le salut est encore possible. Il peut se repentir, faire pénitence et obtenir, avant d'être cité au redoutable tribunal, le pardon de ses crimes. Mais hélas ! le plus souvent il n'en sera pas ainsi. La conversion d'un mauvais prêtre à la mort est un phénomène rare; et d'ordinaire sa fin ne ressemble que trop à celle de Judas dont il a été l'imitateur. Le crime l'a conduit au sacrilège, le sacrilège à l'endurcissement , l'endurcissement à Timpénitence finale et à la réprobation.
Telles sont les conséquences d'une entrée sans vocation dans le sacerdoce. Quiconque les envisagera dans la lumière divine n'aura pas de peine à comprendre que, dût-on être réduit dans le monde à la condition la plus misérable, mieux vaudrait mille fois s'exposer
à la subir que de vouloir être prêtre contre la volonté de Dieu.
Seconde hypothèse, vocation douteuse.
Il arrive, en certains cas, que l'étude de la vocation , quelque sérieuse et quelque attentive qu'elle ait pu être , aboutit au doute. Quelle conduite tenir alors ? m
Le doute, au sujet d'une vocation, peut se produire de deux manières. Ce peut être d'abord un doute susceptible d'être dissipé au moyen d'une épreuve. Le confesseur a reconnu dans un sujet les marques d'une bonne vocation ; mais il n'est pas fixé sur certaines dispositions qu'il voudrait voir plus solidement affermies ; c'est pourquoi , avant de se prononcer définitivement, il éprouve le besoin d'attendre. En présence d'un pareil doute, le devoir du pénitent est de se soumettre à l'épreuve et d'attendre pour s'engager que, grâce à la manière dont cette épreuve aura été supportée , les hésitations du directeur
aient fait place à la pleine conviction de la vérité de l'appel.
Mais le doute sur une vocation présente parfois un autre caractère. Après avoir pesé les raisons pour et contre, avoir mis en présence les marques de vocation qu'il a cru découvrir et les indices qui la lui rendent suspecte, le confesseur reste perplexe, en sorte qu'il ne peut porter sur cette vocation qu'un jugement dont la probabilité est contrebalancée par la probabilité égale, supérieure peut-être du jugement contraire.
Nous croyons qu'en présence de ce doute, quelque opinion qu'on adopte sur l'usage des opinions probables, on ne doit pas s'engager dans le sacerdoce, et que le faire serait une témérité coupable. En effet, d'une part , il n'y a pas un inconvénient bien notable à ce qu'un sujet placé dans de telles conditions, fût-il bien appelé, renonce au sacerdoce et demeure dans le monde. Ce sera, il est vrai, un prêtre de moins pour l'Eglise. Mais les doutes graves qu'il donne sur sa vo-
cation ne permettent guère d'espérer qu'il puisse lui rendre de grands services; selon toute apparence, il sera tout au plus un prêtre bien médiocre. Quels malheurs au contraire ne sont pas à craindre si , la vocation n'existant pas , ce sujet entre dans l'état ecclésiastique contre l'ordre de Dieu! Serait-il sage, pour de si minces avantages, de s'exposer à de si graves dangers ?
Troisième hypothèse, vocation reconnue légitime.
Lorsque le confesseur, confirmant l'appel des directeurs, affirme, sans hésiter, qu'une vocation est de Dieu , cette décision peut être accueillie avec toute confiance. Elle doit être, pour celui qui la reçoit, l'expression certaine de la volonté divine ; il peut être assuré qu'en s'y conformant il sera dans sa voie, que la grâce ne lui fera pas défaut et que son ministère sera béni de Dieu. Aucune hésitation n'est possible à cet égard.
Le sujet dont il s'agit peut donc avancer.
Mais y est-il obligé ? Et si, malgré la décision très authentique qui lui a été donnée, il persiste à demeurer dans l'état laïque, est-il coupable ?
Les auteurs se partagent sur la réponse à donner à cette question.
Plusieurs sont pour l'affirmative et condamnent nettement celui qui, se sachant bien appelé , refuse de se rendre à l'appel qui lui est fait (i). En effet, disent-ils, en tenant une pareille conduite : i° on fait injure à Dieu; 2° on fait injure à l'Église; 30 on se fait à soi-même un tort considérable.
i° On fait injure à Dieu, car on résiste à sa volonté suffisamment connue ; on frustre de son effet le décret éternel par lequel il nous a choisi ; on rend inutiles les talents et les grâces préparés' par Dieu en vue du sacerdoce ; on déconcerte l'ordre de sa Providence.
(1) Telle est l'opinion soutenue et longuement défendue par M. Garnier dans son Traité de la vocation., VIIIe question.
2° On fait injure à l'Eglise au service de laquelle on préfère le service du monde, et que l'on prive d'un instrument de sanctification qui lui était destiné.
30 On se fait tort à soi-même. Celui en effet qui, bien appelé au sacerdoce, refuse de s'y engager, se prive des grâces que Dieu voulait lui accorder dans cette sainte vocation et qu'il ne retrouvera pas au même degré dans le monde ; il donne à sa vie une direction pleine de dangers ; il expose même d'une manière grave son salut éternel.
Quelques textes de saint Athanase , de saint Grégoire de Nazianze, de saint Augustin , de saint Grégoire le Grand , de saint Thomas paraissent confirmer ce sentiment.
L'opinion contraire a toutefois ses partisans. Sans doute, disent-ils, on ne peut sans crime embrasser l'état ecclésiastique si on n'y est pas appelé de Dieu ; mais on peut, même étant bien appelé, demeurer sans péché dans l'état laïque. En effet :
i° Le sacerdoce est un honneur. Or un honneur peut toujours se refuser.
20 Le sacerdoce impose des obligations graves , difficiles , qui entraînent de lourdes responsabilités. Peut-on blâmer un homme qui, dans le sentiment de sa faiblesse, n'ose se charger d'un tel fardeau ?
30 Si la vocation sacerdotale avait le caractère impératif que lui attribue la première opinion, on ne s'expliquerait pas la conduite d'un grand nombre de Saints qui, bien qu'appelés de Dieu , ont mis tout en œuvre pour échapper au sacerdoce.
40 L'Église elle-même semble sanctionner cette doctrine, lorsqu'elle dit dans ses canons que ceux-là seulement sont dignes du sacerdoce qui ne le reçoivent que par contrainte : Coactus accédât.
50 Enfin, l'Évêque, dans l'allocution qu'il adresse aux clercs qui se présentent pour s'engager dans le sous-diaconat, leur déclare qu'ils sont libres de choisir une autre voie. Tout, dans cette allocution, semble indiquer
que ces clercs, qui sont cependant censés bien appelés, peuvent, s'ils le veulent, se retirer.
Peut-être serait-il possible, avec quelques distinctions, de tout concilier.
i° Il y a des cas où l'on se rendrait, certainement coupable en n'acceptant pas l'honneur du sacerdoce. C'est ce qui arriverait s'il intervenait un ordre formel de Dieu manifesté soit par une intervention miraculeuse, soit par la voix des supérieurs légitimes.
20 L'éloignement du sacerdoce, dans l'hypothèse d'une vocation bien constatée, lors même qu'elle n'aurait pas le caractère impératif dont nous venons de parler, serait coupable et dangereux pour le salut s'il n'avait pour motif que l'amour du monde et de ses plaisirs, le désir de mener une vie plus libre, des perspectives d'ambition , de cupidité, d'amour-propre, de sensualité.
30 Mais si, même en présence d'une décision formelle du confesseur, on refuse d'y adhérer par respect pour le sacerdoce, par
la considération des graves responsabilités qu'il impose et qu'on redoute, dans un sentiment d'humilité qui porte à s'en reconnaître indigne, nous n'oserions blâmer un tel refus. Ce sont là les motifs qui ont porté un grand nombre de Saints à décliner, tant qu'ils ont pu, la charge sacerdotale. Nous croyons que celui qui, mû par ces considérations, refuserait d'être prêtre et préférerait demeurer dans l'état laïque , trouverait dans cet état les grâces nécessaires pour accomplir les obligations qu'il impose et y faire son salut.
Cette décision est confirmée par un jugement de la sacrée Pénitencerie qui, consultée à ce sujet, a répondu, le 27 août 1829, qu'un confesseur n'a pas le droit d'obliger son pénitent à recevoir les Ordres, quoiqu'il le croie bien appelé.
40 Cependant, nous estimons que, dans la généralité des cas, il est plus parfait d'accepter simplement la vocation divine quand elle se révèle à nous. On témoigne par là
plus d'amour à Notre-Seigneur, puisque le but du sacerdoce est de se consacrer à lui pour coopérer à son œuvre et lui procurer des adorateurs. On concourt plus efficacement au bien de l'Eglise, pour laquelle un bon prêtre est un trésor d'un prix inestimable. Enfin , c'est en définitive le parti le plus sûr pour le salut; puisque, en le prenant, on suit l'ordre providentiel, on est où Dieu veut que l'on soit, et Ton peut compter sur une grâce abondante pour accomplir les devoirs, quelque graves qu'ils soient, que l'on s'impose par obéissance.
A cette occasion, on peut se demander ce qu'il faut penser des parents qui, connaissant la vocation de leurs enfants pour le sacerdoce, s'opposent à ce qu'ils la suivent, et les obligent, malgré leur désir, à poursuivre une carrière laïque.
Nous n'hésitons pas à dire qu'ils sont coupables. Les vues qui les dirigent en cela ne sont, le plus souvent, rien moins que pures.
Pour satisfaire leur égoïsme, leur ambition, leur vanité, ils privent l'Église de ministres utiles, et les âmes de sauveurs. Ajoutons qu'en éloignant leurs enfants de la voie providentielle où Dieu les appelait à marcher, ils leur rendent le plus mauvais service, et manquent, à leur égard, à un devoir capital. Bien souvent ils en sont punis , même en cette vie ; Dieu permettant ou que ces enfants, détournés de leur vocation, donnent dans le monde, à leurs parents, bien des sujets de tristesse, ou qu'ils ne soient pas heureux dans leurs entreprises, ou même que la mort les frappe de bonne heure.
Des parents chrétiens , animés pour leurs enfants d'un amour véritable, seront donc religieusement fidèles à leur laisser suivre la vocation à laquelle ils sont appelés. Loin de les en détourner, ils s'estimeront très honorés de donner un prêtre à l'Eglise, et verront là une bénédiction pour eux et pour leur famille. Combien de fois ce sacrifice généreusement accompli n'a-t-il pas été récom-
pensé d'une manière éclatante ! La vie des saints prêtres nous en offre de nombreux exemples.