AYANT-PROPOS
Il semble que l'étude des maladies des mineurs participe à l'obscurité dans laquelle travaillent CCS ouvriers. Il n'est pas de profession qui paraisse moins connue des médecins. Aussi ne serait-il pas facile de dénombrer les erreurs, les hypothèses, les opinions hasardées ou sans fondement, les incertitudes et même, qu'on me passe le mot, les absurdités qui ont été émises à propos de la pathologie professionnelle du mineur.
Les cii'(!Lii's suiiL i;L'iK''i'al(iincîiil, Irés-vivaciîs ; mais nulle part aillant que dans cet ordre d'études.
Qu'un écrivain laisse échapper ralïirniation suivante : la pression atmosphérique est moindre au fond des mines qu'à la surface du sol, aussitôt et sans la moindre objection, sans que nul songe à contrôler cette assertion au moins étrange, on la voit se répandre et elle arrive bientôt à trôner en souveraine même dans les articles des deux grands dictionnaires de médecine.
Une des sources d'erreur les plus fécondes est celle qui consiste à attribuer aux influences du milieu souterrain, ou aux minerais exploités, tous les phénomènes morbides que présentent les mineurs. Toujours le iiost hoc, crrjo propter hoc.
Chez un mineur qui est porteur d'une éruption, trouve-t-on des particules de charbon adhérentes à la lésion cutanée, vite on alïirme (jue c'est le charbon qui a produit l'éruption, puisqu'on en a trouvé à l'aide du microscope dans le liquide des pustules (1). N'eut-il pas été encore plus étonnant de n'y en pas rencontrer chez des hommes (|ui ont la peau couverte de
(1) Voir Anal. Manouvrie/., de l'anôinic dos mineurs dite d'Aiiziii, 1S7S, p. 60, 166, etc. •
poussières chai'buiiueuses et dunl les voies i-espiratoires même en sont encombrées?
De là à faire de la houille un poison, il n'y a qu'un pas. Ce pas a été fait.
C'est en suivant de près les mineurs, en m'enquérant de leurs antécédents pathologiques et héréditaires, en me préoccupant de leurs habitudes individuelles et de leurs autres conditions hygiéniques, en descendant dans leurs chantiers souterrains pour me rendre compte de leui's travaux, des moindres détails de leurs travaux, et des circonstances spéciales capables de produire des symptômes particuliers, que j'ai procédé à l'étude de leurs maladies. Et quoique dix-huit mois se soient écoulés depuis que ce mémoire a été écrit, dix-huit mois consacrés à contrôler les résultats auxquels j'étais arrivé, si bien que les examens du sang faits au compte-globules dépassent aujourd'hui le chiffre de quatre cents, je déclare que je ne trouve rien à moditier dans mes conclusions.
Pour comprendre les phénomènes que j'ai observes il m'a suffi généralement d'étudier et d'analyser les conditions dans lesquelles ils se produisent, et je suis toujours arrivé à
reconnaître que les symptômes d'anémie présentés par les mineurs peuvent s'expliquer par les causes banales de l'anémie, et sans qu'il soit besoin d'invoquer un quid ifjnoli quelconque, ni les influences mystérieuses de génies malfaisants.
Tout ce que j^ai dit de l'anémie chez les mineurs peut donc, k l'exception des conditions spéciales du milieu souterrain et des travaux propres aux ouvriers mineurs, s'appliquer à l'anémie chez les autres hommes. Et même lorsque j'admets, chez les mineurs, une anémie fonctionnelle, je suis persuadé, et les expériences de M. Georges Hayem en font foi, qu'elle peut se présenter chez d'autres que des mineurs.
De plus, si j'ai cru, dans ce mémoire, devoir m'occuper de l'anémie en général, c'est qu'il m'a paru indispensable de bien fixer ce qu'on doit entendre par anémie, afin de n'être pas entraîné à mêler à l'étude de l'anémie chez les mineurs des .maladies, qui, si elles laissent de l'anémie après elles, comme toutes les maladies, ne peuvent prétendre à être décrites sous le nom (['anémie des mineurs. Si en elfet l'on n'était pas plus sévère dans le diagnostic (|uo
beaucoup d'autres auteurs (jui ont écrit sur ■ cette question, on arriverait facilement à faire rentrer dans cette étude toute la pathologie jusque et y compris les empoisonnements et même les affections chroniques de la peau (1).
Depuis un an et demi que ce mémoire est terminé, divers travaux se sont produits dont je crois devoir dire quelques mots.
Et d'abord la volumineuse monographie de M. le docteur Anatole Manouvriez, dans laquelle sont consignés des détails excessivement intéressants sur l'épidémie de 1803. Ce laborieux médecin a eu la bonne fortune de pouvoir compulser et reproduire in extenso des consultations
(1) A titre d'exemple, je vais reproduire une des observations de l'ouvrage le plus récent sur le sujet qui m'occupe :
« En terminant, dit le docteur Manouvriez après avoir donné quatre autres observations, nous signalerons le vitiligo comme une suite possible de l'anémie.
« Observation E. — Vitiligo consécutif à l'anémie. — Un mineur de Bonnepart, âgé de 22 ans, fut atteint, il y a sept ans, d'une anémie tellement intense que ses conjonctives oculaires furent colorées en jaune, l'endant la convalescence, il se développa h la tempe gauche, une large plaque de vitihgo qui s'étend aujourd'hui (août 1874) jusque dans le cuir chevelu situé en avant de l'oreille, et jusqu'au tiers externe (lu sourcil. Les poils et les cheveux qui revêtent cette plaque sont complètement décolorés. » (De l'anémie des mineurs dite d'Anzin, par h', docteur Anatole Manouvriez. Paris et Yalenciennes, 1878, Mémoire couronné par la Société de Médecine de Saint-Etienne et ()(> la Loire, p. 75).
lïKNlicnlis ot (lo.q rapports iin'difs, ('crits à l'occasion do l'cpidcmie et consorvùs par les adininis- ( râleurs de la Compagnie d'Anzin. Celte nouvelle source de renseignements devra désormais être mise à profit toutes les fois qu'on aura à traiter de ce que TIallé appela Vcmémie des mineurs d'Anzin. Elle rectifie quelques points de détail erronés (1); mais en somme elle ne fera que confirmer l'idée que la plupart des auteurs s'étaient laite de cette épidémie, en la considérant comme un empoisonnement de nature mal définie.
M. Manouvriez, au contraire, soutient que les houilleurs, non-seulement en 1803, mais encore maintenant, non-seulement à Anzin, mais presque partout ailleurs, sont soumis à une influence nocive qui leur donne une anémie spéciale dont il décrit quatre formes :
Une forme abdominale aiguë, à invasion brusque, représentée par les cas graves de l'épidémie d'Anzin ;
Une forme abdominale chronique à début insidieux ;
(I) Ainsi à la suite des autres autours, j'ai dit, p. 24, quo Loblou, de Dunkerque, n'avait fait que , suivre rexcmplc do llallé, en donnant du fer à ses malados. M. Manouvriez prouve que Leblou administrait déjà les ferrugineux avant d'avoir appris que Ilallé avait obtenu do bons résultats, de cette médication.
l ue forme (iHCinii/ur firoprement dile, csaenlieUcmcnl chronv/ue ou cachexie anéinit/ue dca hou illeurs:
Eniin, des formes incomplètes ou anomales, caractérisées principaloment par des éruptions cutanées.
}[. >lanouvriez ne craint-il pas qu'on ne lui reprochti d'avoir trop aui>nienté les difficultés du diagnostic en multipliant les divisions? Car peut-être trouvera-t-on peu commode de distinguer quatre groupes dans un nombre d'observations relativement assez restreint.
Depuis le mois d'août i87i>, toutes les liouillères de la compagnie d'Anzin qui emploie 12,000 ouvriers de fond et 3 à 4,000 ouvriers de chantier extérieur, n'ont fourni à M. Manouvriez què (juatre (1) observations d'anémie (en y comprenant le cas de vitiligo). Me sera-t-il permis d'ajouter, sans vouloir aucunement discuter les observations en détail ni établir le moindre doute sur le diagnostic, que ce chiffre d'observations est bien insuffisant pour faire maintenir l'anémie des mineurs d'Anzin dans le cadre des
(1) Le sujet de robscrvation D. était ouvrier des mines do Fresnes-Midi, qui ne dépendent pas de la même compagnie, lorsqu'il fut obligé par la maladie de suspendre son travail.
maladies professionnelles? Les mineurs peuvent être anémiques au même titre que les ouvriers de toute autre profession ; Car pour être mineur, on n'en est pas moins homme.
Mais s'il n'y a pas plus d'anémiques qu'on ne nous en cite, % par an en moyenne sur 12,000 mineurs, je crois qu'on arrivera bientôt à renverser la proposition primitive, et l'on dira que pour ne pas devenir anémique il suffit d'être mineur. Cela est presque vrai pour la phthisie; pourquoi cela ne deviendrait-il pas vrai pour l'anémie? On m'objectera sans doute que toutes les observations n'ont pas été recueillies ou publiées; mais j'aime à croire qu'on n'a rien laissé passer de bien sérieux.
Pour comprendre l'explication que donne M. Manouvriez de la production de son anémie des mineurs, si toutefois j'ai bien saisi la théorie qu'il présente, il n'est besoin que de repasser sa chimie.
En effet, cette explication en ressort toute simple: la houille fournit le goudron, témoin les usines à gaz : du goudron on extrait (en le distillant, il est vrai, et au-dessus de 300«) des huiles hydrocarburées volatiles (amylène, hexylène, toluène, aniline, benzine, phénol, etc., etc.,) et des huiles lourdes ou fixes. (Voir l'énumération
dans l'ouvrage du docteur Manouvriez, p. 149). Donc il n'est rien de plus naturel que, sous l'influence de la chaleur centrale de la terre et de la combustion lente de la houille, ces produits n'existent tout formés dans les galeries des houillères, bien que les ingénieurs n'aient pas encore songé à les exploiter.
Or l'aniline, entre autres dérivés du goudron de houille, donne des symptômes d'empoisonnement très-bien décrits par MM. Ollivier et Bergeron, et qui ressemblent, à s'y méprendre, aux phénomènes constatés par' M. Manouvriez chez les mineurs d'Anzin ; donc ce sont les vapeurs des dérivés du goudron de houille qui produisent ces phénomènes.
Mais alors pourra-t-on me dire, si c'est un empoisonnement par l'aniline, ce n'est plus de l'anémie. Pour ma part, je ne me charge pas de répondre à cette objection. Je n'ai rien vu de pareil chez mes mineurs, dans une période de six ans, bien que les mines de l'Allier soient citées par M. Manouvriez comme présentant des cas analogues. Et mes confrères de l'Allier que j'ai consultés plusieurs fois à cet égard, m'ont affirmé n'avoir, pas plus que moi, observé rien de pareil à l'anémie d'Anzin. Ni M. le docteur
('^ai'ion, (lui a exercé la médecine pendant 33 ans sur les huuillcurs de Commeniry et du Marais, ni le docteur Jîarbrau, qui durant 20 années a soigné les liouilleurs des Fcrrièi'es et de !)oyet, ni le docteur Aucopt à Doyet et à Montvicq, ni le docteur Bourillet à Bézenel, n'admettent une anémie essentielle des mineurs.
Ce qu'on a décrit jusqu'ici sous ce nom n'était qu'une anémie consécutive à des accidents provoqués par une ventilation insuffisante, à une asphyxie lente par air confiné.
(y est ce que vient confirmer un travail récent de M. Aimé Guinard, de Saint-Etienne (1).
« En 1859, on creuse jusqu'à 348 mètres un puits de recherche dans la mine de Viilebœuf (puits Pélissier) d'où partent des galeries en divers sens. Ce puits étant unique, l'aération se faisait artificiellement, par diffusion, conséquemment assez mal ; la température y était élevée (30" environ). La mine employait une centaine d'ouvriers; de 1861 à 1867, il y eut 180 cas d'anémie grave dont quatre terminés par la mort. En 1867, un second puits était achevé qui communiquait avec le premier et assurait une aération normale; l'épidémie cessa. » (â).
(1) Annales do la Sociôté do Médecine de Saint- Etienne et de la Loire, tome vi,
(2) Docteur Ricmbaiilt, Rapport, etc. (Annales de la Société de Médecine do Saint-Elionne, tome vi, p. G98.)
« N'y a-t-il pas là une indication nette de la cause de l'anémie? ajoute M. Rienibault. . . Oui, c'est tout simplement l'air des mines insuffisamment renouvelé qui cause l'anémie chez les mineurs. »
C'est l'histoire judicieuse de cette épidémie que nous donne M. Guinard dans un excellent mémoire.
« Pour M. Guinard, il n'y a pas d'anémie des mineurs ou des bouilleurs ; ils sont sujets à une anémie grave, mais qui n'offre chez eux aucun symptôme qu'on ne rencontre chez d'autres anémiques à quelque profession qu'ils appartiennent. » (1).
Un autre médecin de houillère, le docteur Bourguet (de Graissessac), a publié un travail dont les résultats ne diffèrent pas beaucoup de ceux que j'ai obtenus. (Voir Gazette des Hôpitaux, année 1877, n° 99, 102, 104 et 105, de l'anémie chez les mineurs).
Peu de bruits de souffle. « Les bruits de souffle qui se passent dans les vaisseaux du cou ou dans les vaisseaux cruraux ne peuvent s'observer que dans les cas graves, et je dois dire, à la louange de la médecine, qu'elle peut le plus
(1) Docteur Riombault. Loc cit. p. 700.
souvent empêcher le mal d'atteindre le dei^ré qui les présente.
« Généralement on se rend maître des troubles qui résultent de cette anémie passacçère dans l'espace de quelques jours: Il faut quelques semaines lorsque la dyspepsie est bien prononcée, ce qui arrive assez fréquemment » (1).
On voit que le docteur Bourguet, qui n'a pas fait d'examens du sang, assigne à l'anémie chez les mineurs des caractères et une marche qui concordent parfaitement avec ce que j'ai propose d'appeler l'cmémie fonctionnelle.
D'autres observateurs, j'en ai la confiance, viendront confirmer les résultats de mes recherches. Car j'ai tâché de décrire l'anémie telle qu'elle se présente dans les conditions habituelles où se trouvent régulièrement les mineurs; tandis que ce qui a été décrit jusqu'ici sous le nom d'anémie des mineurs, ne s'applique qu'à des phénomènes exceptionnels ou d'origine accidentelle, ou encore à toute autre chose que l'anémie.
Commcntry, le 18 mars 1878.
(1) Gazctto des Hôpitaux, 1877, i). 836.
DE L'ANÉMIE
DE L'ANÉMIE
CHEZ LES MipUPiS
Vitam impendero vero.
(JOVÉNAL).
En arrivant dans la houilièrc à laquelle je suis attaché en qualité de médecin, je m'attendais à trouver un grand nombre de mineurs anémiques, la place importante que beaucoup d'auteurs ont assignée, parmi les maladies professionnelles, à l'anémie des mineurs me faisant penser que cet état morbide devait dominer de très-haut la pathologie du bouilleur. Aussi, dès le début, mon attention s'est-elle portée, avec une sorte de prédilection, sur tous les cas d'anémie qui se sont présentés à mon observation.
Depuis plus de trois ans dûjà, je reclicrchais le lien qui peut exister entre l'anémie et le travail souterrain, lorsque la Société de Médecine de Saint-Etienne mit au concours la question de l'anémie des mineurs.
Assurément, j'aurais préféré que la question eut été restreinte aux bouilleurs. Je n'aurais pas eu besoin de sortir du cercle habituel de mes études et de ma pratique. Et, cependant, je n'ai pas cru devoir reculer devant le travail supplémentaire que m'imposait la question ainsi énoncée.
Les informations techniques qui concernent les mines autres que les houillères, je les ai puisées dans les recueils spéciaux ou dans les bienveillantes communications d'ingénieurs compétents.
J'ai cru devoir appliquer à l'étude de l'anémie chez les mineurs, les moyens de précision que la science a mis récemment à notre disposition pour l'examen microscopique du sang.
Qu'il me soit permis d'adresser ici mes remercîments au professeur Ranvier qui m'a ouvert son laboratoire d'histologie du Collège de France, au docteur Malassez qui m'a initié au maniement de son compte-globules, et au docteur Edouard Weber qui m'a été un si bon guide dans mes recherches micrographiques.
C'est aussi un devoir pour moi de témoigner ma reconnaissance à l'administration et à la direction de cette houillère, qui ont tant fait pour me faciliter ces études, qui m'ont fourni si gracieusement tous les renseignements dont j'ai eu besoin.
Ce mémoire comprend sept chapitres.
Après avoir essayé de tracer l'histoire nosologique de l'anémie des mineurs, j'ai cherché ce qu'on doit entendre par le mot anémie. J'aborde ensuite l'étude des influences générales, professionnelles ou individuelles, qui'peuvent engendrer l'anémie" chez les mineurs ou en favoriser le développement. Les conditions du travail des mineurs ont été si souvent, les unes après les autres, mises en cause dans l'étiologie de l'anémie des mineurs, que j'ai dû rechercher attentivement le degré d'action que chacune d'elles peut exercer isolément sur la production de l'anémie.
Passant ensuite à l'examen des symptômes, je constate l'existence d'une forme spéciale d'anémie très-fréquente chez les mineurs.
Enfin, après avoir donné quelques indications sur le diagnostic, la durée, le degré de fréquence et le pronostic de l'anémie chez les mineurs, je termine par quelques pages sur le traitement
qu'il convient d'employer dans les différentes formes d'anémie auxquelles ces ouvriers sont sujets, et je signale enfin les mesures de prophylaxie générales et particulières qu'il faudrait appliquer pour diminuer encore le nombre des mineurs anémiques.
Commentrij, le 26 septembre i876.
DE L'ANEMIE
Ë L'Ail Cil m mim