POGGIO ET LE MOINE DE HERSFELD
Poggio s’est flatté d’avoir tiré de la poussière du couvent de Hersfeld et permis à ses contemporains de connaître une partie du grand ouvrage historique de Tacite. C’est ce que montre sa correspondance avec Niccoli.
En novembre 1495, il écrit de Rome à son ami de Florence !.:
« Je te réserve le miel pour la fin. Un moine de mes amis, qui nous à quittés autrefois, m’a adressé des lettres que j'ai reçues il y a quatre jours, et par lesquelles il m’informe qu’il a trouvé quelques ouvrages qui nous conviennent et qu'il voudrait échanger contre soit les Novelles de Jean André, soit le Speculum avec les Additiones ?; et il m'envoie, par une note incluse, les noms de ces ouvrages. Le Speculum et les Additiones sont des volumes d’un grand prix; C’est pourquoi, vois si cet échange te paraît possible. Parmi les livres proposés, se trouve Julius Frontinus et quelques œuvres de Tacite qui nous sont incon-
1 Epist., II, 34.
? Jean André, célèbre Jurisconsulte de Bologne du xrve siècle, avait écrit sous le titre de Novellae des commentaires sur les cinq livres des Decretales et des
Additiones au Speculum judiciale de Guillaume Durand. — Cf. Moreri, Grand Dictionnaire historique.
nues. Tu verras le catalogue, et tu chercheras si les volumes de Droit demandés peuvent se trouver à un prix convenable. Les livres seront déposés à Nuremberg, où devront être également portés le Speculum et les Additiones ; et de là il sera très facile de les faire venir. Comme tu l’observeras par le catalogue, ce n’est qu’une partie; il en reste beaucoup, ainsi que le moine me l’a dit.»
Le 15 décembre suivant, après avoir reçu les avis de Niccoli, il l’informe de ce qu’il a fait : « J’ai envoyé, dit-il, à notre ami deux lettres relatives aux livres, et par des messagers différents, avec ordre que, lorsque les lettres seront arrivées à Nuremberg, on les fasse parvenir au couvent par quelqu'un qui en rapportera la réponse. J'ai donné l’argent nécessaire pour cela. Aussi, j'espère que bientôt nous saurons quelque chose de certain. »
Au mois de février 1426, Poggio transmet à Florence en ces termes les nouvelles qu'il a de laffaire? : « J’ai reçu la réponse d'Allemagne. Mes lettres sont arrivées. J'espère avoir bientôt celles du moine et je te communiquerai tout. »
Huit mois se passent et Niccoli n’entend parler de rien. Il se plaint alors et manifeste des doutes et des inquiétudes; Poggio lui répond en septembre* : « Des livres allemands je n'ai rien à te dire, sinon que je ne dors pas comme toi, mais que je veille. Si l'individu est tel que je l'espère, nous aurons le volume soit en déboursant, soit gratis. J’ai déjà pris mes mesures pour avoir l'inventaire de ce très ancien monastère d'Allemagne où se trouvent des ouvrages en immense quantité; mais si tu me molestes par des paroles désagréables, tu ne sauras rien de plus. »
1 Epist., IT, 36, 2 Epist., Il, 38, 3 Epist., II, 1,
Il y a lieu, on l’avouera, de s'étonner de voir ce moine qui le premier aurait offert à Poggio de lui céder des livres anciens inutiles au couvent contre des ouvrages modernes de prix élevés, se montrer désormais si peu pressé de conclure l'affaire. Les choses restent, en effet, en suspens jusqu’en mai 1427.
À cette époque, Cosme de Médicis s’était trouvé à Rome. Il avait fréquemment vu Poggio qui selon toute vraisemblance l'avait entretenu du manuscrit de Tacite et avait voulu le lui faire acheter. À son retour à Florence Cosme en avait parlé à Niccoli et celui-ci, se défiant de son associé, s’empressa de lui demander des explications.
Poggio lui écrit alorst: «J'ai dit à notre ami Cosme, ainsi qu’il t'en à avisé, que ce moine de Hersfeld? avait fait savoir à quelqu'un qu’il avait apporté, comme je le lui avais demandé, le catalogue de plusieurs volumes suivant ma note. Aussitôt je fais chercher avec soin cet homme et il m'arrive me présentant une liste pleine de mots, mais vide de choses. Ce bonhomme, étranger à nos études, pensait que tout ce qu’il ignore est inconnu de nous. Aussi ses propositions se rapportent-elles à des livres que nous avons et qui sont ceux dont je t'ai déjà parlé. Je t'envoie toutefois la partie de son inventaire dans laquelle est décrit le livre de Cornelius Tacitus et d’autres dont nous manquons, qui, quoique peu volumineux, doivent être considérés comme de grande valeur. Jai été déçu dans la grande espérance que j'avais conçue d’après ses paroles. C'est pourquoi je ne me suis plus empressé de t’en informer: si l'affaire eût été belle et digne de notre Minerve, non seulement je t’aurais écrit, mais j'aurais moi-même volé vers
2 Epist,, All, 49, ? Jusqu’alors il n’avait pas désigné le couvent,
toi pour t'en faire part. Ce moine a besoin d'argent; je lui ai dit que je lui viendrai en aide s’il veut me donner contre écus Ammien Marcellin, la première décade de Tite-Live, un volume des discours de Cicéron, quoique ce soient des livres communs chez nous, et quelques autres ouvrages que nous avons également, mais qui ne sont cependant pas à négliger. Je demande que les livres soient portés à ses risques et périls à Nuremberg; de là je les ferai venir. Je ne Sais ce que je conclurai : tu sauras tout de moi. Je m'étonne que tu m'écrives que tu me soupçonnes de taire quelques volumes mentionnés dans l'inventaire. Comment une telle pensée peut-elle te venir à l'esprit, toi qui me connais jusqu’au bout des ongles, et pour qui je n’ai jamais eu rien dercaché 7:54 Il ne faut point pour le moment parler d’autres livres; si nous demandions davantage, nous leur donnerions l’occasion de refuser ; nous avons affaire à des barbares et à des gens méfiants. »
Comment ce moine, qu'il disait être son ami, serait-il venu à Rome sans rendre visite à Poggio? Comment celui-ci n’aurait-il appris son arrivée dans la ville qu’indirectement? Cela ne s’explique pas. Puis, quand Poggio rend compte de son entretien avec lui à Niccoli, quand il parle de l'inventaire qu'il lui a pour ainsi dire arraché, des livres qu’il se propose d'acheter, il oublie d’insérer dans sa lettre la liste annoncée; et qui plus est, il n’est nullement question de Tacite.
Niccoli, naturellement, se plaint. Poggiot lui répond qu’il répare son oubli, lui envoie l'inventaire; il déclare qu’il ne peut comprendre qu’il ait été soupçonné d’avoir omis de demander le volume auquel tous deux tenaient précisément le plus.
Celte correspondance laisse toutefois entendre que le
t Epist., III, 43,
moine de Hersfeld est bientôt après reparti pour chez lui,
ayant renouvelé la promesse d'apporter ou d'envoyer les livres réclamés, parmi lesquels doit se trouver l’intéressant et précieux manuscrit de Tacite.
L'affaire ne marche cependant pas vite. En septembre,
Poggio écrit à Niccoli‘ : « Du Cornelius Tacitus qui est en Allemagne, je ne sais rien. J’attends toujours la réponse
du moine. »
Une année presque entière se passe encore sans nouvelles du moine. En septembre 1428, Niccoli demande où en est la négociation, et Poggio? lui dit, en faisant un jeu de mots : « Cornelius Tacite garde le silence chez les Allemands; je nai rien appris de nouveau au sujet de ses œuvres. »
Nous arrivons ainsi au 26 février 1429. Poggio annonce alors à Niccoli l’arrivée longtemps attendue du religieux. Mais il y a encore une déception : il n’a point le Tacite®: «Le moine de Hersfeld est venu, lui dit-il, mais sans le livre. Je me suis vivement fâché contre lui pour cela. I m'a assuré qu'il allait de suite retourner chez lui et me l’apporter, car il est en instance ici pour son couvent. Il m'a demandé beaucoup de services. Je lui ai signifié que je ne ferais rien sans le livre. C'est pourquoi je compte que nous l'aurons bientôt, car il ne saurait se passer de mon appui. »
Il n’est plus parlé du Tacite dans les lettres de Poggio et de Niccoli, cela s'explique facilement. Dans le commencement du mois de juillet, la peste se déclare à Rome; le pape et quelques secrétaires avec lui, parmi lesquels était Pogaio, fuient la ville et gagnent les montagnes #. Puis, l'épidémie
t Epist., LI, 14.
? Epist., IT, 19 : Cornelius Tacitus silet inter Germanos.
3 Epist., III, 29.
4 Epist., II, 37, 38, 30,
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