REX RARE
première; car le pseudo-Cornelius Nepos n’a été connu que depuis le xrv® siècle et le De Excidio Trojae qui lui est
attribué est un abrégé du poème épique latin de Joseph Iscanius, qui accompagna Richard Cœur-de-Lion en Syriet.
Est-on, d’ailleurs, fondé à penser que Didier ait pris soin de faire copier tant de manuscrits païiens par ses religieux? Nous sommes tenté de croire que c’est là une légende née fort tardivement.
A son époque, la grande affaire de l’Église était la lutte pour la domination du spirituel sur le temporel, et en même temps la réforme du clergé. Pour ramener l’ancienne discipline monastique, Pierre Damien pensait que les études en général, et surtout celles des ouvrages païens, devaient être complètement supprimées. En effet, après avoir rapporté les inconvénients qui naissent de la culture des sciences, et l’ayant prouvé par des exemples, il s’écrie?: « Mon fils, ne vous appliquez point à la recherche d'une science qui vous serait commune avec les réprouvés et les paiens. Personne ne s’avise d'allumer une torche pour voir ni le soleil ni la clarté brillante des étoiles. Aïnsi, celui qui cherche la vue de Dieu et de ses saints, n’a pas besoin d’une lumière étrangère pour jouir de la lumière véritable. La vraie sagesse se présente à ceux qui la cherchent, et l'éclat de la lumière, qui ne connait pas de couchant, se montre par elle-même sans le secours d’une fausse lumière. »
Or, Didier était l’ami de Damien; ils avaient les mêmes idées sur la réforme monastique. Aussi, celui-ci félicite-t-il l'abbé du Mont-Cassin d’avoir aboli les écoles que tenaient les moines, et il cite son exemple comme un modéle à
1 C£. Dictys Cretensis, Dares Phrygius, Josephus Iscanus avec la dissertation de Jac. Perizonius. Amstelodami, 1711.
? Réponse au Traité des études monastiques, page 297.
suivre!. Comment. donc expliquer qu’un homme tel que Didier se soit fait le conservateur zélé des monuments de la littérature profane ? ?
Le monastère de Fulda se flatte aussi d’avoir longtemps possédé dans sa bibliothèque les œuvres de l’historien romain. Cette prétention est-elle mieux justifiée que celle du Mont- Cassin? Elle se fonde sur un passage des Annales de cet établissement, où Tacite est cité comme ayant fait mention du Weser sous le nom de Visurgis. Mais que serait encore devenu ce manuscrit, qu’on tenait pour si précieux? Quand aurait-il disparu? On n’en saurait rien dire. D'autre part, pour prétendre que Tacite ait appelé le Weser Visurgis, est-il nécessaire d’avoir eu un manuscrit original sous les yeux? Pourquoi d’ailleurs invoquer spécialement à ce propos le témoignage de Tacite? Visurgis était le nom latin du fleuve, et tout écrivain romain qui avait eu à en parler ne l'avait pas désigné autrement#. Il n’y à donc, dans cette page des Annales de Fulda, aucun motif déterminant de croire que, contrairement aux règles générales monastiques, l’abbaye ait transcrit et possédé un manuscrit de Tacite.
Des érudits italiens se croient fondés à penser que, parmi le nombre certainement exagéré d'auteurs anciens
1 Réponse au Traité des études monastiques, page 205.
? Au sujet du culte des lettres dans les monastères, l’abbé de La Trappe déclare que : «Ce qu’on dit du Mont-Cassin est une pure conjecture qui ne mérite pas qu’on s’y arrête.» Ibid., page 112.
3 Monumenta Germaniae historica, Ruoldolfi Fuldensis. — Annales, I, 368 : Igitur in loco qui appellatur Mimida, super amnem quem Cornelius Tacitus, scriptor rerum a Romans in ea gente gestarum, Visurgim, moderni vero Wisaraka vocant.
# Pline, Hist. nat., IV, 28. — Sidoine Apollinaire, Carmina, XXIIT, 249 :
Tu Moenum, Vahalim, Visurgim, Albim.
Cf. Mich. Ant: Baudran. Geographica : VISURGIS fluvius Germaniae Plinio et Dioni, qui Visurgis Ptolemaeo, Bisurgis Straboni. 5 Nous devons cette communication à l’obligeance de M. Anziani.
que Jean Boccace aurait copiés de sa main, fut un Tacite. I le vit, dit-on, à la bibliothèque formée en grande partie des Livres qu’il avait laissés à sa mort et que Florence honora de son nom. On ne sait toutefois ni quand ni comment il a disparu.
Nous aurions ainsi à en regretter la perte comme celle de plusieurs des manuscrits précieux qu'avait, dit-on, possédés Pétrarque. La chose n’est pas à vrai dire impossible. Si le zèle pour l’étude des auteurs profanes animait alors beaucoup d'hommes distingués, le fanatisme religieux demeurait toujours vivace en un bien plus grand nombre d’esprits.
Boccace en fit lui-même l'épreuve. En 1361, pendant qu'il était à Florence, il vit entrer chez lui un chartreux qu'il ne connaissait pas. Le moine, sur l’ordre que lui avait enjoint, lui dit-il, le bienheureux père Petroni en mourant, venait le sommer de renoncer à la poésie et aux lettres profanes, sous peine de mort et de damnation éternelle. Boccace en fut terrifié; il s’en ouvrit à Pétrarque qui essaya de le rassurer. Dans sa Généalogie des Dieux il se crut obligé d'établir qu'on pouvait être bon chrétien et traiter des sujets païens; et il garda toujours une vive impression de la visite du chartreux et de la prophétie qui lui avait été faite ?.
Mais, remarquons-le, ce n’est pas seulement le manuscrit de Boccace qui aurait disparu, ce serait également l'original demeuré inconnu. N’y aurait-il pas là une bien fatale coïncidence ?
On doit aussi se demander où il aurait pris cette copie
1 Ginguené, Histoire littéraire d'Italie, t. III, ch. XV, p.13, 38. Tiraboschi, op. cit., t. V, c. 4, 8 45, 16. Le peu de livres anciens que Pétrarque, malgré son zèle, avait pu se procurer montre quelle était leur rareté au xrve siècle. Cf. Abbé de La Trappe, cité ci-dessus page 11.
? Ginguené, op. cit. t. IL, ch. XV, p. 21, 27, 36. C'est à un certain père Martin, moine augustin, qu'il légua ses livres.
de Tacite. On suppose que c’est au Mont-Cassin, pendant son séjour à Naples. Rien, nous l’avons vu, ne donne à penser que ce monastère ait possédé les œuvres de l’historien romain. Et, de la façon dont Boccace parlait de la courte visite qu’il y fit, de l’accueil peu gracieux qu’il reçut, de l’état déplorable où les livres étaient laissés pêle-mêle dans un grenier, il ne semble pas probable qu’il yait cherché, trouvé Tacite et passé plus d’un mois à le copier.
Si Boccace, enfin, avait eu Tacite entre ses mains, on devrait trouver trace dans ses ouvrages de la lecture qu'il en aurait faite. Or il n’en est rien.
Dans son De Casibus virorum et feminarum üllustrium, témoignage de son érudition, écrit dans son âge mûr, il nous entretient de la plupart des personnages célèbres qui ont vécu depuis Adam jusqu’au soi-disant duc d'Athènes, l’aventurier Gauthier. Au vue livre il parle de Tibère, de Néron, de Galba, d’Othon, de Vitellius et on peut constater qu’il ne dit à leur sujet rien autre chose que ce qui se voit dans Suétone, avec quelques emprunts à Juvénal. Si Boccace avait lu les Annales, en parlant de la mort d’Agrippine, par exemple, n’aurait-il pas fait quelque allusion à l’'émouvant drame maritime, au lieu de suivre presque littéralement le récit de Suétone? Aurait-il ignoré les horribles supplices infligés aux chrétiens à l’occasion de l’incendie de Rome et se serait-il vu réduit à rapporter simplement l'exécution des deux apôtres selon les Actes de Pierre et de Paul®?
1 Giovanni Boccacio, De Casibus virorum et feminarum illustrium, liv. VIT : « Dominé par un certain nécromancien et ses adhérents, il (Néron) fit même (afin que je ne l’oublie) mettre à mort sans qu'ils l’aient mérité, Simon Pierre et Paul de ‘Thrace, très saints personnages et piliers de la sacrée religion, comme s'ils eussent été des imposteurs et eussent enseigné quelques nouvelles superstitions.» — Cf. Études au sujet de la persécution des chrétiens sous Néron, p. 231, 280.
Boccace semble ainsi n'avoir même pas connu la phrase intercalée au ch. XVI de la Vie de Néron par Suétone, car il ne parle que de la mort des deux apôtres.
Au commencement du xv° siècle Tacite était donc complètement inconnu des érudits. Il n’était, d'autre part, aucune des personnes que l’histoire de Rome intéressait qui n’eût voulu avoir les œuvres d’un auteur que les écrivains chrétiens avaient si souvent cité. Elles étaient ainsi devenues
l’objet de la convoitise de tous les chercheurs ou trafiquants de manuscrits anciens.