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passée, Poggio demande et obtient un congé pour aller en Toscane; il annonce sa prochaine arrivée à Niccoli et lui dit qu'ils causeront alors ensemble de leurs affaires de manuscrits !. Nous trouvons, en effet, notre homme à sa petite ville de Terra-Nuova, à la fin de l'été, d’où il est rappelé brusquement par le pape qui se fâche de son absence prolongée au delà du terme qui lui avait été accordé ?,.
Il n’est pas douteux que Poggio ait entendu faire savoir qu'il avait remis alors à Niccoli le Tacite venu, disait-il, d'Allemagne et qui s'était fait si longtemps désirer. Les termes de sa dernière communication étaient formels : Il avait refusé au moine de Hersfeld sa protection et son concours ; el celui-ci s'était trouvé dans la nécessité absolue d'aller cette fois quérir le manuscrit et de l’'apporter.
D'autre part, par la correspondance échangée entre Poggio et Niccoli, on reconnait qu'il ne s'agissait pas entre les deux amis d’un livre connu, d’un exemplaire plus ou moins correct d'un ouvrage déjà en mains d’autres personnes, Le mystère dont ils s’entourent, l'intérêt majeur qu'ils atta* chent à l’affaire, montrent avec évidence qu'ils attendaient quelque chose de plus précieux, de plus lucratif, c’est-à-dire une œuvre ou partie d'œuvre demeurée inconnue du monde savant, et, comme ils le-disent eux-mêmes : aliqua opera Cornelii Tacili nobis ignota.
Aussi le savant abbé italien Méhus, qui connaissait si bien l’état des lettres au xv® siècle et les hommes qui les cultivaient, nous dit dans la préface de son édition des lettres d'Ambroise le Camaldule3: «Alors que beaucoup des
L'Epist., IT, 41.
2? Epist., LV, 1.
ë Ambrosii Traversarii, gencralis camaldulensium, Latinae Epistolue : Adcedit ejusdem Ambrosii Vila in qua Historia lilleraria Florentina ab anno MCXCII
œuvres de Tacite manquaient, cédant aux instances de Niccoli, Poggio n'eut pas de cesse qu'il n'eûl réussi, par l'entremise de je ne sais quel moîne, à déterrer Tacile dela Germanie. »
Tiraboschi partage cette opinion, et attribue aussi à Poggio l'honneur d’avoir mis au jour les fragments de Tacite !.
LE MANUSCRIT DE LA BIBLIOTHÈQUE MÉDICÉO-LAURENTIENNE A FLORENCE APPELÉ LE SECOND MÉDICIS,
Quelle était la partie des œuvres de Tacite qui constituait une si bonne fortune pour Poggio et Niccoli?‘Ce ne pouvait être la Vie d'Agricola, ni les Mœurs des Germains, ni le Dialogue des Orateurs. Ces ouvrages ne furent connus qu'en 1455, par un manuscrit qu'Henoch d’Ascoli prétendit avoir trouvé en Danemark ?. C'était donc nécessairement ce qui constitue ce que nous appelons les six derniers livres des Annales et les cinq premiers des Histoires.
Ce sont, en effet, exactement ces matières qui sont contenues dans le manuscrit qui se trouve à la bibliothèque Médicéo-Laurentienne à Florence et qui y est conservé avec
usque ad annum MCCCCXL ex monumentis potissimum nondum editis deducta est a Laurentio Mehus, etruscae academiae cortonensis socio. Florentiae, ex typographico caesareo, 1749, page 47: «Quin itaque multa ex Taciti operibus deessent, ut Niccoli voluntati morem gereret Poggius, nil omisit intentum, ut per monachum nescio quem e Germania Tacitum erueret. »
1 Tiraboschi, op. cit., t. VI, liv. I, c. 4, $ 6.
2 On suppose que c’est au couvent de Fulda. Car en telles affaires on veut toujours faire intervenir un couvent; mais rien ne l'indique d’une façon vraisemblable. Voici ce que dit au contraire à ce sujet Tiraboschi, op. cit., t. VI, liv. I, page 443 : «Degna in oltre d’essere letta è la lettera che Francesco Filelfo inviô al pontef. Callisto IT, liv. XIIL, ep. 1... Ei dice que fra gli eruditi che da Niccolo {urono inviati a tal fine in lontani paesi, uno fu Enoe da Ascoli, il quale inoltrato erasi fin nella Dacia, anzi, secondo aleuni fin nella Candavia, la piu lontana isola del mar-di Germania verso settentrione, co’ quali nomi pero non saprei accer'tare quai provincie intende d’indicarci il Filelfo. » Dacia était le Danemark ; Candavia, probablement pour Scandinavia, ou Scandia, était la Suède, que quelques-uns encore au xv° siècle croyaient uneile, Cf, ITTe partie, ch, IL et LV,
LE MANUSCRIT DE NICCOLI. ot
soin sous le nom de Second Médicis; et ce manuscrit vient, sans doute possible, de la librairie de Niccoli. A la première page, qui le couvre, se lit la mention suivante ! :
CORNELIUS TACGITUS et OPERA APULEN, conventus sancti Marci de Florentia?, ord. Praedic. De hereditate Nicolaï Niccoli Florentissimi, viri doctissimi.
Le Second Médicis est le texte archétype de cette partie des œuvres historiques de Tacite: c’est de lui ou d’exemplaires tirés de lui qu'ont été copiés tous les manuscrits mis en circulation? jusqu’à l'impression qu’en fit Jean de Spire ou son frère Vandelin, à Venise, vers 4470.
Jacques Gronovius n’en doutait pas4 et l’opinion de cet illustre et consciencieux savant se trouve confirmée par un examen attentif de la date de leur confection.
Le Vatican possède plusieurs manuscrits de Tacite. Le n° 186%, nommé le Farnésien parce qu’il provient du palais Farnèse, est considéré comme le plus ancien; on le disait du xiv° siècle ou du commencement du xveÿ; le vélin
1B. de Montfaucon, Bibl. biblioth. Manuscriptorum nova, t.I, page 374. C. D. Membrana antiqua. Cornelii Taciti libri a fragmento XI ad XXI. Cum glossis quibusdam marginalibus.
? Cette bibliothèque, point n’est besoin de le rappeler, fut construite par Cosme de Médicis. Il y fit placer ses livres et ceux de la librairie de Niccoli qu'il acheta à la mort de ce dernier. Poggio Bracciolini et son beau-père Buondelmonti furent chargés de l'acquisition et de l’arrangement des ouvrages de la bibliothèque avec le concours d’Andrea de Rimini, Vespasianio de Bisticci et d'autres. Il y eut parfois jusqu’à 45 copistes à transcrire pour compte des Médicis. Jean de Médicis, devenu pape sous le nom de Léon X, transporta à Rome la plus grande partie des livres et manuscrits. Mais ils furent renvoyés à Florence par un autre Médicis, le pape Clément VII, et constituèrent le fonds de la bibliothèque Médicéo- Laurentienne.
8 C'est ce que témoignent les nombreuses notes marginales, corrections ou interpolations qu'on y remarque; le lecteur peut s’en rendre compte par la reproduction photographique des pages du manuscrit que nous mettons sous ses yeux.
#Taciti Opera, édit. Jos. Naudet, collection Lemaire, Préface d'Ernesti avec additions de Jacques Oberlin, page vit : Ex hoc codice omnia alia scripta Taciti exemplaria fluxisse, ut J, Gronovius videtur credidisse, non audeam pro certo aflirmare, etsi consensus omnium in transpositionibus ut Hist, III, 5, 65, credibile facit, Cf, page xx.
$ Id, page 1x,
sur lequel il est écrit est sûrement du xve. Le no 1422 est sur vélin semblable au précédent. Le n° 1863 était tenu par Juste Lipse pour aussi ancien que le n° 1864; il est écrit sur un vélin de même époque. Le n° 2965 a été reconnu par les éditeurs de l’édition Bipontine pour être de 1449. Le n° 1958, dont Puteolanus s’est servi en l’année 1475 pour son impression, avait été copié à Gênes en 1448". Le vélin des nos 412 et 1478 témoigne qu’ils sont aussi du xv® siècle.
Celui qui avait été aux mains de Jean de Spire était conservé, disait-on, à la bibliothèque de Saint-Marc à Venise; mais le seul qu’on y trouve avait appartenu à Bessarion et a été écrit à Bologne en 1453 ?. — Le manuscrit de Mirandola était déjà perdu du temps de Juste Lipse; on ne le considérait d’ailleurs pas comme fort précieux.
En France, parmi les manuscrits que possède la Bibliothèque nationale, le plus ancien est sur papier de la fin du xv® siècle. — Il y en avait un, paraît-il, à la Congrégation de l'Oratoire qui avait été apporté d'Italie par Harlay de Saney. On le supposait antérieur aux éditions de la fin du xv° siècle; on ne sait ce qu'il est devenu, mais il ne pouvait pas être plus ancien que les autres %. — Le manuscrit de Grenoble est sur fin vélin du xvi* siècle.
En Allemagne, le manuscrit de Wolfenbüttel dont s’est servi Ernesti avait été acheté à Ferrare en septembre 4461. — Celui de Wurtzbourg ne s’est pas retrouvé. — Le manuscrit de Buda passa pour fort ancien aux yeux de beaucoup d’antiquaires de grande réputation; ils le dataient du x° ou du xi° siècle au plus tard. Mais J. Gronovius
1 Taciti Opera, édit. Jos. Naudet, Préface d'Ernesti, page 1x. 2 Id., page xvrr.
3 Jd,, page x.
le déclarait avec raison fort moderne 1.4 Cest, ten effet, celui que Beatus Rhenanus eut à sa disposition pour contrôler et corriger le texte de son édition. Or il le reconnait lui-même d’une confection récente: il fut, dit-il, copié en Italie pour le compte de Mathias Corvin 2.
En Angleterre, le manuscrit de la bibliothèque d'Oxford, le Bodleïan, serait, d’après notre illustre Bernard de Montfaucon, de 1463; d’autres paléographes le croient du commencement du siècle suivant. — Celui du collège des Jésuites de cette ville est de 1458. — A Londres, le n° 2764 de la collection Harleienne du British Museum ne peut avoir été écrit avant 1440 ou 1450, ainsi qu’il est reconnu, à cause de l'emploi qui y est fait de diphtongues dont l'usage fut introduit par Guarino de Vérone.
Ainsi l’exécution matérielle de ces manuscrits montre qu'aucun d'eux n’est antérieur à l’arrivée entre les mains de Poggio du volume dont Niccoli est devenu possesseur. Tous d’ailleurs portent dans leur texte même la marque de leur origine. Ils ne contiennent, en effet, aucune partie, si minime qu’on la suppose, qui ne soit dans le Second Médicis.
Ce qui est encore fort caractéristique, c’est qu’ils sont tous plus défectueux, qu’ils ont des fautes qui leur sont spéciales et que, d’autre part, ils reproduisent les mêmes fautes d'orthographe ou de syntaxe, les mêmes omissions de lettres, les mêmes épenthèses, les mêmes mots impropres, les mêmes lapsus, les mêmes erreurs de nom ou de qualité des
1 Taciti Opera, édit. Jos. Naudet. Préface d’Ernesti, page xv.
* Beatus Rhenanus, Epître dédicatoire au cardinal Bernard, évêque de Trente. — Id., ad Lectorem : Quum vulgatam editionem conferre coepissem cum exemplari manuscripto sed recentiori, quod superioribus annis mihi dono miserat saummus amicus Jacobus Spiegellius, jureconsultus atque Ferdinandi Caesaris a secretis et a consilio, Matthiae Corvini illius Hongriae quondam regis sumptu descriptum olim in Italia.
3 Taciti Opera, loc. cit. Il est encore d’autres manuscrits qui sont tous modernes, Cf. Montfaucon. Bibl. biblioth. Man. nova, t. I, pages 4, 233, 374, 432, 683.
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personnages en jeu que nous rencontrons dans le Second Médicis 1.
Il est par suite aujourd’hui incontesté que le Second Médicis est le manuscrit archétype de tous ceux qui contiennent les six derniers livres des Annales et les cinq premiers livres des Histoires de Tacite ?, et que ce manuscrit nous vient de
Niccoli.