‹ De l’authenticité des annales et des histoires de TaciteChapitre 16 sur 102 · AUTRE VERSION SUR L'ORIGINE DU MANUSCRIT · texte numérisé non relu

AUTRE VERSION SUR L'ORIGINE DU MANUSCRIT

Toute cette histoire que racontaient Poggio et Niccoli au sujet de la façon dont ils s'étaient procuré le manuscrit de Tacite devait inévitablement rencontrer desincrédules. Comment cettenégociation avait-elle duré si longtemps? Comment expliquer que le moine de Hersfeld envoyé à Rome pour affaires de son couvent, ayant à cet effet besoin de l’appui de Poggio et de son ami Bartholomeo de Montepulciano, soit par deux fois venu sans le manuscrit promis? S'il ne l'avait pas apporté, c’est qu’il ne l’avait pas. Les autres peronnages de la cour pontificale ne savaient-ils pas d’ailleurs ce que le moine avait dans son sac et ce qu’il pouvait offrir?

Les méchantes langues, les ennemis de Pogcio, et il ne manquait ni des uns ni des autres, se plurent à jeter le discrédit sur le manuscrit dont Poggio et Niccoli se promettaient de tirer profit. Les médisances circulaient dans Rome

! Beatus Rhenanus, Annalium Inscriplionis reddita ratio : Porro quia vetustum volumen Taciti quod ad saecula nostra relictum est, unde caeteri libri propagati descriptique sunt, dveriypapoy fuisse videtur argumento codicis Budensis. — Cf. Taciti Opera, Praefatio, pages viIr, x-xIV, xx.

2 W.S. Teuffel, Histoire de la littérature romaine, traduction de F. Bonnard et D. Dierson, page 313 : Le manuscrit principal des Historiae est le Mediceus Il du x1° siècle (déjà interpolé et écrit au Mont-Cassin entre 1053 et 1087)... Tous les autres manuscrits sont d’une valeur inférieure et encore plus interpolés; ce sont de mauvaises copies qui remontent toutes directemaént ou indirectement au Mediceus.

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et arrivaient à Florence. On n’en saurait douter, car Niccoli croit devoir en aviser son ami et l’engager à agir avec prudence. Poggio lui répond t : Je sais toutes les chansons qui courent à ce sujet et d'où elles viennent; aussi, quand arrivera le Cornelius Tacitus, je le tiendrai soigneusement caché chez moi.

Poggio, on le remarque, ne déclare pas qu’il fera taire la médisance en montrant victorieusement la découverte littéraire, en donnant la preuve publique de sa bonne foi. Il promet à Niccoli qu’il sera très circonspect : il se taira; il gardera hors de la vue de tous le manuscrit; c’est dire qu’il attendra que le temps ait fait son œuvre et emporté dans l'oubli toutes les rumeurs fâcheuses. Une telle conduite estelle celle d’un honnête homme, du savant que passionne le culte sincère et désintéressé de la littérature ancienne ? Ne dévoile-t-elle pas au contraire la poursuite de quelque projet ténébreux?

Devant ces manifestations peu favorables de l'opinion, Poggio crut devoir donner une autre version de l’origine du manuscrit de Tacite.

Dans une lettre à Niccoli qu’il publia plus tard sous la date du 28 décembre 1427, il est dit? :

« Tu m'as fait parvenir un volume de Sénèque et Cornelius Tacitus, ce dont je te remercie. Mais ce dernier est en lettres lombardes dont une grande partie est effacée, et si J'avais prévu cela, je t’aurais épargné cette peine. J’en ai lu un autrefois chez vous (à Florence) écrit en lettres anciennes; je ne sais s’il était à Coluccio ou à un autre. Je désirerais avoir celui-là ou à son défaut un autre, à condition toutefois qu’il puisse se lire; car ÿ serait difficile de trouver un

1 Poggii Epist., IL, 14.

2 Epist., II, 15. Par litferue antiquae on désignait l'écriture caroline.

copiste qui lise correctement celui que tu m'as envoyé. Fais donc en sorte que j'en aie un, el tu le peux, si tu veux. »

Et il ajoute :

«Tu m'as bien envoyé le livre, mais pas le papier. Je ne sais à quoi tu pensais, si ce n’est à prendre la lune avec les dents. Crois-tu possible de transcrire un livre sans papier? Prends donc soin de m'adresser du parchemin en même temps qu’un autre volume; avant tout c’est le papier que tu dois te procurer. »

Puis, dans une lettre du 5 juin 1498, Poggio disait à. Niccolit, en post-scriptum : « J'ai confié à Bartholomeo de Bardis pour qu’il te les remette la Décade de Livius, et Cornelius Tacitus. Dans ton Cornelius il manque plusieurs feuilles en plusieurs endroits et dans la Décade une colonne entière, ainsi que tu pourras le voir. »

Il est incontestable que Poggio a entendu désigner dans sa lettre le volume qui de la librairie de Niccoli a passé au couvent de Saint-Marc, Caractères lombards, manque de pages, les lettres effacées en beaucoup d’endroits, ce sont là les caractères qui distinguent avec précision ce manuscrit. Aussi le savant préfet de la bibliothèque Médicéo-Laurentienne n’en doute-t-il pas ?,

Ce ne serait plus Poggio qui aurait, à force de patience et de ténacité, arraché d’un moine allemand, pour la plus grande gloire des lettres, le manuscrit qui contenait les précieux fragments des œuvres de Tacite. Ce ne serait pas

LEpist,,'TIL, 17

?2M. Anziani a eu la bonté de nous écrire: «Il Tacito, codice 2 del Pluteo LXVIIT è indubitamente quello stesso che Niccoli mando al Poggio per esser copiato. E in scrittura lombarda, e con molte pagine dove le parole o sono illegibili o si leggono malamente, perché l'inchiostro si & staccato dalla pergamena. In questa condizione si trovano le pagine 11P, 26b, 272, 98h, 40b, 41a, 48b, 50a, 06 P, 572, 582, 60b, 612 ed altri ancora. Il Poggio chiamando le lettere -longobarde el Mmajori ex parte caducis a dipinto il vero stato del codice; e dicendo le lettere caduche à adoperato la vera espressione. »

lui non plus qui aurait donné à Niccoli. Tout au contraire, il était déjà aux mains de cet ami; c’est de son obligeance que Poggio le reçut pour en prendre copie et en le lui retournant à Florence, il ne fit que lui restituer son bien.

Cette nouvelle version mérite-t-elle plus de créance que l'autre?

Une première question se présente tout d’abord à l'esprit. D'où pouvait provenir ce volume de Tacite? Comment appartenait-il à Niccoli?

Quelques érudits ont voulu voir dans le Second Médicis le manuscrit qui aurait été copié au x1e siécle sur l’ordre de Didier!. Mais alors même qu'il serait établi qu’au Mont- Cassin on ait transcrit Tacite à cette époque, il ne s’ensuit point, par ce seul fait, que ce soit ce manuscrit que posséda Niccoli. On n’en saurait pourtant donner aucune autre preuve. Cette supposition n’a done aucun fondement sérieux. Si, d’ailleurs, il en eût été ainsi, Poggio n’en aurait certainement point parlé aussi dédaigneusement.

D'autre part, Niccoli eût-il aussi facilement confié à Pogoio un tel manuscrit pour en prendre copie? Quoique amis et souvent associés, chacun d’eux regardait de près à ses intérêts personnels. Nous avons vu Niccoli montrer de la défiance à l’égard de Poggio; celui-ci, de son côté, se plaint sans cesse de ce que Niccoli se refuse à lui envoyer des livres, et qu'il semble vouloir garder pour lui seul le bénéfice des reproductions ?.

Mais il est une considération qui montre avec évidence que cette lettre est un document mensonger.

1 Cf. Teuffel, Histoire de la littérature latine, cité page 54, note 2.

? Poggii Epist., II, III, passim.; 1V, 2 : Tenuisti jam Lucretium duodecim annis, et item Asconium Pedianum, et septem annis aut amplius Petronium Arbitrum; et ut videor templum vestrum citius absolveretur quam abs te üi scribantur Bbri.., Incipias unum aliquem ad me remittere.

Poggio parle, en effet, d’un bon manuscrit ayant appartenu à Salatuto ou à quelque autre riche collectionneur; il ne sait lequel, dit-il, et il ajoute que si Niccoli ne peut lui procurer celui-là, qu’il lui en envoie un autre.

S'il en avait été ainsi, Niccoli et lui se seraient-ils entretenus avec tant d'intérêt du volume promis, disaient-ils, par un moine allemand? L’auraient-ils considéré comme une trouvaille d’un prix inestimable”?

En parlant donc de la facilité qu’aurait son ami de se procurer à Florence des volumes de Tacite correctement calligraphiés, il est fait allusion à une époque postérieure, au temps où Niccoli et lui avaient déjà délivré un certain nombre d'exemplaires.

La mauvaise foi de Poggio est ainsi patente, aussi bien dans cette version que dans la première. Il n’a pas voulu ou n’a pas pu dire la vérité sur l’origine du manuscrit qui contenait une partie des œuvres de Tacite.

OPINION DES CONTEMPORAINS SUR LES FRAGMENTS DE TACITE PUBLIÉS PAR POGGIO.

Nous ne savons si Poggio et Niccoli firent immédiatement des copies des fragments historiques de Tacite qu'ils avaient en mains. La valeur d’un ouvrage était d'autant plus grande qu’il était plus rare. Les grands et riches personnages étaient, nous l’avons vu, fiers de posséder un auteur qu'on ne voyait dans aucune autre bibliothèque.

Un des premiers écrivains, sinon le premier, qui, au xv° siècle, ait fait mention des œuvres historiques de Tacite, c’est Zecco Polentonet. Il s'exprime ainsi dans son De Scriptoribus illustribus latinae linguae : « Librorum Taciti

1 Mort en 1463.

numerum affirmare satis certe non audeo. Fragmenta quidem libri undecimi et reliquos deinceps ad vicesimum primum vidi, in quis vita Claudii et qui fuerunt postea Caesares ad Vespasianum usque, ornate, ut dixi, et copiose ornavit!.»

Polentone était, il est vrai, un des amis de Niccoli. C’est à lui qu’il avait adressé la lettre où il peignait l'enthousiasme des Padouans pour la prétendue découverte, dans leur cité, du tombeau de Tite-Live et de la pompe triomphale qu’on déploya dans le transport de ses cendres.

Toutefois, par la haute situation de ceux qui, tels que Pierre de Médicis, Mathias Corvin, firent l'acquisition d’exemplaires luxueux, ilest incontestable que les nouveaux volumes de Tacite durent être une source de profits pour Niccoli et Poggio.

Mais ces princes n’avaient pas l'instruction nécessaire pour être bons juges de la valeur des livres qu’ils achetaient. En ces sortes d’affaires, ils obéissaient à l’influence de leur entourage et écoutaient ceux qui savaient flatter leur vanité.

L'accueil des gens de lettres ne paraît pas avoir été tout d’abord fort enthousiaste pour les œuvres de l'historien romain mises au jour par Poggio.

Le silence de Politien à leur sujet mérite d’être remarqué. Dans ses Miscellanea il nous entretient d’une foule d'auteurs anciens, grecs et latins; il cite, explique, corrige, critique nombre de textes; de plus, il se livre à une étude spéciale de Suétone et de l’histoire des Césars?: or, on constate avec surprise qu’il ne s'occupe pas de Tacite. Il en parle bien, il est vrai, comme d’un auteur célèbre ; il le

place sur le même rang que Suétone; il rappelle que ses

! Laurenzo Mehus, Ambrosii Vita, page 47.

? Politiani Opera, Basileae, 1553. Praefatio in Suetonium, pages 500 à 506.

ouvrages ont été vantés par Pline le Jeune, et qu'ils ont eu l'honneur d’être placés dans la plupart des grandes bibliothèques de l'empire par l’empereur Tacitus, qui se flattait d’être un de ses descendants. Mais, après avoir élevé aussi haut l’écrivain, il ne dit rien pour faire personnellement l’éloge de ses œuvres. Pourquoi cela? Politien n’ignorait pas leur existence à la bibliothèque de Saint-Marc et à celle des Médicis, qui furent ses protecteurs et ses élèves. IL a

souvent manifesté son peu d’estime pour Poggio. Aurait-il

connu les chansons qui avaient couru au sujet du moine de Hersfeld et douté de la parfaite sincérité du manuscrit de Niccoli?

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