PASSAGES RELATIFS A LA MARINE
Que dire du combat naval que Claude aurait offert en spectacle sur le lac Fucin?? L'on y aurait vu des trirèmes et des quadrirèmes en nombre suffisant pour porter
{ Strabon, Géographie, IL, v, 8; XI, vu, 2. — Pline, Hist. nat., VI, 14, 1; 15, 1. 2 Annales, XII, 56, 57.
19,000 hommes! Pour maintenir l’ordre sur les navires, obliger les condamnés à se battre et à s’entre-tuer, on aurait construit sur les bords plus de cinquante kilomètres de radeaux sur lesquels on plaça les cohortes prétoriennes, des légions entières, une nombreuse cavalerie, et les catapultes, et les balistes! Si ces 19,000 hommes étaient si mal disposés, comment les a-t-on conduits sur le lac? Comment aurait-on transporté, au milieu des montagnes des Marses, à travers deux cents kilomètres de défilés, la plupart impraticables pour de simples chars, tant de trirèmes et de quadrirèmes? L'auteur n’en parle pas; il suppose évidemment qu'aucune chose au monde n’était plus simple.
Toutefois une déception attendait le prince et la foule immense qui l’entourait, accourue de partout à l'annonce d’une si étonnante fête. L’écoulement ne s’opéra point. Mais que devinrent tous les navires et les hommes qui les montaient? On ne le dit point. Les uns et les autres retournérent sans doute à la mer de la même façon qu’ils en étaient venus.
« Quelque temps après, dit l’auteur, des travaux complémentaires ayant été exécutés, on ne douta plus du succës, et on convoqua le peuple à une nouvelle réjouissance. Ce ne fut plus une naumachie qui en faisait l'attrait. On offrit au public un immense festin et le spectacle d’un combat de gladiateurs placés sur les ponts édifiés sur le lac. Cette fois, paraïit-il, la masse d’eau s’échappa, entraînant tout sur son passage avec un bruit effroyable et en ébranlant la terre. »
Agrippine, cette femme réputée si habile, qui n'avait fait aucune observation lors de l’échec précédent de l'opération, aurait choisi, selon l'historien, le moment de la réussite pour accuser de cupidité et de vol Narcisse qui avait dirigé les travaux. Celui-ci riposta en reprochant à l'épouse du
prince son orgueil et son ambition. Cette scène d'intérieur de cour n'aurait eu cependant aucune suite, et nous ne savons trop quel intérêt l’auteur a trouvé à nous la rapporter.
Mais il y a pour ce récit un malheur qui vient s’ajouter à toutes les invraisemblances qu’il renferme : c’est le témoignage de Pline. Il nous dit que Claude avait entrepris d'ouvrir un émissaire au lac Fucin, que ce travail n’était pas achevé lors de sa mort et que ses successeurs ne le continuërent pasf. Ce fut en effet sous Hadrien, ainsi que le dit Spartien?, que l'ouvrage fut repris et mené à bonne fin.
Ailleurs le récit de la mort d’Agrippine?, nous l'avons montré, décèle encore un écrivain qui parle de construction de navire sans en connaitre les conditions les plus élémentaires, qui n’a jamais mis les pieds à bord d’une trirème, qui n’en connaît pas les parties principales. Cependant il ne craint pas d'offrir au lecteur la description de manœuvres chimériques qui, sur l’ordre du triérarque, auraient précédé, accompagné ou suivi le naufrage d’Agrippine. Il semble n'avoir jamais visité le golfe de Naples et ne pas connaître la topographie de ces ports jadis si fréquentés par l’aristocratie romaine.
Nous ne sommes évidemment pas ici en présence d’interpolations ou d’erreurs de copistes; il y a donc, croyons-nous, lieu de penser qu’il n’est pas possible que ce soit Tacite qui ait écrit ces pages.