EXPÉDITION DE GERMANICUS CONTRE LES CHÉRUSQUES
L'expédition de Germanicus au pays des Chérusques, qui occupe vingt-deux chapitres des Annales, mérite notre attention.
L'armée romaine avait son centre à Cologne; elle occupait les deux rives du Rhin ou tout au moins elle possédait un nombre suffisant de points sur la rive droite pour lui permettre de franchir le fleuve à son gré. Pour se rendre toutefois dans les plaines du Weser qu'habitaient les Chérusques, il fallait traverser des forêts; la marche était nécessairement pénible; le transport des vivres, des munitions, des machines de guerre était difficile; les surprises de l'ennemi étaient à craindre. Mais on n’avait que 150 kilomètres environ à parcourir, et depuis la défaite de Varus et les expéditions heureuses de plusieurs généraux qui le vengèrent, on savait les moyens de surmonter ces obstacles.
Cependant, afin de les éviter, Germanicus, selon l’auteur des Annales, aurait imaginé qu'il serait beaucoup plus simple de faire construire une flotte sur laquelle, sans compter les marins nécessaires à leur manœuvre, il embarquerait 70 à 80 mille hommes, les chevaux, les vivres, les ballistes, les munitions?. Il arriverait ainsi au cœur de l'ennemi, en traversant l'océan Germanique et en remontant l’'Ems.
Pour cela, aurait dit Germanicus, MILLE navires suffiront et seront vile CoNsTRUITS$. Il chargea de ce soin Cecina,
1 Annales, IT, 5-27.
2 Annales, Il, 7. Il avait avec lui six légions; ses lieutenants emmenaient d'au-
tres légions et des troupes auxiliaires.
Annales, II, 6: Silius et Anteius et Cecina, fabricandae classi proponuntur, mille naves sufficere visae properataeque.
Silius et Anteius. Ceux-ci devaient être incontestablement des hommes fort habiles et fort expérimentés dans la matière; nous ne savons pas dans quels ports ils établirent leurs chantiers, par quels moyens ils opérèrent, mais en trés peu de temps et comme par enchantement, ils réussirent, paraît-il, à réunir prêts, armés, montés par leurs équipages et leurs pilotes, les bâtiments de toutes sortes pontés et non pontés nécessaires au transport de l’armée.
Si les généraux de Germanicus nous émerveillent par la rapidité avec laquelle ils avaient fait construire et réuni la flotte, c’est un sentiment opposé que nous éprouvons en voyant que Germanicus aurait désigné pour le lieu du rendez-vous, l’île des Bataves. Le choix d’une île d’un accès difficile? et qui n’était peut-être pas alors en la possession des Romains, pour effectuer l’embarquement d’une armée avec tous ses impedimenta, nous parait étrange de la part d'un homme de guerre aussi consommé que le devait être Germanicus.
Cette expédition nous offre dans son cours d’autres sujets de surprises analogues à ceux du début. Nous ne parlerons cependant pas de la navigation dans l’océan Germanique, du cours de l’Ems remonté sans encombre, de l'arrêt de la flotte à Amissa, du discours échangé d’une rive à l’autre entre Flavius et son frère Arminius, des combats livrés aux
1 Annales, IT, 6 : Multae pontibus stratae super quas tormenta veherentur simul aptae ferendis equis aut commeatui.
? [1 y a ici opposition avec ce qui se lit dans les Histoires, V, 19 : « Civilis quoique renforcé par les Chauques n’osa point défendre les villes des Bataves; il prit ce qu'on pouvait emporter, brüla le reste et se retira dans l’île; car il savait que nous n'avions point de bateaux pour faire un pont et qu’une armée romaine ne pouvait passer autrement. »
# On ne sait où placer cette ville du même nom que le fleuve; mais d'après le texte elle devait se trouver sur la rive gauche, de sorte que Germanicus, pour aller au delà comme il se proposait, avait à faire un pont de bateaux: car il n’aurait pu passer le fleuve à gué, à l'endroit où il avait mouillé ses navires.
barbares, du réembarquement de l’armée sans avoir obtenu aucun succès sérieux.
Dans la tempête qui assaillit la flotte lors de son voyage de retour et dont la description nous est donnée dans les Annales, nous ne chercherons pas à expliquer comment, sous la violente poussée d’un même ouragan, les navires sont les uns jetés au sud sur les côtes du pays des Chauques, tandis que les autres sont portés au nord et dispersés en Scandinavie, en Bretagne et-dans les îles qui l'entourent. Nous ne nous demanderons pas non plus comment Germanicus dans son désespoir, prêt à se jeter dans les flots, a pu courir sur les falaises qui bordaient les Pays-Bas1?
Nous admettrons que la plupart des navires désemparés aient pu regagner les ports de la Gaule, que Germanicus en ait renvoyé une partie à la recherche des naufragés, que nombre de ceux-ci aient été retrouvés, les uns en Scandinavie, d’autres en Écosse, d’autres aux Hébrides ou aux Orcades. On nous permettra cependant de nous étonner qu'il y en ait eu qui, au lieu d'en mourir, aient vécu de la chair corrompue des chevaux rejetés sur le rivage par les vagues ?.
Nous ferons observer qu'avant son embarquement l’armée romaine aurait feit une invasion chez les Cattes, relevé le monument funéraire élevé à la mémoire des légions de Varus*. Aussitôt après le désastre de la flotte, les troupes échappées à la fureur des flots auraient pénétré sans difficulté chez les Marses, leur auraient repris un des aigles perdus par Varus, trophée invariablement rapporté de toute campagne au delà du Rhin. Germanicus aurait alors ramené
1 Annales, Il, 24 : Apud scopulos et prominentes oras.
? Annales, II, 24: Milesque nullo illic hominum cultu, fame absumptus, nisi quos corpora equorum eodem elisa, toleraverant. 8 Annales, II, 7.
ses légions dans leurs quartiers d'hiver, joyeuses et fières
d’avoir réparé par leurs victoires l’insuccès de l'expédition maritime!{. C’est avouer qu’elle n’avait pas de raison d’être.
Toute cette relation, agréablement écrite comme roman, est remplie d’impossibilités, d’invraisemblances, de lieux communs. Mais c’est sur quelques points particuliers que nous voulons appeler l'attention du lecteur.
En énumérant les diverses sortes de navires dont Germanicus avait composé sa flotte, il est dit que quelques-uns étaient munis de deux gouvernails fixés l’un à l'avant, l'autre à l'arrière, ce qui leur permettait à volonté de prendre une direction diamétralement opposée? : plures appositis utrimque gubernaculis conterso ul repente remigio hinc vel illinc appellerent.
Le gouvernail ne saurait par lui-même procurer un avantage de cette sorte au navire?. On n'arrive à ce résultat qu’en donnant à la poupe une forme semblable à celle de la proue.
Mais on reconnait que ce n’est point un Romain qui nous entretient de choses qu’il connaît mal, que lécrivain est un moderne, par l’expression dont il se sert à propos du gouvernail. Il dit en effet : appositis utrimque qubernaculis; et on ne saurait par ces mots entendre autre chose
1 Annales, IT, 25-26.
? Annules, II, 6.
3 Dans un passage des Histoires, IT, 47, qui a une parenté frappante avec celui qui nous occupe, il est bien dit: pari utrimque prora. Mais là encore l’auteur montre quelles étranges idées il se forme de la: construction des’ navires ; il suppose que les marins de la mer Noire pouvaient, dans les mauvais temps, ajouter à leurs bateaux bordages sur bordages de façon à s’y clôturer complètement par une sorte de toit.
# On peut voir un spécimen de cette forme de bateau dans le sceau de la ville de Dunwich au xrre siècle, — Cf. Lacroix, Sciences et Lettres au moyen üge et à la Renaissance, page 308.
qu'un appareil de direction fixé au corps même du bâtiment. Or, pour diriger leurs navires, les anciens se servaient d’avirons qu'ils faisaient mouvoir librement sur leurs flancs. On ne sait pas exactement quand les marins apposèrent à l’étambot des bâtiments une pièce de bois pouvant tourner à sa droite comme à sa gauche, c’est-à-dire verticalement à son axe. Cet usage toutefois ne fut pas établi avant les derniers temps du moyen âge. En conséquence, l’idée de supposer que des navires de la flotte de Germanicus étaient munis de gouvernails fixés à la poupe aussi bien qu’à la proue ne peut être venue qu’à l'esprit d’un écrivain qui n'en avait eu que de la sorte sous les yeux. C’est ainsi que sur la châsse de Sainte-Ursule, à Bruges, J. Memling, au xv° siècle, représentant l’arrivée à Cologne de la flotte de Maxime, a figuré les navires avec des gouvernails comme ils en avaient de son temps.
Il est encore dit que les naufragés qui avaient été jetés par la tempête sur les côtes de la mer du Nord?, « racontaient à leur retour des merveilles étonnantes de ces pays lointains, parlaient d’ouragans furieux, d'oiseaux inconnus, de monstres marins, d'êtres d’une forme indécise entre l’homme et la bête, et autres choses qu'ils avaient vues ou qu'ils croyaient avoir vues dans leur frayeur ». |
Les observations qui précèdent nous ont fait voir que les chapitres qui relatent la campagne de Germanicus sur les rives de l’Ems portent l'empreinte d'un auteur moderne ; la présénce de ces lignes dans les Annales vient les confirmer.
Sous les Césars, les contrées du Nord avaient été explo-
1 Cf, Lacroix, Sciences et Lettres, etc., page 303, ? Annales, II, 24.
rées par les marchands et les marins. Les Bretons, les Cimbres, les Bataves, les Germains étaient fort connus des Romains avec lesquels ils avaient de fréquentes relations, les produits de leur sol et de leur industrie étaient portés sur les marchés de la Gaule et de l'Italie. On n’aurait donc prêté aucune attention aux häbleries de quelques naufragés et elles n'auraient certainement pas mérité de figurer dans l'histoire. Mais les terres nouvellement reconnues au xve siècle par des navigateurs audacieux ou par ceux que l'ouragan y avait jetés, les merveilles qu'elles contenaient étaient’ alors l’objet des préoccupations de tous les esprits et c’est vraisemblablement leur reflet que nous trouvons ici:
Cet océan où les tempêtes sont plus terribles que nulle part ailleurs, c’est l'Atlantique au cap Non, puis au cap Boyador; ces animaux, ces oiseaux inconnus sont ceux de l'Afrique équatoriale; ces créatures qui tiennent de la bête et des hommes, ce sont les nègres qu’on réduit en escla- .vage?. Les marins qui avaient fait des découvertes, en gardaient le secret quand elles étaient lucratives; ils cherchaient à intriguer les imaginations et à les égarer; on ne savait souvent que penser de leurs récits.