‹ De l’authenticité des annales et des histoires de TaciteChapitre 38 sur 102 · EXAMEN DE QUELQUES PASSAGES · texte numérisé non relu

EXAMEN DE QUELQUES PASSAGES

On trouve dans les Annales le reflet de la Renaissance. Aucun écrivain ne peut s’abstraire du milieu où il écrit.

1 Cf. Études sur la vie de Sénèque, pages 39, 140.

Dans le pamphlet que Nicolas V fit lancer contre Félix V qu'il redoutait, malgré son abdication, Poggio l'apostrophait en ces termes : « Que te faut-il encore pour mériter la haine et l’exécration du genre humain? Quel bonheur est possible avec le crime et l’impiété? » Et il ajoute : (Si tu avais lu dans les sublimes écrits des philosophes ce qui engendre le bonheur, toi qui es si loin d’en connaître la source, tu n'aurais pas commis une telle profanation.»

Ainsi un homme d'église, écrivant au nom d’un pape à un ancien pape demeuré

C’est d’abord dans le caractère des personnages qui sont en jeu. Ils sont presque tous courageux et habiles, mais fourbes et cruels, de mœurs dépravées. On pourrait presque reconnaitre dans ceux qui se disputent le pouvoir dans la Rome impériale, dans ceux qui les suivent, dans ces princesses impudiques, des hommes et des femmes du commencement du xv° siècle.

Les mœurs et les goûts littéraires qui régnaient alors se reproduisent dans les descriptions de honteuses débauches que l’auteur n’a pas jugé être déplacées dans une histoire sérieuse. On y reconnait la plume d’un contemporain des Panormitain, des Pacifico et tant d’autres.

La crainte de la sorcellerie, la puissance impie attribuée à ses pratiques, les mesures de répression édictées contre elle sont encore un signe du temps où les Annales ont été cCritese

Sous les Césars, les hommes qui occupaient les hautes fonctions dans l’État avaient presque tous été élevés dans les écoles philosophiques et dédaignaient les superstitions religieuses. On ne poursuivait pas plus la magie que les enchantements, les prédictions, les amulettes, les remèdes merveilleux. Il n’y avait pas, en effet, dans l'empire romain, de religion d’État; toutes les confréries de prêtres avaient des droits égaux à ceux de leurs concurrents. Virgile, Horace, Juvénal, Lucain, Pline et, après eux, Plutarque, Lucien, Apulée nous les montrent opérant chacun de leur

cardinal, n’invoque point seulement l'Évangile, mais aussi les enseignements de la philosophie antique. — Poggio, Opera, édit. Argentine. Znvectiva in Felicem papa, fo 89, verso. Cf. Ch. Nisard, Les Gladiateurs de la république des lettres : PoGGio.

1 Cf. Quinque illustrium poetarum lusus in Venerem.

? Annales, Il, 27-32; II, 22; XII, 22, 52; XVI, 14, etc.

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côté, en toute liberté et n'étant justiciables que des délits de droit commun.

Il en fut autrement lorsque sous le nom de christianisme une religion parvint à s’attribuer le monopole des miracles et prétendit, pour le conserver, que les siens étaient dus à Dieu et les autres aux démons infernaux. On fit alors de la magie un crime punissable des plus affreux supplices et de la mort.

Signalons encore l’erreur commise au sujet du ludicrum quinquennale.

On lit au xiv° livre des Annales? : « Néron étant consul pour la 1ve fois avec Cornelius Cossa, on institua à Rome les jeux quinquennaux à la mode des Grecs.» C'était en l'an 61 de l'ère moderne. Puis au livre xvi? il est dit que sous le consulat de P. Silius Nerva et de C. Julius Atticus Vestinus, c’est-à-dire en l’an 66, tomba l’époque des fêtes lustrales.

Il semble tout d’abord qu’il n’en saurait être autrement et que la seconde célébration des jeux quinquennaux devait, comme l'indiquait leur nom même, avoir lieu la cinquième année après la première‘. Il n’en est rien. Le ludicrum quinquennale revenait tous les quatre ans comme les jeux grecs en général dont ils étaient imités.

Les fêtes olympiques fermaient une olympiade et ouvraient en même temps la suivante; par suite, tout en prenant pour

1 Études au sujet de lu persécution des chrétiens sous Néron, pages 196-199. Cf. Apulée, Apologie, édit. Garnier, pages 413-M7,

? Annales, XIV, 20. — Cf. Dion Cassius, Hist. rom., LXI, 21.

3 Annales, XNI, 4.

# Cf. Taciti Opera, éd. Naudet : Ecce institutum est Nerone IV. Cornelio Cosso Coss, U. A. 813. Nunc secundo editur Silio et Attico Coss: À. 818. Certe ab illo ad istum ipsi anni quattuor intersunt et quinto nunc anno editur; aut omnes calculi me fallunt. Lipsius.

base des calculs effectifs une durée réelle de quatre ans, on disait revrzernsis, les cinq ans, pour Ourx, une Olympiade.

Les Romains avaient également l’habitude de compter pour les dates le jour du point de départ; par {ous les cinq ans ils entendaient donc en réalité {ous les quatre ans. Le fait est établi avec précision par Censorinus?, qui nous apprend que le lustrum n'était que de quatre ans révolus, comme l’olympiade.

Cette tradition s’est en quelques cas conservée chez nous. Ainsi par huitaine, quinzaine, nous entendons sept jours, quatorze jours et non huit jours, quinze jours. Un Français à qui l’on dirait : ce sera tous les huit jours, ne se trompera pas sur la date assignée; 1l saura parfaitement qu’il s’agit du septième jour. Entendre le huitième jour effectif ne peut être que le fait d’une personne complètement étrangère à nos usages. Supposer donc que les jeux quinquennaux revenaient tous les cinq ans, ne saurait être d’un Romain.

Ce passage trahit un écrivain de la Renaissance. On y attribuait alors au lustre une durée de cinq années, et cette opinion erronée n’est pas, même encore de nos jours, déracinée de tous les esprits.

Quand on lit qu’au temps de Néron, Londres était une ville déjà célèbre pour l’activité et la richesse de son com-

1 Cette façon de compter les années d’une période amena une étrange méprise chez les Romains. Un an avant sa mort, Jules César, sur l’avis de l’astronome égyptien Sosigène, avait fixé l’année civile à 365 jours et décidé que, pour rétablir sa concordance avec le mouvement solaire, on ajouterait tous les quatre ans un jour supplémentaire au mois de février. En disant tous les quatre ans, Sosigène avait cru parler clairement; mais les pontifes chargés de l’exécution de la réforme, considérèrent, selon l'habitude de Rome, chaque bissextile écoulée comme faisant partie des quatre années qui devaient déterminer la bissextile suivante, en sorte que les bissextiles revenaient de trois ans en trois ans. Cela dura 36 ans, ce fut sous Auguste qu’une nouvelle réforme du calendrier fut opérée, — Cf. F. Arago, Astronomie populaire, t. IV, p. 675.

? Censorinus, De Die natuli, ch. XVIII.

merce!, ne voit-on pas là une erreur qui ne peut être attribuée à un Romain de la fin du rer siècle de notre ère? N'est-ce pas là un indice manifeste d’un écrivain qui a été témoin du rôle considérable que jouait l'Angleterre dans le monde occidental, de l'importance qu'avait acquise sa capitale? C’est évidemment donc un homme de la fin du moyen âge qui a écrit ces lignes.

Sur les sollicitations d’une faction de Parthes qui avait envoyé des délégués à Rome, lit-on au xure livre des Annales, Claude résolut de prêter main-forte à Meherdate pour l'aider à renverser le suréna Gotzarès et monter sur le trône à sa place. Au début le prétendant fait une marche heureuse contre son adversaire, et les villes sur lesquelles il se dirige se soumettent ou sont prises. Or quel n’est pas notre étonnement de voir, dans l’énumération des places conquises par Meherdate, figurer Ninive? qualifiée d’antique capitale de l’Assyrie!

Ninive n'existait plus depuis des siècles; ses ruines mêmes, comme celles de Troie, avaient disparu : eliam periere ruinae. Hérodote, les prophètes d'Israël, Strabon, Pline l'avaient dit. Lucien le répéteraÿ.

Tacite ne pouvait par suite l’ignorer. Une telle erreur est certainement née du désir de parler d’une ville qui intéressait le lecteur comme l’auteur lui-même. Or le souvenir de cette ville était à peu près indifférent à un Romain et il indique un esprit imbu des récits de la Bible et des com-

1 Annales, XIV, 33 : Copia negociatorum et commeatuum maxime celebre. — Cf. Caesar, De Bello Gallico, IV, 20. — Strabon, Géographie, ITA OI PTE

2 Annales, XIX, 13 : Capta in transitu Ninos, vetustissima sedes Assyriae.

8 Strabon, Géographie, XVIL, I, 3: ‘H pëv oùv Nivos rod noavioën. — Cf. Lucien, Charon, 23, édit. Didot, page 138. — Pline, Hist. nat., VI, 46 : Fuit et Ninus impo-

sita Tigri, quondam clarissima. — Cf. F, Hoefer, Chaldeée (Univers pittoresque, p. 243 et suiv,).

mentaires de saint Jérôme. Dans ses commentaires, en effet, sur les prophéties de Nahum, qui, disait-il, avait ainsi que Jonas annoncé la ruine de Ninive, ce Pre de l'Église affirme, on sait sur quelle autorité, mais en tout cas à tort, ‘que l’ancienne capitale des Assyriens s'était relevée de ses ruines, qu’elle existait de son temps et avait modifié son nom de Niniveh en celui de Ninusf.

Au livre v des Histoires, il est dit au sujet de la circoncision des Juifs : Circumcidere genilalia INSTITUERE, ur DIVERSITATE NOSCANTUR; lransgressi in morem eorum idem usurpant?.

La circoncision, autrefois générale en Égypte, était demeurée en vigueur chez les indigènes; elle constituait une pratique essentielle de la religion chez les Syriens, les Phéniciens et par suite très vraisemblablement chez les Garthaginois. Comment Tacite l’aurait-il ignoré? Ces populations étaient plus nombreuses que les Juifs, avaiént plus de relations qu’eux avec les Romains. Ce ne peut done pas être un écrivain à qui devaient être connues les mœurs des races soumises à l'empire qui a pu tomber dans une pareille erreur et déclarer -que la circoncision fut une coutume spéciale aux Juifs.

Dans les temps modernes au contraire elle était le signe distinctif de ceux qui se prétendaient les enfants d'Abraham ; eux seuls avaient conservé cette pratique et par conséquent un écrivain du xv° siècle a pu supposer qu’il en avait été ainsi dans l'antiquité.

1S, Hieronymi, Commentarii in Naum prophetae caput I. Prologus: Igitur uterque de Ninive, Assyriorum metropoli, quae nunc vocatur Ninus, texunt vatici:

nium. Édit. des Bénéd., t. IL, page 1558, ? Histoires, V, 5,

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