VALEUR LITTÉRAIRE
Est-il possible de penser, nous dira-t-on, qu’il y ait eu au | xve siècle un auteur capable de produire des œuvres aussi merveilleuses que les Annales et les Histoires ? Quel humaniste aurait pu s'approprier le style inimitable de Tacite?
Est-il un écrivain de ce temps qui eût pu faire preuve d’une si grande profondeur politique?
Si, comme nous croyons l'avoir établi, il est un assez grand b} nombre de passages que Tacite n’a pu écrire, et d’autres | qui sont dus à la plume d’un homme de la Renaissance, il faut bien admettre que nous nous troivons en présence d’un pseudo-Tacite.
Entre Dante, Boccace, Pétrarque et Machiavel, Guichardin, Le Tasse, la chaine des hommes supérieurs se serait-elle
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nécessairement brisée sur la terre si féconde alors de l'Italie? Ce n’était pas aux Italiens du xv° siècle qu'il eût fallu tenir un pareil langage; ils se flattaient, peut-être à tort, mais ils avaient conscience de leur valeur et ce n’était pas pour se déclarer inférieurs à eux qu'ils se comparaient aux anciens.
Jacques Bracciolini, un des fils de Poggio, s’est fait écho du sentiment général de ses contemporains.
Dans l’épitre qu'il adressait à Frédéric de Feltre, comte d’Urbin, en lui dédiant l’Histoire de Florence de son père, qu'il avait traduite en langue vulgaire et qui venait d’être imprimée, il fait un parallèle élogieux des hommes illustres des temps modernes et de ceux de l’antiquité. Selon lui, dans les armes, Godefroy de Bouillon, Tamerlan, Frédéric Barberousse ne le cèdent pas à Ninus, Xerxès ou Cyrus; Braccio Slorza, son fils François, le Carmagnole, Nicolas Piccino, Jean Huniade, valaient bien les héros de Lacédémone et d'Athènes. Dans les sciences, Albert le Grand, saint Thomas, Egidio Colonna, Scot égalaient au moins Pythagore, Zénon, Chrysippe et Aristote. Mais c’est surtout à propos des lettres que son enthousiasme éclate avec une sincère conviction : « Quel est l’homme sain d'esprit, dit-il!, qui jugera que Dante, Pétrarque, Boccace, Léonard Bruni, Poggio, Ambroise le Camaldule, auraient fait tache au siècle de Cicéron, si la nature les avait fait naître dans la république romaine ? »
C'est vers cette époque que parut l’Imitation de Jésus- Christ. Fontenelle en disait avec l'opinion générale et la plus
1 Istoria di M. Poggio Fiorentino tradotta di latino in volgare da Jacopo suo figliuolo. PRoEMI0. C. 3 : Chi sara colui di sano intelletto che giudichi Dante, Francesco Petrarca, Boccacio, Leonardo, Poggio, Frate Ambrogio indegni di compargli a quel secolo di Cicerone, se la natura gli avesse prodotti e nutriti nella Romana Republica ?
LE MÉRITE DE L'ŒUVRE A ÉTÉ EXAGÉRÉ. 133 grande partie du monde savant : «Ge livre est le plus beau qui soit sorti de la main d’un homme puisque l'Évangile n'en vient pas. » L’Imitation a cependant perdu son ancien prestige dès qu'elle a été soumise à la libre discussion; il a fallu aussi reconnaitre que les évangiles eux-mêmes sont des œuvres humaines et bien humaines et qu’ils n’ont pas été écrits par les personnages dont ils portent les noms.
Dans l’ardeur que l’on mettait au xv° siècle à l'étude de l’antiquité, tous les lettrés se faisaient gloire d'écrire en latin; ils possédaient parfaitement cette langue; elle était devenue celle dans laquelle ils aimaient le mieux s'exprimer, celle qui leur était la plus familière, celle qui servait à leur correspondance entre eux. Il n’y ‘a donc rien d’impossible à ce que quelques-uns de ces érudits aient réussi à écrire
comme un Romain du siècle d’Augustef.
Les œuvres historiques attribuées à Tacite ne peuvent certainement pas avoir été l’objet d’une admiration traditionnelle sans posséder, à côté des défectuosités que nous avons signalées, d’éminentes qualités. Sur ce point, il n’y a pas de discussion possible. La question de lauthenticité d'un livre est, d’ailleurs, indépendante de celle de son mérite.
Mais dans l'engouement qu'il est d'habitude de manifester pour Tacite, ne s’est-on pas trop laissé influencer par une opinion conventionnelle”?
1 Jules Zeller, Italie et Renaissance, t. I, p. 20 : « Sous ce flot de traductions latines, on commence à se déprendre de la belle langue de Dante et de Boccace. C'est en latin qu’on parle, qu’on écrit, qu'on versifie. » Page 82 : «Quelle forme nouvelle dans les dialogues de Landino ou dans les œuvres de Politien! Le beau style latin y refleurit presque aussi pur qu'au temps d'Auguste. »
M. Villemain a également dit de Politien : «A force de goût, il était naturalisé Romain du temps d’Auguste. Ses vers, on ne les distinguerait pas de la poésie de Virgile; ils en ont le tour libre, le mouvement et l'harmonie. »
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On ne saurait se refuser à reconnaître qu’on rencontre dans les Annales beaucoup de phrases incorrectes et obscures qui ne permettent pas de saisir la pensée qu'a voulu exprimer l’auteur.
Ainsi, au sujet de l'incendie de Rome sous Néron, après avoir parlé du feu que les Gaulois mirent à la ville et aussi de Ja ruine de Troie, l’auteur des Annales dit qu'il y eut des personnes qui calculèrent qu’il y avait le même nombre d'années, de mois et de jours entre les deux incendies, wt totidem annos, mensesque et dies inter utraque incendia numerent. Entre les deux incendies et quel événement? Juste Lipse à ce propos s’écrie : « Tricae curiosorum hominum, quas non extrico. Computem ab urbe condita? dispar ratio. À Troia incensa? aeque dispar. Facile collectu tibi ex Fastis. Ut mihi nunc videntur, tenebrae sunt quas non illustret ipse Phoebus. »
L’obscurité vient, dit-on, de la trop grande recherche de concision!. Ce n’est pas là, croyons-nous, une bonne raison. Qu'est-ce que la concision sans la clarté? Notre La Bruyère n'est-il pas toujours clair? La clarté est la qualité primordiale, essentielle, de tout écrit?; en tout temps, en tout lieu,
Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement.
En outre, la façon d'écrire n’est pas toujours la même. On a dû, par suite, chercher à expliquer les différences de style et de caractères entre les différents ouvrages attribués à l'historien romain par la transformation de son mode d'écrire. « Plus Tacite vieillissait, dit-on, plus il s’écartait du langage ordinaire pour adopter un genre systématique
1 Ainsi, au chapitre final du Ier livre des Annales, le commentateur s'écrie : Nimia hercle brevitas! Cf. éd. Naudet.
2 CF. Bayle, Dict. hist. : TACITE.
$ Simcox, Hist. of lat. lit., t. IL, p. 171.
et exagéré fondé en partie sur Salluste et en partie sur un côté de l'œuvre des rhétoriciens et de Sénèque. On peüt suivre la marche de cette affectation, de son début dans [a Vie d'Agricola et les Mœurs des Grermains, à son développement dans les Hisloires et à son apogée dans les Annales. »
D'autre part, des fautes de syntaxe, des expressions impropres s’y rencontrent en foulet. Aussi d’éminents latinistes, quoique grands admirateurs de Tacite, en ont-ils conclu que de son temps se montrait déjà la décadence de a langue romaine par l'introduction de formes et de figures défectueuses ou empruntées aux idiomes étrangers?. En tous cas, on est en droit de dire sur ce point: grammalici certant.
Alciati, Béroalde, Ferret, Rhenanus, Juste Lipse, les Gronovius, Brothier, Graevius, Ernesti, et bien d’autres érudits de premier ordre, se sont cassé la tôle à corriger l'ouvrage pour essayer de rétablir ce qui eût été digne d’avoir été écrit par Facite. Hic aestuant docti viri, s’écrie parfois Jos. Naudet. Nous n'avons plus ainsi dans la plupart des éditions modernes le texte exact des manuscrits ni même celui des premières éditions.
Toutefois, malgré ces rectifications, il restait encore
1 Cest ce que montrent les annotafiones ou castigationes des principaux éditeurs et les études spéciales qui ont été faites sur la latinité de Tacite.
2 (Quamvis, dit B. Rhenanus, Tacitus caruit nitore et puritate linguae, abeunte jam romano sermone in peregrinas formas atque figuras ; sUCCUM tamen et sanguinem rerum retinuit. » fn Cornelium Tacitum Annotationes Beati Rhenant, Alciati ac Beroaldi. Lugduni, apud Seb. Gryphium, 1542.
Dans les commentaires d'Émile Ferret on lit : « Quemadmodum nullum esse avbitror seriptorem rerum gestarum praeferendum Cornelio Tacito, sive similitudine temporum nostrorum, Sive cravitate sententiarum et peritia aulici regiique moris, ita nullus mihi videtur aut genère dicendi pressior ac difficilior, aut injuria Lemporum hominumque corruptior atque contamination.» In Cornelir Taciti Annalium Libros Aemyli Ferrefi annotatiunculae. Lugduni, apud Seb.
Gryphium, 1541.
nombre de fautes et d'erreurs qu'on ne pouvait modifier sans de trop grands remaniements.
Ne pouvant les attribuer à un éminent écrivain romain, on déclarait que beaucoup de passages avaient été dénaturés, que le manuscrit archétype, sur lequel avaient été faites les copies que nous avons, était un exemplaire vicieux et interpolé par un ignorant.
Ainsi, des maitres qui comptent parmi les plus savants et les plus autorisés de la critique littéraire, rejetaient sur les scribes chargés de copier les Annales les fautes qu’ils constataient et n’admettaient pas qu’elles pussent être considérées comme l’œuvre sincère et pure d’un auteur de si grand renom que Tacite.