LES QUALITÉS NÉCESSAIRES A L'HISTORIEN
Celui qui a écrit les Annales est sans contredit un peintre admirable. Comme il nous tient sous le charme quand il nous montre Agrippine rapportant les cendres de Germanicus?! Quel froid court dans tous nos membres quand il nous trace le tableau imaginaire du colloque nocturne de Néron, Burrhus et Sénèque à la mort de la seconde Agrippine! Il est toutefois fort inférieur à Dion, quand il raconte le meurtre de cette fille des Césars qui, malgré tout ce qu'on peut lui reprocher, avait encore du sang romain dans les veines. Homère lui-même, il est vrai, s’endormait quelquefois.
1 Tacite, éd. Naudet. Préface, page xLvInI : Gruterus passim ép6}uara agnoscit. — Îd., ibid., page 8 : Graevius exemplar unde ille fluxit, mendosum et ab semidocto interpolatum putat,
? En maints endroits toutefois il laisse voir que ce n'est pas un Romain qui parle. Entre autres exemples, il fait revêtir aux chevaliers leurs frabées pour une cérémonie de deuil.
3 Cf. Études sur la vie de Senèque, ch, II : La mort d'Agrippine, page 221.
Mais ces brillantes qualités ne suffisent pas pour être un grand historien. Quand l’immortel aveugle de Samos nous conte les aventures d'Ulysse et quand le cygne de Mantoue nous fait le récit des exploits du pieux Énée, nous demeurons suspendus à leurs lèvres, nous ne nous inquiétons pas de savoir s’ils disent ou non vrai, nous les proclamons les maitres de la poésie, nous les couronnons de laurier. Il n’en est pas de même pour Hérodote, Thucydide, Polybe, Xénophon; c'est la vérité qu’ils nous promettent; c’est elle en conséquence que nous leur demandons avant tout. Comme le ciseau du statuaire sait reproduire exactement le modéle qu'il a sous les yeux et, avec un art qui fait sa gloire, semble le faire vivre dans le marbre, l'historien doit savoir animer les personnages qu’il met en scène, les uns nobles et beaux, les autres vils et repoussants, mais sans jamais dénaturer leurs traits par haine ou par flatterie.
Le grand historien doit posséder un esprit judicieux de critique qui le guide sûrement dans le choix des témoignages qui doivent lui servir à l’établissement des faits. Il doit encore savoir dégager et déterminer les causes des événements, en apprécier les conséquences pour la grandeur ou la décadence de l’État. Il doit juger les mobiles et les actes des peuples et des hommes qui les dirigent, d’après les principes de la justice et de la morale.
Point n’est besoin de rappeler tout ce que l’auteur des Annales a rapporté d’invraisemblable, d’impossible, de contraire à la vérité. Or, si l’on n’a pas cette qualité maitresse, essentielle, ce sens critique qui nous fait discerner la vérité et rejeter les fables absurdes, peut-on être classé parmi les hommes illustres qui nous ont transmis le récit des événements passés et dont on peut invoquer sûrement l'autorité?
Trouve-t-on habituellement dans les Annales ou dans les Histoires le sentiment élevé de la justice, qui porte Péens vain à prendre garde de porter contre les hommes dont ul parle des accusations calomnieuses? Trouve-t-on ce culte du bien et du beau qui se manifeste par une indignation sincère contre le vice et surtout par l'enthousiasme qu’exeitent la vertu, les belles actions, les nobles cœurs et qui fait qu'on se plaît à. les mettre en relief, à les offrir en exemple”?
Certainement non. Il n’est, en effet, presque aucun personnage qui n'ait été de la part de l’auteur l’objet de calomnies ou d’insinuations malveillantes, soit qu’elles fussent inventées, 8oit qu’elles aient été rapportées sans discernement. Il semble que ce soit pour lui un plaisir de noireir et d’avilir les hommes et de les présenter aïnsi au mépris public. Ce qui est tolérable chez un satirique à humeur noire comme Juvénal, ne l’est pas chez un grave historien.
Mais, nous dira-t-on, les hommes dans les Annales sont peints tels qu’ils étaient. Est-ce vrai? Est-ce possible qu'on ne vit guëre à Rome au siècle des Césars dans la multitude, chez les grands, chez les princes que des âmes corrompues, viles’et-cruelles?
Sénèque va nous le dire. Avec l’accent du bon sens ét de la sincérité il écrit à son amit : « Ne croyez pas que de notre temps la débauche soit plus autorisée et les lois moins puissantes. Notre jeunesse est au contraire plus réservée qu’elle ne l'était sous Pompée et César. Chaque siècle n’a pas de Caton; mais à toutes les époques il y aura des Claudius. »
Nous avons montré comment le caractère de Sénèque avait été dénaturé dans les Annales?. Il v est peint comme
1 Sénèque, Epistolae, 90.
? Etudes sur la vie de Sénèque.
un rhéteur, beau diseur, préchant les vertus et ne les pratiquant pas; c’est aussi un ambitieux, faible en même temps et indécis, se faisant complice ou défenseur du parricide, sacrifiant sa dignité pour conserver la faveur du prince et le pouvoir dans l'empire. Il ne fallait. pourtant pas une perspicacité hors ligne pour le mieux juger; on pouvait facilement reconnaitre l’homme d’État stoïcien, pour qui, comme il dit, se dérober aux affaires publiques eût été paraitre un animal timide qui se cache par peur. Il s'était montré en toutes circonstances ferme, courageux; il a joui de l'estime œénérale de ses contemporains, ainsi qu'en témoignent Quintilien, Juvénal, Pline; il a eu droit de dire : « Quand la nature reprendra le souffle qui m'anime, les témoins ne me feront pas défaut pour affirmer que j'ai cherché la paix de la conscience, que j'ai cultivé les bonnes études, que je n'ai diminué la liberté de personne et que nul ne diminua la mienne. »
Livie qui fut la bonne conseillère d’Auguste, que le Sénat et le peuple romain comblèrent de marques d'estime, de respect et de reconnaissance, nous apparait dans les Annales comme une femme capable d’avoir empoisonné son époux! et fait périr ceux qui pouvaient dévoiler son crime, d’avoir ordonné la mort du dernier petit-fils d’Auguste?; la façon dont sont rapportés les propos attribués à la médisance laisse penser qu’elle fut «une marâtre fatale à la République et plus fatale encore aux Césars? ». S'il y avait eu le moindre doute sur le sentiment qu’on dut professer pour une telle matrone, Sénèque aurait-il écrit dans sa Consolation à Marcia{? « Vous préférez sans doute l'exemple de Livie que
1 Annaûles, I, 5.
2 Annales, I, 6.
3 Annales, I, 10.
4 Sénèque, Consolatio ad Marciam, 4