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vous avez familièrement fréquentée. Sa haute sagesse vous ouvre ses conseils... J'imagine que près d’une femme si jalouse de maintenir sa renommée, Areus dut lui parler ainsi: Jusqu'ici, Livie, vous avez pris garde de ne pas laisser en vous la moindre prise à la censure. Sur les plus petites choses comme sur les plus grandes, vous vous êtes observée de manière à n'avoir jamais besoin de l’indulgence de la renommée, ce juge indépendant des princes. »
Quand par exception l’auteur rencontre un homme dont l'existence modeste et pure n'offre aucune prise ni aucun intérêt à la calomnie, quand cet homme est injustement frappé par une mesure tyrannique, il n’éprouve aucune émotion ; il n’a que peu de pitié; il semble qu’il juge que la victime a fait preuve de naïveté et qu'elle eût dû se défier de la dent des loups ou hurler avec eux. C’est ainsi qu’il parle de Crémutius Cordust, accusé d’avoir dans ses écrits fait l'éloge de Brutus et de Cassius. «Il sortit du Sénat, dit-il, et se laissa mourir de faim. »
Quand ensuite il nous entretient de l’arrêt qui ordonnait la destruction de l'ouvrage de Cordus, « les sénateurs, dit-il, décrétérent que ses livres seraient brûlés par les édiles; ils se sont néanmoins conservés; cachés d’abord, ils furent plus tard publiés. Certes on peut rire de la folie de ceux qui, par leur pouvoir présent, prétendent étouffer la mémoire dans les temps à venir. » Il blâme la mesure; mais ce n’est pas le sentiment de la justice qui est blessé en lui; ce n’est point la violation du droit qui l’émeut. 11 désapprouve la mesure parce qu’à ses -yeux elle était inefficace et ne permettait pas d'atteindre le but qu’on se proposait.
Tout autre est le ton de Sénèque sur le même sujet. Comme l’âme passionnée pour la vertu s’enflamme facile-
1 Annales, IV, 35.
ment à son contact! « Le nom de Crémutius Cordus, écrit-il à Marcia‘, vivra dans la mémoire tant qu’on mettra du prix à connaître les annales de Rome, tant qu’il se trouvera un seul homme curieux de remonter aux faits de nos ancêtres, curieux de savoir ce qu'est un vrai Romain et ce que peut être un mortel indomptable, un noble caractère, une âme indépendante, alors que les têtes étaient sous le joug, les fronts se courbaient devant Séjan. On lit, on admire ses œuvres, elles sont dans nos mains et dans nos cœurs; elles ne craignent pas l’outrage du temps; tandis que le nom de ses bourreaux et leurs crimes eux-mêmes seront dans l'oubli. »