‹ De l’authenticité des annales et des histoires de TaciteChapitre 46 sur 102 · DES SOURCES ET DE LA MÉTIIODE EMPLOYÉE · texte numérisé non relu

DES SOURCES ET DE LA MÉTIIODE EMPLOYÉE

Le désir de connaitre l’histoire des siècles passés de la grandeur romaine qui, à l’époque de la Renaissance, animait les humanistes de l’Europe, se trouvait arrêté par le manque de documents. L'extension de la domination de Venise en Orient, l’émigration grecque en Italie firent porter en Occident des manuscrits qui révélaient des traditions plus ou moins vraies, mais ignorées alors, sur l’état social et politique de l'empire de Rome.

Très peu de personnes entendaient le grec; ces manuscrits d’ailleurs étaient rares et n’arrivaient aux mains que de quelques privilégiés. Il fut donc très possible de les utiliser, de se pénétrer de leur contenu, de composer ensuite des Annales romaines et de les présenter comme l’œuvre supposée perdue ou ignorée d’un auteur ancien et qu'une heureuse découverte mettait au jour.

Parmi les historiens grecs de l'empire romain, le plus important, le plus complet de ceux qui étaient parvenus en

Italie était Dion Cassius. Son ouvrage avait été copié et abrégé par divers compilateurs du moyen âge, dont les principaux étaient Xiphilin et Zonaret. C'était done chez lui et chez ses abréviateurs qu'un humaniste du xve siècle qui se serait proposé d'écrire l’histoire de l'empire romain de la mort d’Auguste à celle de Domitien, devait trouver le plus utilement à puiser.

Plutarque, dans ses Vies des hommes illustres, avait écrit celles de Pompée, de César, d'Antoine, qui contenaient de précieux renseignements; la vie de Néron était perdue, mais on possédait celles de Galba et d’Othon. Plutarque devait être un guide pour celui qui voulait parler de Rome, et en particulier de ces deux derniers princes.

La Vie des Césars par Suétone, quelles que soient son origine et la valeur qu’on lui doive accorder, était en mains de la plupart de ceux qui s’occupaient alors d’histoire et de littérature. Suétone était donc une source tout indiquée d’information.

Un écrivain de la Renaissance ne pouvait manquer de mettre les Juifs en scène et de faire connaître quelles furent leurs relations avec le gouvernement romain. Flavius Josèphe était nécessairement désigné, pour la connaissance de ce qui se rapportait au peuple élu, par ses Antiquités Judaïques et sa Guerre des Juifs.

Des auteurs chrétiens avaient écrit pour l'édification des fidèles l’histoire abrégée du monde. Le plus important parmi eux était Paul Orose; il faisait autorité dans l’Église. Il devait être d'autant plus impérieusement consulté qu’il prétendait citer souvent les écrivains profanes et Tacite entre autres.

Les Chroniques de Sulpice Sévère étaient peu connues,

1 CF. Dion Cassius, édit. Gros, Préface. — Montfaucon, Bibl. biblioth. nova.

mais on y trouvait les traditions légendaires de l'Église au sujet des persécutions des chrétiens; cette partie de lhistoire romaine, si importante alors aux yeux des fidèles, ne pouvait être omise.

Enfin, l’auteur devait nécessairement introduire dans son travail quelques souvenirs que d’autres lectures avaient laissés dans sa mémoire.

Dans le développement de son récit, on devait infailliblement s'attendre à le voir user du procédé de l’amplification, exercice de rhétorique avec lequel étaient familiers tous les lettrés de cette époque.

Ainsi, quand un personnage est au moment d'accomplir un acte noble ou criminel, on peint l'état de son âme, on montre les divers mobiles qui l’agitent, le font hésiter ou le poussent à l’action. S'il s’agit d’une mesure politique à prendre, on fait, dans un discours, développer par celui qui la propose les motifs qui militent en sa faveur; et, dans un autre discours, on entend ceux qui la combattent.

S'il est question d’une guerre, selon le pays où l’armée se meut, on.fait passer aux troupes le fleuve sur des ponts de bateaux, traverser des marais ou des forêts, gravir des montagnes, et on trouve ainsi matière à mille incidents. Dans les batailles, on met dans la bouche du général une harangue propre à enflammer le cœur des soldats; on pousse l'infanterie en avant, on fait faire une diversion à la cavalerie, on cache les ennemis dans une embuscade, on fait triompher le courage et le talent, châtier les vaincus.

Enfin les digressions ne devaient pas être négligées.

Page 1