DION CASSIUS
Nous n’allons évidemment pas nous attendre à rencontrer dans les Annales une reproduction littérale dans toutes ses
parties de l’histoire romaine de Dion Cassius. Pour le but qu'il se proposait, le faux Tacite devait s'abstenir de suivre exactement le même ordre dans l’énumération des faits, 1l devait même les modifier en certains détails; mais il ne pouvait éviter de nous offrir un travail édifié sur le même plan et avec les mêmes éléments.
L'identité de plan est manifeste; c’est le récit des événements arrivés dans l’empire romain dans un ordre chronologique. Dion! nous dit : « Je rapporterai, suivant l’ordre des temps où ils se présenteront, les faits dignes de mémoire. » Et Tacite? : « Si je n'avais point résolu de raconter chaque fait dans son ordre d'année, je céderais au désir d'anticiper sur les événements. »
Aussi, retrouve-t-on à chaque instant, de part et d’autre, les formules identiques : à cetle époque, — sous les consulats de, — tels et tels personnages élant consuls, — lorsque tels et tels prirent le consulat.
En conséquence, les événements d’un principat sont présentés par les deux auteurs sans ordre, sans méthode; les faits les plus divers sont entremêlés. Le récit d’une guerre lointaine, d’un soulèvement de légions, l'exposé de mesures politiques d’une haute importance sont brusquement interrompus par quelque scandale de la ville, quelque accusation portée contre un individu plus où moins important ou par quelque mesure de police urbaine.
Prenons le premier livre des Annales, et faisons-en la comparaison avec le texte de Dionÿ.
L'auteur, comme il était naturel de le faire, débute (ch. 4er) par
jeter un coup d’œil rétrospectif sur l’histoire de Rome, depuis son
1 Dion, Hist. rom., liv. LVIT, 14.
? Tacite, Annales, IV, 71.
3 Nous suivons, bien entendu, le texte et la traduction de MM. Gros et Boissée.
origine jusqu’à l’époque d’Auguste. Il promet ensuite d’être impartial dans le récit et l'appréciation des événements qui suivirent la: mort de ce prince.
Il rend hommage (ch. 2) à la sage administration d’Auguste, qui avait fait régner la paix et la prospérité dans l'empire, et habitué ainsi les populations de Ja ville et des provinces à un règne qu’elles n'avaient aucun désir, aucun intérêt à modifier.
En regard du public (ch. 3), il peint alors la famille de César, les rivalités qui la divisaient et la préoccupation d’Auguste d'assurer la transmission du pouvoir dans sa maison. Elle paraissait devoir se faire sans difficulté.
ÇA l'intérieur, dit-il, tout était paisible; les magistratures conservaient les mêmes noms qu'autrefois; les jeunes Romains étaient nés depuis la bataille d’Actium; les vieux étaient nés pendant les guerres civiles. Combien en restait-il qui eussent vu la République (a)? »
Mais, pour être général, le sentiment publie ne pouvait être unanime. L'auteur (ch. 4) montre les inquiétudes qui régnaient inévitablement dans quelques esprits préoccupés de savoir à qui écherrait la succession d’Auguste. Serait-ce le jeune et farouche Agrippa ? Serait-ce Tibère? Que devait-on attendre de lui?
« Telles étaient les questions qu’on agitait, dit-il (ch. 5-6), quand la maladie d’Auguste s'aggrava. Il y en eut qui firent peser sur sa femme le soupçon d’un crime, car le bruit s'était répandu, quelques mois auparavant, qu'Auguste, après s'être ouvert à des confidents choisis, s’était rendu à Planasie, accompagné seulement de Fabius, pour visiter Agrippa. De part et d'autre, il y avait eu des larmes, de vifs témoignages de tendresse, et on avait espéré de là que le jeune homme serait rendu au palais de son aïeul. On ajoutait que
(a) Dion Cassius, LVI, 44 : Ce qui n’a pas peu contribué non plus à sa gloire, c’est la durée de son pouvoir. La plupart et les plus puissants citoyens du temps de la République avaient péri; ceux qui vinrent après ne l'ayant pas connue, et élevés, sinon complètement, du moins en grande partie, sous le régime nouveau, non seulement ne lui étaient pas opposés, attendu qu'ils en avaient l'habitude, mais lui étaient même favorables, voyant qu'il valait mieux et offrait plus de sûreté que celui dont ils entendaient parler.
Fabius avait raconté cette entrevue à Marcia, sa femme, qui, à son tour, en instruisit Livie; que Fabius étant mort quelque temps après (on ignore si cette mort fut naturelle), on avait entendu à ses funérailles Marcia gémir et s’accuser d’avoir été cause du trépas de son mari (a).
» Quoi qu’il en soit de la cause de cet événement, Tibère était à peine arrivé en Illyrie, qu’il fut rappelé par des lettres pressantes de sa mère; et l’on ne sait si, en arrivant à Nole, il trouva Auguste vivant ou mort; car des gardes, apostés par Livie, veillaient autour de la maison et sur les chemins. On publiait de temps en temps des nouvelles favorables; et lorsqu’enfin on eut pris toutes les mesures exigées par la situation, la mort d’Auguste et la prise de possession du pouvoir par Tibère furent annoncées en même temps (b).
» Le premier acte du nouveau principat fut le meurtre de Posthume Agrippa (ce). Un centurion d’un courage éprouvé l'ayant surpris sans armes, eut cependant de la peine à le tuer. Tibère ne dit rien de cette
(a) LVI, 30 : Auguste succomba à la maladie, et Livie fut soupconnée d’être l’auteur de sa mort, parce qu’il était allé voir en secret Agrippa dans son île, et semblait tout disposé à une réconciliation. Craignant, dit-on, qu'Auguste rappelât Agrippa pour lui donner l'empire, elle empoisonna des figues pendantes à des arbres où Auguste avait l'habitude de les cueillir de sa propre main.
(b) LVI, 31 : La mort d’Auguste ne fut pas connue sur-le-champ. Livie, dans la crainte que, Tibère étant encore en Dalmatie, il ny eût quelque soulèvement, la dissimula jusqu’à son arrivée. Tel est le récit des écrivains les plus nombreux et les plus dignes de foi; mais il y en a d’autres qui ont rapporté que Tibère était auprès d’Auguste malade et qu’il reçut de lui certaines instructions.
(c) LVII, 3 : Tibère envoya sur-le-champ de Nole un agent tuer Agrippa. Il prétendit ensuite que le meurtre n’avait pas été ordonné par lui, et fit des menaces à celui qui l'avait commis. Néanmoins, il ne le punit pas et laissa dire aux uns qu'Auguste, sur la fin de sa vie, avait fait périr Agrippa; aux autres, que le centurion chargé de
sa garde l’avait tué de son propre mouvement, parce qu'il tentait
de se révolter; à d’autres encore que c'était Livie, et non lu, qui
avait ordonné sa mort.