‹ De l’authenticité des annales et des histoires de TaciteChapitre 53 sur 102 · PAUL OROSE · texte numérisé non relu

PAUL OROSE

Paul Orose, dans son Histoire contre les Païens, avait cité deux passages dè Tacite qu’il disait avoir fidèlement transcrits. L'un est au sujet de la constitution du sol qui entoure la mer Morte et de la destruction des villes qui S'y élevaient autrefois; l’autre est relatif à la sortie des Israclites d'Égypte, sous la conduite de Moïse. Ils se trouvent tous deux au v° livre des Histoires.

Chez les écrivains de nos jours on rencontre peu de citations fausses ou dénaturées, car on exige la mention exacte du volume, du folio et, en certains cas, de la ligne où se

1 Études au sujet de la persécution des chrétiens sous Néron, page 215.

2 Annales, XIV, 48.

3 Apologétique, 2.

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lisent les paroles rappelées d’un auteur; et d'autre part, l'abondance des livres, la multiplicité des bibliothèques permettent d’en faire facilement le contrôle. Aux siècles précédents on ne demandait pas autant de précision et la bonne foi du lecteur a été quelquefois surprise. Mais avant l’impris merie, alors que les manuscrits étaient si rares, quelle ne devait pas être la tentation d'attribuer à des anciens des pages supposées? La vérification était si difficile et même si souvent impossible que limpunité était presque assurée et le faux témoignage acquérait l’autorité de la vérité.

Paul Orose n’a pas toujours été exact dans ses citations. Ainsi il prétend que Josèphe avait rapporté que la 1x° année : du principat de Claude, les Juifs avaient été -expulsés de Rome ‘. Rien à ce sujet ne se trouve ni dans la Guerre des Juifs, ni dans les Antiquilés ?.

Selon lui Tacite aurait dit* :

«Il s'était répandu en Égypte une lèpre qui infectait le corps, et le roi Bocchoris, ayant visité l’oracle d'Harnmon pour lui demander un remède efficace, reçut l’ordre de purifier son royaume et de transporter dans d’autres contrées cette race de lépreux détestée par

les dieux. »

La citation que fait Paul Orose a-t-elle réellement pu être extraite de l'historien romain? Est-il facilement explicable que Tacite ait donné comme chose certaine la sortie des Juifs d'Égypte, dont il n’est point fait mention dans Hérodote ni dans aucun auteur profane, et au sujet de

1 Adversus Paganos Historiae, VII, 6: Anno ejusdem nono expulsos per Claudium Urbe Judeos ut Josephus refert.

2 À ce sujet Frédéric Spanheim écrit : (Quod vero Orosius edictum Claudii in Judaeos refert ad A. Claudii IX, ac praeter eum nemo alius; plane precarium est et falsum. Josephum frustra in consensum vocat, qui nihil tale habet. Et parachronismi reum Orosium non modo in hoc capite sed et aliis peragit celeberrimus Pearson, Annal. Paulinis. » Historia ecclesiastica, Leyde, 1701, page 562.

3 Orosius, Adversus Paganos Historiae, liv. I, ch. 10.— Cf. Tacite, Hist., V, 3.

laquelle les annales égyptiennes elles-mêmes sont également

muettes? En admettant, si l’on veut, qu’il ait suivi les tradi-

tions juives, comment aurait-il été amené à placer cet événe-

ment sous le règne de Bocchoris, dont il n’est question ni

dans la Bible ni dans les Antiquités judaïques de Josèphe? | Bocchoris était un monarque pour ainsi dire inconnu.

Hérodote ne le nomme pas; les monuments égyptiens ne

nous apprennent rien à son sujet; aux yeux de beaucoup

de savants il a même passé pour un personnage légendaire.

Il n’est guère parlé de lui que dans Diodore de Sicile ?, que | Tacite n’a pas connu?, et dans des auteurs postérieurs au principat de Trajan tels qu’Athénée#. Ce sont les Péres de |

l'Eglise, saint Justin entre autres5, qui ont donné de la noto-

monarques égyptiens dont ils ont entretenu leurs lecteurs. Rien donc n’eût permis à un historien romain d'établir {! une corrélation entre la sortie des Juifs de l'Égypte et le règne de Bocchoris6; rien ne l’eût invité à la supposer 7. Le passage cité par Orose ne saurait ainsi être attribué à Tacite; sa reproduction dans les Histoires est manifestement | le fait d’un emprunt à l’auteur chrétien.

riélé à Bocchoris en le faisant figurer parmi les quelques |

1 G. Maspero, Histoire ancienne des peuples de l'Orient, page 387, ? Bibliothèque historique, liv. I, 45, 65, 9%.

3 CE. Biographie générale Didot : DioporE, article de Daunou : «Son grand { ouvrage n’est pas cité par Quintilien; c’est un tout autre écrivain que Strabon désigne sous le nom de Diodore Zonas..…. Il reste inconnu à Lucien, à Aulu- {, Gelle, comme à Plutarque. On ne commence guère à trouver des éloges de {r! Diodore de Sicile que chez les écrivains ecclésiastiques, saint Justin, Eusèbe, | Théodore, qui le citent à l’appui de quelques-unes de leurs doctrines. »

# Athénée, Liv. X, 4, se borne à dire qu’on le présentait comme un modèle de l sobriété.

$ Saint Justin, Exhortation aux Grecs, 9, 14.

6 La chronologie s’y opposait d’ailleurs. On place l'avènement de Bocchoris en J’an 721 avant notre ère. :

7 Selon des auteurs chrétiens, le nom de Bocchoris signifiait premier-né, c’està-dire consacré à Dieu, chez les Égyptiens, et c'était à lui qu'il était fait allusion dans l'Exode, XI, 12, au sujet de la dixième plaie infligée aux oppresseurs d'Israël. Cf. Michaud, Biographie universelle : Boccnonis,

D'autres indices, résultant de la comparaison des textes, nous permettent encore de reconnaitre qu’il en a bien été ainsi.

On lit dans l'Histoire contre les Païensf :

« Tandis que les exilés restaient abattus et pleuraient, l’un d’entre eux, Moïse, leur conseilla de ne plus attendre de secours des hommes et des dieux qui les abandonnaïent également, mais de se fier à lui comme à un guide céleste qui venait le premier apporter quelque soulagement à leurs misères présentes. » Dans la plupart des manuscrits de Paul Orose, le texte porte : Sed sibimet ut duci coelesti CREDE- RENT, primo cujus auæilio CREDENTES, praesentes miserias pepulissént.

Credentes est une répétition vicieuse et inutile; c’est évidemment une faute de copiste, un mot mis de trop; dans quelques exemplaires plus soignés, il n'existe pas; aussi, avait-il été supprimé dans les premières éditions. Or, cette même faute se trouve exactement reproduite dans les Histoires. On ne saurait ainsi douter que ce passage ne soit une transcription de Paul Orose.

Il est dit dans le même ouvrage au sujet des bords de la mer Morte? :

Cornelius Tacitus sie ait : Haud procul inde campi, quos ferunt olim uberes, magnisque urbibus habitatos, fulminum jactu arsisse ; sed manere vestigia, TERRAMQUE IPSAM SPECIE SOLIDAM, V2 frugiferam perdidisse. Et cum loco nihil de incensis propter peccata hominum civitatibus quasi ignarus expresserit, paulo post, velut oblitus consilii subjicit et dicit : Ego sicut INCLYTAS quondam urbes igne coelesti flagrasse concesserim, îta halitu lacus infici terram et corrumpi reor.

1 Orosius, loc. cit., éd. Haverkamp, note, pages 53-54.— Cf. Tacite, éd. Naudet,

note.

2 Orosius, Adversus Paganos Historiae, liv. I, ch. 5.

Tout ceci se tient et se suit correctement pour le fond et. pour la forme.

On lit dans les Histoires! :

Haud procul inde eampi, quos ferunt olim uberes, magnisque urbibus habitatos fulminum jactu arsisse; et manere vestiqia, TERRAMQUE IPSAM, SPECIE TORRIDAM, vèm frugiferam perdidisse. Nam cuncta sponte edita aut manu sata, sive herbae tenues aut flores, ut solitam in speciem adolevere, atra et inania velut in cinerem vanescunt. Ego sicut JUDAÏCAS quondam urbes igne coelesti [lagrasse concesserim, îta halitu lacus infici terram, corrumpt superfusum spiritum eoque foetus segetum et autumni putrescere reor.

Dans Orose, on le voit, il est dit que l& terre, en ayant | toute l'apparence de la force, spxcre SOLIDAM ?, avail perdu ses facullés productives. qui!

Dans les Histoires, il y a que la terre était d'apparence | M calcinée, SPECIE TORRIDAM. 4

L'absence de faculté productive n’a plus rien d'étonnant, devient une remarque banale. Mais voici que l’auteur ajoute que les plantes, poussant naturellement ou provenant de F semis, grandissent durant un certain temps en la forme habituelle : solitam in speciem; ce qui ne se conçoit pas de la terre calcinée#; on ne comprend plus.

Dans Paul Orose, les villes détruites sont qualifiées de célèbres, INCLYrAS. Dans les Histoires, elles sont appelées \ F JUDAÏCAS; c'est là encore une faute; elle a été corrigée | dans presque toutes les éditions de Tacite conformément au | texte de Paul Orose, qu’on a considéré comme seul exact.

Les altérations qui se voient dans les Histoires donnent droit de penser qu'elles proviennent d’une transcription de

1 Histoires, liv. V, ch. 7.

? Solida, id est integra. (Ernesti.)

3 CF. Orosius, éd. Haverkamp, page 40, note. — Tacite, éd. Naudet, Hist., 5, 7, note : « Locus Taciti dubius. »

si

Paul Orose mal faite, ou puisée dans quelque manuscrit

défectueux !. SULPICE SÉVÈRE

Nous avons eu déjà l’occasion de montrer ailleurs? que le chapitre des Annales relatif aux supplices des chrétiens sous Néron avait été en partie textuelléement pris dans les Chroniques de Sulpice Sévère. On peut constater d’autres emprunts analogues. Ainsi, à propos de l’accusation d’avoir mis le feu à Rome que la voix publique aurait élevée contre le César, on lit dans les Annales :

Videbaturque Nero condendae urbis novae et cognomento suo

appellandae gloriam quaerere.

Et dans les Chroniques À :

Sed opinio omnium invidiam incendii in principem retorquebat, credebaturque imperator gloriam innovandae urbis quaesisse.

C'est également de Sulpice Sévère qu’a été prise l’histoire du mariage de Néron avec un eunuque. On y lit°:

… Post etiam Pythagorae cuidam in modum solemnium conjugiorum denuberet. Inditum imperatori flammeum, dos et genralis torus et faces nuptiales, cuñcta denique, quae vel in feminis non

sine verecundia conspiciuntur spectata.

Et dans les Annales$ :

Nisi pœucos post dies uni ex illo contaminatorum grege cui nomen Pythagorae fuit, in modum solemnium conjugiorum denupsisset.

1 Au sujet du nom d’Octavianus, remarquons que, dans lès Adversus Paganos Historiae, Auguste n’est jamais appelé autrement, — Cf. liv. VI, ch. 8.

2 Études au sujet de la persécution des chrétiens sous Néron, ch. VII, p. 248.

8 Annales, XV, 40.

4 Sulpicii Severi Chronicae, IX, 29,

5 Id., ibid, II, 28.

6 Annales, XV, 37.

Inditum imperatori flammeum, visi auspices, dos et genialis torus et faces nuptiales ; cuncta denique spectata, quae etiam in femina nox operit.

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